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Témoins n°12/13 (printemps-été 1956)
L’éternelle piétaille sacrifiée
Article mis en ligne le 12 octobre 2007

par Prunier (André)
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Quand les « volontaires »
espagnols assiégeaient Léningrad
Si nous parlions un peu de la division Azul ?
Oui, je sais, le moment est bien mal choisi.

Le général Franco,
qui en 1940 avait réclamé vainement à
l’Allemagne, pour prix de son intervention, la moitié de
l’Afrique du Nord et de l’Afrique occidentale « française », est aujourd’hui un grand ami des USA, qui lui fournissent
de quoi remonter son armée ; il est aussi un grand ami de
l’URSS et de ses satellites qui l’ont triomphalement accueilli
parmi les Nations unies ; un grand ami des pays arabes, dont il
reconnaît l’indépendance après les avoir,
durant sa guerre civile, exploités comme une mine de carburant
humain ; et un grand ami de la papauté, à qui il doit à
vrai dire une fière chandelle ; et un grand ami de la France
républicaine, à qui il a rendu non-intervention pour
non-intervention !

Il n’y a qu’un seul endroit
où il n’ait pas d’amis : à peine des complices, ce
qui n’est pas la même chose, comme nous l’apprend, entre
autres, le XXe Congrès du Parti communiste (bolchevik) ; c’est
l’Espagne, où les grèves succèdent aux
manifestations d’étudiants – et où le clergé,
la caste militaire, la féodalité terrienne et
capitaliste, la nouvelle bureaucratie et l’appareil politique
lui-même ne le soutiennent plus sans réticences, tandis
que le gros de la population, n’était la crainte d’une
seconde tuerie à la façon de 1936-1939, l’aurait déjà
depuis fort longtemps liquidé. Sans le spectre du communisme
(qu’il agite sans vergogne tout en se faisant ouvrir des crédits
par les héritiers de Staline), Franco ne se serait jamais tiré
d’affaire, ni à l’intérieur ni à
l’extérieur. Or, quel appoint représente-t-il, comme
auxiliaire à une croisade offensive ou défensive ? Nul.
Ses parrains anticommunistes auraient le plus grand tort de croire
qu’il puisse être, sur ce terrain du « donnant, donnant », autre chose qu’un boulet à traîner. Témoin
en est l’histoire de la fameuse Division Azul, la division bleue,
envoyée par Franco sur le front russe en 1942 et dont « CNT », l’organe des syndicalistes libertaires espagnols en
exil, a publié la véridique histoire. Une histoire qui
est, plus ou moins, celle de tous les « fantassins » des
guerres passées, présentes et futures et où plus
d’un reconnaîtra sa propre expérience – celle qui se
résume dans cette question toujours sans réponse : « Qu’est-ce qu’on fout là ? »

Le prix du sang

Quand un homme d’État
rend service à un autre, c’est généralement
avec du sang : or le sang, comme on sait, ne se paye que par le sang.
La gratitude des hommes d’État leur interdit de se servir
d’une autre monnaie pour reconnaître les services rendus.
D’où nécessité de trouver des donneurs de
sang, volontaires ou non. En fait, on en trouve toujours. Hitler et
Mussolini en avaient trouvé en abondance pour aider leur
collègue Franco à s’installer au pouvoir sur une
Espagne pacifiée en forme de cimetière. Franco ne
pouvait pas être en reste. D’où l’intervention
espagnole aux côtés de l’axe Berlin-Rome.

Il s’agissait, au moment où
les chances risquaient de tourner contre le nazisme, de payer la
dette politique contractée en 1936-1939 par l’Espagne
nationaliste envers la Légion Condor et la Gestapo, envers les
Junkers et les Messerschmitts de la Lutfwaffe, envers le cuirassé
Deutschland surveillant Minorque et l’escadre allemande bombardant
Alméria en signe de non-intervention…

En tribut de reconnaissance pour
Guernica, en tribut de reconnaissance pour la mort de 1 200 000
Espagnols (dont 800 000 non combattants) tués par le
militarisme totalitaire, une force « volontaire » devait
se lever de terre, exprimant l’impatience des donneurs de sang
espagnols de se saigner à blanc pour la Wehrmacht.

