La Presse Anarchiste
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Les Temps Nouveaux n°1 du 4 au 10 mai 1895
Mouvement social
Allemagne
Article mis en ligne le 2 février 2007
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 Le mouvement anarchiste d’Allemagne quoique très jeune, a déjà pris des proportions relativement considérables. Le chiffre du tirage d’un journal et la vente des brochures propageant l’idée anarchiste, ne sont certainement pas une mesure exacte de l’étendue du mouvement ; néanmoins le fait de la publication hebdomadaire d’un organe carrément anarchiste, discutant plus la théorie que l’actualité, ayant un tirage croissant de 3.500 à 5.000 exemplaires, et la vente rapide par 5.000, 10.000, 15.000 et même 20.000 exemplaires des brochures éditées par le même journal, ne laisse pas de donner une idée assez juste de sa valeur. Or le Sozialist, journal du mouvement, se distribuait dès l’hiver 1893 dans les proportions indiquées. Les brochures, entre autres une contre le parlementarisme, une sur l’importance du mouvement syndical, cinq de Kropotkine, et un extrait de Dieu et l’État de Bakounine, ont au une vente variant dans les chiffres donnés.

 Avec l’année 1894 commencent les persécutions. Les mesures du gouvernement tendaient principalement à faire disparaître le Sozialist. Mais comment le faire disparaître si, pour un gérant incarcéré, il s’en trouve toujours un pour le remplacer.

 Le procureur impérial Benedict, le Bulot de l’Allemagne, ne s’embarrassa pas pour si peu, il trouva de suite un moyen des plus commode. Il n’attendit pas que le Parlement eût décrété une législation exceptionnelle.

 La loi sur la Presse ne reconnaît que la responsabilité du gérant. Benedict en fit de l’esprit et de la lettre une interprétation ad hoc. Par cette interprétation absolument arbitraire et acceptée par toutes les Cours de justice de l’Empire, le Gouvernement n’a aucune difficulté pour frapper et condamner qui que ce soit ayant eu des relations quelconques avec la rédaction ou administration du Sozialist. ― Avec le gérant furent arrêtés et les éditeurs et les imprimeurs. ― Pour parer à cette botte, la rédaction du Sozialist s’arrangea de manière à ce que l’éditeur, le gérant et l’imprimeur ne fussent qu’une seule et même personne.

 Alors le gouvernement s’en prit aux expéditeurs, les livres de comptes et la liste des abonnés furent saisis, la poste reçut l’ordre de « retenir » la correspondance, mandats, copies de collaborateurs, en un mot, tout ce qui était adressé au journal.

 Sous de telles conditions, la lutte devenait impossible et, en janvier, cette année paraissait le dernier numéro. L’énergie, l’esprit de sacrifice et la persévérance avec lesquels la rédaction du Sozialist a défendu sa position, sont mis en relief par le faite que, depuis le 18 mars 1984 jusqu’en janvier 1895, les condamnations qui ont frappé le Sozialist font un total de 80 mois de prison, le nombre des numéros parus fut 45, ce qui fait que l’apparition de chaque numéro a coûté un peu moins de deux mois de prison, sans compter les autres inconvénients et dépenses. Ce n’est pas par manque de courage ou de dévouement que la rédaction a dû renoncer à faire paraître le journal, car, immédiatement après l’arrestation du dernier gérant, non moins de douze compagnons se sont offerts pour remplir le poste ; poste qui, en règle général, rapporte à son détenteur rarement moins d’un an de prison, mais souvent plus. Le sort des brochures ne fut pas plus heureux, elles furent interdites, quoique la plupart eussent circulé pendant plus d’une année sans que la police eut cru devoir intervenir.

 Tout ce qu’il en fut trouvé fut confisqué. Au commencement de cette année, le mouvement allemand se trouvait donc sans organe, ni brochure, ni publications d’aucune sorte.

 Un mouvement ne meurt pas de la disparition d’un journal et de quelques brochures, quoique d’autre part il ne soit pas possible de paraphraser le mot célèbre : le Roy est mort, Vive le Roy.

