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La Vie Ouvrière n°2 (20 octobre 1909)
Le Syndicalisme d’Industrie en Australie
Article mis en ligne le 13 août 2007
dernière modification le 14 août 2007

par Mann (Tom)
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 [1]

Le moment est proche où
le prolétariat aura à fournir son effort suprême
pour prendre, à lui seul, la responsabilité de toute
l’organisation commerciale et industrielle. La société
actuelle doit nécessairement céder la place à
une société nouvelle où les besoins de chacun
seront satisfaits. La valeur de cet ordre nouveau dépendra
essentiellement du degré de conscience où sera parvenue
la classe ouvrière et de l’ardeur qu’elle mettra à
appliquer les principes qui assureront l’égalité
économique et sociale.

Mon but, en écrivant
cet article, n’est pas de développer ces principes ni notre
idéal, mais d’appeler l’attention sur les mécanismes
qu’il est nécessaire de mettre en oeuvre pour atteindre notre
but.

Ce qui est essentiel
avant tout, c’est la conscience de classe du prolétariat.

Sans cette conscience de
classe, c’est-à-dire sans la volonté et la possibilité
pour les ouvriers d’agir de concert en tant que classe contre la
classe capitaliste qui détient le pouvoir, il n’y a rien à
faire.

À l’heure
actuelle, nous n’avons pas encore acquis cette conscience de la
solidarité ouvrière, ni sur le terrain économique,
ni sur le terrain politique.

Jusqu’ici, nous nous
sommes contentés de former des syndicats de métiers
(trade-unions), c’est-à-dire des syndicats d’ouvriers
qualifiés avec à côté d’eux des syndicats
d’ouvriers non qualifiés. Mais la plupart du temps, chacun de
ces syndicats s’est formé et n’a agi autant que possible que
pour des revendications qui lui étaient propres ; dans
ces derniers temps, ces syndicats ont un peu élargi leur
action en se réunissant en Fédérations de
métiers et en Confédérations pour s’assurer une
certaine aide mutuelle dans les moments de lutte.

Malgré cela, le
syndicalisme « trade-unioniste » est encore
aujourd’hui établi sur la base d’un corporatisme étroit
et non dans un large esprit d’internationalisme.

En Australie, plus
particulièrement, le recours aux tribunaux d’arbitrage et aux
conseils du travail pour le règlement des conflits a eu pour
résultat d’amener les différents syndicats à
établir des arrangements et à signer des contrats qui
leur interdisent d’entamer une lutte pendant tout le temps que doit
durer le contrat.

Pas de contrats collectifs}}}

De tels contrats
suffisent, à eux seuls, à rendre impossible toute
manifestation de solidarité ouvrière. Les contrats
passés directement entre les syndicats et les patrons, sans
l’intervention des tribunaux d’arbitrage ou des conseils du travail,
sont aussi néfastes et en opposition complète avec les
principes de solidarité. On doit donc les considérer
comme l’obstacle essentiel à tout progrès du
prolétariat.

Il est évident
que si l’on continue à marcher dans la voie des contrats avec
les patrons, le mouvement syndical deviendra incapable d’assurer
notre liberté économique.

Aucun contrat ne devrait
être conclu pour de longues périodes. Mais,
naturellement, des arrangements temporaires restent possibles, à
la condition qu’ils n’aient d’effet que pour le moment même où
on les conclut, laissant ainsi les ouvriers libres d’engager une
action d’ensemble avec leurs camarades de classe.

Les formes de
l’industrie capitaliste ont été complètement
bouleversées durant ces cinquante dernières années.
Au début, la boutique ou l’atelier appartenait à un
seul individu qui prenait part au travail commun et qui était
en concurrence avec tous les autres patrons de sa partie ; puis
se formèrent les compagnies anonymes qui prirent la place de
l’ancien patron, dont le rôle fut tenu désormais par un
directeur et qui réduisent la concurrence entre les grandes
firmes capitalistes. Maintenant nous allons vers les trusts et les
syndicats dont les opérations couvrent non seulement des états
mais même des continents différents.

C’est un progrès
analogue que doit faire l’organisation ouvrière. Tout
particularisme doit disparaître et les organisations syndicales
doivent avoir une action nationale et internationale, non pas
seulement en théorie mais en fait.

Pas de politique dans les syndicats}}}

Il y a encore une autre
chose qui tend à semer la discorde et non la solidarité,
c’est l’obligation qu’ont fait certains syndicats à leurs
adhérents de suivre tel ou tel parti politique.

J’ai soutenu
vigoureusement, autrefois, que les organisations syndicales devraient
être l’endroit où s’acquerraient les connaissances
économiques et qu’une place appropriée devait être
donnée aux discussions de cet ordre. Je le pense encore, mais
je suis absolument persuadé que c’est une source de graves
discordes que d’accoupler le politique et l’économique au
point de demander à un homme de voter comme le veulent les
organisations syndicales.

Il n’est pas difficile
de comprendre pourquoi il en est ainsi. Dans les syndicats ou dans
toute autre organisation économique, nous sommes (où
nous devrions être) préparés à enrôler
quiconque travaille, quelles que soient sa compréhension et
ses opinions sur les sujets politiques ou autres.

