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Témoins n°10/11 (automne-hiver 1955-1956)
Les îles
Article mis en ligne le 11 octobre 2007

par Humm (Rudolf Jakob)
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L’écrivain zurichois
Rudolf Jakob Humm, ami de Brupbacher et chez qui avaient lieu ces
réunions que, dans notre précédent cahier,
évoquait Arthur Koestler, dans son « Étape à
Zurich », est à mon humble avis le plus intéressant
des prosateurs contemporains de Suisse allemande. Outre les articles
de critique littéraire qu’il donne régulièrement
à la « Weltwoche » et la revue « Unsere
Meinung » (Notre opinion) qu’il publie lui-même tous
les deux mois, il s’est fait connaître par quelques livres
substantiels, entre autres « le Plat de lentilles » (Das
Linsengericht), « les Îles » (Die Inseln) et, le
plus accompli de tous, peut-être, « Carolin ». Le
malheur, car c’en est un pour l’écrivain, c’est que les
livres de Humm soient, précisément, intéressants.
La Suisse, où tant de libertés sont si vivantes, tolère
mal, semble-t-il, chez les siens la libre recherche littéraire.
Ainsi, « les îles », qui sont, si l’on veut, une
manière d’auto-analyse (au sens parafreudien) de l’auteur,
ont passé par-dessus la tête du public local. Combien de
fois Silone et moi n’avons-nous pas regretté en commun que
ce beau livre n’ait pas été traduit, par exemple, en
français, car on l’eût alors compris et mis à
son juste rang. « Analyse ? va-t-on dire, mais cela court les
rues. » Aujourd’hui, certes ; mais Humm, en 1936 (date de la
publication du volume chez Oprecht) était, presque, un
précurseur. Et puis, tout dépend moins de la date que
la façon dont une chose est faite. De plus, ainsi qu’on va
le voir dans le quatrième des passages ici reproduits, Humm,
dans ce livre, posait déjà le problème de ce que
l’on appela plus tard, jusqu’à nous en rebattre les
oreilles, l’« engagement ». Combien d’autres, à
côté de lui, font aujourd’hui figure de retardataires
 ; car, on s’en rendra compte, Humm, en posant ce problème,
avait compris d’emblée que l’engagement est aussi, est
essentiellement engagement envers soi-même.

I

Il se voyait, tout petit encore,
trottant à côté d’une fillette dont il
caressait d’une main la chevelure blonde. Il voyait cela
distinctement, avec une étrange clarté, l’espace d’un
instant.

C’était une île.

Ou bien il entendait le chant
lointain des saulniers dans la nuit, pendant que son père,
dans la chambre à côté, remontait sa montre.
C’était encore une île. Elle surgissait de la mer des
choses oubliées ; elle voulait lui dire quelque chose.

Partout, il y avait des îles,
grandes ou petites, belles ou tristes, distinctes ou à peine
devinées, partout où il pouvait regarder en arrière.
Le rêve des hiboux et le rêve des trois gouttes étaient
des îles, des îles-rêves des tout premiers temps.
Il était assis avec Marietta sur le carreau [1] de sa chambre. La chambre était
vide, c’était la nuit et, près de lui, une bougie
brûlait par terre. Marietta murmurait : « N’aie
pas peur, surtout n’aie pas peur… » Il la tenait fort par le
bras et tous deux fixaient les trois fenêtres. Derrière
les fenêtres, on distinguait de grands hiboux gris aux yeux
d’un rouge jaune. Ils volaient d’une fenêtre à
l’autre et se posaient sur le rebord. Ils parlaient et coassaient,
ils se trémoussaient, ils disaient « nous » et
cela signifiait quelque chose de bon et d’immense. Viens à
nous, semblaient-ils dire. C’était un rêve des tout
premiers temps.

Une autre fois, il était à
une fenêtre ouverte. Le ciel argenté montait tout droit.
À nouveau, il se passait quelque chose d’immense. Il
étendait lentement la main par-dessus le rebord de la
fenêtre ; sur le dos de sa main, trois gouttes tombaient
d’en haut. Cela signifiait quelque chose d’à peine
compréhensible, la mort, le courage, le dévouement, le
devoir, la tristesse.

