Question nationale

vendredi 17 août 2007

Socialistes,
communistes et souvent anarchistes sont à tel point obnubilés
par les problèmes sociaux qu’agiter devant eux la question
nationale vous fait passer pour légèrement farfelu ;
les classes travailleuses luttent contre le capitalisme ou l’État,
il n’y a pas à sortir de cela ; tout autre objectif ne
peut être qu’une diversion
d’ailleurs suspecte d’être inventée par le Capital.
Mollet proclamant que « le droit des peuples à
disposer d’eux-mêmes est contraire au socialisme »
ne fait au fond qu’exprimer avec cynisme ce qu’ont toujours pensé
les partis ouvriers. Puisque ces partis luttent pour les
travailleurs : tous les exploités n’ont qu’à
entrer dedans, sans distinction de race, de langue ou de
nationalité… et puis tout s’arrangera. Sans parler des
partis ou même des syndicats qui ont éloigné
d’eux volontairement et systématiquement les travailleurs
appartenant à des populations inférieures, arriérées,
« indigènes »… En fait la
prépondérance de la métropole s’est exercée
non seulement dans le domaine capitaliste, économique et
politique, mais aussi dans les organisations ouvrières. Les
populations opprimées nationalement l’ont été
non seulement par l’État dominant mais simultanément
par les partis d’opposition ou les mouvements ouvriers et syndicaux
organisés en fonction de cet État contre lui mais à
son image. Il y a un impérialisme socialiste et syndical comme
il y a un impérialisme capitaliste militaire, religieux,
économique et politique. Cet impérialisme est fondé
sur le même préjugé que l’autre :
c’est-à-dire que les peuples retardés n’ont qu’à
suivre les plus évolués, se laisser guider par eux, et
les rattraper pour s’assimiler à eux, à leurs méthodes.
Même préjugé contre tout particularisme, tout
séparatisme.

Or
la réalité est toute différence, et l’histoire
montre chaque peuple refaisant l’expérience de ses devanciers,
mais à sa manière, dans son propre cadre. La prise de
conscience de classe n’efface pas qu’on le veuille ou non, la
conscience d’appartenir à une autre communauté de
langue, de territoire, de coutumes que le prolétariat
métropolitain. C’est cette évidence que les théoriciens
et politiciens marxistes ont mis si longtemps à comprendre.
C’est ce droit à s’organiser, même pour la lutte de
classe, à l’intérieur de chaque peuple, de chaque
collectivité linguistique et non pas sans distinction de
peuple, de langue, etc., qu’ils ont été si longs à
admettre.

Peuples soumis et religion d'esclaves.

La
sociale démocratie allemande a eu longtemps autant de mépris
pour les Polonais, peuple paysan encadré par ses curés,
que le gouvernement de Bismarck lui-même. Ici à
l’éloignement des bureaucrates allemands, les mieux organisés
du monde, vis-à-vis d’un peuple de condition très
différente voire très inférieure s’ajoute le
mépris des héritiers d’une tradition protestante et
philosophique « éclairée » pour
une masse restée sous l’emprise de l’église catholique.
On peut mesurer le fossé qui séparait les deux
communautés polonaise et allemande dans le même État
si l’on se souvient que la politique de combat pour la culture
« Kulturkampf » de Bismarck
annonciatrice trente ans à l’avance de la séparation de
l’Église et de l’État en France
avait son origine dans la volonté d’ébranler
l’opposition de l’Église polonaise.

De
même que l’impérialisme allemand avait beau jeu de
dénoncer dans la minorité polonaise ce qu’on
appellerait aujourd’hui la « cinquième colonne »
du Vatican, l’impérialisme anglais dénonçait
chez les Irlandais un même asservissement à la politique
romaine. Parallèlement au mot d’ordre du Kulturkampf :
« Loss von Rome ! » (Séparation
d’avec Rome) qui ne pouvait que faire l’unanimité de toute
l’Allemagne luthérienne, philosophe ou progressiste, les
conservateurs anglais pouvaient objecter aux partisans de l’autonomie
irlandaise : « Home Rule means Rome rule »
(Gouvernement autonome signifie gouvernement de Rome). Il est de fait
que Rome dans sa politique de domination mondiale s’est, aux époques
les plus différentes, appuyée systématiquement,
d’une part sur des minorités nationales contre les régimes
considérés comme trop laïcs (Irlandais contre le
Royaume-Unis, Polonais contre le Reich, Bretons, Basques et
Alsaciens-Lorrains contre la République française), et,
d’autre part sur les peuples « montants »
contre les civilisations décadentes. Elle a cherché et
trouvé appui auprès des barbares Francs contre l’empire
Romain païen, des sauvages Normands contre l’empire Byzantin
schismatique, à nouveau des Francs rudes et frustres contre
les Albigeois hérétiques, sans parler de l’épouvantable
reconquête espagnole contre les Maures ou des sordides
croisades contre les « infidèles ». Dans
la seconde moitié du XXe siècle elle
appuiera de plus en plus les mouvements anticolonialistes asiatiques
et africains dans la mesure où elle sentira que le règne
des puissances impériales passe.

