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La Lanterne Noire N°11 (juillet 1978)
Les langues et la communication
Article mis en ligne le 1er octobre 2007

par Zemliak (Martin)
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L’anarchisme, le marxisme et tous les « ismes » socialistes se fondent sur une belle déclaration de foi internationaliste. Mais une connaissance de l’histoire et du présent de ces groupes montre qu’ils n’ont vraiment jamais rien fait concrètement pour lutter contre la barrière des langues.

L’allemand a été la langue « marxiste » [1] de même que l’Allemagne semblait être un des berceaux de la future révolution. Puis le russe et devenu marxiste avec Lénine et Staline.

Mais pour les états majors des PC et des PS, pourvu qu’ils se comprennent ― avec ou sans traducteurs ― pour préparer la relève du capitalisme essoufflé, ils n’ont pas intérêt à ce que les militants entrent directement en contact. Le spontanéisme, en linguistique comme en politique, est une conduite dangereuse qui nécessite les conseils des chefs.

ll suffit de rappeler avec quel soin les Occidentaux parlant russe ou polonais ou autre langue de l’Est sont encadrés pour ne pas détonner avec les versions officielles des traducteurs. Et ne parlons pas de la Chine où Simon Leys ne peut plus aller depuis qu’une maoïste a découvert son identité véritable…

L’anarchisme a d’abord parlé français : la 1ère Internationale, la Commune de Paris. Et déjà les mouvements italien et espagnol étaient de fait à part. Situation compréhensible puisqu’il n’existait rien permettant de surmonter l’obstacle linguistique.

Vers la fin du XIXè siècle, apparut de façon populaire l’idée d’une langue artificielle, suffisamment logigue et simple pour être apprise rapidement par des personnes de toutes classes sociales et surtout les moins préparées par la culture bourgeoise. Parmi les différents essais, une langue se développa plus : l’espéranto, dont le but était clair : « Si nous, qui avons combattu les premiers pour l’espéranto, on nous force d’écarter de notre action tout aspect idéaliste, alors avec indignation, nous déchirerons et nous brûlerons tout ce que nous avons écrit pour l’espéranto (…) Avec cet espéranto-là, qui doit servir uniquement et exclusivement les buts du commerce et de l’utilité pratique, nous voulons n’avoir rien de commun. » Déclaration de Zamenhof, créateur de l’espéranto, 1906 [2].

Quelle fut l’attitude des anarchistes ?

Au Congrès anarchiste d’Amsterdam de 1907, Malatesta résumait ainsi les débats : « On traita enfin de l’espéranto, thème préféré du camarade Chapelier. Après une délibération, forcément brève et superficielle, le Congrès recommande l’étude de la question d’une langue internationale, quoi que sans donner une préférence exclusive à l’espéranto. Moi qui suis un espérantiste convaincu, je reconnais que le Congrès avait raison. Il ne pouvait délibérer sur ce qu’il ne connaissait pas. »

Par la suite, nous constatons que le problème ne fut guère repris. Vers 1932, Max Nettlau écrivait dans Histoire de l’anarchie : « L’espéranto et les langues similaires absorbèrent d’autres forces et pour quelques correspondance exotique rendue possible par ces langues, pour quelques lettres échangées peut-être avec le Japon, on sacrifiait l’étude des langues européennes, l’anglais ou l’allemand, l’espagnol ou l’italien, qui auraient pu multiplier les connaissances et les relations en Europe. » (p. 263)

Pourtant en 1929 il écrivait à propos de la première traduction (en espagnol) du texte russe de Bakounine « Étatisme et Anarchie », de 1873 : « Ce livre demeura inconnu à cause de sa langue » (prologue, p. XXlV). Paradoxe, car en tant que difficulté il n’est pas plus compliqué d’apprendre le russe que l’allemand ― pour un Français, ou un Espagnol ou même un Anglais. Du reste, on remarque aussi qu’un texte comme « Le socialisme » de Landauer de 1911 n’a été traduit en Français que vers 1972. Donc, l’effort que demandait Nettlau aux camarades d’apprendre des langues ne fut guère suivi.

Quoi d’étonnant du reste, la pédagogie scolaire insiste de façon rébarbative sur l’écrit, ou bien dernièrement sur des dialogues appauvris, et l’espacement des cours ne permet pas aux élèves de comprendre ― dans l’ ensemble ― des étrangers au bout de 7 ou 5 ans d’études. Et pour les autodidactes, il existe un marché de méthodes, de cours, de séjours qui recherchent dans 99% des cas à en tirer du fric ; mais pas à enseigner une langue.

Quant aux espérantistes anarchistes, il font du seul espéranto leur cheval de bataille en oubliant complètement (en gros) le message de Zamenhof ; témoin ce tract de Sat Amikaro : « La plus jeune des langues effectivement parlée et utilisée par l’UNESCO… » ou bien la brochure « L’espéranto en 24 pages (XII 1972) « Jeune, si tu désires connaître les jeunes du monde entier, si tu aimes les voyages… » Et le fait est qu’actuellement, le Vatican, la Chine, la Suisse émettent ou publient en espéranto, et les anars n’en font presque rien.

En effet, les anarchistes vivent dans leur univers linguistique, c’est à dire qu’ils confient à des spécialistes le soin de leur parler des problèmes étrangers, et qu’ils sont en général incapables par eux-mêmes de parler à un anar d’une autre langue.