Il regarda autour de lui. Des
hommes entraient et sortaient, se saluaient, parlaient, faisaient de
la politique. Il était assis dans la salle basse d’un
restaurant, dans un coin près d’une fenêtre. Sans
cesse, il lui fallait dire bonjour à l’un ou à
l’autre, ou simplement faire signe de la tête. C’étaient
des ouvriers. La veille encore, il y avait eu une grande réunion,
où il avait pris la parole. Avec eux, il avait collaboré
 ; il avait agi ; il n’avait pas rêvé ; cinq années
durant.

Et maintenant, lorsqu’il
regardait les veinures de la table, il entendait distinctement le
bruit d’une montre qu’on remonte. Et cette montre voulait dire
quelque chose. Il entendait le chant des saulniers dans la nuit. Et
ce chant signifiait quelque chose. Il voyait les hiboux voler devant
la fenêtre. Il entendait la voix de Marietta : « N’aie
pas peur ». Il voyait une fenêtre ouverte et, dans cette
fenêtre, un enfant qui tendait la main au dehors ; qui la
tendait vers lui.

Un désir l’avait pris de
dégager ces images, de les regarder, une étrange envie
de les raconter. Il avait quarante ans.

II

Son père, à sept
heures précises, se rendait dans son bureau ; il en sortait à
midi tapant. À deux heures juste, il retournait au bureau ; à
sept heures d’horloge, il en ressortait. Quand il arrivait du
bureau, il refermait la porte avec fracas, et criait : « Table
 ! » Marietta, de la cuisine, répondait : « C’est
prêt ! » Alors, il allait se laver les mains. Après
le repas, il lisait le journal ; le soir, il faisait des patiences ;
à dix heures, il se mettait au lit.

Il remontait sa montre en
vingt-sept tours. Il mastiquait chaque bouchée quarante-six
fois ; mère les avait comptées. Avant de se coucher, il
faisait deux mille pas, mille à l’aller, mille au retour.
Une fois par semaine, il allait à la gare vérifier
l’heure. Sa montre avançait d’une minute par mois. Le
premier janvier, il la retardait de douze minutes. Tous les matins,
il se lavait à l’eau froide et faisait sa gymnastique. Il
exécutait trente flexions des jambes, tout en gonflant ses
maigres joues. Il se mettait une canne en travers du dos, la coinçait
sous les aisselles et, cinquante fois, aspirait l’air profondément,
cinquante fois l’expirait à fond. Ensuite, il se peignait.

Il peignait ses cheveux dans sept
sens. Il avait trois raies : une à gauche, une à droite
et une troisième, derrière, perpendiculairement aux
deux autres ; par-devant, avec la brosse, il ramenait ses cheveux en
arrière, ce qui faisait, sur le sommet du crâne, un
petit nid de cheveux qu’il arborait avec fierté. Il portait
la barbe courte et en pointe. Le dimanche, il coupait tout ce qui
dépassait, y compris les poils du nez et des oreilles. Il
mettait ses ciseaux dans la poche supérieure gauche de son
gilet ; il en avait fait l’acquisition le 13 avril 1884. Toutes les
six semaines, il allait chez le coiffeur. Marietta y portait à
l’avance une valise contenant ses peignes à lui, ses
brosses, ses ciseaux, sa tondeuse, et une serviette propre. Ordre
était intimé au coiffeur de se laver méticuleusement
les mains ; il devait également dire qui se trouvait dans la
boutique.

Deux fois par mois, il prenait un
bain chaud, à l’origine simple ablution dans une bassine,
plus tard dans une vraie baignoire. Une fois installé dans la
baignoire, il lui fallait siffler de temps en temps pour indiquer
qu’il était toujours en vie. Chaque soir, il prenait un bain
de pieds, avec des cendres et de la soude, contre le sang à la
tête. Il prenait aussi des cachets contre les aigreurs
d’estomac ; appliquant sur sa paume l’oublie mouillée, il
composait de charbon et de pepsine un petit tas, qu’il avalait au
grand risque de s’étouffer. Il portait sur le ventre un
chiffon de flanelle et du papier-journal sur les épaules, de
sorte qu’en hiver le père tout entier crépitait.