Partout
l’Église catholique sait s’adapter plus vite que les
idéologies laïques aux conditions particulières de
chaque peuple. Pourtant les unes et les autres sont d’inspiration
universaliste. Mais l’église romaine sait mieux que quiconque
se modeler aux nécessités de la psychologie locale. Et,
en premier lieu, à chaque peuple elle prêche en sa
langue et non en celle de l’État dominateur. Elle sait même
au besoin sacrifier le latin comme langue liturgique. Le fait que le
catéchisme ait toujours été dit en polonais, en
breton et maintenant dans chacune des langues africaines lui donne
une autre résonance populaire que les lois de l’État,
les commandements de l’armée ou même les leçons
de l’instituteur.

La
hiérarchie catholique est bien plus largement ouverte aux
« élites » indigènes que celle de
l’État colonisateur. La prêtrise et épiscopat
chinois, vietnamiens, indiens ou noirs, sont établis de façon
plus durable que l’existence de cadres militaro-financiers corrompus
et vendus à l’Occident comme à Formose ou au Siam.
Plusieurs encycliques papales ont déjà affirmé
le droit des Africains à l’émancipation politique. Ceci
s’applique également pour l’Algérie où l’appui
des chrétiens aux insurgés est sans doute plus
important que celui des marxistes et des gens de gauche, des
libéraux. Le Sénateur américain Kennedy dont
l’intervention en faveur de l’indépendance algérienne a
fait tant de bruit, avant d’être un libéral est surtout
un catholique. À l’O.N.U. les voix latino-américaines
manquant pour faire l’appoint aux côtés des
impérialistes européens contre le groupe de Bandoung,
et pour lesquelles la France a tant dépensé sont celles
d’États cléricaux. Le premier voyage d’un Président
français au Vatican a été effectué en
1956 dans le but d’obtenir la condamnation de l’insurrection
algérienne comme l’Angleterre avait obtenu celle du
nationalisme irlandais. Mais cette fois la démarche semble
avoir été vaine malgré les concessions offertes
et les humiliations consenties.

Remarquons
cependant qu’un peuple, même solidement catholique, peut
dépasser la politique vaticane et combattre malgré
Rome. Ce fut le cas en une certaine mesure des Irlandais, mais
surtout des Basques parce que la Révolution espagnole leur
avait donné la liberté en 1936.

Le laboratoire autrichien

Dans
l’empire d’Allemagne ou sur les îles britanniques la question
nationale ne s’est guère posée que comme celle d’une
grande minorité, qui, un jour ou l’autre, si elle se séparait
pourrait causer un grand dommage mais ne mettrait guère en jeu
l’existence du pays. Il en allait tout autrement de l’empire
autrichien au sein duquel tous les peuples étaient
minoritaires y compris la population allemande dominante. Le dilemme
n’était pas : perdre ou ne pas perdre quelques provinces,
mais : vivre ensemble ou éclater de tous côtés.
Tout bon Autrichien devait alors se demander comment empêher
l’éclatement de l’empire et les marxistes étaient aussi
de bons Autrichiens. Aux séparatistes (Tchèques,
Slovènes, etc.) considérant l’empire comme une « prison
des peuples » qu’il fallait faire sauter, la
social-démocratie autrichienne répondait qu’il valait
mieux l’aménager. Les recherches de l’austro-marxisme sur ce
problème (Springer : « Le Problème
national » Otto
Bauer : « La question nationale et la
social-démocratie », etc.) avaient déjà
posé tous les problèmes juridiques de la cohabitation
entre nationalités diverses : statut personnel ou
découpage territorial, régionalisme de petits
territoires homogènes ou grandes unités, protection des
minorités et représentation de chacun suivant sa
nationalité etc., toutes ces questions resurgissent
aujourd’hui à propos de l’Algérie comme chaque fois
qu’un empire est miné, mais la solution a toujours été
trouvée ailleurs. Soit que les peuples d’eux-mêmes
emportés par leur élan aient désintégré
les vieilles structures, comme il arriva de l’Autriche où la
social-démocratie se divisa en partis : tchèque,
polonais, etc., soit que l’État ayant été
anéanti un autre système d’exploitation d’un stade plus
avancé ait à nouveau réuni les peuples par
d’autres liens, comme il en advint de la Russie.