Prenez le cas d’un
militant qui se trouve dans un centre industriel où il n’y a
en fait aucune organisation. Il aperçoit bientôt à
quels partis il a affaire, tant au point de vue religieux qu’au point
de vue politique. Il regarde la composition des assemblées
locales et le caractère de l’homme politique qui a été
élu aux dernières élections. Il en déduit
qu’il y a dans cette région tant de réactionnaires,
tant de libéraux, de partisans du Parti du Travail, de
socialistes ; et chacun de ces partis trouve principalement ses
adhérents dans les rangs ouvriers.

Cela ne doit rien avoir
à faire avec l’organisation économique où les
travailleurs doivent être enrôlés, quel que soit
leur credo politique. C’est en devenant membres de l’organisation
économique que ces travailleurs feront leur éducation
en matières économiques et sociales, et c’est là
qu’ils trouveront leur vrai guide pour leur action politique.

Vouloir qu’ils votent
tous de la même façon en politique avant qu’ils n’aient
reçu l’instruction nécessaire en matière
économique, c’est ajouter aux difficultés de
l’organisation.

Malgré ce qui a
été fait et ce qui est encore fait par l’Union des
Travailleurs Australiens, il est de toute évidence que nous
devons séparer l’organisation syndicale de l’organisation
politique et que notre but doit être d’intensifier notre action
en réduisant les frottements au minimum.

Je ne désire pas
déprécier l’action politique, mais il est de toute
nécessité de dire que pendant ces dernières
années, une importance tout à fait exagérée
a été accordée à l’action politique ;
et bien que le nombre de syndiqués soit aussi considérable,
ou même plus considérable maintenant que les années
précédentes, le syndiqué type ne comprend pas
mieux l’importance fondamentale et vitale de l’organisation
économique et syndicale. Il est bien évident, lorsqu’on
écoute discourir le politicien habituel du Parti du Travail,
que cet homme est absolument persuadé que ce qui est
important, c’est que son Parti gagne des sièges au Parlement
et que tout le reste n’est que de la blague.

En réalité,
c’est tout le contraire qui est vrai. L’expérience de tous les
pays montre de la façon la plus concluante que l’organisation
économique, intelligemment conduite, a beaucoup plus de poids
que l’action politique, car quel que soit le parti politique qui soit
au pouvoir, une action syndicale avisée et énergique
oblige les politiciens à des concessions.

C’est une idée
absolument fausse que de supposer que le simple retour de membres du
Parti du Travail ou de socialistes au Parlement peut amener des
changements économiques profonds, si le peuple ne veut pas
lui-même, et d’une façon pleinement consciente, ces
changements, et si ceux qui le veulent ne connaissent pas la valeur
de l’organisation économique. Pendant ces dernières
années, les militants de France, d’Allemagne, d’Italie et
d’autres pays, ont insisté auprès des travailleurs pour
qu’ils donnent plus d’attention à l’organisation économique,
et ils ont été compris.

En fait, il est certain
que sont de plus en plus nombreux les militants de la Révolution
qui éprouvent un mécontentement croissant contre le
Parlement et qui aspirent à l’époque où les
Parlements, tels que nous les connaissons, seront remplacés
par le peuple qui fera lui-même ses affaires au moyen du Droit
d’Initiative et du Référendum.

Néanmoins, je ne
suis pas un antiparlementaire. J’estime que nous devons exécuter
les petits travaux que nous rencontrons sur notre route afin de nous
rendre plus capables de faire tout ce qui deviendra nécessaire.

Signes d’un prochain changement}}}

Il est encourageant pour
nous de voir le tour que prennent les affaires à Port-Pirie [2],
dans l’Australie du Sud. Le comité de l’Union des syndicats de
cette ville a déjà envoyé une lettre circulaire
aux différents syndicats de l’Australie du Sud, où il
est dit :

« Pendant la
lutte que nous sommes en train de mener contre les propriétaires
de Broken Hill, nous avons eu amplement l’occasion de nous assurer
que des syndicats d’industrie auraient plus de force pour résister
aux empiétements de la tyrannie capitaliste moderne et pour
assurer aux travailleurs une plus grande part du produit de leur
travail. Mon comité a été unanime à
arriver à cette conclusion que le syndicalisme de métier
a survécu à son utilité, et que le développement
industriel du vingtième siècle demande de la part des
travailleurs un système plus parfait d’organisation. C’est
dans ce but que nous proposons, comme étape préliminaire,
la tenue d’un Congrès de Trades-Unions, à Adélaïde,
au mois de juillet prochain. Nous espérons sincèrement
que cette proposition rencontrera l’accueil le plus chaleureux de vos
membres et qu’une décision immédiate sera prise. »

Ce Congrès
pourrait, à mon avis, discuter et prendre les résolutions
suivantes : « Les syndicats de métier, séparés
les uns des autres, tels qu’ils existent actuellement, sont
incapables de combattre efficacement le système capitaliste
qui pèse actuellement sur le monde civilisé. Il doit
donc être apporté aux syndicats existants des
modifications et des changements qui les rendent capables de
constituer une véritable Fédération de toutes
les organisations, et cette Fédération aurait le
pouvoir d’agir au nom de tous en matière économique.