Ces précautions ne
l’empêchaient pas d’éternuer soixante fois de suite
 ; Marietta, dans la cuisine, en avait fait le compte. Il éternuait
comme ça : « Hraaasch ! » Et l’explosion se
répercutait à travers toute la maison. « Ha ! Ha
 ! Ha ! Hraaasch ! » Cependant qu’il fermait les yeux.

Il avait les dents petites et
saines, les lèvres menues et qu’on ne voyait jamais, cachées
qu’elles étaient derrière la barbe. Quand il donnait
un baiser, il les avançait comme deux petites saucisses
humides. Mais il n’embrassait pas souvent. Il embrassait seulement
mère qui, debout contre le poêle de faïence
blanche, y appuyant les mains, tendait la joue, et qui riait. Elle
avait toujours froid ; lui, jamais. Quand il avait des engelures, il
se frottait les mains en tournant autour de la table, la tête
penchée de côté et en poussant une espèce
de geignement protestataire. Tel était ce père – le
père normal, celui qui ne parlait presque pas à table,
qui détournait les yeux avant de dire un mot, avalait son vin
en tordant le cou, se mouchait avec mille complications, remontait sa
montre en vingt-sept tours et éternuait soixante fois de
suite, et dont l’éternuement était pareil à un
craquement de fin du monde dans le calme paisible de Mondanina.
C’était comme l’irruption d’une voix des premiers âges,
cet éternuement que même Marietta, dans sa cuisine,
entendait avec terreur et recueillement.

Une terreur recueillie, voilà
ce qu’il répandait autour de lui, ce père. Une
terreur qui atteignait jusqu’à la paralysie de l’angoisse
quand il contrôlait les bulletins scolaires, quand, mécontent,
il serrait le poing, ou bien quand, vous redressant par derrière
les épaules à l’improviste, il hurlait : « 
Tiens-toi droit ! » Ou encore lorsque, le poing fermé,
il marchait sur vous, se penchait et – les gifles pouvant abîmer
le tympan – vous saisissait les cheveux entre le pouce et l’index
et, tirant dessus en les secouant, grondait : « Fils à
papa ! » Ses colères étaient muettes ; il
n’éclatait qu’avec sa femme, mais alors ses paroles
s’abattaient comme des coups de hache, il criait affreusement, tous
les voisins pâlissaient et, seule, mère, sous la
tempête, semblait tout à la fois heureuse et terrifiée.
Père était un homme étrange, un homme noir, avec
une âme grise ; ses yeux gris étaient son âme. Il
y avait autour de lui comme une odeur de roseaux et de neige
fondante, d’étables sentant le moisi et de sapins, et, à
l’intérieur de cette odeur, il passait sa vie dans une
grande tristesse. Avec une volonté de fer et sans un ami.

III

Il se voyait passant au travers
de la haie qui, sur le haut de la colline, séparait leurs deux
jardins : il allait retrouver la petite inconnue. Du haut du jardin,
il regardait la piste de skating où la mère de la
fillette venait s’entraîner. Derrière, la mer
brillait. C’était aux tout premiers âges de la vie.
Étonnement partout et miracles. Il se glissait d’un jardin
dans l’autre, puis se relevait, comme un jeune Robinson qui vient
de découvrir une nouvelle île.

Debout dans le soleil, entre les
fleurs mouillées des plates-bandes, la fillette souriait quand
il paraissait devant elle. Elle tenait les paupières un peu
baissées, ses cils tremblaient en se joignant et elle avançait
légèrement ses petites incisives sur la lèvre
inférieure ; sa tête se balançait, et le tout
composait un sourire si particulier qu’il le fascinait aussitôt,
et aussitôt le dépaysait. Étonné, il
regardait la petite fille.