La solution russe

L’empire
russe lui aussi posait à ses dirigeants effectifs : les
tzars, comme à ses dirigeants potentiels : les
socialistes, le problème des nationalités.

Comme
la révolution de 1848 pour l’Autriche, la révolution de
1905 pour la Russie ébranla tout le régime et les
peuples esquissèrent un net mouvement centrifuge :
Finlandais, Lettons, Polonais, Georgiens manifestèrent par les
armes et l’insurrection leur volonté de se séparer des
« Grands Russes ». Malgré la répression
des groupes de partisans les « boieviki »
subsistèrent parmi les peuples allogènes pratiquant
l’« expropriation » des oppresseurs et
acceptant même l’argent japonais.

Ces
faits éclairèrent Lénine qui comprit la
nécessité pour son parti de lier à la lutte
ouvrière non seulement la lutte agraire mais la lutte
nationale. Celui que Lénine appela alors à ce sujet
« un merveilleux Georgien » : Staline
chargé de rassembler toutes les études et tous les
débats amassés en Autriche sur la question nationale.
La brochure intitulée « Marxisme et question
nationale » publiée à Vienne en 1913 résulta
de tous ces efforts et consacra depuis Staline comme le spécialiste
en la matière.

Voici
ce qu’il écrit dans ce petit ouvrage au chapitre « Question
nationale en Russie » de cet inimitable ton de séminariste
qui le rendra célèbre :

« Qu’est-ce
qui met particulièrement en émoi la minorité
nationale ? La minorité est mécontente, non de
l’absence d’une union nationale, mais de l’absence du droit de servir
de sa langue maternelle. Laissez-lui l’usage de sa langue maternelle,
et le mécontentement passera tout seul.

La
minorité est mécontente non de l’absence d’une union
artificielle, mais de l’absence chez elle d’une école en
langue maternelle. Donnez-lui cette école et le mécontentement
perdra tout terrain. »

Staline
sera le premier à se souvenir de son prêche. Il sera
fondateur en 1917 du Ministère des nationalités par
lequel seront organisés sur une base nouvelle les peuples de
l’Empire.

La
part du feu ayant été faite par le Traité de
Brest Litwosk cédant toutes les régions occidentales
minoritaires, les peuples restant sous le contrôle bolchevik
reçurent effectivement un régime nouveau selon lequel
chacun put utiliser sa langue. Au lieu. d’essayer de « russifier »
les Finnois, les Turco-tartares, les Caucasiens on en fit des égaux
des Russes gardant avec ceux-ci leurs différences. Non
seulement plus aucun frein n’était mis à l’usage des
langues nationales, mais elles étaient même encouragées,
enseignées, parfois il fallut les écrire pour la
première fois et leur donner un alphabet. Les fonctionnaires
furent obligés de les parler, les universités de les
propager.

Sur
le plan politique ces peuples purent s’ériger en régions
ou républiques autonomes fédérées avec
les Russes. Là aussi, égalité, dans ce sens que,
Russes ou non, tous furent également dépourvus de
liberté politique et sociale réelle. Russes et
allogènes étant devenus égaux dans l’oppression
nouvelle le pouvoir bolchevik put se lancer dans la récupération
des débris de l’empire des tsars. La Finlande, cette « Suisse
du nord », étant respectée sur la
recommandation expresse de Lénine, la Pologne fut attaquée
(1940) mais, s’étant défendus, les bolcheviks
s’aperçurent alors eux aussi, comme Robespierre, qu’ils
n’étaient plus des libérateurs dès les
frontières franchies. Ils se rabattent néanmoins sur
l’Ukraine puis la Géorgie (1921), tout le Caucase et le
Turkestan, comme plus tard les pays baltes (1940).

