Albert Luthuli

, par  Luthuli (Albert) , popularité : 5%

Extraits de « liberté pour mon peuple » éditions Buchet-Chastel, 13,85 frs.

Programme d’action

“ En 1949, alors que Moroka venait d’être élu à
la présidence générale du Congrès, les
membres du mouvement se rencontrèrent pour élaborer un
programme d’action. Ce programme d’action est la pierre angulaire
de toute l’histoire du Congrès. Il représente un
changement fondamental de politique et de méthode. Sous-jacent
était notre refus de nous satisfaire pour l’éternité
des reliefs tombés de la table des Blancs, et ceci de façon
intransigeante et définitive.

“ Le défi lancé portait sur l’essentiel. Des
améliorations ou d’insignifiants réajustements ne
nous contentaient plus. Aucun doute ne demeurait dans notre esprit
que faute du droit de vote, nous étions réduits à
l’impuissance. Sans le droit de vote, en effet, il n’y a pas pour
nous de moyen d’accomplir notre destin sur notre terre natale, ni
même de possibilité d’être entendus. Sans le
droit de vote, notre avenir serait, comme a été notre
passé, ce que décréterait une minorité de
Blancs. ” […]

“Le programme d’action adopté en 1949 s’appuya sur des
méthodes nouvelles. Nous en avions fini avec les
représentations. Des démonstrations à l’échelle
du pays tout entier, grèves et désobéissance
civique, allaient remplacer les mots. Influencés par l’action
combinée de la communauté indienne après le vote
du Ghettho Act, nous résolûmes, d’un commun accord, de
nous concentrer principalement sur la désobéissance en
n’usant que de la non-violence. Cette désobéissance
n’était pas dirigée contre la loi en elle-même,
mais contre toutes ces lois particulières de discrimination,
de la loi de l’Union aux autres, et qui n’étaient pas
inspirées par la morale.

“ Le 26 juin 1950 eut lieu une démonstration majeure, dont
le but immédiat était de protester contre le Group
Areas Bill et contre la suppression du Communism Bill, et qui prit la
forme en manière de protestation, d’un jour passé
sans sortir de chez soi. À Johannesburg, à Port
Elizabeth et à Durban, le succès en fut éclatant.
Dans l’esprit des organisateurs – Africains, Indiens et gens de
couleur y participèrent – ceux qui restaient chez eux sans
sortir pendant vingt-quatre heures pourraient à cette occasion
prendre le deuil de ceux qui, des Africains principalement, avaient
versé leur sang en combattant pour la libération.
Pendant bien des années, les manifestants avaient
régulièrement donné leur vie, exécutés
par la police. Ce fut rarement assez sensationnel pour attirer
l’attention, c’est tout simplement un trait de l’existence
africaine. Il était grand temps que nous pleurions nos morts –
ils se montaient à des milliers.

“ En mai 1951, eut lieu une grève efficace de protestation
des gens de couleur, soutenus par les Africains et les Indiens, à
Port Elizabeth et au sud-ouest du Cap. Elle était dirigée
contre l’intention manifestée par les nationalistes de rayer
les gens de couleur des listes électorales.

“ Ce furent les premiers pas, le premier résultat de notre
programme d’action.

“ En juillet 1951, l’Exécutif national du Congrès
se réunit, et un conseil d’organisation fut nommé
pour régler la coopération entre les différents
groupes de non-Blancs, ce qui était un véritable saut
en avant.

“ La signification de ce conseil d’organisation ne doit pas
échapper. Le fait même qu’il pût être
formé et fonctionner était un signe évident qu’à
l’exception des représentants de la race blanche toute
l’Afrique du Sud commençait à penser et à agir
à travers la barrière que les différences de
races avaient dressée. Le désir de secouer l’apartheid
pouvait maintenant enfin se traduire par des manifestations
extérieures. L’action combinée de la Campagne de défi
nous rapprocha d’un pas d’une Afrique du Sud où la
question de race ne serait plus que d’une importance secondaire. ”
[…]

“À la fin de l’année 1951, une conférence
nationale de l’ANC devait siéger à Bloemfontein.
Alors que j’étais prêt à partir, l’état-major
du Natal m’envoya les documents se rapportant à cette
conférence. À mon grand étonnement, j’y
trouvai des suggestions et des résolutions au sujet d’une
campagne de défi civique. L’Exécutif national ainsi
que quelques provinces avaient déjà envisagé ces
mesures, mais c’était la première fois que le Natal y
faisait allusion !