Elle avait les cheveux blonds, et
un petit corps délicat dans une jupe de dentelles blanches ;
une grande écharpe formait ceinture et, dans les cheveux,
était piqué de côté un nœud bleu pâle.
Et elle avait cet étonnant sourire. Elle se tenait là
avec nonchalance ; elle posait l’un des pieds sur sa pointe, comme
font les chevaux quand ils sont bien fatigués ; parfois, elle
levait un peu les sourcils en secouant doucement la tête, et
elle faisait alors, de la main, un mouvement qui exprimait une
entière soumission au sort. « Qu’est-ce que tu veux,
semblaient dire ce hochement de tête et ce geste de la main,
quand on a passé par autant de choses que moi… »

C’était une fillette qui
minaudait, qui imitait un sourire de grande personne, afin de lui
faire impression, et, tout de suite, il s’en était aperçu
 ; pourtant, ce sourire le fascinait, l’intimidait. Pendant un
certain temps, silencieusement, humblement, il regardait ce sourire,
puis, par le trou dans la haie, il regagnait son jardin, et aussitôt,
il essayait d’imiter le sourire. Il le trouvait le sourire le plus
profond, le plus significatif et le plus étrange qu’il eût
jamais constaté chez ses semblables. Avec ce sourire, la
fillette avait fait une découverte inouïe. Il était
entièrement plongé dans le message contenu par ce
sourire. Lorsque, de loin, Marietta le rappelait, c’est avec ce
sourire qu’il allait la rejoindre ; il écartait un peu les
mains, secouait doucement la tête, regardait à terre en
détournant les yeux. Et tout cela voulait dire : « J’ai
passé par tant de choses, Marietta, tu ne pourras plus m’en
faire accroire… » Et, en même temps, il soupirait,
et cela voulait dire : « Tout est vanité ! »

Il était amoureux de ce
sourire. Il se mettait au milieu du jardin, posait un de ses pieds
sur la pointe, comme font les chevaux quand ils sont bien fatigués,
avançait les incisives, faisait trembler ses cils et, de la
main, esquissait un mouvement qui exprimait une entière
soumission au sort. Avec ce même sourire, ce même
hochement de tête, pendant des jours, il cheminait derrière
Marietta ; avec ce même sourire il regardait la mer ; avec ce
même sourire il allait sur le pot ; avec ce même sourire
il se plaçait devant la glace, et il trouvait que ce sourire,
cette attitude, lui allaient tout à fait bien.

C’était aux premiers
âges, ceux qui étaient venus après les origines,
aux temps de l’école enfantine, des hiboux et des gouttes
d’argent, âges où le rêve et la réalité
se confondaient encore. Et l’un de ces rêves était la
petite fille. Elle était un rêve en plein jour. Elle
l’envoûtait ; il sentait que, par le truchement de ce
sourire, quelque chose lui était dit, quelque chose
d’immensément vrai, de frappant, quelque chose d’une
justesse étonnante. Lorsqu’ils se regardaient tous deux avec
ce sourire, ils avaient le sentiment de s’être compris à
fond, et quand, la main dans la main, ils se promenaient sur la route
du bord de mer, ils ne marchaient point dans ce monde, mais comme
deux êtres en dehors du monde ; leurs deux grands chapeaux de
paille étaient comme deux auréoles et les gens,
pensaient-ils, devaient les suivre des yeux, comme s’ils eussent
été un couple très grave, déjà
revenu de bien des choses et à qui l’on ne pouvait plus
guère en conter.

Anna, son amie d’enfance, avait
alors ce sourire. C’était le sourire du jardin au bord de la
mer, le sourire du parc aux têtes blanches. C’était le
sourire d’enfants las et soumis. Un sourire qui, par la suite,
avait quitté Anna, qui s’était détaché
d’elle, mais sans pour cela tout à fait disparaître.
Il était monté jusqu’au ciel ; il s’étendait
sur tout le ciel de cette contrée, au-dessous duquel la mer
faisait entendre sa rumeur sans âge et sa musique sur les
rochers. Et, en bas, la mer avait beau sonner et carillonner
gaiement, le ciel, au-dessus, parfois était fatigué.

