Non-violence et contraception

, par  Coulardeau (Jean) , popularité : 5%

Pour nous, qui pensons
que la non-violence doit remplacer l’actuelle violence des rapports
humains, il est normal que nous nous penchions sur un aspect du
problème sexuel : la contraception.

La sexualité
est une forme des rapports entre les individus. Cette étude
est volontairement limitée à la contraception au sens
large puisque cet aspect de la question défie la chronique. À
l’occasion, quelques points annexes seront abordés, mais il
faudrait plusieurs volumes pour approfondir la position anarchiste
sur la sexualité.

Avant de développer
le sujet, mettons-nous d’accord sur le terme de contraception. Je
le limiterai volontairement à l’usage des moyens
contraceptifs sérieux utilisés en France et dans le
monde, à savoir : pilule, diaphragme, stérilet et
quelques autres procédés interdits en France. J’élimine
volontairement les méthodes dites naturelles, Ogino et
températures, à cause de la trop faible sécurité
qu’elles offrent. En effet, leurs chances de réussite
tiennent plus du hasard que de la volonté du couple. Ceux qui,
d’ailleurs, les emploient le font pour des motifs moraux dont je me
propose d’analyser le contenu.

Beaucoup de non-violents
non anarchistes pensent que la contraception est violente et nous
accusent de trahir la non-violence en ce domaine. Je me propose de
montrer que nous ne sommes pas violents, mais, bien au contraire, que
la contraception est une attitude non violente.

La
contraception n’est pas violente

Nous pouvons être
d’accord pour dire qu’il y a violence lorsque la volonté
d’un homme est subordonnée à celle d’un autre
malgré lui. Pour que la contraception soit violente, il faut
donc qu’une volonté soit violée. À partir du
moment où les deux personnes formant le couple sont d’accord
pour utiliser un procédé contraceptif, il n’est pas
possible de dire que l’une d’elles viole la volonté de
l’autre. La violence se trouve donc ailleurs. Deux arguments sont
alors avancés, qui ne sont d’ailleurs que les deux seules
portes de sortie. Si la violence n’est pas interne au couple, c’est
donc qu’il y a soit violence sur une personne qui transcende le
couple (en l’occurrence la nature), soit violence de chaque
partenaire sur lui-même qui, en employant la contraception, se
fait violence. Examinons tour à tour ces deux cas.

Violence
par rapport à la nature

Parler de violence
suppose l’existence d’une volonté. Donc il faut alors
attribuer à la nature une volonté, autrement dit la
personnaliser. Ne dit-on pas en parlant de la méthode des
températures qu’elle respecte la nature ? Si certains le
pensent, je ne peux pas les en empêcher, mais nous avons assez
de mal à respecter les humains dans notre société,
sans aller chercher le respect d’un être dont l’existence
dépend plus de la métaphysique que de la réalité
objective.

Pour nous, anarchistes,
donc rationalistes, cet argument ne saurait nous convaincre. Il ne
nous reste donc plus qu’à examiner le second et dernier.

Violence
par rapport à soi

Le non-violent se
caractérise par une recherche permanente de la maîtrise
de lui-même. Or, si les rapports sexuels dans le couple peuvent
avoir lieu n’importe quand ou presque, certains pensent que toute
maîtrise disparaît à ce niveau. Il y a donc, pour
eux, violence ou, du moins, comportement non conforme à la
non-violence. Regardons-y de plus près.

Peut-on parler de
maîtrise lorsque le couple décide de ne pas avoir de
rapports pour ne pas avoir d’enfant ? Non, ce n’est que de la
prudence. La maîtrise consiste bien au contraire à ne
pas avoir de rapports par la simple volonté, sans que la
désobéissance à celle-ci entraîne une
sanction. Si je risque de me noyer en nageant, je ne peux pas dire
que je me sois maîtrisé si je ne plonge pas. Par contre,
si je reste à terre uniquement pour satisfaire à ma
volonté, déterminée par des raisons
personnelles, je peux alors parler de maîtrise.

Nous pouvons donc, d’ores
et déjà, dire que celui qui emploie des méthodes
naturelles par maîtrise de soi court de grands risques d’échecs
en se racontant des histoires.