“ Il était trop tard pour songer à convoquer mon
propre Exécutif, aussi fût-ce en voiture, en nous
rendant à Bloemfontein, que nous pûmes en discuter à
loisir. Nous décidâmes de donner notre adhésion
de principe à la Campagne de défi. Nous aurions à
intervenir pour demander l’ajournement de la date proposée,
fixée au 6 avril 1952, car c’était un sujet qui
n’était pas tellement familier au Natal à qui nous ne
pouvions confier une action aussi capitale, alors que nous étions
encore dans l’ignorance de l’ensemble du problème. Et nous
ne pouvions pas davantage faire que le Natal soit prêt à
temps. ” […]

“En dehors de la salle de la conférence, quelques membres
venus de diverses régions me confièrent qu’ils
redoutaient que cette campagne ne souffre d’une préparation
trop hâtive. C’était un cercle vicieux : d’une part,
nous avions sans cesse besoin d’agir, et d’agir sur-le-champ ;
d’autre part, une action insuffisamment élaborée
pouvait se révéler pire que pas d’action du tout. Le
mouvement congressiste ne pouvait compter sur une éventuelle
démonstration spontanée ; trop souvent, ce genre de
manifestation, qui éclate quand la patience vous échappe,
engendre la violence. Les gens devaient être renseignés
clairement et avec soin : de plus, il convenait de leur donner
l’occasion de prouver leur bonne volonté et de témoigner
de leur empressement à participer à un mouvement.

“ Le Congrès aurait été un organisme qui eût
placé sa confiance dans le carnage et dans la violence, les
choses auraient été plus simples. Ce que nous visions,
en Afrique du Sud, c’était de ramener les Blancs à la
raison, non de les massacrer. Notre désir était une
coopération mutuelle. Nous soutînmes d’abord qu’un
changement survenu dans leur cœur aurait permis cette entente. Puis,
à l’aide du programme d’action, nous avons essayé
dans les années qui suivirent de démontrer les réalités
selon une voie moins académique ; nous nous sommes efforcés
de faire apparaître ces réalités sous leur vrai
jour, dans l’espoir que les Blancs ressentiraient le besoin
impératif de s’y conformer. Et un petit nombre d’entre eux
l’ont effectivement ressenti, certains congrès de
démocrates, de libéraux et peut-être de
progressistes. Quelques-uns le savaient depuis le début, et
avaient agi dans ce sens. Mais la grande majorité, comme le
Pharaon, avait laissé leur cœur s’endurcir.

“ Naturellement, il nous vint à l’esprit de nous demander
si autre chose que la violence et le carnage aveugle feraient quelque
impression. Si inaccessibles qu’ils le semblent. À nous,
cela ne nous ferait aucun bien, et si de tels incidents survenaient,
ils n’émaneraient pas du Congrès, mais seraient le
résultat d’une provocation intolérable, exerçant
depuis trop longtemps une patience qui a ses limites. Si les Blancs
continuent comme à présent, personne ne donnera le
signal de la violence. Personne n’en aura besoin. ” […]

Nous lançons notre défi

“ Les préparatifs pour la Campagne de défi se
poursuivaient. Le 26 juin fut choisi pour lancer une action de
désobéissance ouverte, car la date du 6 avril ne fut
pas retenue. ” […]

“À Capetown, à Port Elizabeth, à East London,
à Pretoria et à Durban, des dizaines de milliers de
personnes assistèrent aux réunions, et manifestèrent
leur appui à la campagne qui allait s’ouvrir. ” […]

“L’objectif de la campagne était justement de lutter
contre ces lois injustes et tyranniques. Notre intention était
de désobéir à ces lois, de supporter
arrestations, voies de fait et sanctions pénales s’il le
fallait sans recourir à la violence. La méthode adoptée
consistait à se répandre par groupes de “volontaires”,
soigneusement entraînés à désobéir
publiquement. ” […]

“EUROPEENS SEULEMENT. Gares, salles d’attente, bureaux de poste,
bancs publics, trains omnibus, tous portent cette inscription. Nos
volontaires devaient cesser de faire usage des facilités
“distinctes mais injustes” qui nous étaient réservées
pour jouir, par manière de défi, des privilèges
destinés aux Blancs. Notre détermination fut encore
accrue par cette dérision représentée par les
règlements de couvre-feu et des laissez-passer.