 L’absence d’une littérature exposant les principes et servant de moyen de communication et de discussion se fait très vivement sentir. Cependant, ce n’est point une raison pour désespérer de l’avenir du mouvement, d’autres voies sont encore libres et s’offrent à nous pour parler aux masses.

 La plus importante est le mouvement syndical.

 Sous la loi exceptionnelle qui frappait toutes les organisations socialistes en Allemagne, la Sozial-Démocratie se vit forcée de joindre le mouvement syndical : pratiquement, pour échapper aux persécutions du gouvernement d’une part et pour raisons de propagande de l’autre ; théoriquement, parce que la plupart des organisations locales, ayant pris au sérieux les théories économiques de Marx se passionnaient pour la lutte et la transportaient sur un terrain principalement économique. Le mouvement anarchiste né au sein de la Sozial-Démocratie ne s’est donc jamais séparé du mouvement syndical. Si, officiellement, la majorité des Chambres syndicales se déclarent Sozial-Démocrate, il y a néanmoins dans leur sein un grand nombre d’éléments très actifs et influents qui y font une très vive propagande de nos idées. La Sozial-Démocratie ignore généralement combien de fils renégats elle a dans ce mouvement qu’elle néglige ou exploite dans des buts parlementaires. Les anarchistes restent donc dans ce mouvement, non seulement parce qu’ils y trouvent la possibilité de parler aux travailleurs, mais aussi parce qu’ils croient que les Chambres syndicales sont les éléments, les embryons de la production future en groupe libres.

 Cette idée inspire aujourd’hui aussi les camarades qui s’enthousiasment du mouvement coopératif. On espère préparer l’avènement de la société future en organisant les groupes coopératifs pour la production et la consommation. À part cela on croit trouver dans ce mouvement la possibilité d’entrer en relations plus intimes avec les masses, de les organiser et, une fois organisées coopérativement, y trouver une aide en cas de luttes économiques, grèves, mises à l’index, boycottages. Un pamphlet qui a paru dernièrement expose ces idées. L’enthousiasme des camarades peut paraître un peu exagéré, il n’eut pas été si grand, si le Gouvernement n’avait pas barré d’autres champs d’activité. L’absence d’un organe où l’on pût discuter toutes ces questions se fait très vivement sentir. Nous espérons que cet inconvénient va sous peu disparaître. Quelques compagnons à l’étranger veulent entreprendre la publication d’un nouveau journal et de brochures ; certainement ce journal n’aura pas la même influence que si la publication avait lieu en Allemagne même. Si même il réussit à trouver les forces littéraires nécessaires, la circulation d’un journal venant de l’étranger offre toujours de grandes difficultés.

 En se remémorant ce que la Sozial-Démocratie a su faire durant la loi exceptionnelle avec son organisation secrète, il est permis d’espérer qu’avec l’initiative des camarades, la propagande de sera rien moins que développée et active.

 La réaction actuelle en Allemagne ne peut pas nuire beaucoup au mouvement révolutionnaire, peut-être même lui sera-t-elle utile.

 La promulgation du Umsturz vorlage en discussion en ce moment au Reichstag ne changera en rien la situation actuelle. Cette nouvelle loi exceptionnelle est superflue, on a bien vu que les procureurs généraux et les cours de justice font dès aujourd’hui ce qu’ils veulent en interprétant largement et illégalement les lois existantes. D’autre part son influence sur les anarchistes sera qu’ils devront se donner une organisation plus efficace, ce qui fut aussi l’effet de la dernière loi exceptionnelle sur la Sozia-Démocratie. L’abolition de cette loi fut d’une politique très intelligente, elle a fait dériver ce grand mouvement révolutionnaire quoique imbu de quelques préjugés politiques, dans les eaux calmes de la politique réactionnaire où il se trouve aujourd’hui. La nouvelle loi exceptionnelle qui frappera non seulement les anarchistes mais aussi la Sozial-Démocratie apportera une scission dans leurs rangs. Une partie deviendra encore plus pacifique, l’autre plus révolutionnaire. A cette scission l’Anarchie ne peut que gagner.

B.K.

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