La Presse Anarchiste
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L’Unique n°1 (juin 1945)
Le fil renoué
Article mis en ligne le 23 décembre 2006

par E. Armand
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 Sauf de rares exceptions, chacun de ceux auxquels ce bulletin est adressé a reçu une circulaire lui annonçant la publication d’un organe destiné à se substituer à « l’en dehors » », supprimé, comme on sait, à la fin de 1939.

 Exprimer notre joie à la pensée de rentrer, après une si longue séparation, en relation avec nos anciens abonnés, cela dépasse nos capacités d’écrivain. Ce qu’il importe, c’est de déterminer à l’usage de qui est destiné « l’unique » [1].

 Il est évident que les circonstances s’étant modifiées, nos campagnes pourront être autres que celles que nous menions avant la catastrophe de 1939. Sur certaines questions, nous avons dit tout ce que nous avions à dire. D’autres préoccupations nous accaparant, les sujets que nous entendons développer différeront peut-être quelque peu de ceux que nous exposions alors. Non pas que nous abandonnions un pouce de notre programme de toujours : négation de l’archisme, c’est-à-dire de la nécessité de la contrainte ou de l’immixtion étatiste, gouvernementale, administrative pour établir ou régler les accords ou les rapports entre les hommes,. Nous restons ce que nous avons toujours été.

 Avant d’aller plus loin, je tiens à remercier — car je considère la reconnaissance et la gratitude incluses dans la pratique de la camaraderie « pour de vrai » — tous ceux qui m’ont permis de faire paraître ce bulletin et sans l’aide desquels je n’aurais certes pas pu le faire. Qu’ils nous aient remis ou envoyé dix francs ou mille francs, je leur en sais un gré très vif. Sans eux, nous n’aurions pu renouer le lien qu’avait rompu l’épouvantable tuerie qui vient de finir, en Europe pour commencer.

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 Voyons maintenant à qui s’adresse «  l’unique  » :

 Ce bulletin est destiné, en principe, à une certaine catégorie de personnes sélectionnées dans l’ambiance sociale et que, faute d’un vocable plus approprié, nous nous obstinons à désigner sous celui d’«  individualistes à notre façon » — les seuls individualistes qui nous intéressent, bien entendu. L’individualiste « à notre façon » est, par rapport à l’éthique et à l’esthétique de la bourgeoisie, des écoles, ou du plus grand nombre, ou de l’environnement social, un non-conformiste, un « en dehors », un « en marge ». Il a réfléchi, il a débarrassé son cerveau de tous les « fantômes » abstraits ou métaphysi­ques qui le hantaient quand il flottait au gré du courant, emporté comme un bouchon sur les flots du « comme tout le monde », du moins, il s’est efforcé de le faire. » Il s’est créé une personnalité qui « résiste », c’est-à-dire qui ne se laisse pas entamer par les clameurs, les emballements, les vociférations ou les sursauts de la foule. Il veut savoir où il va, non sans avoir médité longuement quant à la route à suivre, sans jamais perdre de vue que ce qu’il appelle sa « liberté » est conditionné par sa « responsabilité ».

 Qu’est-ce encore que « notre » individualiste ? C’est celui qui est uni à ceux de « son monde » par la camaraderie, laquelle est considérée ici comme « une assurance volontaire que souscrivent entre eux des individualistes pour s’épargner toute souffrance inutile ou évitable ». Or, cette définition date de 1924, c’est-à-dire compte plus de vingt ans. « Notre conception de la camaraderie — écrivais-je dans « l’e.d. » d’août-septembre 1939, le dernier fascicule paru — est POSITIVE et non négative, CONSTRUCTIVE et non destructrice. » C’est pourquoi elle est créatrice de bonne volonté, de paix, de contentement, de plaisir, d’entente, d’harmonie, etc. C’est pourquoi elle tend et veut sans cesse réduire au minimum la douleur de vivre, et cela dans un conglomérat social qui, pratiquement, s’en insoucie. « Et cela sans faire appel ni à la protection de l’État, ni à l’intervention du gouvernement, ni à la médiation de la loi. »

 L’individualiste « à notre façon » n’est pas seulement cerveau, esprit, pensée. Il n’est ni sec, ni indigent de coeur. Exclusivement raisonnable ou raisonneur, il s’avère incomplet, d’où nécessité pour lui d’être également sensible et sentimental. C’est ce qui explique son dessein d’éliminer de « son monde » la souffrance inutile ou évitable. Il a compris que cela est possible quand on parle et entend « le langage du coeur », quand on préfère l’entente à la lutte, l’abstention au déclenchement d’actions dictées par l’amertume, l’animosité ou la rancune.