“ Le Natal et Capetown ajournèrent leur action jusqu’à
ce qu’ils fussent prêts, mais le reste du pays entra en
action le 26 juin, ainsi qu’il avait été prévu.
Chaque fois que ce fut possible, nous avertîmes en détail
les autorités intéressées des desseins de chaque
fournée de volontaires et, dans certains cas, des listes
entières portant les noms des volontaires engagés leur
furent courtoisement remises. En juillet, les deux Congrès du
Natal se joignirent à nous. Au cours des trois mois suivants,
la Campagne de défi acquit une force vive. Octobre, avec nos
deux mille trois cent cinquante-quatre résistants, fut le mois
qui marqua l’apogée de cette période de la campagne.
Il est hors de doute qu’un succès considérable était
en chemin et, à mesure qu’il progressait, le mouvement
acquérait de plus nombreux soutiens. Cette campagne de défi
apparaîtra comme la première brèche d’importance
pratiquée dans les défenses de la suprématie
occidentale. ” […]

“Leur discipline était irréprochable. Je n’irai pas
jusqu’à dire qu’ils furent jamais domptés, car on
pouvait clairement discerner en eux le nouvel esprit militant, mais
ils étaient freinés, se conduisaient bien et nul
détachement de volontaires ne s’émancipa jamais. À
aucun moment ne furent suggérés le désordre ou
la violence. Le Eastern Cape (Port Elizabeth et East London)
s’organisa brillamment, et le Reef maintint sa pression. Le Natal
se laissa distancer en ce qui concernait l’exécution. Les
meetings en masse remportaient un certain succès, mais le
nombre des enrôlements ne fut pas aussi élevé que
l’enthousiasme des manifestants nous l’avait laissé
prévoir. Ce fut une salutaire leçon.

“ À Durban, nous prîmes pour principe de n’envoyer
nos groupes de volontaires, indiens et africains, qu’après
leur avoir donné des instructions sur ce qu’ils avaient à
faire et comment se comporter. Invariablement, nous informâmes
la police avant le départ de chaque fournée. La police
locale de la circulation fut certainement mise à l’épreuve,
et ils en vinrent à compter sur notre aide. Une fois, ils
furent pris de court, et nous eûmes à régler
nous-mêmes la circulation. Cependant, pas une occasion ne se
produisit sans que la discipline fût impressionnante. Notre
plus grand problème, ce n’était pas les volontaires,
mais bien la foule des spectateurs.

“ Bientôt, la Durban Corporation introduisit et fit voter une
loi additionnelle leur donnant des pouvoirs supplémentaires
pour contrôler les meetings et les défilés.
Aussitôt que nous en eûmes vent, nous leur lançâmes
un défi, et nous écrivîmes à la
municipalité pour annoncer que notre prochain meeting serait
tenu dans Red Square. Comme de juste, la branche spéciale
arrêta Naicker, moi-même et plusieurs autres, mais leur
difficulté consista à disperser l’énorme foule
qui s’était rassemblée à cet endroit. Bien que
sous mandat d’arrêt, nous fîmes le travail à
leur place, après quoi nous nous rendîmes au bureau
central où nous eûmes la surprise de nous trouver au
milieu d’une nuée de policiers armés jusqu’aux
dents. (Nous fûmes accusés. Nous comparûmes devant
le tribunal. Le cas fut ajourné. À ce que je crois
savoir, c’est ainsi que cela se passe.) ” […]

“Je me suis engagé à servir la politique de l’ANC.
La direction que nous avons choisie est la seule voie qui nous soit
ouverte pour montrer notre opposition à des lois qui ne
reposent pas sur des bases morales. Je n’ai pas demandé au
peuple de devenir criminel ou d’agir de façon criminelle.
Notre motif est un motif politique. C’est l’unique moyen que nous
ayons à notre disposition pour mettre en lumière notre
condition, et appuyer notre refus d’être gouvernés
selon des lois criminelles. Notre espoir est que le peuple blanc
prendra nos doléances en considération, nous prendra
nous-mêmes au sérieux, et se rendra compte que tout
cela, pour nous, est en effet très sérieux. La Campagne
de défi est une démonstration “ politique ”
contre des lois de discrimination. ”

Quand la chaîne casse

“ Un autre genre de provocation encore marqua les émeutes de
1952. L’ordre, la méthode, le succès de notre
Campagne de défi, son renforcement n’étaient pas du
goût du gouvernement. Si les partisans de la suprématie
des Blancs réagissaient d’une manière civilisée
au défi que nous leur lancions, leur dessein était que
les arrestations continuent indéfiniment. En dehors des
milliers d’arrestations, il y en eut davantage, bien davantage. Ce
défi qui s’accompagnait de non-violence était plus
qu’ils ne pouvaient supporter, car cela les privait de prendre
eux-mêmes l’initiative. D’un autre côté, si
les Africains commettaient des violences, cela leur permettrait de
sortir leurs fusils, d’user des autres techniques d’intimidation
et de se présenter comme des restaurateurs de l’ordre
public.

