Éléments pour une morale sexuelle anarchiste

, par  Portal (André), Viaud (Marcel) , popularité : 6%

À la lecture de
ce titre, certains pourront se demander quels sont les motifs qui
nous poussent à traiter de la sexualité dans une revue
créée essentiellement pour remettre en valeur l’idée
de la non-violence. Rappelons, une fois encore, que nous sommes
anarchistes avant d’être non-violents ; cela signifie que
nous ne pouvons nous tenir étrangers à tout ce qui
touche à la libération de l’individu. Toute
oppression nous pèse, tout dogme nous irrite, toute autorité
nous révolte, tout préjugé nous indigne ; en ce
sens nous sommes prêts à remettre en cause, à
chaque instant, ce qui est établi.

Nous avons choisi de
le faire au moyen de méthodes non violentes, car elles nous
paraissent les plus compatibles avec les idées anarchistes.

La vie sexuelle des
individus est sujette, quelles que soient les apparences, à de
multiples interdits et coercitions, conscients ou non.

En tant
qu’anarchistes, il nous appartient de les dénoncer et de
rechercher des attitudes dégagées de leur empreinte.

En tant que
non-violents, il nous faut considérer que la sexualité
a souvent été étudiée comme une forme
d’agressivité par des sexologues et des psychiatres. Si cela
reste, dans la plupart des cas, dans le domaine du comportement
individuel, il n’en est pas moins vrai qu’il est nécessaire
de mettre en relief les éléments qui permettent de se
détacher de cette forme de violence. Sans tomber dans le
spiritualisme, nous pensons qu’avant de prôner de vastes
idées généreuses, il convient de commencer par
avoir un comportement individuel exempt de ce que nous réprouvons
dans la société. À cet effet, nous pensons
intéressant de livrer à la réflexion du lecteur
les quelques idées suivantes.

Nous n’avons pas la
prétention d’épuiser dans une étude de ce
genre, un sujet aussi vaste que la sexualité ; aussi
n’avons-nous voulu considérer que les aspects qui nous sont
chers :

– Épanouissement
de l’individu par une sexualité libre et sans préjugés.

– Problèmes
posés par la société.

Il nous semble bon de
rappeler que nous sommes, en Occident, sous l’influence d’une
morale judéo-chrétienne qui ne considère la
sexualité que comme moyen de procréation et, de là
découle, entre autres, l’institution du mariage, de la
famille, qui sont les bases de notre société actuelle.

Pour les marxistes, il
importe, avant tout, de résoudre les problèmes
économiques, et la sexualité est pour eux une question
qui se résoudra socialement d’elle-même lorsque
l’égalité économique sera réalisée.
Pour les anarchistes à notre façon, l’épanouissement
de l’individu est la finalité ; la sexualité tenant
une place très grande dans la vie, comme en témoignent
les travaux de Freud, Jung, H. Ellis et bien d’autres chercheurs,
nous ne pouvons concevoir une société idéale
sans une libération des préjugés, tabous,
contraintes sociales, dont le poids n’est pas niable dans ce
domaine.

Par rapport aux siècles
précédents, il faut reconnaître que les problèmes
sexuels sont maintenant à la portée de tous par
l’importance de l’érotisme dans la presse, le cinéma,
la publicité, la littérature, etc. Mais ceci n’est
qu’une apparence, car cette conscience du sexe est d’autant plus
enivrante que les sens des mots est plus vague.

Rappelons que les
religions chrétiennes condamnent toujours bon nombre
d’étreintes et positions amoureuses, que la masturbation est
toujours considérée par certains médecins comme
un danger pour celui qui s’y livre, que les programmes scolaires
des classes secondaires ignorent les organes génitaux ;
cependant si ces condamnations n’empêchent pas les rapports
sexuels précoces, la masturbation, les caresses “ interdites
”, bon nombre d’individus ont un sentiment de culpabilité
qui témoigne de la force et de l’enracinement des interdits
religieux, et cela même chez des anticléricaux
confirmés.

Il
semble donc qu’aux tabous primitifs on ait substitué
d’autres tabous et en particulier, le tabou du normal, qu’on
rencontre aussi bien chez des croyants que chez des libres-penseurs.
Puisqu’il existe un tabou du normal qui fait que bien des gens ont
peur de tomber dans des cas pathologiques (perversions), peut-on
essayer de définir ce qui est normal et ce qui ne l’est pas
 ?