Toutes
les belles formules de Marx (« Un peuple qui en opprime un
autre ne saurait être un peuple libre ») furent vite
foulées aux pieds des armées d’invasion chantants à
nouveau des hymnes à la gloire du « grand peuple
russe rassembleur des terres », ou celle de Lénine
(« il ne faut pas confondre le nationalise des peuples
opprimés et celui de la nation impérialiste »).

« Le
droit des peuples à disposer d’eux-mêmes c’est trop
souvent le droit d’une bourgeoisie à disposer de son peuple »
reconnaissait Lénine. L’expérience bolchevik prouve que
ce pourra aussi être celui d’une bureaucratie.

Il
en a été des bolcheviks comme de tous les
« protecteurs » ou « libérateurs »
de peuples : prônant la liberté de tous ceux qui
pouvaient leur être utiles au loin et réduisant en
servage ceux qu’ils trouvaient à leur portée. La
Révolution française au même moment où
elle matait les Belges, volait au secours des Irlandais, Napoléon
essayant de dominer l’Allemagne et l’Espagne voulait paraître
le libérateur de la Pologne, de l’Illyrie ou même de la
Hongrie presque de la Serbie.
Palmerston s’enflammait pour les Grecs insurgés tout en
laissant réduire les Irlandais par son gouvernement. Napoléon
III aidait l’unité italienne ou allemande mais tentait
d’asservir le Mexique. Wilson pouvait s’émouvoir pour tous les
peuples opprimés sauf les Philippines. Hitler lui, ayant
essayé d’anéantir des Tchèques et les Polonais
se fera passer pour le libérateur des Slovaques ou des
Croates. Chacun suivant l’opportunité se choisit tel ou tel
client tant que l’occasion ne se présente pas de le réduire
en esclavage.

Question coloniale

Le
champ d’expansion des grands États étant trop étroit
en Europe c’est en outremer qu’ils vont pouvoir se livrer à
une compétition effrénée.

La
colonisation de la planète par les Européens est le
trait marquant des temps modernes, jusque-là chaque
civilisation, méditerranéenne, indienne, chinoise, ou
américaine, vivait à peu près en vase clos et
sur un pied d’égalité technique et économique.
Au contraire depuis deux siècles environ le monde entier s’est
progressivement mis à travailler pour les Européens.
Toutes les richesses de la terre, tous les revenus furent transportés
vers l’Europe pour y être transformés, consommés,
investis ; l’Angleterre d’abord, puis les pays de l’Atlantique
Nord sont devenus l’usine et la banque de tous les autres.
L’accumulation entre un petit nombre de nations des profits de la
mise en coupe réglée de la planète a créé
un type nouveau de société où prédominent
numériquement les classes ouvrières et moyennes. Malgré
les fortes inégalités sociales qui y subsistent leur
niveau de vie s’y est considérablement élevé,
tandis que par contrecoup, le reste du monde vivait dans une misère
accrue.

Ce
régime qui réserve à un pays le bénéfice
du progrès technique et industriel c’est celui du « pacte
colonial ». Suivant le pacte, la colonie doit acheter tous
les produits manufacturés dont elle a besoin à la
métropole et à elle seule. Elle ne doit absolument rien
fabriquer elle-même, pas le moindre clou. Elle ne peut vivre
que de la vente à la métropole de ses ressources
agricoles et minières. La métropole a ainsi un monopole
facile sur un marché de consommateurs et sur une source de
matières premières. Elle va pouvoir se moderniser,
s’enrichir, se donner un régime libéral. C’est pour le
maintien intégral du pacte colonial que les Anglais
combattirent les colons américains et c’est pour l’abolir que
ceux-ci s’étaient soulevés.

Bien
qu’il ait évolué, ce système a traversé
les siècles et encore de nos jours la quasi-totalité de
l’industrie mondiale est concentrée dans quelques pays
d’Europe et d’Amérique du Nord. L’industrialisation de
l’Amérique latine, de l’Asie (le Japon mis à part) et
de l’Afrique en est encore à ses tout premiers débuts.

