La Presse Anarchiste
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La Lanterne Noire n°10 (mars 1978)
Les racines de la domination
Article mis en ligne le 19 août 2007

par Nicolas
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« La
femme prolétaire est celle qui travaille pour le compte d’un
maître quelconque. Que le maître se nomme État,
corporation, société par actions, fabricant, patron ou
mari, n’importe ! »

L’Exploitée
no8.
Déc.1907

« Nous
avons vue arriver une bande, à la tète de laquelle il y
avait une femme avec un drapeau noir ; arrivée devant
chez nous, elle a frappé la terre avec son drapeau, quelqu’un
a dit Allez ! On a envahi la maison
et tout a été
pillé ».

Procès
à Louise
Michel. Cour
d’Assises de la Seine 1883

« Tout
comme le salon-bains où l’acceuille l’une des douze
ravissantes jeunes femmes, venues de tous les coins du monde. En plus
de leur beauté, elles ont un point commun : leur art de
pratiquer la douceur dans
les nuances ».

Anonce
publicitaire

« Elle
sera celle qui tortille des hanches, qui offre son cul, qui vous
jette son sexe à la figure »

À
propos d’une star.

« L’émancipation
de la femme de tout travail autre que domestique. »

Congrès
Ouvrier. 1871

Prolétaire
ou sorcière, mère ou putain, femme objet, ménagère,
l’exploitation de la femme dans le cadre du système
capitaliste montre à l’évidence qu’il y a une dimension
de cette exploitation qui dépasse le capitalisme, oui plonge
ses racines dans un sol plus profond, là où se tisse
la trame des institutions, des mythes et des phantasmes qui
reproduisent inlassablement au fil de l’histoire les relations de
domination-soumission. Structure de la domination
qui instaure le lien profond entre la définition patriarcale
de la société et la lutte de classes dans une société
hiérarchique.

L’opposition
homme/femme double la société de classes. Cependant,
les désirs et les besoins de « la femme »
sont déterminés par l’appartenance à une classe.
De mène que l’appartenance à une classe sociale
détermine des possibilités différentes pour les
hommes ou pour les femmes.

Les
anarchistes luttent pour l’abolition de la propriété
privée, du salariat et de l’État, contre toute
autorité, pour la libre détérmination. de
l’individu ou du groupe, au sein d’une société non
répressive.

Qu’est-ce
que ressent alors un militant anarchiste quand il est accusé
d’être un exploiteur, un patron, et ceci d’une façon
radicale, de par son appartenance à une catégorie
sexuelle ? Et qu’est-ce qu’il ressent alors quand il se rend
compte que l’accusation est vraie ? En plus d’un profond
malaise, l’envie de modifier la situation, de sortir d’une position
non désirée consciemment ; l’insertion
inconsciente dans la structure de la domination, voilà le
problème !

La
prise de conscience féminine de l’exploitation et la lutte
pour la libération des fermes, a pour conséquence la
nécessité pour les hommes voulant la Révolution,
de prendre conscience à leur tour, de leur participation dans
le système qu’ils veulent détruire !

Lorsque
le mouvement féministe cessa d’être réformiste et
de demander l’égalité avec l’homme, à
l’intérieur du système hiérarchique de classes,
et qu’il posa, d’une façon radicale, la question de la
position de la femme par rapport à tout le système
autoritaire-patriarcal, alors, le potentiel révolutionnaire de
ce mouvement devînt une force subversive.

Mais
nous nous trouvons encore une fois devant le type de problème
qui n’admet pas une solution volontariste, au niveau individuel. Nous
savons tous par la propre expérience et par celle de notre
voisin cornent les meilleures intentions naufragent aussi bien dans
le couple, que dans le groupe, quand apparaissent consciemment tous
les problèmes de la relation de domination-soumission à
la quelle inconsciemment s’adaptent, tant bien que mal, les hommes et
les femmes. Mais c’est précisément grâce à
cette accommodation inconsciente que se perpétuent
l’exploitation et la domination, et par conséquent, la
totalité du système d’État.

