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Témoins n°12/13 (printemps-été 1956)
Dialogue avec le caricaturiste Bagaria
Article mis en ligne le 13 octobre 2007

par Garcia Lorca (Federico)
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Crois-tu, poète, à
l’art pour l’art, ou bien, d’après toi, l’art doit-il
se mettre au service du peuple et rire et pleurer avec lui ?

Ma réponse, grand et
tendre Bagaria, est que ce concept de l’art pour l’art serait
cruel, si heureusement il n’était voué au ridicule.
Aucun homme digne de ce nom ne croit plus à cette fichaise de
l’art pur, de l’art pour lui-même.

En ces moments dramatiques que
vit le monde, l’artiste doit pleurer et rire avec son peuple. Il
faut laisser là le bouquet de lys et se plonger dans la boue
jusqu’à la ceinture pour aider ceux qui cherchent les lys.
Pour moi, en particulier, j’ai une véritable soif de
communion avec autrui. C’est pourquoi j’ai frappé aux
portes du théâtre et je lui consacre toute ma
sensibilité.

Crois-tu qu’en créant
de la poésie on se rapproche d’un au-delà futur ou,
au contraire, qu’on éloigne davantage les rêves d’une
autre vie ?

Cette question insolite et
difficile naît de l’angoisse métaphysique qui emplit
ta vie et que seuls ceux qui te connaissent comprennent : La création
poétique est un mystère indéchiffrable, comme le
mystère de la naissance de l’homme. On entend des voix, on
ne sait d’où, et il est inutile de s’inquiéter d’où
elles viennent. De même que je ne me suis pas inquiété
de naître, je ne m’inquiète pas de mourir. J’écoute
émerveillé la nature et l’homme et je copie ce qu’ils
m’enseignent, sans pédantisme et sans donner aux choses un
sens que je ne suis pas sûr qu’elles aient. Ni le poète
ni personne ne détiennent le secret et la clé du monde.
Je veux être bon. Je sais que la poésie élève
et à force d’être bon, avec l’âme et le
philosophe je suis convaincu que s’il existe un au-delà
j’aurai l’agréable surprise de m’y trouver un jour. Mais
la douleur de l’homme, l’injustice constante qui sourd du monde,
mon propre corps et ma propre pensée m’empêchent
d’aller m’installer parmi les étoiles.

Ne crois-tu pas, poète,
que la félicité ne peut naître que dans la brume
de l’ivresse : ivresse de lèvres de femme, de vin et de
beaux paysages et qu’en collectionnant des moments intenses on crée
des moments d’éternité quand bien même
l’éternité ne serait que notre invention ?

Je ne sais, Bagaria, en quoi
consiste l’éternité. Si je devais en croire le texte
que j’ai étudié au lycée, dans la classe de
l’ineffable Orti y Lara, la félicité ne se trouverait
que dans le ciel ; mais si l’homme a inventé l’éternité,
je crois qu’il y a au monde des faits et des choses qui en sont
dignes et qui, par leur beauté et leur transcendance,
constituent des modèles absolus pour un ordre permanent.
Pourquoi me poses-tu ces questions ? Ce que tu voudrais, toi, c’est
que nous nous retrouvions dans l’autre monde à poursuivre
notre conversation sous le toit d’un prodigieux café musical
avec des ailes, des rires et des bocks de bière éternelle,
ineffable. N’aie crainte, Bagaria ; tu peux être assuré
que nous nous y retrouverons.

Tu dois t’étonner,
poète, des questions que te pose ce caricaturiste sauvage que
je suis. Comme tu le sais, j’ai beaucoup de plumes et peu de
croyance […]. Ne crois-tu pas que ce Calderón avait raison
quand il disait :

Car le délit majeur
de l’homme est d’être né

plutôt que Munos Seca [1]
avec son optimisme ?