L’évidence
de cet état de fait a eu peu d’influence sur l’opinion
publique et surtout l’opinion ouvrière des pays colonisateurs.
La gauche ne s’est préoccupée que très
tardivement des questions coloniales et toujours plus pour des
raisons intérieures métropolitaines que par sa
solidarité avec les peuples coloniaux, tant les cloisons sont
étanches entre les pays industriels et le monde d’outremer.

C’est
à propos des expéditions coloniales que se manifestent
les premières oppositions populaires à l’impérialisme
à cause des pertes en hommes des dépenses énormes
qu’elles occasionnent et en raison de leur extravagante folie.

Anticolonialisme et mouvement ouvrier

En
France, Jules Ferry l’apôtre déclaré de
l’impérialisme colonial pour raisons économiques, Jules
Ferry le « Tunisien » puis le « Tonkinois »,
dut après l’échec de Langson (1885) renoncer au
pouvoir.

En
Italie, Crispi, l’impérialiste décidé, fut
renversé après le désastre d’Adona (1896) encore
de nos jours imputé officiellement au sabotage socialiste.

Sous
la pression des mouvements socialiste et ouvrier l’Italie dut faire
la paix et relencer à conquérir l’Éthiopie. En
1911, quand l’Italie voulut reconquérir un domaine colonial en
Libye aux dépens de la Turquie, l’opposition fut si vive que
le parti socialiste se scinda, la majorité luttant contre la
guerre et une minorité se déclarant pro-impérialiste.

En
Russie, ce fut l’hécatombe de Moukden infligée en
Mandchourie par les Japonais, qui provoqua la première
révolution russe en 1905.

C’est
en Espagne qu’allait se manifester le mouvement populaire le plus
catégoriquement anticolonialiste. 1909, l’année de la
défaite d’Anomial chez les Riffains, vit se déployer
dans toute la péninsule un mécontentement général
contre l’expédition du Maroc. Devant le rappel d’un certain
nombre de classes de réservistes l’insoumission s’organise,
les hommes disparaissent, les femmes se couchent sur les rails pour
empêcher des trains de partir. À Barcelone un véritable
soulèvement rend le peuple maître de la ville pendant
cinq jours. La révolution commençante est réprimée :
l’armée, défaite à l’extérieur sur tous
les champs de bataille (Philippines, Cuba, Maroc), à
l’intérieur, contre le peuple fait merveille. C’est à
la suite de cette « Semaine sanglante » que
Francisco Ferrer est arrêté, et, innocent, fusillé
par ordre d’Alphonse XIII (13 octobre 1909).

Contre
les mêmes Riffains (Républiques des tribus confédérées
du Rif) commandés par Abd El-Krim, l’offensive sera reprise
après la guerre de 14-18 conjointement par la France et
l’Espagne avec les généraux profascistes :
Bérenger et Franco, Lyautey et Pétain. Ces expéditions
seront l’objet de campagnes populaires profonde occasion pour des
mouvements aussi divers que le « communiste »
et le « surréaliste » de découvrir
et de manifester l’anticolonialisme.

Pendant
la guerre d’Espagne l’anarchiste Berneri demandera en vain au
gouvernement républicain et aux partis de gauche d’accorder
l’indépendance au Maroc espagnol pour couper le fascisme de sa
base coloniale en mercenaires maures. Dès le 24 octobre 1936
Berneri écrivait dans un article intitulé « Que
faire ? », publié par le journal « Guerre
de Classe » à Barcelone :

« La
base des opérations de l’armée fasciste est le Maroc.
Il faut intensifier la propagande en faveur de l’autonomie marocaine
sur tout le secteur de l’influence panislamique. Il faut imposer à
Madrid des déclarations sans équivoque annonçant
l’abandon du Maroc et la protection de l’autonomie marocaine. La
France envisage avec anxiété la possibilité de
répercussions insurrectionnelles dans l’Afrique du Nord et en
Syrie ; l’Angleterre voit se renforcer les agitations
autonomistes égyptiennes et celles des Arabes en Palestine. Il
faut exploiter de pareils soucis grâce à une politique
menaçant de déchaîner la révolte dans le
monde islamique.

