Pour une non-violence expérimentale

, par  Martin (Marie), UGAC , popularité : 3%

Réponse à l’UGAC

L’Union des groupes anarchistes-communistes a envoyé au
mouvement anarchiste international une “lettre”, qui propose fort
honnêtement et fort ouvertement de dialoguer, d’agir, de
critiquer. “Anarchisme et Non-Violence” y est cité
explicitement ; mais c’est plusieurs fois au cours de ce texte que
les problèmes de la violence et de la non-violence sont
soulevés. Notre réponse ne constitue qu’un moment du
dialogue ; soulignons encore combien nos camarades ont posé
des problèmes justes, actuels, importants, et que nous
voudrions voir les confrontations idéologiques s’en tenir à
ce niveau, à cette franchise.

— O —

Si l’UGAC reconnaît la violence dans la société,
elle conteste deux conclusions des Données fondamentales de
notre revue, à savoir :

– Que les anarchistes, en opposant la violence à la
violence, l’aient ainsi légitimée : “Ce n’est pas
l’opprimé ou le révolté qui décide de
la “légitimité”, c’est celui qui assure l’ordre
bourgeois ou qui le représente.”

– Que les méthodes non violentes permettent d’éviter
les conséquences autoritaires de la violence : “C’est
prendre le fait pour la cause et la cause pour le tait.”

Enfin, la position non violente leur “paraît surtout être
une certaine infiltration de la pensée religieuse au sein du
mouvement anarchiste”, et être opposée à la
révolution.

Nous avons eu l’occasion déjà de parler ici de
révolution non violente ; il faut s’entendre là-dessus.
Si l’on pose qu’il y a violence dans les “ choses ”
– qu’un renversement, donc, ne peut se faire sans violence, que
la suppression d’une institution (comme l’autorité)
contient une violence – alors il ne peut y avoir d’action non
violente. Mais c’est rendre tout débat a priori inutile ; au
contraire, c’est toujours à la violence volontaire, à
la violence dans les actes que nous nous sommes opposés,
définissant ainsi ceux dont elle serait absente.

Car la non-violence n’est pas primordialement une valeur
spirituelle, une fin : elle est action allant vers la société
d’anarchie, méthode pour cette action. Ce n’est que dans
la confrontation permanente avec la réalité, ses
conflits, ses contradictions, qu’elle nous sert, non dans
l’isolement d’un monastère : elle est image anticipée
des relations humaines que nous voudrions voir s’établir,
rendant vaine par son action même la “violence” des choses.

Les anarchistes ont toujours reproché aux autres socialistes
d’user de moyens contredisant leur fin : les sociaux-démocrates
participent aux gouvernements bourgeois et vont de réforme en
réforme, les communistes établissent une dictature et
un capitalisme d’État prétendument provisoires.
Opposition à la participation, aux reformes, aux
totalitarismes : la violence seule trouverait-elle grâce aux
yeux de nos camarades ? Car on ne peut nier que, moyen
révolutionnaire, elle est profondément inadéquate
à la société du lendemain de la révolution…
À ceux qui nous disent que c’est le tournant entre
l’évolution et la révolution, le saut qualitatif qui
contient la violence et l’appelle, nous répondons qu’ils
la légitiment comme on “légitime” un gouvernement
auquel on participe, les moyens de l’adversaire dont on use –
quelque horreur qu’on en ait.

Car même s’il y avait violence dans les choses, dans la
“nature” comme l’écrit l’UGAC, point n’est besoin
que l’action s’y conforme, puisqu’elle est progrès,
victoire sur la nature.

Il est vrai que nous n’avons guère de réponses,
d’alternatives à proposer aux innombrables cas où
nous voyons la violence naître d’une situation intenable. En
ce sens la critique de l’UGAC, parce qu’elle vient de l’action,
de l’observation concrète de situations réelles,
parce qu’elle se fonde dans des révolutions possibles, ou en
cours – en particulier celles du Tiers-Monde – a grande valeur,
et doit nous faire réfléchir ; les analyses proposées
doivent trouver un écho et, si elles sont récusées
ou contestées, l’être concrètement,
matériellement, et pas au nom de quelque idéal désuet.

Je pourrais avancer avec quelque aisance des contre-arguments aux
critiques formulées ; ne serait-ce que pour mettre en garde
contre une certaine mystique de la violence – qui la fait imprimer
en caractères gras, comme elle fait aimer les manifestations
bagarreuses et les coups de matraque qui vous font ressembler à
n’importe quel groupe d’activistes. Mais la stérilité
de ces propos ferait trop vite place à la mauvaise, et sourde,
polémique ; mieux vaut donc se placer sur un terrain plus
propice.

Je pense que ce terrain existe réellement entre l’UGAC et
nous (et d’autres évidemment).