“ Ce fut exactement ce qui arriva, et au moment le plus favorable
pour le gouvernement. L’infiltration d’“ agents
provocateurs ” aussi bien à Port Elizabeth qu’à
Kimberley a été établie, ce qui est nettement
apparu aux yeux des volontaires et des membres du Congrès. Ces
agents provocateurs accomplirent leur besogne parmi des jeunes gens
irresponsables – plus de la moitié de ceux qui furent
chargés plus tard à Port Elizabeth étaient des
mineurs.

“ C’était tout ce qu’il fallait au gouvernement. Émeute
et Campagne de défi furent immédiatement identifiées
l’une avec l’autre dans l’imagination des Sud-Africains blancs.
L’initiative revenait au gouvernement. ” […]

“Chacun sait que le gouvernement usa de son initiative recouvrée
de la façon la plus dure et la plus totale. D’abord par
proclamation, puis dès que le Parlement se fut rassemblé,
au moyen de la loi d’amendement à la loi criminelle et de
l’acte de sécurité publique, par lesquels ils prirent
de rigoureuses sanctions contre tous ceux qui avaient pris part à
quelque acte de défi ou à la résistance passive.
Les activités des émeutiers fournirent un bon prétexte
pour écraser les manifestants non violents, et il fut déclaré
illégal de défier quelque loi que ce soit par manière
de protestation.

“ La campagne continua encore un certain temps. L’organisation
qui était derrière elle ne fut pas ébranlée.
À Port Elizabeth, le 10 novembre, un jour passé sans
sortir de chez soi fut décrété en protestation
du couvre-feu nouvellement imposé, et remporta un succès
inhabituel ; en effet, quatre-vingt-seize pour cent de la population
l’observa.

“ Néanmoins, la fin était en vue. La dureté de
l’action gouvernementale avait effrayé quelques-uns. Ce qui
était plus important, c’est que notre peuple savait
pertinemment que les Blancs essayaient d’attribuer les émeutes
à notre campagne. Voilà comment nous, Africains, nous
sommes disposés à user de violence : plutôt que
d’être identifiés – même faussement – aux
troubles qui avaient éclaté, bon nombre d’entre nous
préférèrent abandonner toute action. ” […]

“Bientôt, nous mîmes officiellement un terme à
la campagne, plutôt un peu trop tard. Son échine avait
été bel et bien rompue avant cela, grâce à
l’habileté avec laquelle les troubles avaient été
pris en main et utilisés par les autorités.

“ C’est ainsi que se termina une année qui changea le
caractère politique de l’Afrique du Sud. Les Blancs
enregistrèrent plusieurs progrès vers la pratique de
l’autorité. Parmi les Africains et les Indiens et, quoique
en nombre plus restreint, parmi les gens de couleur, l’esprit
d’opposition restait vivant ; on ne consentait plus à être
gouverné uniquement par les Blancs et pour les Blancs. Les
buts étaient devenus clairs. ” […]

Après le défi

“ Au cours de la Campagne de défi, nous apprîmes aussi
que les acclamations qui saluent la résistance lors de
meetings en masse ne conduisent pas nécessairement à la
mettre en pratique. Il est plus facile de mêler sa voix à
celle de cinq mille spectateurs que d’aller au-devant de la
détention en compagnie de vingt autres. Notre mouvement fut
bien appuyé, il réussit, aussi les pusillanimes n’y
mirent-ils pas obstacle. Il convenait pourtant de ne pas négliger
un certain manque de courage, et reconnaître que quelques-uns
de nos compatriotes pouvaient être effrayés par la
sévérité des mesures prises, et céder à
l’intimidation. ”

Quelle est la route qui conduit à la liberté

“ Il n’est pas possible de prévoir quand viendra la fin.
Si nous n’avons à compter que sur l’effort que nous sommes
capables de fournir chez nous, la fin viendra, mais elle risque de se
faire attendre. La suprématie blanche s’équipe pour
lutter jusqu’au bout. Plus longtemps elle persistera, plus elle
aura recours aux sévices et à la violence. Je ne me
fais pas d’illusions en imaginant que les camps de concentration,
le terrorisme et le meurtre légal par les forces de l’armée
et de la police cesseront brusquement.

