Violence constructive ou maladie de la violence

, par  Senez (André) , popularité : 6%

Il est assez
délicat dans une revue à tendance non violente de
parler de violence. Les anarchistes ont toujours, en principe, rejeté
la violence parce que l’anarchisme est amour de la nature, amour de
l’humain. Nous luttons pour l’avènement d’une société
sans haine, où tout serait harmonie. La production et la
distribution seraient égales pour tous. Les enfants
grandiraient sans inquiétude ; leur éducation se ferait
selon leurs aptitudes, leurs goûts ; ils s’orienteraient vers
la vie dans la joie. Devenus adultes, aucune querelle de peuples ne
risquant de finir dans le charnier de la guerre, ils choisiraient
librement une compagne et, à deux, bâtiraient leur foyer
dans la communauté. Les libertés individuelles seraient
respectées ; toutes les opinions seraient discutées,
approuvées ou rejetées, mais toujours sans crainte ni
haine.

Hélas
 ! de la théorie à la pratique, il y a un fossé
énorme à combler. Le financier, le prêtre, le
militaire, le policier, le magistrat s’opposent à cela, et,
dans certains pays où le libéralisme est remplacé
par la dictature, c’est la déportation, la torture, le cachot.

Alors
une question se pose : quelle doit être la position des
révolutionnaires, et principalement de nos camarades
anarchistes (Espagnols, Bulgares et ceux d’Amérique latine) ?
Je pense que si ces camarades n’engagent pas d’action de répression
 ; soit individuelle, soit collective, contre les monstres qui
dirigent ces États, aucune autre propagande ne peut avoir
d’effet. Dans quelle mesure ces camarades peuvent entreprendre une
action non violente, puisque toutes les manifestations sont
interdites et quel effet pourrait avoir cette propagande sur des
camarades qui ressentent dans leur chair les douleurs de la liberté
pour laquelle ils luttent ?

Mettons-nous
deux secondes dans la peau d’un habitant d’une bourgade du
Nord-Viet-nam après un bombardement de l’aviation
sud-vietnamienne ou d’une escadrille américaine, lorsque son
village est incendié, sa ferme, ses enfants tués. Cet
homme ne peut avoir au cœur que de la haine.

Naturellement,
nous pouvons dire à ce paysan que ce sont les intérêts
du capitalisme privé et des étatistes bolchevistes qui
sont responsables de la guerre : il ne le comprendra pas. Il n’a plus
ni maison ni famille, celui d’en face doit payer ; il est mûr
pour la guerre. La propagande non violente ne peut rien pour cet
homme-là. Même les bouddhistes qui, par tempérament
et idéologie, sont non violents en sont arrivés à
la violence. Tous les pays qui se réclamaient de la
philosophie de la non-violence, Inde et Chine, ont abouti dans ce
siècle à l’extrême de la violence : guerre du
Pakistan et de l’Inde, campagne des gardes rouges en Chine.

Qui
est responsable ? La société telle qu’elle est conçue.
Est-ce que les États à forme libérale, qui se
dissimulent derrière un républicanisme hypocrite, sont
meilleurs ? L’élimination physique se fait exactement de la
même façon, voir l’affaire Prince sous la IIIe
République et, plus près de nous, l’affaire Ben Barka
où l’on s’aperçoit que tout citoyen peut être
arrêté sans motif par la police et disparaître.
Voilà la société moderne qui n’a rien à
envier ni à reprocher à la société
moyenâgeuse, où les seigneurs pouvaient tout, y compris
tuer impunément.

Le
procès de la société n’est plus à faire,
d’autres l’ont fait avant moi ; mais, de tout ceci ; il résulte
que tout n’est que violence sur l’individu comme sur des masses
d’hommes et que lorsque la bourgeoisie, pour des intérêts
qui n’ont rien d’humain, décide la guerre, même
thermonucléaire, elle n’hésite pas à employer
une certaine forme de violence, et des plus barbares.

Face
à la société telle qu’elle existe, c’est-à-dire
sous sa forme de profit et de technocratisme, car soyons justes il
n’y a plus ni grande ni petite bourgeoisie, il y a une forme nouvelle
de capitalisme centralisé qui, pour l’instant, dans ce pays,
revêt une certaine forme de paternalisme, mais demain devant
les revendications et la révolte d’un certain
Lumpenproletariat, sera obligé d’employer la force, face à
cette société, quelle serait la position des
syndicalistes et des révolutionnaires et en particulier des
anarchistes ?

Je
ne pense pas que nous soyons mûrs pour le sacrifice et il nous
faudra employer les armes de la révolution. Que sera cette
violence ? Nous ne pouvons pas pour l’instant lui donner un visage,
mais il faut dès maintenant préparer cette guerre
révolutionnaire. Je pense que la guerre de barricades n’est
plus à envisager ; la police comme l’armée étant
dotées d’un matériel moderne, une barricade face à
ce matériel serait une plaisanterie. Le travail des groupes
anarchistes révolutionnaires est de se pencher sur ce problème
 : de quelle manière la révolution se fera violente ou
non violente ?

Pour
moi qui me réclame du fédéralisme de Proudhon et
de l’action révolutionnaire de Bakounine, elle ne peut être
que violente, car il y a des castes avec lesquelles on ne peut
discuter. Seule l’action violente peut leur faire comprendre que leur
règne a assez duré, et qu’une nouvelle société
doit naître de leurs cendres.

_

André
Senez de l’Alliance ouvrière anarchiste

Le texte que vous venez de lire est le premier que nous recevons qui défende une certaine conception de la nécessité de la violence. Nous serions intéressés par d’autres arguments que ceux développés dans cet écrit ; en particulier, dans le contexte actuel, nous voudrions connaître les projets, les possibilités pratiques que peut offrir la violence anarchiste pour atteindre une société libertaire, de la même façon que nous nous y essayons dans cette revue en étudiant et en nous efforçant de pratiquer les techniques non violentes. Il s’agit moins pour nous d’engager des polémiques stériles que de confronter des idées et des manières d’agir, d’ouvrir enfin un dialogue qui nous permettra, aux uns et aux autres, de faire le point.