IV

Il y avait déjà dix
jours que notre homme écrivait sa baroque histoire. Alors, il
se leva, un peu déçu de l’étrangeté et
de la désuétude, de l’à-côté de
ces souvenirs. Il vit encore, au dernier moment, l’image d’ensemble
d’un pays méridional ; la plaine du Pô ; la
Méditerranée. Il était las ; il se trouvait vide
 ; ce qu’il avait à dire lui paraissait déplacé.
Il rassembla ses feuillets, il se leva, alla s’asseoir avec les
autres. Il avait besoin de ces amis, ils réveillaient son
sang, rafraîchissaient son cœur. Il s’était assis
près d’eux, écoutait, se faisait renseigner. Il avait
recommencé à parler comme eux. Il était en
pleine réalité, en plein présent.

Il avait honte de sa vie à
lui, où il y avait une amazone. [2]

Plusieurs jours de suite, il
vécut au dehors, dans le monde qu’il s’était choisi
et qui était pour lui la réalité.

La réalité, c’était
la faim et l’injustice, c’était la misère,
l’ignorance, le maintien d’un état de chose conduisant à
la guerre. La réalité, c’était sa propre
misère, la vie qui lui avait été volée,
la séparation, l’isolation, l’insularité. C’est
pourquoi, dans cette réalité nouvelle et vraie, il
pouvait agir et être objectif. Il était positif, il
était fidèle, il avait un but. Il voulait qu’il ne
fût plus possible aux hommes de se séparer, de
s’excepter. Il voulait que l’homme se donnât de bon cœur
aux hommes. Il voulait aussi qu’il devînt indifférent
d’être né au nord ou au sud. Quelques semaines, il
vécut ainsi, sans regarder au dedans ; il était actif,
tourné en avant, comme pendant toutes les années qu’il
avait travaillé dans ce mouvement. Ses amis le
reconnaissaient. Il faisait son devoir. Il se rendait utile. Il était
content.

Puis, la chose arriva peu à
peu, à nouveau il se sentit autre.

Il était à la table
d’un bureau de réunion publique, sur une estrade. Derrière
le pupitre destiné aux orateurs se tenait un avocat qui
parlait d’un ton solennel. À l’une des mains de l’avocat
un diamant étincelait. Il ne cessait de voir ce diamant,
c’était comme si ce diamant l’hypnotisait, comme s’il
l’attirait au-dedans de l’éloquent juriste. Il entra dans
un état de rêve. Il entendait, en haut, la bouche de
l’avocat prononcer de belles paroles, des paroles sublimes. Mais à
l’intérieur de l’avocat, dans le ventre de l’avocat, il
percevait distinctement une voix qui disait à l’avocat : « 
Singe ! » L’avocat paraissait content de cette voix. L’avocat
se disait à lui-même : « Singe ! », et il
avait l’air d’en être fier.

Après l’avocat, c’était
à son tour de prendre la parole. Il parla comme d’habitude,
mais sentait qu’il y avait en lui un quelque chose qui persiflait
son discours. Pendant qu’il prononçait : « Les
principes de l’humanité ! », une voix, en lui,
murmurait : « Singe ! » Cette voix, il ne la trouvait pas
le moins du monde édifiante. Elle se moquait de lui, de
l’intérieur. C’était comme une espèce de
femme, en lui, de censeur en jupon, qui le tançait avec
mépris. Cela devenait de plus en plus insupportable.

C’était l’âme.
L’être, il le savait, avait ce nom-là. L’avocat
assouvissait son âme en lui faisant présent, pour ainsi
dire, de toute la salle. Il assouvissait son âme par la vanité.
L’âme lui disait bien : « Singe ! » Mais il lui
disait en retour : « Entends-tu comme ils m’applaudissent ?
Comme ils m’admirent ? Ne sens-tu pas combien je suis célèbre
 ? » Et cela plaisait à la dame. L’âme de
l’avocat était une dame.