O —

En
ce qui concerne l’anarchisme, deux constatations s’imposent
d’emblée : premièrement, l’anarchisme en tant que
théorie de la révolution contient implicite et
explicitement l’idée de la libération de la ferme.

Deuxièmement,
la pratique historique à l’intérieur du mouvement
anarchiste montre, au niveau des relations interpersonnelles, la même
situation d’oppression de la femme qu’on trouve dans la société
globale, la même mysoginie. Pourquoi cette contradiction et
quels sont les problèmes qu’elle pose ?

Il
existe une certaine tendance, négligeable du point de vue du
mouvement révolutionnaire mais diffusée dans certains
milieux culturels, d’un anarchisme philosophique et libéral,
pour ne pas dire libertaire, qui présente les idées
comme permanentes et an-historique. Ainsi, la pulsion vers la liberté
totale, la révolte contre la force et le pouvoir peuvent être
repérés depuis l’antiquité classique ou les
philosophes chinois de la période Ming. Ces idées sont
entrées dans le prolétariat et on est nombreux à
avoir écouté ces longues dissertations qui cormençaient
avec les philosophes grecs, continuaient avec les mystiques qui
s’opposaient à l’hégémonie de l’Église au
Moyen-Âge, suivaient avec la Révolution française,
les « carbonari », etc. [1]. Et, si bien il est
intéressant de savoir comment le noyau dur de l’utopie perdure
et se transmet à travers le temps, et d’évaluer
l’importance de ce noyau dans le projet révolutionnaire,
l’anarchisme, a mon avis, est autre chose.

Nous
l’avons souvent répété, l’anarchisme en tant que
mouvement social et en tant que théorie du changement
révolutionnaire naît avec la scission de la Première
Internationale ; la majorité de l’Association se plie aux
positions antiautoritaires défendues par certaines fédérations
régionales, tel que l’italienne ou l’espagnole ou celle du
Jura, qui adoptent une claire définition anarchiste. C’est un
mouvement collectif qui exprimera la position du prolétariat
industriel de l’époque, position d’affrontement total au
système établi, mais, ainsi que différents
exemples historiques le montrent, elle peut être portée
par couches ou classes sociales diverses.

Évidement,
les antécédents médiats et immédiats
existent. Certains éléments de l’anarchisme peuvent se
retrouver dans les positions de Proudhon, dans Coeurderoy ou
Dejacques. Plus loin, chez Godwin et Stirner. Plus près, chez
Bakounine avant 1868. Mais nous ne pouvons pas parler d’anarchisme au
sens plein du terme.

Cette
précision est importante car sans aucun doute, d’un point de
vue humaniste, abstrait et individualiste, les « idées
anarchistes », par une logique nécessaire à
leur propre cohérence, tendent vers la libération
totale de la femme en tant qu’individu, qu’être humain.

Mais
au niveau du mouvement tel qu’il s’est développé
jusqu’à une époque récente, personne ne niera la
rupture entre cet aspect de l’idéologie et la pratique
sociale.

Tant
que les affirmations resteront au niveau platonicien des idées,
tant qu’on affirmera l’égalité des droits des individus
sans distinction de classes ni de sexes et qu’on ne verra pas que les
individus appartiennent à des groupes, à des classes, à
des sexes différents et qu’on ne tiendra pas compte du rapport
au pouvoir politique et à l’exploitation économique,
ces affirmations resteront « idéologiques »
sans intervenir ni modifier la
« réalité » des pratiques
sociales.

Cette rupture elle
est évidente surtout au niveau des comportements plus
personnels et intimes, dans la relation quotidienne homme/femme, lieu
privilégié de l’exercice du pouvoir, dernier refuge de
l’aliénation, de la mystification, élément
fondamental de la reproduction des rapports de domination. Nous
verrons pourquoi.