Tes questions ne m’étonnent
nullement. Tu es un vrai poète : à tout moment, tu mets
le doigt sur la plaie. Je te réponds en toute sincérité,
en toute simplicité et si je n’y parviens pas, c’est par
ignorance. Les plumes de ta « sauvagerie » sont des
plumes d’anges et derrière le tambour qui bat le rythme de
ta danse macabre, il y a une lyre rose, comme en peignaient les
primitifs italiens. L’optimisme est le propre des âmes à
une dimension ; de celles qui ne voient pas le torrent de larmes
qui nous entoure et dont les causes peuvent être supprimées.

Sensible et humain poète
Lorca : continuons à parler des choses de l’au-delà.
Si je répète ce même thème, c’est qu’il
se répète lui-même. Les croyants, ceux qui
croient à une vie future, peuvent-ils se réjouir de se
retrouver dans un pays d’âmes privées de lèvres
charnelles, où le baiser serait impossible ? Le silence du
néant ne vaut-il pas mieux ?

Excellent Bagaria si
tourmenté, ne sais-tu pas que l’Église parle à
ses fidèles de la résurrection de la chair comme de la
grande récompense ? Le prophète Isaïe le déclare
dans un verset : « Et les os abattus se réjouiront dans
le Seigneur. » J’ai vu, au cimetière de San Martin,
une dalle qui pendait au mur délabré au dessus de la
tombe vide comme une dent de vieillard et qui disait : « Ici
attend la résurrection de la chair Doña Micaela Gomez.
 » Une idée s’exprime et n’est possible que parce que
nous avons une tête et des mains. Les créatures ne
veulent pas être des ombres.

Crois-tu que ce fut un moment
heureux que celui où les rois maures remirent les clés
de ta terre grenadine à leurs vainqueurs ?

Ce fut un moment désastreux,
bien qu’on enseigne le contraire dans les écoles. Toute une
civilisation admirable, une poésie, une astronomie, une
architecture et une délicatesse uniques au monde disparurent
pour céder la place à une ville pauvre, amoindrie, à
la « terre du liard » [2] où s’agite
actuellement la pire bourgeoisie d’Espagne.

Ne crois-tu pas, Federico,
que la patrie n’est rien, que les frontières sont appelées
à disparaître ? Pourquoi un mauvais Espagnol serait-il
notre frère plutôt qu’un bon Chinois ?

Je suis espagnol cent pour
cent et il me serait impossible de vivre hors de mes limites
géographiques ; mais je déteste celui qui est espagnol
pour n’être qu’espagnol. Je suis frère de tous et
j’exècre l’homme qui se sacrifie pour une idée
nationaliste abstraite, du moment qu’il aime sa patrie les yeux
bandés. Le bon Chinois est plus proche de moi que le mauvais
Espagnol. Je chante l’Espagne et je la sens jusque dans la moelle ;
mais d’abord je suis un citoyen du monde et frère de tous.
Naturellement je ne crois pas à la frontière politique.

Cher Bagaria, les « 
interviewers » n’ont pas le monopole des questions. Je crois
que les « interviewés » aussi y ont droit. À
quoi répond cette aspiration, cette soif d’au-delà
qui te poursuit ? As-tu vraiment le désir de survivre ? Ne
crois-tu pas que cela est déjà décidé et
que l’homme n’y peut rien, avec ou sans la foi ?

D’accord, malheureusement.
Au fond je suis un incroyant affamé de croire. Il est si
tragiquement douloureux de disparaître à jamais. […]

Cher Lorca, je vais t’interroger
sur deux principales valeurs, à mon avis, de l’Espagne : le
chant gitan et la tauromachie. Je ne ferai qu’un reproche au chant
gitan, c’est que dans ses vers, on ne se souvient que de la mère
 ; le père, on l’envoie bouler. Ça me semble une
injustice. Blague à part, je crois que ce chant est notre plus
beau fleuron.