La
contraception est non violente

L’existence des hommes
est la condition sine qua non de l’existence de la société.
Vérité première qui nous oblige à
réaliser que vouloir résoudre les problèmes de
mode de vie sans se pencher sur la source fondamentale de notre
société est une erreur. Ce qui revient à dire
que la démographie n’est pas seulement une question
économique, mais la base même de toute modification. Je
trouve personnellement attristant que des personnes se refusent à
tuer quelqu’un, mais n’ont pas d’hésitations à
mettre au monde un être nouveau. Reprenons ces deux points.

Le
problème démographique

Plus nous sommes, plus la
liberté de chacun est réduite. Il est par exemple
impossible de prendre tous nos vacances au mois d’août au
bord de la mer. Il faut donc étaler les congés. Seuls
des privilégiés pourront alors prendre un repos au
moment considéré comme étant le meilleur. Ce qui
est vrai sur ce point est vérifiable sur tous les aspects de
la vie : travail, transports, etc.

La population mondiale
s’accroissant sans cesse, comment s’étonner que la liberté
diminue. D’autant plus que l’expansion des villes et la culture
industrielle des terres font disparaître toute possibilité
de vie libre. Il apparaît partout des buildings, des routes,
des tracteurs, etc.

Pour reprendre le terme
de Gaston Bouthoul, je dirai que nous vivons une période “
d’inflation démographique ”.

Vouloir que cette
situation cesse, c’est se refuser à avoir des enfants, ou du
moins beaucoup d’enfants. Si un couple veut élever un
enfant, pourquoi n’en adopterait-il pas un ? Cela ferait un
malheureux de moins. Bien sûr, actuellement, les parents
veulent avoir un gosse bien à eux. Mais, disent-ils, un seul
c’est trop peu, il aura tous les défauts de l’enfant
unique. Encore une conséquence de la division de notre société
en familles. Si les enfants vivaient avec leurs parents en communauté
 [1], ils ne seraient plus des enfants uniques. Mais il faudrait alors
renoncer à vouloir que son gosse soit sa propriété.
Il faudrait reconnaître la liberté de l’enfant,
admettre qu’il puisse évoluer dans un sens différent
de celui des parents. Malheureusement, tout comme la femme est
propriété de l’homme, l’enfant est celle des
parents.

Choisir la liberté,
vouloir éviter les catastrophes de l’inflation
démographique, c’est opter pour une natalité
consciente. La contraception s’impose donc logiquement, à
moins que l’on pratique l’ascétisme qui est inconcevable
au niveau de la vie du couple. On ne vit pas à deux uniquement
pour avoir des rapports sexuels, mais ils sont indispensables et
forment un tout avec toutes les autres formes de rapports :
psychologiques, affectifs, matériels, etc.

Qu’offre-t-on
aux gosses ?

Faire naître
m’apparaît aussi important que tuer. Si je tue quelqu’un au
hasard, je passerai pour un fou, mais si je mets des gosses au monde
au hasard, je serais félicité. Or, tout comme pour
celui que je tue, je n’ai pas demandé à l’enfant
son avis. Aussi sera-t-il en droit de me reprocher plus tard sa venue
au monde.

Un nouveau-né est
un homme en puissance. Mais pourra-t-il le devenir ? L’évolution
concentrationnaire et massificatrice de notre société
va à l’encontre du développement de l’individu.
Nous assistons même à la prise en main de l’enfant par
l’État qui fait son éducation. Les parents n’ont
donc même plus la possibilité d’éduquer leur
enfant. Il n’est plus qu’un rouage de notre société.

Ayant pris conscience de
la responsabilité que j’encours en mettant un gosse au monde
et de la violence de cet acte qui peut n’avoir pour conséquence
que de faire un robot de plus, il est normal que je veuille rester
maître de la procréation. La contraception qui m’offre
les moyens que je cherche est non violente, car, refusant de tuer
quelqu’un, je refuse de mettre au monde, au hasard d’une
rencontre, un être qui n’est pour rien dans toutes ces
histoires.

La résolution des
problèmes démographiques et sexuels permettrait de
faire un pas vers la libération des hommes. Cette libération
étant l’objectif premier des anarchistes et des
non-violents, il est donc normal de parler de contraception, car, je
le répète, nous ne serons libres que lorsque nous
serons capables de maîtriser l’aspect quantitatif de notre
société.

Jean Coulardeau

[1La communauté
étant prise ici au sens très large. Elle peut être
formée par des familles qui, vivant séparément,
se voient souvent et n’hésitent pas à laisser leurs
enfants ensemble.