« Pour
une pareille politique il faut de l’argent et il faut d’urgence
envoyer des émissaires agitateurs et organisateurs dans tous
les centres de l’émigration arabe dans toutes les zones
frontière du Maroc français. Sur les fronts d’Aragon,
du centre, des Asturies et d’Andalousie, quelques Marocains suffisent
pour faire fonction de propagandistes (par Radio, tracts, etc.). »

Berneri
développa encore cette idée dans sa « lettre
ouverte à la camarade Federica Montseny » (ministre
anarchiste !) publiée le 14 avril 1937 dans « Guerre
de classe ». En vain : une telle politique aurait pu
faire de la peine au gouvernement frère, « gêner »
l’autre Front Populaire, celui qui gérait honnêtement de
son côté l’impérialisme comme le capitalisme
français. On conserve donc les Maures en face de soi pour ne
pas risquer de perdre l’aide des précieuses pleurnicheries de
Léon Blum et de sa politique de non-intervention. Une douzaine
d’années plus tard le régime franquiste lui-même
devra tolérer au Maroc relativement plus de liberté
qu’en Espagne, laisser se constituer un parti d’opposition, un
mouvement séparatiste préparant l’indépendance,
et donnera ainsi à la IVe République une
petite leçon de démocratie, d’opportunisme ou
d’intelligence.

L’anticolonialisme verbal du Parti Communiste

L’un
des premiers soins de la IIIe Internationale avait été
de réunir un « Congrès des Peuples
Coloniaux » qui se tint à Bakou en 1920 et
préfigure en quelque sorte la Conférence de Bandoung de
1955 ; à la seule différence qu’au premier
prenaient part des révolutionnaires de pays à libérer
et que la seconde rassemblait des politiciens d’États
souverains créés dans ces mêmes pays.

Devant
l’échec de la révolution en Europe l’état-major
bolchevik comprit peu à peu que, selon le mot de Lénine,
« pour aller de Moscou à Paris le chemin de la
Révolution passe par Shangaï et Calcutta ». La
IIIe Internationale élabora de nombreuses thèses
théoriques et contradictoires sur le soutien à donner
aux peuples coloniaux, sur les classes qu’il fallait appuyer, les
régimes de transition à prôner, etc., etc. La
politique coloniale, comme la politique nationale, de
l’internationale communiste devint un des chevaux de bataille favoris
des différents partis communistes. Et l’on vit ainsi le P.C.
français de même qu’il cherchait à l’intérieur
à s’allier et à s’accrocher aux mouvements autonomistes
breton et alsacien, prôner à l’extérieur le
soutien aux Riffains.

Mais,
à mesure que la politique russe perdait son aspect
révolutionnaire et se muait, de conspiration pour une
subversion mondiale, en relations diplomatiques d’État à
État, à mesure que la stratégie stalinienne
tablait non sur les peuples mais sur les démocraties, l’accent
fut de moins en moins porté sur ces questions épineuses
qui risquaient de trop gêner et indisposer ces nouveaux alliés
(voyage à Moscou de Herriot, de Laval).

Et
les P.C. occidentaux mirent d’autant plus facilement une sourdine aux
revendications nationales et coloniales qu’eux-mêmes
s’assimilaient moralement à leurs États européens
réciproques, et se bornaient à suivre les partis
socialistes sur la voie de la gestion loyale et de la défense
des intérêts nationaux.

Or
on ne peut défendre les intérêts de l’État
et du capitalisme français et en même temps les
minorités et les peuples qu’ils oppriment et exploitent. Leur
choix montra que, de même que les socialistes, les communistes
étaient plus naturellement patriotes français
qu’internationalistes sincères et conséquents. Et le
Front Populaire put faire interdire comme « fasciste »
le Parti Populaire Algérien.

Le
divorce était si patent entre les paroles du Front Populaire
en France et ses actes dans les colonies que le P.C. malgache rompit
un moment avec le P.C. français.

« Fascistes »
encore les Algériens, qui, avec le P.P.A. clandestin,
contestaient l’utilité d’une aide en matériel humain à
la France contre l’Allemagne. « Fascistes »,
toujours, quand s’abattit sur eux la répression du
gouvernement à participation communiste en 1945. Les
communistes pousseront avec non moins d’entrain, au sein du même
gouvernement, à l’envoi d’un corps expéditionnaire
interlope (avec par exemple l’ex-milicien devenu communiste pour se
dédouaner : Henri Martin) pour reconquérir
l’Indochine. Prétexte ? : libérer l’Indochine
des Japonais alors que ceux-ci avaient capitulé depuis
plusieurs mois !