Comme la chose fut organisée,
nous ne prétendons pas le savoir, bien que les méthodes
des sergents-recruteurs aient peu varié depuis l’origine des
armées. Nous préférons laisser la parole à
un témoin oculaire, celui-là même qui a rédigé
pour « CNT » l’historique de la division
Azul.

Dans chaque localité, nous
dit-on, fut organisée une espèce de fiesta mayor
(foire, kermesse) avec organisation de danses et de banquets ;
divertissements suivis, naturellement, par un essai d’enrôlement
général. Mais l’enrôlement se réduisit
pratiquement à peu de choses ; phalangistes compromis dans des
meurtres ou des malversations, aventuriers ou déracinés
de toute espèce, et surtout républicains menacés
de mort
ou de représailles familiales, tel fut le recrutement
de la Division Azul. Il fallut recourir à un véritable
porte à porte. On vit circuler des camions chargés de
la chair à canon ramassée de village en village ; ils
exhibaient dans les bourgades traversées, au milieu de la
froideur absolue des populations, des écriteaux qui
proclamaient : « De Burgos à Moscou ! », « De l’Espagne aux monts Oural ! », etc. Pauvres Ibériques,
pauvres méridionaux brunis de soleil, promis à
l’abandon dans les neiges infinies ! Des cris, des drapeaux, un
enthousiasme factice. Puis ce fut l’embarquement dans les wagons à
bestiaux des trains sinistres, éternel symbole de la guerre.

Le chemin du sacrifice

La Division Azul prit le chemin
du sacrifice, le chemin de France – pays alors « collaborant » – dans un climat d’indifférence glaciale. Chose
curieuse, les Boïnas rouges (bérets carlistes) des
soldats de la civilisation totalitaire allaient s’éclaircissant
au fur et à mesure que le train les emportait. Tous les jours
des vides béants se produisaient dans les rangs des « volontaires » sacrifiés, de gré ou de force, à
la défense d’une cause qui leur était étrangère.
C’est que parmi les recrues germanophiles, les plus enthousiastes,
ceux qui avaient le plus donné de la voix contre Staline et
contre Churchill, s’étaient prudemment éclipsés : les uns étaient restés dans les lieux de prospection
parcourus en auto, les autres, les plus nombreux, étaient
retournés à Madrid.

« À peine débarquée
à Berlin, dit un témoin, notre troupe mercenaire fut
traitée avec dureté, comme de la viande à brûler
qu’on attendait depuis longtemps et qui avait tardé à
arriver… La Division Azul, officiellement dénommée
Division espagnole des volontaires, était destinée au
secteur nord du front oriental, et c’est entre la Finlande et la
ville de Léningrad qu’elle prit position, par une
température de 60 degrés au-dessous de zéro,
comme si l’on avait fait exprès pour ne pas laisser un homme
en vie… »

À ces malheureux, le
commandant responsable de leur sacrifice, le général
Muñoz Grandes, confortablement installé avec quatre
cents enchufistas (combinards) dans son quartier général
de Berlin, trouva bon de faire un discours par radio, à
l’occasion de Noël 1942. Les pieds au feu, il adressa les
encouragements suivants à ceux de ses subordonnés qui
affrontaient alors un froid mortel et le feu des défenses
intérieures de Léningrad :

« Très tenace est
l’ennemi, et très dur l’hiver russe : mais notre race est
encore plus dure, dans cette lutte aux côtés des
héroïques troupes allemandes. »

Et il les engageait classiquement
à tenir jusqu’au bout.

Entre-temps, ceux qui tombaient
étaient saisis et étouffés par la neige, et leur
place était prise par des « renforts » :
malheureux venant des prisons d’Espagne, convertis à force
de faim, de coups, de prolongation de peine – et phalangistes « volontaires du devoir », toujours moins nombreux.

Bleus de froid et de coups

Les glorieux faits d’armes
portés au compte de la Division Azul furent : la liquidation
d’une tête de pont établie par les Russes sur une
rivière qui servait de ligne de démarcation, et une
action défensive imposée par la pression bolchevique
aux environs du lac Ilmen, dans la nuit du 27 décembre 1942.