Il
existe plusieurs critères de jugements dans les différents
ouvrages qui traitent de la question ; ces critères ne nous
satisfont point, car, qu’ils soient d’origine religieuse,
scientifique ou sociologique, ils jettent un grand nombre d’interdits
sur les activités sexuelles.

Pour
nous, les seuls interdits valables sont ceux justifiés par la
sauvegarde de l’intégrité physique des individus, à
savoir :


Le sadisme dans ses manifestations extrêmes,


Les activités entraînant une autodestruction.

On
peut concevoir toutefois ces manifestations, dans la mesure où
les individus en ont envisagé et accepté consciemment
les conséquences (droit au suicide).

Nous
ne voyons aucun inconvénient à ce que certains trouvent
leur plaisir dans l’homosexualité, la zoophilie, l’inceste,
l’exhibitionnisme, la pédophilie, l’algolagnie, le
voyeurisme, le fétichisme, la masturbation, etc., car nous
savons que la plupart de ces tendances existent en chacun de nous à
des degrés divers, avoués ou non ; les circonstances et
les barrières morales permettent à ces impulsions de
s’extérioriser ou non.

Il
ne nous appartient pas de justifier ou de combattre ces tendances,
mais simplement de constater qu’elles existent, et qu’il est
impossible de décider où sont les frontières
entre le normal et le pathologique.

Nous
ne réprouvons que ceux qui usent de la violence, de la
contrainte ou de la vénalité pour arriver à
leurs fins.

Nous
revendiquons pour l’individu le droit de rechercher et de pratiquer
toute activité sexuelle à sa convenance en fonction de
sa nature et de son tempérament pour autant qu’il soit
suffisamment responsable des conséquences qui peuvent en
découler par le ou les partenaires de son choix,

Bien
que placée dans un autre contexte, une phrase de Sade nous
paraît assez bien situer notre pensée : “ S’il y a
des êtres dans le monde dont les actes offusquent toutes les
idées reçues, nous n’avons pas à les sermonner
ni à les punir, car leurs goûts bizarres ne dépendent
pas plus d’eux qu’il ne dépend de vous d’être
intelligent ou stupide, bien fait ou bossu. ”

• • •

Ces
affirmations pour l’individu semblent cadrer parfaitement avec les
bases de la morale libertaire qui peut se définir rapidement
comme sans autorité et sans contraintes.

Le
problème se complique lorsque nous débouchons sur le “
social ”. S’il est possible, en effet, de pratiquer dès
maintenant, dans des milieux affinitaires restreints, notre
conception de la sexualité, on ne doit pas perdre de vue un
certain nombre de luttes à mener dont la plus urgente est
celle pour l’abrogation de la loi de 1920. Si, depuis 1945 environ,
bien des progrès ont été réalisés
en ce domaine, il reste un long chemin à parcourir, en France
et dans les pays sous influence catholique.

Nous
sommes loin des distributeurs automatiques que l’on trouve dans
certaines villes scandinaves qui vendent des moyens
anticonceptionnels à qui veut les acheter. Pourtant si nous
voulons que la femme puisse prétendre comme l’homme à
toute sa liberté, il y a un à-priori indispensable,
c’est qu’elle puisse dissocier la fonction sexuelle de la
procréation. La maternité devrait être un autre
problème, nous en dirons seulement quelques mots, pour
rappeler que notre civilisation est fondée sur la notion de
famille et que cette organisation n’est peut-être ni la seule
ni la meilleure. Il nous appartient de ne pas la considérer
comme immuable et nous pensons qu’à la lumière
d’expériences vécues en d’autres lieux et en
d’autres temps (kibboutz, communisme primitif, vie tribale), on
peut rechercher d’autres formes d’organisation comportant plus de
liberté pour les individus et pouvant s’adapter à
notre civilisation industrielle.

Cela
nous amène naturellement à parler du couple. Disons
tout d’abord que certains êtres sont capables de concevoir et
de mener une vie sexuelle épanouie sans désirer pour
autant lier leur sort de façon permanente à un
partenaire ; ils ont pour cela des motivations diverses, mais il faut
admettre que, d’une manière générale, à
un moment particulier de la vie, l’individu éprouve le
besoin de vivre avec une personne (généralement) du
sexe opposé.