Mais avant, à
l’origine du mouvement révolutionnaire moderne, le premier
point sensible de la rupture idéologique, l’endroit où
celle-ci devient évidente et contradictoire avec le projet,
et, on pouvait s’y attendre, le marché du travail.
L’exploitation capitaliste du début de l’industrialisation —
lorsque le prolétariat urbain se constitue en tant que classe,
processus qu’on peut situer en France vers 1830 — est violente et
brutale ; 14 et 16 heures par jour de travail sans aucune
garantie de l’emploi.

Simultanément
à l’introduction de la machine se développe un sous
prolétariat, les femmes et les enfants, avec un salaire
inférieur à celui des hommes.

Depuis le premier
congrès de l’AIT (Genève 1866, 3/8 septembre) la
question du travail des femmes est débattue, mettant en
évidence l’ambiguïté et la contradiction de la
situation dans laquelle la plupart des hommes se trouvent par rapport
à :

  1. concurrence réelle due à l’inclusion dans le marché
    du travail d’une main d’œuvre sous-payée ;
  2. la présence
    d’images, mythes, traditions, sur la sexualité et le corps de
    la femme, compagne de l’homme, mère de ses enfants, gardienne
    du feu sacré du foyer, justifications patriarcales de la
    préeminence de l’homme dans la tradition gréco-romaine
    et chrétienne ; mais restons ici pour l’instant.
  3. la contradiction
    de cette subordination de la femme avec le contenu utopique,
    millénariste, de l’égalité de sexes et la
    libération de l’humanité.

Étant donné
les conditions de vie de la classe ouvrière, nier à la
femme les possibilités de travailler c’est la réduire
exclusivement au domaine domestique ou à la prostitution. Au
harem ou au gynécée. Varlin, par exemple, membre de la
minorité de la délégation française à
Genève, a conscience du problème et l’exposera pendant
le congrès. La seule résolution du congrès sera
que les femmes soient exclues de n’importe quel travail de nuit et de
toute sorte de travail où la pudeur serait blessée et
où leur corps serait exposé à des poisons ou à
d’autres agents délétères ». [2]

L’année
d’après, Varlin exposera sa position, fermement liée à
la réalité sociale, au sein de la Société
de Crédit mutuel des Relieurs (1867).

« La
femme doit travailler et être rétribuée pour son
travail. Ceux qui veulent lui refuser le droit au travail veulent la
mettre toujours sous la dépendance de l’homme. Nul n’a le
droit de lui refuser le seul moyen d’être véritablement
libre. Elle doit se suffire à elle-même, et comme ses
besoins sont aussi grands que les nôtres, elle doit être
rétribuée comme nous-mêmes. Que le travail soit
fait par un homme, qu’il soit fait par une ferme, même produit,
même salaire. Par ce moyen, la femme ne fera pas baisser le
salaire de l’homme et son travail la fera libre. »
 [3]

Cette ligne
continuera à s’exprimer dans l’aile antiautoritaire et dans le
mouvement anarchiste. La Fédération Régionale
Espagnole de l’Association Internationale des Travailleurs, au
Congrès de Saragosse (1872) approuva la proposition suivante
eue modifiait une antérieure proposition du Congrès de
Barcelonne, concernant « l’émancipation de la femme
de tout travail autre que domestique » :

DE LA FEMME « À
notre avis, cette proposition est issue d’une préoccupation ;
elle est inspirée dans un sentimentalisme traditionnel qui
doit disparaître… Ceux qui veulent émanciper la femme
du travail, pour qu’elle se consacre exclusivement au foyer, à
la garde de la famille, supposent qu’elle n’a pas d’autre mission, en
affirmant qu’elle a pour cela des facultés spéciales
qui sont contrariées quand on l’écarte de ce qu’ils
appellent son centre.