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L’individualisme tel que nous le concevons et l’exposons se conçoit sérieusement, sans équivoque, passionnément. Il postule la rectitude, la constance, la réciprocité, le support, la compréhensivité, voire la pitié. Il implique la fidélité à la parole donnée, quel que soit le domaine que concerne l’obligation, le souci de ne s’immiscer sous aucun prétexte dans les affaires (à moins d’une intervention sollicitée) ou d’empiéter sur l’acquis d’autrui-camarade, ni de lui retirer cet acquis un fois accordé, sauf en cas de confiance trahie. Cet individualisme-là ne veut pas faire couler les larmes, produire d’inquiétude, de tracas, de tourment, de déconvenue, de désillusion. Sa liberté d’affirmation s’arrête là où elle menace d’être pour autrui-camarade un facteur de peine ou un instrument d’éviction.

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 Qu’on ne se méprenne pas pourtant sur le compte de l’individualiste à « notre façon ». Ce n’est pas un moraliste. Il répugne aux « mensonges conventionnels », aux faux-semblants petit-bourgeois. Il a fait, litière des idées préconçues, des opinions toutes faites, il a basé sa cause sur « rien » d’extérieur à lui. Mais il sait aussi qu’en général « un sain individualisme est parfois fort exigeant ». Il n’ignore pas que le contrat tacite lie bien davantage que le contrat rédigé en bonne et due forme, la loi non écrite que la loi écrite.

 Il répudie la violence, l’imposition, la contrainte, ce qui ne veut pas dire qu’il accepte d’être exploité, dupé, bafoué, infériorisé, peu importe son apparence extérieure ou le stade d’existence qu’il parcourt. Il ne voudrait recevoir plus qu’il ne donne, ni donner moins qu’il ne reçoit. Il est fier. Il a conscience de sa valeur personnelle, il « se fait valoir », il ne lui plaît pas qu’on lui fasse affront, qu’on le diminue, qu’on le traite en parent pauvre. Contre ceux qui l’humilient, l’abaissent, le rabrouent, l’éclaboussent, lui manquent de parole, il réagit en se considérant comme en état de légitime défense… Ceux qui en pâtissent n’ont qu’a s’en prendre à eux-mêmes.

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 Ah ! certes, l’individualiste « à notre façon » aime la vie. Il proclame la joie, il magnifie la jouissance de vivre — le plus souvent discrètement, sans accompagner cette exaltation de démonstrations bruyantes et extérieures. Il reconnaît sans détours qu’il a pour lui son bonheur. Il vibre à tout ce qui contribue à le rendre plus émotif, plus appréciateur des produits de l’imagination humaine ou des utilités naturelles. Point ascète, la mortification lui répugne. Il a conscience de se dignité personnelle. Il se recueille et il se dépense. Il inédite et il se prodigue. Il s’insoucie du qu’en dira-t-on. Il n’est ni jeune ni vieux : il a l’âge qu’il se sent. Et tant qu’il lui reste une goutte de sang dans les veines, il combat pour conquérir et maintenir sa place au soleil.

 Mais cette joie, cette jouissance de vivre, cette conquête de la vie hors-préjugés, il n’entend pas l’acquérir, la marchander au prix de la souffrance de son ami, de son camarade, au détriment du plus humble ou du plus déshérité de ceux de « son monde ». Il se refuse, à l’égard de celui-ci, à jouer le rôle d’un fauteur de trouble, d’un artisan de douleur, d’un créateur de ressentiment. Il se révolte à l’idée qu’à cause de lui, l’un des membres de sa « famille d’élection » — ami ou camarade — pourrait être minimisé, désavantagé, situé sur un plan secondaire, frustré dans ses espoirs, refoulé dans ses affections, limité dans ses élans ou ses aspirations. DE PAR SA FAUTE Il ne se pardonnerait jamais d’être tombé aussi bas.

 Aussi ne veut-il rien avoir de commun avec ces nietzschéens à la flan ou ces stirneriens à la petite semaine qui s’imaginent — les pauvres hères — avoir « affirmé leur individualité » ; celle-là, par exemple, parce qu’ayant reçu un billet, de cinq cents francs pour faire de la monnaie. la camarade qui le lui avait confié ne l’a plus revue, — celui-ci parce qu’il a « soulevé » l’amie d’un copain embastillé derrière des barreaux ou des barbelés.

