Nelson Mandela

, popularité : 6%

“ En aucun cas je ne nie avoir préparé un plan de
sabotage. Je ne l’ai pas fait dans un esprit d’insouciance ou par
quelque amour de la violence. Je l’ai fait à la suite d’une
estimation calme et sobre de la situation politique telle qu’elle
résulte de nombreuses années de tyrannie,
d’exploitation et d’oppression de mon peuple par les Blancs. ”
[…]

“Premièrement, nous croyions que, comme résultat de
la politique du gouvernement, il était devenu inévitable
que le peuple africain s’engage dans le sabotage, et qu’à
moins qu’une direction responsable fût donnée pour
canaliser et contrôler les sentiments de notre peuple il y
aurait des éclats de terrorisme qui créeraient entre
les races de ce pays une amertume et une hostilité telles que
la guerre elle-même n’en produit pas. Deuxièmement,
nous avions le sentiment que sans violence il n’y aurait pas de
voie ouverte au peuple africain pour faire aboutir son combat contre
le principe de la suprématie blanche. Tous les modes
d’opposition légale à ce principe ont été
interdits par le gouvernement, et nous avons été mis
dans une situation où il nous fallait ou bien accepter un état
permanent d’infériorité, ou bien défier le
gouvernement. Nous avons décidé de ne plus obéir
à la loi. Nous avons d’abord enfreint la loi d’une façon
qui évitait tout recours à la violence ; alors cette
forme d’action fit l’objet d’une nouvelle législation ;
et quand le gouvernement en vint à la démonstration de
force pour réprimer toute opposition à sa politique,
alors seulement nous décidâmes de répondre à
la violence par la violence.

Mais la violence que nous avons adoptée n’est pas le
terrorisme
. Nous qui avons formé l’Umkonto [1], étions
tous membres de l’African National Congress, et nous avions
derrière nous la tradition de l’ANC de non-violence et de
négociation pour résoudre les conflits politiques. Nous
croyions que l’Afrique du Sud appartenait à tous ceux qui y
vivent, et non à un groupe, qu’il fût noir ou blanc.
Nous ne voulions pas d’une guerre interraciale, et nous avons
essayé de l’éviter jusqu’à la dernière
minute. Si la Cour en doute, elle verra que toute l’histoire de
notre organisation démontre ce que j’ai dit et ce que je
vais dire, quand je décrirai les tactiques que l’Umkonto a
décidé d’adopter. Je veux en conséquence dire
quelque chose sur l’African National Congress.

“ L’African National Congress a été formé en
1912 pour défendre les droits des Africains qui avaient été
sérieusement réduits par le South Africa Act [2], et
qui étaient menacés par la Loi sur les Terres Indigènes
 [3].

“ Pendant trente-sept ans – c’est-à-dire jusqu’en 1949
– il s’en tint strictement à une lutte constitutionnelle.
Il présenta des demandes et des résolutions ; il envoya
des délégations au gouvernement en croyant que les
plaintes des Africains pourraient être arrangées par des
discussions pacifiques et que les Africains pourraient obtenir
progressivement les pleins droits politiques. Mais les gouvernements
blancs restèrent insensibles et les droits des Africains
diminuèrent au lieu d’augmenter. Selon les mots de mon
leader, le chef Luthuli, qui devint président de l’ANC en
1952, et qui reçut plus tard le prix Nobel :

“ Qui pourra nier que trente ans de ma vie ont été
passés à frapper en vain, patiemment, modérément
et modestement à une porte fermée et verrouillée
 ? Quels ont été les fruits de la modération ?
Les trente dernières années ont vu la plus grande
partie des lois restreignant nos droits et nos possibilités,
tant et si bien que nous avons atteint aujourd’hui une situation où
nous n’avons presque plus de droits du tout. ”

“Même après 1949, l’ANC restait décidé
à éviter la violence. À cette époque,
quand même, il y eut un changement par rapport aux moyens
strictement constitutionnels de protestation utilisés dans le
passé. Ce changement consiste à décider de
protester contre l’apartheid par les moyens pacifiques
mais illégaux
, des manifestations contre certaines
lois. Selon cette politique, l’ANC lança la Campagne de défi
où je fus mis à la tête des volontaires. Cette
campagne était basée sur le principe de la résistance
passive. Plus de 8500 personnes défièrent les lois
d’apartheid et allèrent en prison. Pourtant, il n’y eut
pas un seul cas de violence de la part d’aucun manifestant.
Dix-neuf de mes collègues et moi-même fûmes
condamnés pour le rôle que nous avions joué en
organisant la Campagne (et ceci selon la loi sur la Suppression du
communisme, bien que notre campagne n’eût aucun rapport avec
le communisme), mais nos sentences furent suspendues essentiellement
parce que le juge trouva que la discipline et la non-violence avaient
fait l’objet d’une attention constante. ” […]