Cette
union qui constitue le couple n’a de valeur que par son intention
de durer ; elle est due à la synthèse de plusieurs
raisons : affectivité, affinités, intérêt
matériel, recherche de contraires pour s’équilibrer,
et aussi, bien sûr, attirance sexuelle. Or ce désir
sexuel qui se conçoit tout naturellement exclusif dans les
premiers temps amoureux évolue souvent de façon
différente au fil du temps. Nous n’entendons pas condamner
la fidélité ou la monogamie quand elle est librement
consentie et répond à la réalité de
certaines unions ou de certains tempéraments, mais, le plus
souvent, elle ne correspond qu’à des désirs refoulés
ou à des concessions forcées qui amènent des
rancœurs inavouées, mais réelles. Cette situation
conduit à un instinct de propriété physique ou
sentimental qui se manifeste par de la jalousie et se traduit par de
l’autorité, entrave à la libre expression sexuelle de
l’individu. Nous prétendons qu’il est possible de
concilier une vie de couple avec la liberté sexuelle.

Certaines
formes d’érotisme, triolisme ou pluralisme, laissent
apparaître que cette liberté peut aller jusqu’à
ce que les composants du couple participent à des ébats
simultanés avec des partenaires différents. On peut
rétorquer que cela est du libertinage et assez loin de
l’anarchisme. Certes, tous les libertins ne sont pas anarchistes,
mais généralement leur vie sexuelle a pour conséquence
un esprit de tolérance et une absence de préjugés
que nous aimerions voir rencontrer chez beaucoup de libertaires très
engagés sur le plan social, mais qui manifestent, sur le plan
sexuel, l’éventail complet des idées rétrogrades
dignes des réactionnaires qu’ils combattent.

Pour
nous, la conception anarchiste est un tout dont on ne peut dissocier
un élément aussi important que la sexualité ;
nous avons quelques difficultés à considérer
comme des nôtres ceux qui envisagent sans crainte de participer
à une révolution, fût-elle violente, dans le
domaine politique et social et qui se refusent à penser
d’abord à leur révolution individuelle.

Depuis
E. Armand, peu de libertaires se sont penchés sur le problème
sexuel ; pour certains, c’est une question mineure, pour d’autres,
une question résolue. Mais nous craignons que dans ce domaine,
comme dans bien d’autres, après avoir été des
précurseurs, nous ne sachions suivre l’évolution et
ne soyons dépassés par des réformistes.

Rappelons
qu’au début de 1965 a été publié, chez
J.-J. Pauvert, les Minorités érotiques, du
docteur suédois Ullerstam. Dans cet ouvrage, il passe en revue
les différentes “ passions sexuelles ”, revendique le
droit à leur libre expression et préconise même
l’aide de l’État pour un ensemble de mesures destinées
à venir en aide aux “ hérétiques ”.

Citons,
entre autres :


Création de bureaux chargés d’établir des
contacts sexuels.


Création de rubriques spécialisées dans les
journaux pour les demandes de partenaire.


Création de clubs où les exhibitionnistes pourraient se
produire devant un public de scoptophiles.


Créations de bordels avec personnel des deux sexes dirigés
par des médecins et des assistants sociaux.


Création d’un corps de samaritaines érotiques destiné
à venir en aide aux déshérités physiques.

Certes,
ces mesures peuvent prêter le flanc à l’ironie,
surtout lorsque l’auteur met sa confiance en l’État pour
les promouvoir et les appliquer. On peut craindre, à juste
titre, l’intervention de fonctionnaires et de l’administration
dans un des rares domaines où ils ne se sont pas aventurés
jusqu’ici.

Reconnaissons,
toutefois, un courage à Ullerstam pour défier les
puritains et les tabous et, à la lumière de ces
propositions, souhaitons que les libertaires situent de nouveau le
problème de la liberté sexuelle au niveau de leurs
préoccupations permanentes.

Nous
avons essayé de présenter les différents aspects
de la question, nous ne prétendons pas apporter des solutions
générales, mais définir un état d’esprit
dans lequel ces problèmes peuvent être abordés.
Nous espérons que d’autres s’en inspireront pour étudier
des points plus précis dans un domaine où la libération
de l’homme reste à faire tout autant que sur le plan
économique.

André
Portal, Marcel Viaud