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Le Libertaire n°3 du 15 mars 1945
Après la conférence de Yalta ?
Article mis en ligne le 19 août 2007
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Si la diplomatie secrète
était morte, cette conférence se serait chargée
de la ressusciter.

Que de mystères !
Mystère, le départ des Trois ; mystère, la
non invitation de la France ; mystère, l’arrivée
de M. Hopkins ; mystère encore, la durée même
des discussions, pour en arriver, enfin, au coup de théâtre
de Gaulle-Roosevelt. Tout cela, en effet, a été
recouvert du manteau couleur de muraille…

Et pourtant, qu’y a-t-il
de mystérieux dans le partage du monde ? Le général
de Gaulle n’a-t-il pas dit : « Chaque nation combat
pour son intérêt propre. » ? Alors,
pourquoi se cacher ? La guerre en Europe tire à sa fin.
L’Allemagne a perdu. Il est temps d’envisager le nouvel équilibre
des forces et de régler le sort du vaincu. Les offensives
combinées ont été mises au point, mais la guerre
en Europe n’est qu’une partie du problème et, comme les
intérêts dans le Pacifique sont également en jeu,
il va falloir prendre position. La Russie, pour avoir son mot à
dire en Extrême-Orient, va-t-elle entrer en guerre avec le
Japon ? C’est probable, car la position des Syndicats russes à
la Conférence mondiale de Londres semblerait donner une
indication dans ce sens. Quant au Japon, soucieux de ne pas tout
perdre, il aurait lancé des ballons d’essai en vue de
connaître le sort qui lui serait fait s’il abandonnait la
partie. Les États-Unis, loin d’arrêter la production de
guerre, semblent, au contraire, la pousser et le pacte
franco-soviétique paraît prendre date dans cette
orientation car, pour la France, c’est surtout en raison de son
effort de guerre que ses revendications seront prises en
considération.

Dans l’ordre de la
sécurité, la Confé­rence de Dumbarton-Oaks
n’avait pu mettre les États alliés d’accord ; les
Cinq Grands constituaient le Conseil supérieur qui déciderait,
en cas d’agression, de la paix ou de la guerre, entraînant par
là même les petites nations dans le conflit. L’important
était de savoir si l’unanimité de vote devait être
prise ou si la majorité suffisait. La Russie penchait pour
l’unanimité. À Yalta, on a tenu compte du principe de majorité
pour les petites puissances, mais la décision finale, qui
appartiendra aux Cinq Grands, ne pourra être prise qu’à
l’unanimité. En fait, la décision finale restera entre
les mains des mêmes Cinq. Mais si, demain, une agression
provenait de l’une des grandes puissances, se condamnerait-elle
elle-même ou reprendrait-elle sa liberté, entraînant
dans sa décision une alliée ou une amie ?

De tout cela découle
la nécessité de rester forts afin d’avoir des alliances
solides. Un jour viendra où l’Allemagne ne restera plus
exclue ; elle prendra place dans le concert européen. On peut
admettre que, à ce moment, elle ne manquera pas de soupirants
et il est à craindre que les nécessités de
gouvernements forts, à politique énergique, ne nous
donnent un tauré par des politiciens retors se servant d’une
personnalité momentanément populaire. Le boulangisme
n’est pas si lointain qu’on ne puisse s’en souvenir…

Dans l’ordre économique,
nous sommes loin des internationalisations des matières
premières. Le pétrole du Moyen-Orient reste toujours en
jeu, gros de conséquences, et les U.S.A. semblent bien placés
vis-à-vis des princes arabes. De plus, la détention de
l’or et des matières premières par les Américains
permet, dans l’immédiat, une politique de puissance interdite
aux autres. Et ce n’est pas là tout. Le bassin
rhéno-westphalien sera sans doute placé sous mandat
international, car, géologiquement, il constitue le complément
naturel du bassin lorrain et que la nation qui en serait maîtresse
tiendrait entre ses mains une source très importante de
puissance et de concurrence économiques dans le domaine de la
sidérurgie. Et, là encore, l’Angleterre et les
États-Unis sont en compétition.