 En bref, l’individualiste à notre façon a horreur des brutes, des crétins, des tartuffes, des pognonistes, des combinards, des estampeurs, des mufles, des prostitués, des saligauds et des garces de toute espèce et de tout acabit, n’importe l’idéologie derrière laquelle ils se camouflent.

 Il sait cependant faire la part du feu. Il suit que la pratique ne suit pas toujours de près la théorie et que « si l’esprit est prompt, la chair est faible ». Il n’en veut pas à ceux de « son monde » de leur impuissance, de leurs inconséquences, de leurs faiblesses. Il excuse volontiers. Les « concessions » lui sont familières. Tout ce qu’il demande, tout ce qu’il réclame, c’est que là où un tort, ou un dommage a été causé, de la souffrance infligée, le nécessaire, tout le nécessaire soit fait pour que soit réparé le tort ou le dommage, apaisée la douleur et rétablie la situation compromise. Mais là-dessus, il ne transige pas.

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 Au sein d’une ambiance sociale où, malgré les discours pompeux et les déclarations ampoulées, on fait trop souvent fi de l’engagement pris, où l’on traite avec légèreté les problèmes d’ordre éthique ou sentimental, où l’on s’insoucie trop fréquemment de léser, de blesser, d’ulcérer son « prochain », où l’on pratique l’indifférence et l’impassibilité et le « débrouille-toi comme tu pourras » d’écoeurante façon, notre conception de la camaraderie, telle qu’exposée plus haut, se dresse comme une sauvegarde ou, si l’on veut, comme un phare, rappelant qu’il est encore des unités humaines capables de « résister » aux séductions des appétits de bas aloi ou aux enchantements d’un grossier arrivisme.

 Nous sommes persuadés que « l’individualiste à notre façon » compte, épars çà et là, des affinitaires partageant les manières de voir exposées ici — et plus nombreux qu’on l’imaginerait au premier abord — tâchant de « sculpter » leur personnalité, de la débarrasser des souillures et des imperfections qui l’empêchent de se produire en pleine clarté, rebelles au déterminisme grégaire et décidés à soumettre idées et faits au prisme de leur propre examen. C’est ce qui nous a fait les désigner comme « une espèce », psychologiquement à part dans le genre humain. C’est à ceux-là que l’unique est destiné.

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 Nous considérons « l’association » comme une forme concrète de la camaraderie, qu’elle se présente sous un aspect coopératif ou mutuelliste,, etc…, et. pourvu qu’elle soit le fruit de l’étude préalable des tempéraments des futurs associés. Nous savons parfaitement que si dans l’association, notre personnalité s’affirme et multiplie sa force, que si le but recherché est atteint, c’est aux dépens de notre « liberté ». Quand il s’associe, l’individualiste « à notre façon » accepte, avec les avantages, les désavantages qui en découlent. et cela sans maugréer.

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 L’unique ne s’occupera pas de politique et on ne traitera ici, je suppose, que fort peu d’économie sociale. D’autres organes s’en occupent bien mieux et de façon plus documenté que nous saurions le faire. À quoi bon un double emploi ? Pour « notre » individualiste, la résolution de la question sociale est fonction de la conscience personnelle. On ne trouvera pas non plus ici une seule ligne de polémique à l’égard d’autres mouvements apparentés au nôtre d’une façon ou d’une .autre et poursuivant leur carrière selon le déterminisme de leurs animateurs. Il y a assez de place sur la planète pour que chaque tendance non-conformiste ou an-archiste se déploie selon ses desseins ou ses nécessités. Nous avons toujours oeuvré en « franc-tireur », en « partisan », nous et continuerons, Nous n’envions ni ne jalousons ces mouvements ou ces milieux et leur souhaitons de tout coeur le succès et la réussite que mérite un effort sincère.

— O —


 Voila un bien long bavardage. Mais songez qu’il y a cinq à six ans que nous nous sommes perdus de vue. Je n’ignore pas que maintes des thèses développées ci-dessus ne sont pas nouvelles pour vous. J’ai pensé cependant qu’après un mutisme aussi prolongé, il n’était pas superflu de les faire sortir de l’ombre où elles sont demeurées si longtemps ensevelies. Et qui sait combien de temps encore il me sera réservé de m’entretenir avec vous ?

Notes :

[1On trouvera pare ailleurs ce que nous dénommerons notre « programme » sous le titre « Tendances et thèses principales du Centre les amis d’E. Armand ».


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