Informations objecteurs

, par  Besançon (Daniel), Turquin (Jacky) , popularité : 5%

À la suite de divergences avec l’association Aide à
toute détresse, le groupe des objecteurs de Noisy-le-Grand se
divise : trois continuent leur travail à Aide à toute
détresse, un va dans les Cévennes avec l’association
Font vive (animation socioculturelle et économique de la
région), les quatorze autres, recherchant une implantation
propre dans un lieu de misère, seront détachés à
Emmaüs, et aménageront, dans une période
transitoire, une maison en logements, ceci à Cailly
(Seine-Maritime).

À Oust, plusieurs équipes se sont formées en vue
de travaux différents : une équipe “ volante ”
effectuant des travaux de chantier à moyen terme (actuellement
au bidonville de Ginestous à Toulouse) ; à Oust même,
s’insérant parmi la population, un certain nombre
participent à l’animation rurale (agricole) et culturelle du
village ; quelques-uns rassemblent les documents et les études
concernant les possibilités d’animation et de développement
de l’Ariège.

La Protection civile, en plus des possibilités de service
existantes, offre une autre forme : le service hospitalier (travail
dans les hôpitaux), dès l’incorporation de mars. Nous
redoutions ce détachement individuel qui affaiblit notre force
de contestation.

En ce qui concerne Noisy, au bout d’une année, les
objecteurs sont tentés de faire un peu le bilan. Venus à
l’association Aide à toute détresse à partir
d’un refus de porter les armes et de participer à la mise en
place d’un réseau de la Défense nationale (dont le
premier corps était celui de Brignoles, cf. l’ordonnance de
1959), nous avons peu à peu découvert que la “ Bombe
” avait ses racines dans les structures actuelles de la société
qui provoquent la ségrégation entre les riches et les
pauvres, entre les pays nantis et les pays sous-développés,
signe du mépris le plus profond des individus (celui qui n’est
ni rentable ni utile est rejeté).

D’autre part, nous avons éprouvé plus
particulièrement ici (au bidonville), du fait de la pauvreté
de la population, combien richesse et violence sont liées. Le
fait de posséder un “ bien ” en milieu de misère
constitue une violence vis-à-vis de celui qui en est démuni
 : on est obligé de garder sa porte, s’il vole, on fait alors
appel à la police. Un cycle de violence s’établit qui
détériore les relations.

Nous avons également appris, parfois à nos dépens,
que ne pas se défendre violemment implique de ne pas susciter
la convoitise ni la jalousie, par des biens que d’autres n’ont
pas. On comprend alors que si, finalement, on est amené à
construire un armement de plus en plus perfectionné, c’est
qu’il devient nécessaire dans la situation actuelle de mieux
se protéger.

Non-violence et pauvreté sont donc étroitement liées,
en conséquence, il nous faut, si nous refusons la violence,
réformer notre petite vie confortable et rechercher, par des
moyens à la portée de l’individu, non plus à
s’enrichir, mais le plus complet épanouissement des
possibilités de chacun.

En cela, la vie de groupe nous a fait pressentir combien il y avait à
apprendre et à découvrir dans la vie communautaire
(apprentissage concret d’organisation des rapports sociaux entre
nous et l’extérieur, non plus considérer l’autre
comme un étranger, dont on se méfie et envers lequel on
a des réactions de défense ou d’agressivité,
mais l’accepter tel qu’il est), basée non plus sur
l’exploitation, la dépendance ou la crainte, mais sur le
respect mutuel, la solidarité et la coresponsabilité.

Si être objecteur de conscience et anarchiste c’est vouloir
une société dans laquelle il n’y ait pas de place
pour l’exploitation, qui soit fondée sur des rapports
humains et libres entre des hommes responsables, il nous faut
maintenant poursuivre cette expérience de vie communautaire
plus complètement. Que chacun devienne de plus en plus
responsable de ses actes et coresponsable de l’œuvre à
laquelle il participe librement.

Nous ne cherchons pas à agir directement sur les structures,
n’en voyant pas la possibilité, mais à réaliser
au niveau d’une communauté de base les buts idéaux
que l’on voudrait faire adopter à la société.
On parle souvent d’une société “ anarchiste ” que
l’on voit après la “ Grande Révolution ”, dans un
avenir plus ou moins lointain, mais il nous paraît nécessaire,
dès aujourd’hui, d’incarner (au moins d’essayer, sans
trop d’illusions d’ailleurs) ces valeurs auxquelles on aspire.
Notre mode de vie, notre attitude quotidienne sont alors une mise en
question du pouvoir de l’État et de son orientation. Ceci
n’a certes pas l’aspect spectaculaire d’une “ révolution
”, mais c’est un combat, ni plus ni moins exigeant, où
chacun peut trouver sa place.

C’est pourquoi la plupart des objecteurs de Noisy n’accepteront
pas d’être dispersés aux quatre coins de la France
pour effectuer un vague replâtrage de la société
actuelle : il ne nous convient pas d’entrer dans le système
pour en voiler les défauts.

Jacky Turquin, Daniel Besançon