À cette occasion, Muñoz
Grandes avait ordonné à ses soldats : « Que
personne ne recule ! Conservez vos positions comme si vous étiez
cloués à terre ! » Les « bleus »
n’eurent garde de bouger. Le gel, et les baïonnettes
allemandes situées à l’arrière, leur en
enlevait jusqu’à la tentation…

Le froid faisait encore plus de
mal aux divisionnaires bleus que les rafales et les feux de salves
des Russes. Un autre facteur statistique de pertes était
l’abondance des « lâcheurs ». Il était
tellement plus beau de plastronner dans les cafés de Madrid
que de crever dans la glace ! Tout cela fit que, sur les 27 000
hommes qui passèrent par les unités combattantes de la
Division espagnole des volontaires, il y eut 8 000 déserteurs
plus ou moins protégés et 11 000 morts, estropiés,
hospitalisés ou « disparus » sur le front et le
long du chemin qui sépare Léningrad de la frontière
d’Espagne.

L’oraison funèbre des
victimes fut prononcée en ces termes par le colonel baron von
der Gross :

« Des centaines de tombes
fraîchement creusées, çà et là,
dans l’immense terre russe, soulignent la véracité du
vers célèbre : “No hay un puñado de tierra sin
una tumba española” (il n’y a pas un coin de terre sans
une tombe espagnole). Et les noms de toutes les régions
d’Espagne sur les bras de ces croix rustiques témoignent
tacitement des hautes vertus militaires d’une race d’authentiques
soldats. »

Les restes désarmés
de la Division Azul revinrent en Europe occidentale en qualité
de prisonniers rapatriés. Des centaines de survivants, la
plupart blessés, furent accablés d’outrages
lorsqu’ils arrivèrent en convoi à la station
française de Chambéry, après avoir traversé
la Suisse, et ils eussent été lynchés par la
foule sans les efforts de la Croix-Rouge et l’intervention des
Américains.

« Vae victis ! »

Il est pénible de
constater que les Français ont réservé aux
rescapés espagnols « fascistes » des plaines
russes les mêmes huées et les mêmes coups qui
avaient salué l’arrivée à la frontière
pyrénéenne des soldats et des réfugiés « antifascistes » en 1938. L’insulte aux vaincus est restée,
depuis Brennus, dans les mœurs de ce peuple qui se croit le plus
généreux et le plus spirituel de la terre ; et cela,
malgré les terribles leçons d’humilité de 1871
et de 1940 !

Combien il serait temps pour nous
de tirer de nos propres misères historiques cette notion trop
oubliée, que si l’oppresseur est maudit, l’hôte, le
proscrit, le vaincu, le fugitif, le suppliant, et plus généralement
le malheureux, est sacré dans sa personne et dans son honneur.
Belle revanche, certes, pour une déroute comme nous en avons
tous connu nous-mêmes, de frapper et d’insulter un adversaire
désarmé ! Sous un uniforme détesté, il
faut savoir discerner un ami peut-être et sûrement une
victime ; nous savons maintenant que la division Azul se composait en
bonne partie de républicains recrutés sous la menace
des pires représailles, et l’on peut supposer que le reste
avait acquis pour Muñoz Grandes et Franco la considération
que mérite le chef oublieux de ses hommes. Ce sont ces gens-là
que les communistes et les superpatriotes de Chambéry ont
essayé de massacrer, pour leur donner une leçon de
courage et de démocratie !

« CNT » n’a pas
évoqué dans ses colonnes, par un oubli généreux
à quoi il faut rendre hommage, la lâcheté
française bien connue, qui s’est odieusement exercée
à l’endroit des rescapés d’Irun, de Catalogne, et
d’ailleurs, avant d’accabler les Allemands et les Espagnols
capturés sous l’uniforme nazi.

Cette lâcheté,
d’ailleurs, n’a pas épargné les Français
eux-mêmes. Dans nos discordes civiles, tout homme appartenant à
un autre parti que celui au pouvoir était réputé
hors l’humanité ! Si Franco a mis à la mode de
tondre, de marquer, de promener nues, de violer ou mutiler les femmes
des rouges, il faut avouer que les rouges et les tricolores de chez
nous ont montré qu’ils étaient de bons élèves.
Le fascisme de gauche valait celui de droite : il l’a prouvé
en surpeuplant les bagnes et les cimetières. Et cela aussi
devait être dit.

André Prunier




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