“En 1960, il y eut la fusillade de Sharpeville, qui entraîna
la proclamation de l’état d’urgence et la mise hors la loi
de l’ANC. Mes collègues et moi, après examen
attentif, décidâmes de ne pas obéir à ce
décret. Les Africains ne participaient pas au gouvernement et
ne faisaient pas les lois selon lesquelles ils étaient
gouvernés. Nous avons cru aux termes de la Déclaration
universelle des droits de l’homme : “La volonté du peuple
sera la base de l’autorité du gouvernement”, et, pour
nous, accepter le bannissement revenait à accepter que les
Africains fussent contraints au silence à jamais.

L’ANC refusa de se dissoudre et, au lieu, entra dans la
clandestinité. Nous avons cru qu’il était de notre
devoir de préserver cette organisation qui avait été
construite pendant cinquante années de labeur ininterrompu. Je
ne doute pas qu’aucune organisation politique blanche consciente ne
se dissoudrait si elle était déclarée illégale
par un gouvernement dans lequel elle n’aurait pas droit à la
parole. ” […]

“J’étais le secrétaire de la Conférence et
je pris la responsabilité d’organiser une grève
nationale où chacun resterait chez soi, grève qui fut
lancée de manière à coïncider avec la
proclamation de la république. Comme toute grève
d’Africains est illégale, l’organisateur d’une telle
grève doit éviter l’arrestation. Je fus choisi pour
jouer ce rôle et je dus donc quitter ma maison, ma famille et
ma clientèle et me cacher pour éviter d’être
arrêté.

“ La grève, en accord avec la politique de l’ANC, devait
être une manifestation pacifique. Des instructions attentives
furent données aux organisateurs et aux membres pour éviter
tout recours à la violence. La réponse du gouvernement
fut d’introduire de nouvelles lois plus sévères, de
mobiliser ses forces armées, et d’envoyer des véhicules
et des soldats dans les agglomérations en grande démonstration
de force afin d’intimider les gens. Cela montrait que le
gouvernement avait décidé de gouverner par la seule
force, et une telle décision marqua le chemin vers l’Umkonto.
” […]

“Que devions-nous faire, nous les leaders de notre peuple ?
Devions-nous renoncer devant la démonstration de force et la
menace impliquée contre toute action future, ou bien
devions-nous la combattre, et si oui, comment ?

“ Nous ne doutions pas qu’il fallait continuer la lutte. Toute
autre attitude revenait à capituler. Notre problème
n’était pas de savoir s’il fallait combattre, mais comment
combattre
. Nous de l’ANC avions toujours été pour
une démocratie non raciale, et nous répugnions à
toute action qui aurait pu éloigner les races plus qu’elles
ne l’étaient déjà. Mais la dure vérité
était que cinquante années de non-violence n’avaient
rien amené aux Africains d’autre qu’une législation
plus répressive, et de moins en moins de droits
. La Cour a
peut-être du mal à le comprendre, mais c’est un fait
que depuis un certain temps, le peuple parle de violence, du jour où
il combattrait l’Homme Blanc et regagnerait son pays et nous, les
dirigeants de l’ANC, avons toujours fait prévaloir notre
point de vue d’éviter la violence et de poursuivre les
méthodes pacifiques. Quand certains de nous discutèrent
la question, on ne pouvait nier que notre politique d’établir
un État non racial par la non-violence n’avait rien établi
du tout, et que nos partisans commençaient à perdre
confiance dans cette politique et à développer
d’inquiétantes idées de terrorisme.

“ On ne doit pas oublier qu’à cette époque la
violence était devenue un des traits caractéristiques
de la scène politique sud-africaine. Il y eut violence en 1957
lorsque les femmes de Zeerust reçurent l’ordre de porter des
laissez-passer ; il y eut violence en 1959 quand les gens de Cato
Manor protestèrent contre les descentes de police à
propos des laissez-passer ; il y eut violence quand, en 1960, le
gouvernement tenta d’imposer les Autorités Bantoues dans le
Pondoland. Trente-neuf Africains trouvèrent la mort dans les
troubles du Pondoland. Il y eut violence en 1958 quand on imposa les
sélections de bétail dans le Sekhukhuniland. En 1961,
il y eut des désordres à Warmbaths, et pendant toute
cette période, le Transkei a été le lieu de
troubles permanents. Chaque désordre montrait clairement qu’un
gouvernement qui utilise la force pour maintenir son pouvoir apprend
aux opprimés à se servir de la force pour lutter contre
lui. Déjà, des petits groupes s’étaient formés
dans les régions urbaines et faisaient spontanément des
plans pour un type violent de combat politique. Le risque
apparaissait que ces groupes adopte le terrorisme contre les
Africains de même que les Blancs, s’ils n’étaient
pas bien dirigés. Particulièrement inquiétant
était le type de violence s’étant produit dans les
endroits comme Zeerust, le Sekhukhuniland et le Pondoland, entre
Africains. Cela prenait de plus en plus la forme non pas d’un
combat contre le gouvernement – quoique c’en avait été
l’origine – mais d’un combat civil entre les chefs
progouvernementaux et ceux qui s’y opposaient, conduit de telle
façon qu’il n’y avait rien à en espérer
d’autre qu’amertume et perte de vies.