Parmi les mécontents
des décisions prises à la conférence, on peut
nommer. outre la France, la Belgique et la Hollande. Ces puissances
sont inquiètes et recherchent des échanges de vues afin
de garantir leur indépendance politique et économique.
Mais c’est surtout les neutres qui doivent retenir notre attention,
qui sont les derniers pions à placer sur l’échiquier
avant le grand coup. Un vent belliqueux a soufflé sur certains
d’entre eux, car on sait que la Conférence de la Paix ne sera
pas ouverte aux neutres. Or, si la question des Détroits
intéresse la Turquie, elle n’est pas, non plus, indifférente
à l’Angleterre et à la Russie dont la politique
traditionnelle a été la porte ouverte sur la
Méditerranée où elle a toujours trouvé en
face d’elle l’Angleterre. Mais si la Turquie est amie avec la Russie,
elle est alliée avec l’Angleterre. La Suède et la
Norvège, fortement influencées par les États-Unis
et l’Angleterre, doivent aussi compter, par suite de l’éviction
de l’Allemagne du bassin de la Baltique, avec la Russie et la
nouvelle Pologne et mener avec elles, momentanément, la
politique du bout de chemin. Le Portugal, lui, est l’allié de
l’Angleterre depuis cent cinquante ans. Pas de surprise à
prévoir de ce côté, mais, par contre, en Espagne,
la lutte sera chaude : Gibraltar ferme, à l’ouest, la
Méditerranée avec, vis-à-vis, Tanger, ville
internationale enclavée en plein Maroc espagnol, et une
révolution en Espagne pourrait changer bien des choses, car la
Russie seule, en 1936, a donné une aide matérielle à
la République, et cette dernière, quand elle reviendra,
n’aura l’oreille ni de Londres, ni de Washington. On y préférerait,
en effet, une concentration nationale Maura-Barrio qui éviterait
bien des choses et donnerait des apaisements au démocratique
et intransigeant M. Roosevelt. En cas d’échec de la
combinaison, il y a encore le plébiscite du successeur
légitime d’Alphonse XIII, don Juan, dont les attaches sont
bien connues.

Les impérialismes
se donnent donc libre cours et la Charte de l’Atlantique, qui n’est
qu’un guide et non un code (Churchill dixit), entre tout doucement
dans l’histoire,. Les arguments contre un agresseur possible, alors
que l’Allemagne (désignée jusqu’à ce jour comme
seul pays agresseur) est en voie de disparaître, nous donnent à
penser que l’on envisage déjà une future agression.
Mais de qui donc ? Après le militarisme allemand de 1914,
le nazisme allemand de 1939 (qu’on pouvait, peut-être pas
facilement, mais qu’on pouvait étouffer dans l’oeuf), va-t-on
attendre 1965 pour nous désigner comme ennemi l’impérialisme ?
Le monde ouvrier va-t-il reprendre à son compte cette paix
qu’on lui prépare ? A Londres, 50 millions d’ouvriers ont
été représentés ; ils s’opposent à
toute amputation de l’Allemagne, à l’est comme à
l’ouest, mais ce n’est là qu’un faible indice de retour à
une politique ouvrière internationaliste. Cependant, la force
que les organisations syndicales mondiales représentent est
telle qu’une politique identique de combativité prolétarienne
appuyée sur ces forces ferait de ce faible espoir une
possibilité réelle. Car nous restons, ici,
irréductiblement attaché à ce principe : ce
ne sont pas nos maîtres qui peuvent faire notre bonheur, mais
nous seuls, parce que nous seuls connaissons le prix dont ils nous le
feraient payer.

Post-scriptum. — Notre
article ayant été rédigé le 28 février,
nous avons voulu le publier sans tenir compte des changements rapides
qui se sont produits depuis sa rédaction afin de permettre à
nos camarades d’étudier en même temps que nous les
positions que nous avions prévues et de leur donner ainsi
l’occasion de vérifier notre analyse des faits.


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