La France offre le paradoxe de réunir depuis des dizaines d’années des anarchistes français, espagnols et bulgares, qui n’ont pratiquement jamais de contacts prolongés et constructifs.

Une interprétation idéologique de ce refus de l’espéranto est sans doute la conscience de l’isolement géographique actuel de l’anarchisme, car même s’il y a des mouvements dans des pays voisins (Espagne, France Italie, par exemple), chacun a ses problèmes d’adaptation et de survie. Et si des campagnes sont faites pour des cas de l’étranger (Roca, Marini [3] etc.) il faut dire que ce n’est que dans la mesure où ces faits servent la propagande interne, nationale d’un mouvement.

Une autre interprétation est que les discussions idéologiques sont en soi refusées par beaucoup de camarades au nom de l’action, et il semble par voie de conséquence inutile d’apprendre une langue internationale qui ne servirait qu’à la discussion ou à la communication d’informations.

Cependant de nombreux camarades (les mêmes ? D’autres ?) sont prêts à croire n’importe quelle information de l’étranger qui les rassurent ou flattent leurs espoirs : Baader anar, la CNT unie et puissante en Espagne… Autrement dit, il semble qu’il y a à la fois un refus de discuter et un désir de savoir sans s’informer soi-même ni rien vérifier. Cette attitude est contradictoire car en refusant les discussions parfois embrouillées et artificielles des « intellectuels », les camarades font preuve de méfiance, d’opposition ; mais en acceptant les informations de l’étranger les camarades sont bien souvent trop crédules, car ces informations sont presque toujours fournies par les mêmes « intellectuels » critiqués, qui savent plusieurs langues.

Un exemple un peu différent nous est donné par la guerre d’Espagne : le Libertaire avait tendance à justifier la CNT au gouvernement et Terre Libre à la critiquer. Quant à la presse de la CNT espagnole, elle ne publiait aucune critique (sauf certaines publications clandestines dans certains cas). L’absence de l’espéranto permettait la manipulation.

Toute proportion gardée, la situation actuelle répète ces lacunes d’informations en les multipliant paradoxalement par le nombre de langues utilisées par la propagande anarchiste, qui outre que la presse anar n’est guère coordonnée, intéresse peu du fait qu’un grand nombre de langues sont ignorées. La Lanterne reçoit des publications en allemand, anglais, espagnol, espéranto, grec, italien, japonais, norvégien, portugais, suédois, et il manque le bulgare, le catalan, le hollandais, le basque et le yiddish. Sans compter les courants d’idées qui il faudrait suivre dans toutes les langues des pays de l’Est, en arabe, en chinois, et d’autres africaines et asiatiques afin d’intervenir et présenter nos idées.

Plus concrètement, deux exemples complètement opposés. Il semble qu’une explication (exagérée ?) de la survie du mouvement portugais malgré la répression des années 20 à 1975 était le maintien des contacts en espéranto que personne ne comprenait. Ensuite, en 1977 un copain latino américain est sorti de prison en Argentine grâce à Amnesty International et se retrouve en Suède : ni lui ni les camarades suédois ne connaissent l’espéranto.

En conclusion, les anarchistes se sont refusés un outil linguistique immédiat de contact qui aurait pu être aussi une langue d’aide pour les réfugiés, ce qui aurait épargné les abondants et différents problèmes d’adaptation et de rupture des traditions liés à la langue, que l’émigration politique ou économique provoque automatiquement.

L’espéranto [4], pour des anarchistes conscients, devrait représenter une langue de contact tant pratique que théorique, sinon la cassure militants informés (ce qui tient plus à la disponibilité de temps qu’à la formation intellectuelle, ou même en tient lieu souvent) et militants suivant les orientations risque de durer encore longtemps. À quand une revue théorique en espéranto ? Ou plus exactement, une revue par courant de pensée anarchiste.

Martin Zemliak

Notes :

[1C’est sans doute pourquoi Marx a considéré inutile de faire traduire Das Kapital en français, mais d’en faire un résumé. Les éditions sociales (du PC) préparent la traduction intégrale.

[2Cité dans L’Espéranto, collection « que sais-je », p. 42-43.

[3Grève autonome fin 1976 en Espagne, camarade ayant résisté à une tentative d’assassinat de fascistes en tuant un de ses agresseurs.

[4Bien entendu l’espéranto est une fausse langue internationale, au plus elle est européenne puisque 75% du vocabulaire est latin, et 20% anglo-saxon Une véritable langue internationale devrait se fonder aussi sur des langues africaines, asiatiques et amérindiennes, ce qui impliquerait une refonte totale de la grammaire.

L’espéranto comme l’apprentissage de toute langue implique un effort prolongé et il existe de nombreux espérantistes dynamiques dans plusieurs pays, y compris des pays de l’Est, malgré une certaine répression en URSS. L’espéranto connaît un fort renouveau dans la CNT en Espagne.

Pour des renseignements sur l’espéranto (et les anarchistes) : S.A.T. 67 Av. Gambetta 75020 PARIS et la « Juna penso » 47340 Laroque Timbaut qui vient d’éditer La bajoz de anarkiismo de G. Balkanski.


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