Problèmes des mouvements de libération et des
révolutions des pays du Tiers-Monde ; problèmes de
l’action directe et de l’autogestion comme modèle social ;
problèmes du chef, de son rôle et de son influence.

L’UGAC parle de la prise directe des moyens de production, de la
liquidation de l’État par la gestion directe ; c’est un
aspect de ce que nous appelons action directe, un aspect que nous
jugeons non violent dans sa réalisation – même si
l’acquisition en a été violente – puisque
construction anticipée de la société future,
réalisation d’“institutions parallèles”. Reste à
savoir comment éviter que ces institutions ne deviennent
réformistes, instruments de conservatisme ; la réponse
ne peut se donner que dans la pratique sociale, qui met à
l’épreuve aussi les moyens d’établissement de
l’autogestion : les révolutions. L’UGAC, dans son “soutien
total sous toutes les formes possibles” aux mouvements
révolutionnaires, court à n’en pas douter le risque
du nationalisme autoritaire ; nous, dans notre méfiance à
l’égard de toute violence, courons à n’en pas
douter le risque d’un “humanisme” peu efficace. Mais les
non-violents ne retirent pas leur épingle du jeu, du drame :
“Dans différents domaines, écrit Barthélemy de
Ligt, il leur est possible de collaborer avec les révolutionnaires
partisans de l’action violente traditionnelle, par exemple, sous
certaines conditions, dans les mouvements de masse, contre le
fascisme, le colonialisme et la guerre. S’il y a des conflits armés
entre les pouvoirs réactionnaires et les masses en révolte,
les tenants de l’action révolutionnaire non violente seront
toujours du côté des révoltés, même
quand ceux-ci ont recours à la violence.”

La non-violence n’est pas, pour nous anarchistes, un article de foi
 : elle est une méthode expérimentale. S’il en est de
même pour la violence – et je crois qu’une entente est
possible, puisque l’UGAC trouve une expérience comme la
nôtre “souhaitable” – alors il faut se rencontrer sur des
plans concrets, dans des actions concrètes. Anarchistes, nous
n’aimons que trop les discussions idéologiques et les
pseudo-professions d’anti-dogmatisme (d’où le bonzisme que
dénonce l’UGAC avec raison) ; il s’agit une bonne fois de
savoir ce qui peut être fait, dans la société
actuelle, dans notre situation concrète. Mettant avant toute
chose le socialisme et la liberté, il n’y a pas de raison
que nous ne nous entendions pas.

Marie Martin

— O —

Pour permettre aux lecteurs de se faire une idée plus juste
des thèses en présence, nous avons cru nécessaire
de publier quelques passages de cette “lettre” nous concernant
plus particulièrement, mais nous vous signalons que la
brochure en question, “Lettre au mouvement anarchiste
international”, peut être obtenue contre la somme de 3 F en
timbres-poste à l’adresse suivante : Edith Dard, BP 114,
Paris 10. (sans autres mentions).

Les opposants de “ principe ”

Mais Bontemps pose aussi un autre problème lorsqu’il parle
de la Révolution qui se fait par des moyens qui “ nient
d’avance l’anarchisme même ”. Voilà donc
l’Anarchisme en pleine contradiction et placé dans un cercle
vicieux dont on ne voudrait pas que nous sortions. Ainsi, pour
réaliser l’Anarchisme, il faudrait sortir des principes
anarchistes et les trahir tandis que si nous respectons les principes
nous ne réaliserons jamais l’Anarchisme. La question peut
encore se poser autrement : est-il possible de rester à la
fois anarchiste et révolutionnaire ?

L’affirmation la plus simple selon laquelle la Révolution
s’opposerait à l’Anarchisme est qu’elle est un
bouleversement violent alors que les principes mêmes de
l’Anarchisme s’opposent à la violence. On aurait pu croire
ce débat clos dans nos milieux, mais c’est un fait que
l’opposition à toute violence empêche certains
camarades de s’engager dans une quelconque action révolutionnaire
actuelle. Ils préconisent à la place un ralliement du
mouvement anarchiste aux méthodes des non-violents. S’il
s’agissait de faire admettre aux révolutionnaires que les
méthodes des non-violents peuvent être efficaces et
employées dans la lutte sociale générale “ au
même titre que d’autres ”, de nous faire admettre que
dans certaines situations données, elles peuvent être
“ plus efficaces ” que certaines méthodes
violentes, nous approuverions ces camarades. Nous pensons d’ailleurs
qu’il est souhaitable que certains anarchistes expérimentent
ces méthodes et en fassent part à tout le mouvement
international. Mais il ne s’agit pas “ que ” de cela
et c’est bien une nouvelle doctrine que l’on veut nous proposer.
C’est bien au niveau des principes anarchistes que l’on veut nous
placer. C’est pourquoi, il nous faut discuter.