Très peu de gens
connaissent le chant gitan, parce que ce qu’on donne sur scène,
le plus souvent, c’est le « flamenco », une forme
abâtardie de celui-ci. Ce n’est pas le lieu ici d’en
parler, car ce serait trop long et pas assez journalistique. Tu me
dis drôlement que les Gitans ne se souviennent que de leur mère
 ; c’est assez juste, vu qu’ils vivent sous le régime du
matriarcat : chez eux les pères n’ont pas qualité de
pères, mais ils sont toujours les fils de leurs mères
et vivent en tant que tels. En tout état de cause, il y a dans
la poésie gitane d’admirables poèmes dédiés
au père, mais c’est la minorité. Quant à
l’autre grand thème sur lequel tu m’interroges, la
tauromachie, il représente probablement la plus grande
richesse poétique et vitale de l’Espagne, incroyablement
gâchée par les écrivains et les artistes, du
fait, surtout, de la fausse éducation qu’on nous a donnée
et que les hommes de ma génération ont été
les premiers à rejeter. Je crois que la course de taureaux est
la fête la plus savante qu’il y ait au monde, que c’est le
drame pur où l’Espagnol verse ses plus belles larmes,
déchaîne ses plus belles colères. C’est le seul
endroit où l’on aille avec l’assurance de voir la mort
entourée de la plus éblouissante beauté. Que
seraient le printemps espagnol, notre sang et notre langue si
devaient cesser de retentir les clairons dramatiques de la corrida ?
Par tempérament et par goût poétique, je suis un
profond admirateur de Belmonte.

Quels poètes
préfères-tu dans l’actualité espagnole ?

Il y a deux maîtres :
Antonio Machado et Juan Ramón Jimenez. Le premier sur un plan
pur de sérénité et de perfection poétique.
Poète humain et céleste, libéré de tout
conflit, maître absolu de son prodigieux monde intérieur.
Le second, grand poète troublé par une terrible
exaltation de son moi, meurtri par la réalité qui
l’environne, incroyablement déchiré par des riens,
aux aguets du moindre bruit, véritable ennemi de sa
merveilleuse et unique âme de poète.

Au revoir, Bagaria. Quand tu t’en
retourneras à tes cabanes, parmi les fleurs, les bêtes
sauvages et les torrents, dis à tes compagnons sauvages de ne
pas se fier aux voyages aller et retour avec réduction et de
ne pas venir dans nos villes ; que les bêtes que tu as peintes
avec une tendresse franciscaine n’aillent pas, dans un moment de
folie, se transformer en animaux domestiques et que les fleurs
n’arborent pas trop leur beauté. Car on leur mettrait des
chaînes et on les ferait vivre sur le ventre corrompu des
morts.

Federico Garcia Lorca

(trad. par André Belamich)

 Note du traducteur. Le titre
exact de ce texte est : « Dialogues d’un caricaturiste
sauvage ». Sous-titre : « Federico Garcia Lorca parle de
la plus grande richesse poétique et vitale de l’Espagne.
Défense intellectuelle de la tauromachie. Différences
entre le chant gitan et le flamenco. L’art pour l’art et l’art
pour le peuple ». Publié primitivement par le journal
madrilène « El Sol » le 10 juin 1936, il a été
recueilli, avec un grand nombre de documents lorquiens très
intéressants, par Mlle Marie Laffranque (voir Bulletin
hispanique : Federico Garcia Lorca : Textes en prose tirés de
l’oubli – tome LV, n° 3-4 – « Nouveaux textes en
prose » – Tome LVI, n° 3). Nous nous sommes parfois
permis de résumer les propos de l’interviewer. En revanche,
nous avons conservé aux apostrophes des deux interlocuteurs
leur ton exalté et littéraire, typiquement espagnol. A.
B.



Notes :

[1Munoz Seca (1881-1936), auteur de
vaudevilles.

[2« Tierra de chavico »
 : expression péjorative désignant Grenade.


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