Le
P.C. au pouvoir aurait supporté aussi allègrement la
répression de 1947 à Madagascar quand des grèves
le forcèrent à abandonner le gouvernement.

Le
P.C. tenta plus tard une certaine action de lutte contre la guerre
d’Indochine, car celle-ci était menée par les
communistes vietnamiens (grèves, arrêt de trains, refus
de chargement du matériel militaire, tracts, affiches….).
Mais il fut complètement dérouté par
l’insurrection algérienne de 1954 qui échappait
complètement aux communistes (le P.C. algérien est
presque uniquement composé d’Européens) et ne fit rien
de sérieux à ce sujet.

Au
meeting du 1er mai 1955 à Vincennes, les
communistes interdisaient la parole aux Algériens — bien que
ceux-ci aient alors formé la majorité de l’assistance.
Quelques jours après cette épreuve de force, le P.C.
faisait circuler de nombreux tracts dont certains portaient :
« Allah est-il Américain ? »
insinuant que tout mouvement national lui échappant était
« made in U.S.A. » — raisonnement identique à
la grande presse La même
année le P.C. sabotait toute action unitaire par manifestation
de masse (étudiants, jeunes…) contre la guerre d’Algérie.
En 1956, il vote les « pouvoirs spéciaux »
au gouvernement Mollet pour mener la répression en Algérie ;
une poignée de jeunes essaient en vain de constituer un maquis
communiste en Algérie : complètement coupés
de la masse autochtone ils sont rapidement annihilés. Depuis
les communistes semblent avoir essayé une politique de
présence et de noyautage des maquis nationalistes, tout en
préservant leurs forces au maximum pour jouer un rôle au
moment de la paix.

La
passivité du P.C. vis-à-vis de la guerre d’Algérie
comparée à l’activité qu’il déploya
contre la guerre d’Indochine, et surtout à l’agressivité
parfois violente qu’il manifesta contre l’installation des Américains
en France (Eisenhower, Ridgway) ou même à la campagne
acharnée contre la C.E.D. indique, certes, que le P.C. ne
lance ses forces dans l’action que lorsque les intérêts
de la politique soviétique l’exigent (Politique jdanoviste de
soulèvements coloniaux, peur du « Pacte
atlantique » et du réarmement allemand). Mais son
incompréhension et son indifférence vis-à-vis de
la lutte algérienne témoignent aussi du fait que le
P.C. à son tour, comme les partis socialistes, radicaux, etc.
a une conception avant tout française de sa politique et non
plus internationaliste. On cherche en vain dans ses abondants
programmes des années passées une position nette
préconisant une politique favorable à l’émancipation
des peuples coloniaux hors du cadre français. Le P.C. a
toujours été en retard sur les événements
menaçant l’impérialisme français, non seulement
parce que la Russie a besoin d’une France relativement puissante,
capable d’équilibrer l’Allemagne ou les pays anglo-saxons,
mais parce que le P.C.F. ne peut congénitalement concevoir une
politique autre que renforçant la puissance d’un État
dont il revendique l’héritage. Il peut, au plus, déplorer
les maladresses ou les fautes de la bourgeoisie, la conseiller et
partager ses crimes comme il l’a fait par le passé. Position
commune à tous les partis de gauche.

Le bellicisme et le colonialisme de la gauche}}

En
France c’est la gauche qui a inventé et utilisé en
premier l’esprit patriote, chauvin et cocardier. La gauche a une
solide tradition belliciste, c’est elle qui a poussé la
Révolution française à la guerre, contre
l’Europe, qui a essayé de recommencer cela sous la monarchie
de juillet (crise de 1840), c’est elle qui voudra poursuivre la
guerre en 1870, c’est elle qui ensuite prônera la Revanche
(Boulanger sera en grande partie son homme), c’est elle encore, qui,
malgré toute la phraséologie jauressiste (Jaurès
fut un authentique militariste en son genre avec son livre :
« L’Armée Nouvelle »), acceptera avec
enthousiasme la guerre de 1914 (J. Guesde, Viviani, Jouhaux) et,
quand en 1917 les premiers fléchissements et un certain
pacifisme auront apparu, c’est malgré tout à un homme
de gauche (Clémenceau) que la bourgeoisie fera appel pour la
discipline ; à partir du Front populaire c’est la gauche
qui voudra montrer contre Hitler le plus de fermeté ou
d’arrogance et qui prétendra s’être opposée au
« munichisme » ; en effet, c’est à
la gauche et surtout au P.C. qu’il sera fait appel en 1944 pour créer
une armée et expédier les jeunes faire la guerre en
Allemagne. Mollet à, avec son expédition de Port-Saïd,
décidément de qui tenir.