L’argumentation des partisans de la non-violence se résume
ainsi (d’après la revue “ Anarchisme et Non-Violence ”)
 :

– Les structures de la société étatique ne
peuvent se maintenir que par la violence.

– Les anarchistes préconisent une société où
la violence ne se manifesterait plus dans les rapports sociaux.

– En opposant la violence à la violence, les anarchistes
l’ont légitimée.

– La violence est impuissante devant le “ gigantisme ” des
forces répressives.

– Les méthodes non violentes sont les plus conformes aux
théories anarchistes. “ Elles constituent une force qui
permet d’éviter les conséquences autoritaires de la
violence. ”

La première proposition, à savoir que les structures de
la société étatique ne peuvent se maintenir que
par la violence est indiscutable et aucun anarchiste ne la conteste.

Dans le chapitre II de “ Formes et tendances de l’anarchisme ”,
notre camarade René Fugler note : “ La révolte
individuelle et collective n’est que la poussée libératrice
d’une vie neuve qui fait éclater une carapace trop
étroite… et comme toute existence a son mouvement propre,
toute tentative extérieure de la dévier ou la réprimer
apparaît comme une fondamentale violence faite à sa
liberté…”

C’est la forme même de la société qui engendre
la violence. La deuxième proposition est tout aussi juste ;
nous luttons pour l’avènement d’une société
où “ la violence sera bannie ”.

Il est non moins vrai que l’éthique anarchiste est
fondamentalement opposée au principe de la violence. Mais il
est vrai aussi que notre démarche vise à détruire
la société qui engendre cette violence et
qu’actuellement nous vivons dans cette société et que
la violence nous est imposée, que cela nous plaise ou non. La
position de principe des anarchistes sur cette question a été
constante même chez les individualistes. Ainsi, Stephen
Byington écrivait (édition de l’“ En dehors ”
d’E. Armand) : “ Les anarchistes souhaitent l’avènement
d’une ère d’harmonie où nulle violence ne serait
employée contre qui que ce soit. Mais ils reconnaissent que
cet idéal ne peut être atteint actuellement, ils
constatent en effet que certains individus se servent de la violence
et c’est aux autres de décider si la violence ne doit pas
répondre à la violence. Si une brute s’efforce de me
jeter dans un étang, si je lui résiste et j’essaie de
lui résister, mon acte peut-il être comparé à
son agression ? ”

Le Congrès anarchiste international de 1949 déclare : “
L’anarchisme ne peut condamner la violence tant que les causes qui
en rendent l’usage nécessaire n’auront pas disparu, de
même que l’anarchisme ne peut la prôner comme nécessité
permanente étant donné que l’action violente répugne
naturellement même à ceux qui l’acceptent comme
manifestation accidentelle nécessaire. ” C’est l’évidence
même.

Quant à l’affirmation selon laquelle les anarchistes ont
légitimé la violence en l’employant, elle est tout de
même très peu sérieuse. Ainsi, selon cette
théorie vraiment curieuse, on devrait conclure que si nous
n’avions pas employé la violence, celle de l’État
et des exploiteurs ne serait pas légitime Et alors ? ce n’est
pas l’opprimé ou le révolté qui décide
de la “ légitimité ”, c’est celui qui assure
l’ordre bourgeois ou qui le représente. C’est Louis XIV
qui disait : “ C’est légal parce que je le veux. ”
Devons-nous conclure que ces camarades sont surtout choqués du
fait que nous avons reconnu l’existence de la violence et non par
la violence elle-même ? Légitime ou non, la violence est
un fait non seulement dans les sociétés mais – nous
le verrons plus loin – dans la nature elle-même. “ Ce
sont les causes de la violence que la révolution prétend
supprimer. ” Nous dirons, sans y insister, que cette position
nous paraît surtout être une certaine infiltration de la
pensée religieuse au sein du mouvement anarchiste.

Et qu’est-ce donc que cet aveu d’impuissance devant les forces
répressives sinon le début d’une préparation à
l’acceptation de la violence de fait ?

Quant à dire que la méthode non violente permet
d’éviter les conséquences autoritaires de la
violence, cela nous paraît d’une naïveté
insondable. C’est de toute manière prendre le fait pour la
cause et la cause pour le fait.

Après le succès des mouvements d’émancipation
du tiers monde, peut-on affirmer que la “ violence
insurrectionnelle paraît impuissante ” ? (même texte
cité).

Pour nous – et nous y reviendrons pour situer notre conception de
la révolution – il y a une violence révolutionnaire
qui est riposte à une agression permanente, laquelle est la
véritable violence parce qu’elle porte le masque du dogme et
d’une prétendue nécessité sociale qui se nomme
encore contrainte et “ coercition ”.