État et droit

, par  Grelaud (Lucien) , popularité : 6%

Si
tous les anarchistes se sont prononcés, dans le passé
comme dans le présent, pour la suppression de l’État,
nombre d’entre eux ont soit confondu les deux notions : État
et droit, soit laissé le plus souvent le problème du
droit en suspens. Essayons donc de mettre au clair, d’une part, la
différence nécessaire entre ces deux notions et,
d’autre part, de justifier la nécessité de la seconde.
L’État est sous sa forme actuelle une notion toute moderne,
pratiquement inconnue avant la Renaissance. Bien que découlant
étymologiquement du latin status, le mot État
remplace plutôt République, ou, mieux encore Respublica
 :
chose publique, employé jusqu’au XVIe siècle. Il
ne doit pas être confondu avec société ou
collectivité humaine, notion aussi vieille que l’humanité,
forme naturelle et spontanée de celle-ci.

Sous
la forme présente que nous connaissons et subissons, l’État
est né aux environs du XVIIIe siècle des suites de la
révolution industrielle ; en effet, à cette époque,
les hommes qui firent la révolution industrielle – la
bourgeoisie – et qui en tirèrent les premiers bénéfices
matériels et moraux se heurtèrent à des
habitudes d’esprit, à des traditions, à toute une
structure de la société qui leur opposa suffisamment
d’obstacles pour que, dès qu’ils en possédèrent
les moyens, dès que la réussite leur eut donné à
la fois la puissance matérielle et le crédit politique
– jusqu’alors détenus par la noblesse et le roi – leur
premier soin ait été d’abolir les réglementations,
de modifier cette structure et ces traditions dans tout ce qui
pouvait gêner leur effort et contrarier leur ascension. L’État
naquit, dont la forme put rester monarchique ou devenir républicaine,
le régime autoritaire ou bien parlementaire, il n’en groupa
pas moins, dorénavant, des individus autonomes, indépendants,
dotés de moyens matériels, dont les conséquences
allaient être de poids dans l’avenir.

On
peut, dès cette époque, définir l’État
comme un enchevêtrement de “ services ” politiques,
juridiques et économiques, destinés à faire
respecter le droit en vigueur – après l’avoir fabriqué
d’ailleurs – et à l’imposer par la force lorsqu’il le juge
opportun.

Dans
notre société capitaliste, c’est donc une structure
artificielle et passagère, créée pour les
besoins d’une nouvelle classe, en l’occurrence la bourgeoisie
capitaliste, et chargée de lui assurer le maximum d’efficacité
et de rendement par tous les moyens légaux y compris la
violence.

C’est
bien contre cette notion que tous les anarchistes semblent s’être
élevés, au nom de la liberté et du droit à
l’égalité de tous les individus.

Le
droit, au contraire de l’État, semble inhérent à
toutes les sociétés humaines, des plus primitives :
familles, clans, tribus, aux plus “ civilisées ”. On peut
le considérer comme la règle indispensable, le contrat
écrit ou oral faisant régner l’entente entre les
individus vivant en commun, d’une manière temporaire ou
permanente.

On
le définit habituellement comme un ensemble de préceptes,
quasi obligatoires, mais en principe consentis, établis sous
la forme de règles destinées à faire régner,
parmi les hommes réunis, l’ordre et la justice.

C’est
en quelque sorte la garantie de la liberté individuelle maxima
face aux exigences et contraintes indispensables de la vie commune.

C’est
donc une discipline sociale, un ensemble de règles de conduite
nécessaires, et, en ce sens, il semble bien qu’aucune société
ne puisse s’en passer quelle que soit sa structure. Il est le
complément naturel de la morale, de l’éthique, il règne
sur les actions ayant une influence directe sur la marche et la vie
de la société, à l’encontre de celle-ci, il
émane du “ for intérieur ” et échappe à
son empire.

Pour
être acceptable et justifiable, il doit donc tendre vers la
justice et y préparer.

Ce
qui le rend suspect dans nos sociétés, c’est sa
dépendance directe de l’Etat, son absorption toujours plus
grande par celui-ci. Si les États, de par leur monopole quasi
intégral des lois et des règlements imposent une
certaine forme de droit, il n’en est pas moins vrai que les coutumes
et traditions, par exemple, en forment le fonds commun et initial, et
restent toujours une partie des plus importantes du droit – bien
que de moins en moins d’ailleurs – échappant encore à
l’État et étant souvent fort valable et adaptable à
un nouvel ordre social.

Lucien
Grelaud

En dehors des ouvrages anarchistes traitant en partie du droit, on peut consulter utilement l’étude récente parue dans la revue Noir & Rouge de mai-juin 1963, n° 24, Christian Lagant, BP 113, Paris, 18e.