Définir la non-violence ?

, par  Durand (Denis), Sandperl (Ira) , popularité : 5%

 Définir
la non-violence est un problème qui se pose assez souvent, ne
serait-ce qu’au cours de discussions, et qui est généralement
esquivé. On en est réduit d’une part à laisser
à ce mot, bâti à partir de celui de violence, un
contenu intuitif, d’autre part à essayer de cerner des
significations, de caractériser la non-violence.

 Ce
sera le cas de ce court exposé d’Ira Sandperl qui pour être
récent n’en est pas plus original, rappelant et par le style
et par le contenu les quelques textes écrits en français
dus à Lanza del Vasto ou issus de l’Action civique non
violente.

 Ceci
représente donc l’acquis, et le fait de citer Ira Sandperl,
c’est rappeler cet acquis, le reprendre.

 Dès
lors, on pourra se poser quelques questions, quelques problèmes.
Le premier sera celui du dialogue, et les quelques réflexions
qui suivent le texte d’Ira Sandperl se rapporteront aux faiblesses
et aux inconvénients de la discussion.

 Par
la suite, il conviendra d’asseoir plus solidement l’idée
que l’on exprime par non-violence, en se défiant de notre
tendance constante à s’accrocher à des absolus, en
évitant de confondre dualisme (violence, non-violence) – un
procédé – et manichéisme (Mal, Bien) – une
conception – en ne portant pas sur la violence un jugement moral a
priori, etc.

D.
D.

Qu’est-ce que la non-violence ?

 Texte
extrait du « Journal » numéro 1 de l’« Institute
for the study of nonviolence » dont Ira Sandperl est le
directeur – voir la présentation de cet institut dans ANV,
n° 7.

 La
non-violence est cette force qui, si elle est comprise en profondeur
et si elle est organisée sur le plan social, peut déboucher
sur une société d’un type égalitaire à
l’échelle du monde.

 La
non-violence n’est jamais passive et ceux qui la prônent ne
resteront jamais inertes tant que l’on portera physiquement
préjudice à quelqu’un (que ce soit un camarade de
travail ou un adversaire) ou que l’on exercera une coercition
psychologique sur lui – mais leur action consistera à rester
maître de la situation et à créer des
alternatives constructives plutôt qu’à exercer des
représailles.

 Car
le but de la non-violence est de mettre un terme à ce
regrettable enchaînement de violence et de transformer les
relations humaines de telle manière qu’il devienne évident
que nous sommes tous impliqués dans l’aventure humaine, que
nous sommes non pas le gardien de notre frère, mais le frère
de notre frère, et que le fait d’aider quelqu’un (y
compris les adversaires) est le véritable moyen de nous aider
nous-mêmes.

 En
bref, la non-violence est cette force d’amour, de vérité
et de souffrance rédemptrice qui opère totalement dans
chaque sphère de vie et qui ne cause aucun tort en paroles, en
pensées ou en actes. Même la défense violente,
celle qu’on appelle la représaille justifiée, est
écartée, et, à sa place, sont proposées
une solution qui respecte la vie et une résistance résolue
et basée sur des principes. La non-violence n’est ni la
soumission ni l’oppression.

 La
non-violence rend évident le fait que, même s’il y a
des raisons justes à la violence, la violence elle-même
n’est jamais justifiée. Les fins non seulement ne justifient
pas les moyens, mais, sans exception, les moyens déterminent
les fins, et à vrai dire tous les moyens deviennent des fins
temporaires – cela est leçon de l’histoire et réflexion
pragmatique.

Ira
Sandperl

o o o o o

 Ce
court essai de définition de la non-violence, comme tant
d’autres, ne satisfera probablement pas davantage ceux qui la
suspectent. Il m’apparaît que le plus souvent cette attitude
de suspicion (sauf lorsque celle-ci tire son origine de situations
particulières : fascisme, colonialisme, etc.) résulte
d’un malentendu. Nombre de discussions sont quasiment stériles
pour des questions de pur langage. Qui ne s’attache pas, par
exemple, à déterminer la non-violence comme la négation
de la violence – mais il est bien évident que figer, poser
en absolu une bivalence dans le langage ne correspond à aucune
réalité ! Toutefois, dans la mesure où je ne me
laisse pas prendre au piège du langage (si, utilisant
l’opposition violence non-violence, je reste maître de mon
mode d’expression), je ne vois aucun inconvénient à
dire que refuser la violence, c’est faire acte de non-violence –
encore que cette dernière forme d’expression soit plus
nuancée. Donc, le plus souvent, la discussion de ce type est
un simple jet de paroles simultanément à un refus de la
communication.