“ Au début de juin 1961, après une longue et anxieuse
évaluation de la situation sud-africaine, moi-même et
quelques collègues arrivâmes à la conclusion que,
comme la violence dans ce pays était inévitable, il
serait irréaliste et faux pour les dirigeants africains de
continuer à prêcher la paix et la non-violence en un
temps où le gouvernement répondait à nos
demandes pacifiques par la force.

“ Nous n’arrivâmes pas facilement à une telle
conclusion. Ce fut seulement quand tout le reste eut échoué,
quand tous les moyens de protestation pacifique nous eurent été
ôtés que la décision fut prise de s’embarquer
dans les formes violentes d’action politique et de constituer
l’Umkonto We Sizwe. Nous le fîmes sans l’avoir désiré,
et parce que le gouvernement ne nous laissait pas d’autre choix.
Dans le manifeste de l’Umkonto, publié le 16 décembre
1961, la pièce à conviction “ AD ”, nous disions :

“ Le temps arrive dans la vie de toute nation où il ne reste
plus que deux possibilités : se soumettre ou combattre. Ce
temps est arrivé pour l’Afrique du Sud. Nous ne nous
soumettrons pas et nous n’avons pas d’autre possibilité
que de riposter par tous les moyens dont nous pouvons disposer pour
défendre notre peuple, notre avenir et notre liberté. ”

“Telle était notre attitude lorsqu’en juin 1961 nous
décidâmes de pousser le mouvement de libération
nationale à changer sa politique. Je peux dire seulement que
je me sentais moralement obligé de faire ce que j’ai fait.

“ Nous qui avons pris cette décision, entreprîmes de
consulter les dirigeants de différentes organisations, y
compris l’ANC. Je ne dirai pas à qui nous avons parlé
ou ce qui nous a été répondu, mais je voudrais
traiter du rôle de l’African National Congress dans cette
période de combat, et de la politique et des objectifs de
l’Umkonto We Sizwe.

“ En ce qui concerne l’ANC, il se forma une opinion claire qui
peut être résumée comme suit :

a) C’était une organisation politique de masse avec une
fonction à remplir. Ses membres avaient adhéré
sur la base expresse d’une pratique non violente.

b) À cause de cela, il ne pouvait entreprendre une action
violente et ne le ferait pas. Cela doit être souligné.
On ne peut pas transformer un tel corps politique en une de ces
organisations petites et formant bloc que demande le sabotage. Ce ne
serait pas non plus politiquement correct, car le résultat en
serait que les adhérents cesseraient d’accomplir cette
activité essentielle : la propagande politique et
l’organisation. Il n’était pas permis non plus de changer
la nature entière de l’organisation.

c) D’autre part, vu la situation que j’ai décrite, l’ANC
était prêt à abandonner sa politique de
non-violence, vieille de cinquante ans, en ceci qu’il ne
désapprouverait plus un sabotage proprement contrôlé.
Ainsi les membres qui se lanceraient dans une telle activité
ne seraient plus l’objet d’une sanction disciplinaire de l’ANC.

“ Je dis sabotage proprement contrôlé, parce que
j’avais fait clairement comprendre que, si j’aidais à
fonder l’organisation, je la soumettrais en toute circonstance aux
directives politiques de l’ANC, et je n’entreprendrais jamais une
forme d’activité différente de celles prévues
dans l’accord de l’ANC. Je vais maintenant dire à la Cour
comment cette forme de violence en vint à être
déterminée.

“ À la suite de cette décision, l’Umkonto fut formé
en novembre 1961. Lorsque nous avons pris cette décision, puis
formulé nos plans, l’héritage de l’ANC de
non-violence et d’harmonie raciale ne nous quittait pas l’esprit.
Nous sentions que le pays allait vers la guerre civile où les
Noirs et les Blancs se combattraient les uns les autres. Nous
considérions la situation avec anxiété. La
guerre civile pouvait signifier la fin de ce que l’ANC défendait
 ; avec la guerre civile, la paix entre les races deviendrait plus
difficile que jamais à établir.