“ Mais au moins l’Afrique du Sud blanche s’est aperçue,
avec surprise et embarras, qu’elle n’a pas en main toutes les
clefs de son propre avenir. Elle a essayé d’être
isolationniste, mais elle s’est trouvée sur un continent qui
s’éveillait rapidement, et dans un monde qui la surveillait
de près. Ce qui survient ailleurs nous affecte ici.
L’indignation des autres nations peut avoir une portée
pratique sur le cours des événements d’Afrique du
Sud. C’est pourquoi nous, Africains, avons observé la montée
de cette indignation avec un espoir croissant. ” […]

“Je ne prétendrai pas que l’ostracisme économique
de l’Afrique du Sud soit désirable à tous points de
vue, mais j’ai tendance à croire qu’il représente
notre seule chance d’une transition relativement “ pacifique ”
entre l’inacceptable mode de gouvernement actuel et un système
de gouvernement qui nous reconnaisse à tous nos droits de vote
légitimes. Il n’y a qu’à laisser les choses suivre
leur cours, tandis que l’Afrique du Sud blanche gagne son pain sur
les marchés internationaux grâce à la sueur qui
coule des fronts africains. Chez nous, nous ne serons plus maîtres
de la situation, et quand tous les chefs africains auront été
écartés, la violence, l’émeute et la
contre-émeute seront à l’ordre du jour. Cela ne peut
dégénérer qu’en désordre et finir par
un désastre définitif.

“ Le boycottage économique de l’Afrique du Sud entraînera
sans aucun doute une période d’épreuves pour les
Africains. Nous le savons. Mais si cette méthode doit abréger
le temps du massacre, notre souffrance est un prix que nous sommes
disposés à payer. Déjà nous souffrons,
nos enfants sont souvent sous-alimentés, et à certain
degré (jusqu’ici) nous mourons si tel est le caprice d’un
policeman.

“ À l’extérieur, le monde libre n’a pas besoin
d’intervenir physiquement ni à veiller en vain. Si un
naufrage se produit, il y a beaucoup à sauver. Et je ne peux
pas penser que si ce pays se trouve annihilé pour un temps
comme le gouvernement nationaliste nous en menace, ce sera dans
l’intérêt des démocraties. Le mode de
gouvernement qui peut surgir à la fin d’une longue période
de désordre civil allant en s’aggravant, ne peut être
prédit, mais il n’est pas trop tard pour apporter une
véritable démocratie en Afrique du Sud. Je ne crois pas
qu’elle viendra jamais “ spontanément ” des
Blancs. Quand même, cela pourrait se faire “ pacifiquement ”.

“ La tragédie, c’est que la grande majorité des
Blancs sud-africains sont résolus à ne permettre aucune
évolution pacifique. Ils ont si longtemps refusé de
s’adapter, ils ont si longtemps proclamé que c’est par eux
que viendra tout équilibre qu’ils semblent n’être
plus capables maintenant que de manifester leur intransigeance. C’est
vraisemblablement cette attitude qui rend difficile sinon impossible
toute négociation ou tout compromis. Chaque nouveau défi
amène un nouvel endurcissement de leur cœur. ” […]

“Dans notre empressement à hâter dans notre pays
l’évolution pacifique de la politique de non-violence, nous
observons de près le monde extérieur en particulier
ceux qui sont mêlés aux fruits du travail africain grâce
au commerce qu’ils font avec notre pays.

“ Notre mouvement de libération a reçu une vive
impulsion par suite de la réussite d’autres pays tels que
l’Inde et le Ghana qui, après la Deuxième Guerre
mondiale, ont obtenu leur indépendance.

“ La façon dont l’Inde, à l’ONU, a pris la
défense de la majorité opprimée sud-africaine et
exhibé au grand jour le scandale de l’apartheid a infiniment
ranimé notre courage et, en Afrique, le petit Ghana étincela
tout à coup. ” […]

“Il ne fait pas de doute que l’Afrique du Sud blanche, prise d’un
malaise qui va s’accroissant, tergiverse et essaie de crâner.

“ Mais c’est le boycottage mondial grandissant et le repli – le
très sage repli – des capitaux étrangers fuyant
l’Union, qui les secoua le plus. ”