Ceux qui affirment
cela supposent que l’actuelle constitution de la famille est
immuable… Mais les faits (montrent) que, lorsque on varie les
conditions économiques des sociétés, surtout la
forme de la propriété, les institutions sociales
varient aussi (…)

La femme est un
être libre et intelligent, et, comme tel, responsable de ses
actes, ainsi que l’homme ; donc, si c’est ainsi, ce qu’il faut
c’est la mettre en condition de liberté pour qu’elle se
développe selon ses facultés. Or, si nous limitons la
femme aux taches domestiques, c’est la soumettre, comme jusqu’à
présent, à la dépendance de l’homme, et, en
conséquente, la priver de sa. liberté. »
 [4]

Plus tard, le
Congrès Ouvrier de France (1876), qui n’est pas dans la ligne
antiautoritaire, est en retard lorsqu’il déclare que « Tout
en recon­naissant le droit au travail pour la femme, nous
voudrions qu’elle ne fit rien en dehors du foyer ».

Vingt ans plus tard
et dans un autre continent, aux origines du mouvement ouvrier
révolutionnaire, la revendication féministe réapparaît
d’une façon plus radicale. En Argentine, un groupe de ferres
organise un groupe féministe anarcho-communiste, lequel publie
un journal « La voz de la mujer ». Dans le
premier numéro, en 1896, on critique les hommes anarchistes
qui sont très révolutionnaires dans les Sociétés
de Résistance mais qui oppriment les femmes chez eux.

Ces exemples ,
choisis au hasard montrent comment, malgré le climat et les
hésitations propres à un mouvement qui, étant
donné les conditions mêmes de la structure sociale qu’il
combattait, était composé par une majorité
d’hommes, l’idée de l’émancipation de la femme était
présente et ses effets immédiats se voyaient à
travers les positions du mouvement ouvrier organisé de
tendance anarchiste.

Néanmoins
les rapports de domination homme/femme ne changèrent pas à
l’intérieur du mouvement révolutionnaire, au niveau des
relations inter-personnelles.

— O —

Comme nous le
disions au début de cet article, la position de la femme dans
la structure de la domination va plus loin et d’une certaine
façon est sous-jacente à l’exploitation du travail
salarié dans le système capitaliste et étatique.

Bakounine, qui
était bien placé pour théoriser les aspects
proprement anarchistes du courant révolutionnaire, au moment
de la scission de l’Internationale, montre certaines intuitions
fondamentales.

Dans une note en
bas de page de sa Lettre aux rédacteurs du Prolétaire
Italien
, en 1871, il écrit : « Nous serres
aussi les adversaires de l’autorité patriarcale et juridique
des maris sur les femmes, des parents sur les enfants ; parce
que l’histoire nous apprend que le despotisme dans la famille est
le genre du despotisme dans l’État
 »
 [5]. Et quelques deux ans plus tard, une fois consumée
la scission de l’Internationale, dans l’appendice à Étatisme
et Anarchie (1873) [6], Bakounine revient
sur le thème de l’état patriarcal du peuple, « mal
historique, le plus grand de tous ».

Bakounine parle du
peuple russe et il pense que personne ne peut lui donner de
l’extérieur ni idéaux ni conseils, la passion
révolutionnaire est dans le peuple lui-nême. Mais
« l’idéal du peuple russe est obscurci par trois
autres traits qui en dénaturent le caractère et en
compliquent à l’extrême, en la retardant, la
réalisation. « Ces trois traits sont : 1.
l’état patriarcal ; 2.l’absorption de l’individu par le
mir ; 3. la confiance dans le tzar. Et il ajoute : « les
deux derniers… sont pour ainsi dire les effets naturels du
premier ». Et encore : « Le despotisme du
mari, du père, et ensuite du frère aîné a
fait de la famille, déjà immorale par son fondement
juridico-économique, l’école de la violence et de la
bêtise triomphantes, de la lâcheté et de la
perversion quotidiennes au foyer domestique. » « Il
se conduira chez lui en despote absolu, mais il sera le domestique du
“’mir” et l’esclave du tzar ».

