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Témoins n°12/13 (printemps-été 1956)
Marée d’équinoxe
Article mis en ligne le 13 octobre 2007

par Morvan (Jean-Jacques)
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Il s’est passé presque
deux ans entre la volonté de réunir ces quelques voix –
gerbe fragile et dure – et ces quelques pages. Et pendant ce temps
tout s’est un peu plus faussé. Essoufflé, rendu, dans
un monde qui se veut systématiquement sans mémoire, il
faut quand même faire face. Et sous cette pluie de coups il
faut sous peine de castration deviner ceux qui peuvent être
fatals.

Maintenant trois plaies au fond
de l’âme : l’Espagne, Israël, l’Algérie. Il
n’y aura jamais de cesse.

Mais toutes les abjections ne
sont pas venues à bout d’une flamme. Deux yeux noirs mangés
de fièvre peuvent être une plainte d’espoir. Vendu,
bafoué, dans son sommeil le peuple espagnol se retourne. Et
aussi la liberté.

Voilà.

Ici chacun est venu avec sa
pierre à feu au creux de la main trésor unique – le
grand frère et les adolescents de la faillite.

Assis autour du même feu,
mêlés à vous, arbres bouffés de vent, qui
avez compris il y a vingt ans qu’on pouvait changer de tout sauf
d’espoir, nous sommes là froids et tendres. Tendus à
en mourir vers un morceau d’humain encore sain. Le peuple d’Espagne
nous l’a donné. Il y a vingt ans aujourd’hui sur le monde
une certaine nuit. Et son brouillard. Depuis, les ongles nus ont
arraché le béton des chambres à gaz de Belsen,
Ravensbruck, Dachau, etc. Mais on ne m’enlèvera pas de
l’idée que cet alphabet de mort que nous avons laissé
graver sur la terre d’Espagne, c’est là-bas qu’il faudra
l’effacer. On ne m’enlèvera pas de l’idée que
demain il faudra remettre le pied dans l’empreinte d’il y a vingt
ans. Il le faudra. Rien ne pourra l’empêcher. Seulement
retarder, mais il le faudra. L’intelligence n’existe que si elle
se « mouille ». Et le sacrifice est parce qu’il est
ressenti et pesé. Tout le reste importe si peu maintenant :
ceux qui trahiront encore et les « à côtés
 » sales. Homme, je ne connais que toi, et la boue colle à
nos pas…

J’avais douze ans, c’était
l’été encore. Un premier jour de septembre une sirène
a hurlé. Je n’ai pas très bien compris. J’ai vu ma
tante et ma sœur pleurer, c’était des femmes. Une drôle
de sensation au cœur, au bas du ventre. L’estomac qui se noue et
quelque chose en plus…

Quelques jours plus tard, j’ai
vu mon premier camp de prisonniers, les premiers vrais barbelés.
Ils étaient français. De l’autre côté il
y avait des Espagnols.

Avoir tout pour soi, le cœur et
la raison, et malgré tout baisser la tête devant
l’enfant parce qu’on est vaincu… et que les mains sont vides.
Notre premier dialogue. Pour la première fois le goût de
cendre dans la bouche et le corps lourd, rompu, c’était plus
que les suites d’une grande fessée… La défaite de
l’homme dans le corps d’un enfant.

Il y a presque vingt ans.

Ce n’est pas un hasard. « 
Il y a eu un crime dans Grenade – Sa Grenade. » [1]
Toute une mauvaise volonté unie, barbelée, croc en
avant. Et puis douze grains de sable au cœur de la poésie –
Federico est tombé. Et aussi la liberté.

Il y a eu crime dans Grenade. Et
un voile gris dans les yeux des copains. L’homme pillé aux
quatre vents. Le père, une croix au bord d’un désert
africain. Toi mon copain espagnol qui te souviens des pastèques.
Et sur tes doigts encore la peau de l’âne maigre. Et la
charrette trop noyée de soleil. Et le corps tendu d’une sœur
presque inconnue. Corps de Grenade et son été éclaté.
Et par-dessus tout cela le goût de la terre d’Espagne refusée
parce que bâillonnée il y a vingt ans.

Noir, Rouge et Or.

Dans cette nuit quelques voix et
leur poids de lassitude – une barbe de quelques jours – le
printemps de l’Ile-de-France – la peau qui frissonne – et loin,
très loin encore le hennissement d’un cheval. Peut-être
la pointe de l’aube. Déjà, déjà l’ombre
des ailes du premier moulin.

Et là tout près les
copains au même destin.

Mai 1956

J. -J. Morvan

Notes :

[1Machado


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