« Le Congrès
invite toutes les sociétés, unions ou associations
syndicales, à apporter le plus rapidement possible dans leurs
statuts les changements nécessaires, pour que soient séparés
les fonds des services qui sont habituellement du ressort des
mutualités d’avec le fonds versés pour des buts
purement syndicaux, et à procéder à la formation
de Fédérations régionale groupant tous les
syndicats, distincts ainsi des Fédérations de métier.

« Un comité
provisoire ou Conseil sera formé dans chaque État
(ou, s’il est nécessaire, dans chaque région
industrielle), pour diriger le travail d’organisation, jusqu’à
ce que le mouvement atteigne une ampleur suffisante pour justifier la
tenue d’un Congrès de tous les syndicats d’Australie ; à
ce Congrès on réglera définitivement tous les
détails concernant les buts à atteindre et les méthodes
à employer. Les membres qui composeront ces Conseils ou
Comités devront appartenir à des syndicats acceptant
les résolutions ci-dessus.

« Afin
d’éviter toutes dissensions intestines, il est déclaré
avant tout que ce mouvement n’est ni pour ni contre la politique,
mais qu’il est purement économique et que les membres peuvent
appartenir à l’organisation politique qui leur convient, à
la condition que ces organisations politiques ne s’opposent pas au
but et à l’idéal défini par le Congrès et
indiqué, dès à présent, par les
résolutions précédentes. »

Si les syndicats
acceptent d’entreprendre une action comme celle qui est indiquée
dans les résolutions précédentes, il pourrait se
constituer, en très peu de temps, une organisation infiniment
plus puissante que n’importe quelle autre existant à l’heure
actuelle. En tout cas, il est hors de doute que les partisans des
syndicats d’industrie, en Australie, sont prêts à
étudier soigneusement toutes les propositions sérieuses
qui leur seraient soumises par leurs camarades de Broken Hill et de
Port-Pirie.

L’Australie est prête pour les syndicats d’industrie}}}

Ce qui rend aussi le
moment particulièrement favorable, c’est que voici déjà
deux ans que l’on discute sur les avantages du syndicalisme
d’industrie, et les esprits sont préparés à ce
qu’un effort soit tenté dans le sens que j’indique.

Beaucoup de syndicats
des Nouvelles-Galles du Sud et de l’État
de Victoria ont traité la question et se sont montrés
bien disposés à son égard.

Conserver ses caractères
actuels au syndicalisme, ce serait nous reconnaître impuissants
et accepter la tyrannie capitaliste pour l’éternité.

De toutes parts nous
voyons les États
capitalistes se livrer à des efforts hystériques pour
préparer la guerre sur une échelle inconnue jusqu’à
ce jour, afin de remédier à l’encombrement des marchés.
Et pourtant, en Europe et en Amérique, les gens qui meurent de
faim et ceux qui meurent de maladies contractées par suite
d’une alimentation mauvaise ou insuffisante sont en nombre si
effrayant, que la société actuelle est condamnée
aux yeux de tous les hommes intelligents.

À toutes les
époques il y a eu des millions d’hommes qui sont morts avant
l’heure parce qu’on n’était pas capable de produire des
subsistances en quantité suffisante, mais jamais jusqu’ici on
n’avait vu cette contradiction que le peuple mourait de faim parce
qu’il avait tellement produit que les marchés regorgeaient et
que les magasins débordaient, ce qui l’empêchait de
trouver du travail et par suite un salaire. D’où pauvreté,
dénuement et misère.

Cette situation ne peut
pas durer. En dépit de la grande ignorance, il y a tout de
même déjà de par le monde trop d’intelligence et
de courage pour que l’on puisse accepter la domination et
l’exploitation d’une classe qui produit de tels phénomènes.

Or donc, camarades,
travaillons comme des hommes courageux et éclairés,
soyons heureux qu’il nous soit permis de prendre part à cette
grande oeuvre de l’émancipation sociale et économique ;
car vraiment il n’y a pas d’oeuvre plus méritante, plus haute,
plus sainte qui puisse solliciter les facultés d’un homme.

Tom Mann (Traduction de R. Louzon.)

Notes :

[1Nous traduisons, d’après l’International Socialist Review, cet article de Tom Mann qui offre le grand intérêt de nous faire connaître, différemment que ne l’avaient fait les chargés de missions du Musée Social ou du Ministère du Travail, ce curieux pays australien dont on nous vante la législation ouvrière (contrats collectifs et arbitrage obligatoire) et qui serait le pays du « Socialisme sans doctrines ».

[2Port-Pirie est le port
d’embarquement des minerais de Broken Hill. Broken Hill est une mine
d’argent qui fut, vers 1890, l’une des plus riche du monde. Ses
actions, à cette époque, avaient centuplé de
valeur. Maintenant que l’on a atteint la zone profonde. minerais sont
moins riches. (Note du traducteur.)


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