À mon avis,
l’importance de ces paragraphes de Bakounine est dans la relation
qu’ils établissent entre ce que nous appéterions la
matrice émotionnelle de la « famille »
et la domination de l’État.

C’est-à-dire
que dans la société il existe une certaine circularité
de la reproduction de la domination grâce à laquelle les
institutions sociales répressives et les relations
interpersonnelles
se reconnaissent muttuellement au niveau des
relations de pouvoir. Hommes et femmes appartiennent à une
même société et ils l’ont intériorisé,
pour ainsi dire. Cette société est hiérarchique
et répressive. « Pour se révolter contre
cette influence que la société exerce naturellement sur
lui, l’homme doit se révolter au moins en partie contre
lui-même. » (Bakounine).

Car l’autorité
de l’État s’appuie sur des institutions archaïques qui
articulent chaque désir personnel individuel, à
l’intérieur d’un système de parenté régit
par une asymétrie de fait — asymétrie voulue par
certains comme radicale et naturelle [7] — en vertu de laquelle femmes et mineurs
sont dépendants du rôle paternel.

La persistance de
ces institutions archaïques, qui tendent à passer
inaperçues, tant elles imprègnent tout [8] est directement visés
par la revendication féministe. Son pouvoir subversif est là.

On va me reprocher
de situer la domination, l’autorité, au sein même des
relations d’amour, de tendresse, d’amitié, dans les liens les
plus valorisés de l’être humain. Et bien, oui. C’est
cela la difficulté, pour modifier la structure du pouvoir,
pour terminer avec la société de classes, il faut
arriver à des niveaux profonds du monde humain où
l’historicité des affects, à travers la construction
d’un univers symbolique, lié la sexualité au
pouvoir
.

Celle-ci fut une
des grandes découvertes de Freud et sa pertinence amena les
penseurs « scientifiques » à croire à
l’universalité de l’interdiction de l’inceste. Parce que
l’interdiction de l’inceste est l’image ou la métaphore qui
imbrique la sexualité au pouvoir dans la structure de la
parenté.

En critiquant le
postulat de l’universalité de l’interdiction de l’inceste un
auteur contemporain dit : « l’inceste est une notion
morale produite par une idéologie liée à
l’élaboration du pouvoir dans les sociétés
domestiques comme un des moyens de maîtrise des mécanismes
de la reproduction, et non une prescription innée qui serait
en l’occurrence la seule de son espèce : ce qui est
présenté comme péché contre la nature
n’est en vérité que péché contre l’
autorité. » [9]

Mais la réalité
de cette affirmation n’empêche pas que l’univers symbolique
d’une société de classes contienne sa propre
justification. Ce niveau symbolique se constituant sur
l’entrecroisement de la lignée et de l’échange, sur la
façon propre d’associer les générations et les
sexes.

En général,
les explications sur la structure de la société peuvent
se grouper selon deux catégories : celles qui
privilégient ce qui se transmet et celles qui privilégient
ce qui s’échange . Dans la première, on trouve au
centre de la trame les ancêtres, les morts. Dans la deuxième,
les fermes.

L’entrecroisement,
l’intersection de ces deux axes d’explication est soudé , au
niveau de l’imaginaire social, par la prétention de
l’universalité de l’interdiction de l’inceste. Je m’explique.
Dans la filiation, axe vertical, se transmettent les biens, le temps,
la terre, l’héritage des parents aux enfants ; il
apparaît une hiérarchie de statut, l’interdiction de
l’inceste préserve les « biens » du
père, ordonne la circulation de ses biens à travers les
générations. Dans l’axe horizontal, celui de l’échange,
circulent les biens les mots et les femmes ; il apparaît
une hiérarchie de sexes — l’asymétrie radicale de
l’échange — les hommes échangent les femmes. Encore
une fois, l’interdiction de l’inceste préserve la place du
père.

Cette structure
sociale forte, la règle transformée en loi, en
métaphore paternelle, s’exprime dans les institutions de
pouvoir, et se continue, s’autoengendre dans l’articulation du mythe
et du phantasme.