Son âme à lui
voulait tout autre chose.

L’âme est une
excroissance de la vie, un appendice, un gonflement, une poche où
se conserve tout un fatras hétéroclite. Des souvenirs
surtout. L’âme est l’élément négateur,
en l’homme. Tout acte accompli dans le monde extérieur
projette dans l’âme un acte contraire, un « non ».
L’âme est réaction à l’action. De là
qu’elle est réactionnaire. Elle est noire comme l’église.
Chez certains mortels, elle peut être rassasiée par la
vanité, par le besoin d’importance. Chez d’autres,
toutefois, elle ne saurait être rassasiée qu’à
force de tendresse ; ce sont les natures romantiques. Mais le
romantisme, on n’en a guère envie, ni le temps. Et les
idées, elles aussi, généralement y sont
contraires. Aussi l’âme est-elle niée, est-elle
escamotée. Elle gêne, elle fait obstacle. La plupart en
sont encombrés comme d’une femme incomprise, et cette femme,
ils éprouvent la tentation de l’étrangler.

Sans le savoir, par un trait de
caractère inné, par une sorte de politesse retorse qui
lui venait peut-être de Mondanina, le héros de notre
histoire, que tout le monde, sans doute, eût considéré
comme un rêveur, avait entrepris cette tentative on ne peut
plus énergique et, politiquement, non moins juste, de se
débarrasser de son âme, non point en la bâillonnant,
mais, au sens littéral du mot, en l’assouvissant jusqu’à
ce que mort s’ensuive. Le moindre de ses mouvements, il y cédait.
Était-elle alanguie, il s’attendrissait. Était-elle
triste, il tombait dans une mélancolie profonde. Si elle
s’assombrissait, il créait autour d’elle une ombre encore
plus épaisse, espérant (sans le savoir, il l’espérait)
se débarrasser d’elle dans ces ténèbres. Il
était le danseur accompli de son âme.

Cela, il le comprit assis à
ce bureau d’une réunion publique. Il comprenait ce qui lui
était arrivé ; il s’en effrayait un peu, même ;
car il savait que c’était la dernière danse. C’était
une danse macabre, avec son âme. Mais ce qu’est un homme qui
a dansé son âme à mort, qui l’a vue se coucher
dans les lys du souvenir, à jamais ; un homme à qui
elle a rendu sa liberté, et puis qui reste là, sans
âme, cela, il ne le savait point, et il en avait un peu peur.

Il redevint autre. Il était
préoccupé. Peu à peu, il s’enfonçait. À
nouveau, il entendait comme une musique. Venu des profondeurs
résonnait le chant des saulniers ; le bruit d’une montre
qu’on remonte ; le tintement d’une cloche d’église
 ; il voyait Mondanina, la plaine autour de Mondanina, les canaux, les
oiseaux, les collines, les ouvrières de la plaine, les tours.
La cour pavée de briques rouges. La ruelle des Catéchumènes.
L’image de saint au-dessus de la ruelle, contre le ciel. Et il
comprit qu’il n’en avait pas encore fini. Il devint farouche,
distrait. Tous les autres, à nouveau, il les voyait « de
l’autre côté ». Il avait repris sa place près
de la fenêtre. Ils le laissaient tranquille. Eux et lui, ils
étaient redevenus des étrangers.

En face de lui il n’y avait
plus que son amie. Il la regardait parfois dans les yeux, et cela lui
donnait la force d’écrire.

R. J. Humm

(Traduit de l’allemand par J.
P. Samson)

Notes :

[1Carreau – ou
carrelage. Humm pense au « pavimento » italien. Il
n’est sans doute pas inutile de préciser que toutes ces « 
îles » de l’enfance ont pour lieu d’origine
Mondanina, nom donné par Humm à la ville de
Haute-Italie où il a passé sa jeunesse – ou bien
encore la côte ligure.

[2Allusion à un autre
passage du livre.


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