 Cela
peut provenir de ce que l’interlocuteur (même lorsqu’il
n’est pas a priori soupçonneux) veut et attend à tout
prix une définition raisonnée, précise (la
non-violence, c’est… par exemple, une expression inhabituelle,
mais qui se veut rationnelle et constructive, de la force) et
satisfaisante. Mais, d’une part, le langage habituel présente
bien des inconvénients, et, d’autre part, la solution ad hoc
à tous les problèmes vitaux de l’homme en société
n’est toujours pas effectivement trouvée !

 Cela
peut également provenir de ce que le défenseur de la
non-violence (qui prend alors souvent, et à son insu, figure
de maniaque de la non-violence !) commente d’une façon
hermétique pour l’interlocuteur ou s’enferre littéralement
à vouloir donner cette définition « cartésienne »
de la non-violence, ce que ne lui permettent pas ses moyens (langage,
etc.).

 Personnellement,
j’essaie de ne pas discuter avec le style : la non-violence,
c’est…, car pour peu que l’interlocuteur s’arrête aux
mots, la discussion devient flottante et vide de sens. Je préfère,
au cours d’une discussion, dire : cela, c’est de la non-violence.
Mais la pratique me montre que, malgré ma recherche intéressée
de la nuance, je n’arrive pas à me libérer
notablement de cette apparence de maniaque. Je suis toujours le
non-violent – dont les pensées et les comportements sont
déterminés par un principe théorique : la
non-violence ! Je suis figé dans un déterminisme – ce
à quoi je me refuse.

 Pourtant,
il est bien évident pour moi que, d’une part, la
non-violence n’est qu’un mot de onze lettres, absolument pas
magique, et que, d’autre part, je peux à l’aide de mon
individualité donner à ce mot une signification, un
sens lié à moi, à ma vie. Cette signification
n’a donc rien de statique, de figé, de déterminé
extérieurement à moi. Elle est, au contraire, toute
dynamique, individualisée. (Et je pourrais en dire autant du
mot anarchisme.)

 Observer
le degré de non-violence de mes attitudes de chaque instant,
comparer deux comportements vis-à-vis d’une « même »
situation, envisager le plus non violent, et rechercher un
comportement encore plus non violent. Mon mode d’expression est
rendu relatif au temps, à la situation, à moi – et,
en outre, il est prudent (emploi de l’adjectif non violent plutôt
que du nom-étiquette). Mais je peux être tenté de
donner un peu d’absolu à ma phrase : cette attitude, c’est
de la non-violence ; ou encore davantage : la non-violence, cela
consiste à… Et ainsi de la réalité
quotidienne, je suis passé à la philosophie, au dogme –
et je ne serais compris que par ceux qui le voudront bien, ceux qui
veulent bien voir que, malgré tout ce que je peux dire, c’est
moi qui, au cours du temps et face à des situations, détermine
ma non-violence (et non l’inverse !).

 La
non-violence de Lanza del Vasto ou celle d’Ira Sandperl ne sont
donc pas les mêmes que la mienne, ne serait-ce que par le fait
de nos individualités différentes. Mais pour exprimer
la non-violence, nous avons tous tendance, plutôt que de
raconter notre vie, à tenir des raisonnements moins relatifs
plus absolus, plus généraux. Sachant cela, je ne
resterai pas bloqué à la lecture d’affirmations
catégoriques comme celles d’Ira Sandperl : je prendrai ma
part dans tout cela, c’est-à-dire que je reporterai toutes
les généralités sur un plan qui m’est relatif,
j’individualiserai par rapport à moi le texte.

Denis
Durand