Le mythe d’Œdipe
c’est le mythe central de la société patriarcale et il
est intéressant de voir comment la fine analyse freudienne qui
lui accorde tout son contenu de répression sexuelle, occulte
en même temps ce qui est apparent et qui lui donne sa raison
d’être : le conflit d’autorité. « L’impossibilité »
pour Œdipe d’occuper la place de père : dans le trône
et le lit de Laïos, Œdipe devient Laïos.

Le rebelle qui
affirme son droit à passer par le chemin sans s’incliner
devant la volonté de l’autre, devient cet autre et
s’auto-punit. Le trône reste intact et le lit abandonné.
Et la femme est encore ici une valeur d’usage. Elle est
indissolublement liée à son maître. Ce que le
mythe affirme c’est la pérennité du pouvoir et
l’inéluctabilité pour le révolutionnaire de
devenir tyran.

Ce mythe
s’actualise constamment au niveau du phantasme, dans le « complexe
d’Œdipe », où chaque sujet occupe une place déjà
définie dans la structure de la domination.

L’asymétrie
de la relation homme/femme c’est l’élément central de
la domination, ordonne toutes les relations de pouvoir : entre
homme et femme, entre les hommes, entre les femmes.

Qu’on me comprenne
bien, je ne dis pas que les choses sont comme cela, de façon
inamovible, comme la nature des sexes ou la différence de
générations. Bien au contraire, les choses « sont
corne çà » parce qu’elles sont articulées
ainsi par les mythes (qui font partie de l’imaginaire social et
auxquels nous participons tous inconsciemment par les institutions
(que nous combattons mais à l’intérieur desquelles nous
agissons) et par les phantasmes individuels (qui expriment nos
conflits).

Pour revenir à
notre problème initial. Quand nous critiquions la rupture
idéologique entre la libération totale de l’être
humain, femme et homme, voulue par l’anarchisme, et une pratique qui
cantonne la femme au foyer, la rendant dépendante de l’homme,
nous mettions en évidence une forme concrète des effets
de cette profonde structure de la domination , dans la réalité
quotidienne.

Si notre volonté
anarchiste de terminer avec les rapports d’autorité, de
destruction de l’État , de construire une société
non répressive, si notre volonté anarchiste doit se
traduire par des faits, des actions qui amarrent l’utopie à la
terre, une condition indispensable est la prise de conscience de
cette dimension occulte de la domination, qui à travers la
situation dépendante de la femme, introduit dans toute
relation humaine un facteur de pouvoir.

La société
de classes ainsi que l’État trouvent dans le tissu des
relations quotidiennes la base de leur perpétuation.

L’être humain
peut et doit être libre. La Révolution Sociale exige la
destruction de l’État pour finir avec l’exploitation. Et elle
exige aussi l’abolition du patriarcat pour que la domination ne se
reconstruise pas sur les ruines de la société de
classes.

Nicolas

Notes :

[1Un exemple typique :
le 1er chap. de « Histoire de
l’Anarchisme » de Max Nettlau

[2Les
révoltes logiques no 5 p.66.

[3Eugène Varlin, Petite collection Maspéro. Paris 1977,
p. 25

[4A. Lorenzo : El proletarido militante, Mexico (1876) p. 243.

[5Bzkounine, Œuvres complètes, vol 2, ed Champ Libre, Paris
1974, p. 58

[6Ibid. vol 4, 1976, p. 363

[7C. Lévi-Strauss. Les
structures élémentaires de la parenté. Moutopn,
Paris, p. 73, p. 136.

[8Pour utiliser
une métaphore : un poisson des profondeurs de la mer qui
arrive par hasard à la surface et rencontre l’air, ce qu’il
découvre c’est l’existence de l’eau.

[9Claude Meillasoux, Femmes, greniers
et capitaux. Maspero, Paris 1975, p. 28.


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