Si
c’est aux hommes de gauche que l’on fait appel pour ressaisir la
situation extérieure et reprendre le peuple en main ;
c’est aussi à eux que l’on doit confier les opérations
délicates et impopulaires.

Rappelons-nous
que c’est Mendès-France seul, qui en 1954, menaça
sérieusement d’envoyer le contingent en Indochine où
jusque là opérait l’armée de métier, et
que sa qualité d’homme de gauche résolu le mettait seul
à même de réaliser sa menace. C’est également
lui le premier qui employa le contingent en Tunisie même si la
chose était illégale. Rappelons-nous aussi que son
ministre Mitterand, autre homme de gauche, formula le 5 novembre
1954, quatre jours après l’éclatement du soulèvement
algérien, ce qui allait être le thème de tous les
successeurs :

« Il
ne peut y avoir de conversation entre l’État et les fractions
insurrectionnelles qui veulent se substituer à lui »
ce qui, voulait dire comme il l’affirma aussi : « En
Algérie la seule négociation

possible
c’est la guerre ».

Quelque
temps après : émotion à Paris. Sera nommé
Gouverneur de l’Algérie un autre homme de gauche, ethnologue
averti, spécialiste des populations indiennes d’Amérique,
et en cela, contempteur déclaré de l’intervention
américaine au Guatemala : Soustelle, qui deviendra très
vite l’enfant chéri du colonat.

En
1956, après la farce électorale qui porte au pouvoir
les adversaires véhéments de la guerre (Mollet)… pour
mieux l’aggraver, il sera remplacé à son tour par un
homme au pedigree gauchiste bien plus clair : Lacoste, qui, lui
aussi, se révélera un partisan forcené de la
répression, avec son collègue socialiste, ex-pacifiste,
antimilitariste : Max Lejeune.

Ces
retournements apparents, témoignent de l’incapacité
foncière des partis et des hommes politiques (qu’ils soient de
gauche ou non) à résoudre les problèmes humains.

Le
pouvoir confère à celui qui l’exerce, une conception
bureaucratique des événements et des peuples,
l’illusion de tout régler par décrets, par voie
administrative ou militaire. En sclérosant son information, en
le coupant de la vie, l’appareil (Parti, État, Armée,
Police) fait de son homme un être artificiel, faux et
dangereux, grisé d’autorité et insensible à
l’injustice. Sa raison se confond avec la raison d’État ;
il a maintenant accès aux sphères supérieures où
pensée et décision n’ont que faire d’une justification
publique. Le peuple entier n’est composé que d’enfants
ignorants, de nains impuissants.

Cependant,
si tout dirigeant politique, d’où qu’il vienne, est
naturellement appelé à demander à son parti, à
l’État et aux masses l’application en sa faveur du « führer
prinzip », de la « stalinisation »,
si tout Parti, si tout État est par destination fait pour le
lui accorder, il n’en est pas forcément de même des
masses.

Celles-ci
peuvent réagir contre les bergers qui les mènent à
l’abattoir. Nous en avons encore eu récemment la preuve :

En
France, en octobre 1955, les jeunes gens ayant fini leur service
militaire sont « rappelés » pour la
guerre d’Algérie. Des manifestations spontanées de
refus collectif éclatent un peu partout : à Paris
les rappelés empêchent de partir les trains qui doivent
les emmener vers l’Afrique du Nord. À Rouen ils se barricadent
dans leur caserne. Ceux qui sont embarqués partent aux cris
de : « Le Maroc aux Marocains, l’Algérie aux
Algériens ». Dans tout le pays les transports de
troupes sont arrêtés avec parfois la complicité
active de la population et des jeunes des mouvements ouvriers
(Grenoble). À Paris, les étudiants manifestent en
masse, défiant le sabotage de leurs manifestations par le
Parti communiste.

En
Angleterre , exactement un an plus tard, l’opinion réagit avec
fougue contre l’expédition de Port-Saïd. Devant l’ampleur
des manifestations Eden doit quitter le pouvoir et l’intervention en
Égypte sera abandonnée.