“ Nous avons déjà des exemples dans l’histoire de
l’Afrique du Sud des résultats d’une guerre. Il a fallu
plus de cinquante ans pour que les cicatrices de la guerre d’Afrique
du Sud s’effacent. Combien faudrait-il pour effacer celles d’une
guerre civile entre les races qui ne serait pas menée sans de
grandes pertes en vies humaines des deux côtés ?

“ Le souci d’éviter la guerre civile a dominé notre
pensée pendant plusieurs années, mais quand nous avons
décidé de faire entrer la violence dans notre
politique, nous nous sommes rendu compte que nous aurions peut-être
à envisager la perspective d’une telle guerre. Il fallait en
tenir compte en formulant nos plans. Il nous fallait un plan souple
qui nous permit d’agir selon les besoins du moment ; avant tout, le
plan devait en être un qui reconnut la guerre civile comme le
dernier recours, et remit à plus tard la décision sur
ce problème. Nous ne voulions pas être engagés
dans une guerre civile, mais nous voulions être prêts si
elle devenait inévitable.

Il y a quatre formes de violence possibles. Il y a le sabotage,
la guerre de guérilla, le terrorisme et la révolution
ouverte. Nous avons choisi d’adopter la première méthode
et de l’éprouver à fond avant de prendre aucune autre
décision.

“ À la lumière de nos origines politiques, ce choix
était logique. Le sabotage n’implique pas de perte de vies
et il permet les meilleurs espoirs pour le futur des relations entre
les races. L’amertume serait réduite au minimum et, si cette
politique portait ses fruits, un gouvernement démocratique
pouvait devenir une réalité. C’est ce que nous nous
sommes dit à l’époque et ce que nous avons écrit
dans notre manifeste :

“ Nous de l’Umkonto We Sizwe avons toujours cherché à
nous libérer sans bain de sang ni affrontement civil. Nous
espérons, même à cette heure tardive, que nos
premières actions rendront chacun conscient de la situation
désastreuse où mène la politique nationaliste.
Nous espérons ramener le gouvernement et ses partisans au bon
sens avant qu’il ne soit trop tard, afin que le gouvernement et sa
politique puissent être changés avant qu’on atteigne
le moment sans espoir de la guerre civile. ”

“Le plan initial fut basé sur une analyse de la situation
politique et économique du pays. Nous pensions que l’Afrique
du Sud dépendait largement du capital et du commerce
étrangers. Nous avions le sentiment qu’une destruction
organisée d’usines énergétiques et
l’interruption de communications ferroviaires et téléphoniques
tendraient à écarter tout capital du pays, à
rendre plus difficile le transport des marchandises des régions
industrielles aux ports maritimes dans les temps voulus, et
constitueraient à long terme un fardeau pour l’économie
du pays, obligeant ainsi les électeurs à reconsidérer
leur position.

“ Les attaques contre les points vitaux de l’économie du
pays devaient être liées avec des sabotages de bâtiments
gouvernementaux et d’autres symboles de l’apartheid. Ces
attaques seraient une source d’inspiration pour notre peuple, et
l’encourageraient à participer à des actions de masse
non violentes, telles que des grèves et des protestations.
En
plus, elles constitueraient une issue pour les tenants des méthodes
violentes et nous permettraient de prouver concrètement à
nos partisans que nous avions adopté une ligne plus dure et
que nous ripostions à la violence du gouvernement.

“ De surcroît, si une action massive était organisée
avec succès et suivie de représailles massives, nous
pensions que la sympathie pour notre cause se développerait
dans d’autres pays, et qu’une pression plus grande serait amenée
à peser sur le gouvernement sud-africain.

“ Tel était alors le plan. L’Umkonto accomplirait des
actes de sabotage, et de strictes instructions furent données
aux militants dès le départ, de ne blesser, ni de tuer
personne, en aucun cas, lors de la préparation ou de
l’exécution des opérations. ” […]

Les militants de l’Umkonto n’avaient pas le droit d’être
armés dans les opérations
. ” […]

“J’avais déjà commencé à étudier
l’art de la guerre et de la révolution, et, comme j’étais
à l’étranger, je suivis un cours d’entraînement
militaire. S’il devait y avoir guérilla, je voulais être
capable de combattre aux côtés de mon peuple et partager
les hasards de la guerre avec lui. ”

[1L’Umkonto We Sizwe (Fer de lance de la nation) est
l’organisation de sabotage.

[2Loi établissant l’Union sud-africaine (1909).

[3Le Native Land Act de 1913 institutionnalisa les réserves,
seules régions où les Africains ont le droit de
posséder le sol (12 % de la surface du pays).