Propos violents

, par  Romero (Nestor) , popularité : 4%

Du dialogue

Nous
avons déjà exprimé notre désir
d’entretenir un dialogue avec ceux qui, comme nous, se sentent
concernés par les problèmes que soulève la
violence.

Nous
présentons dans ce numéro le texte d’un camarade
anarchiste s’efforçant, à partir de l’action
spontanée et d’un extrême souci de liberté, de
justifier et d’expliquer la nécessité d’une
certaine violence.

 Cette
confrontation peut et doit être positive ; cela nous amène
à préciser notre conception du dialogue qui consiste à
le canaliser sur les centres d’intérêts, c’est-à-dire
 :

  •  Faire
    ressortir les thèses essentiels qui dépassent le stade
    des points de vue, permettent une étude approfondie en se
    dégageant des concepts trop schématiques et trop
    partisans.
  •  Mettre
    en évidence sans s’y étendre les propos sans issue
    (contradictions et confusions).
  •  Rechercher
    la compréhension, en évitant de se figer sur des
    préalables et en se défiant des obstacles du langage.
  •  Ne
    pas personnaliser les problèmes pour éviter de tomber
    dans les polémiques stériles comme cela a pu nous
    arriver une fois (numéro 7).
  •  Enfin
    avoir conscience de la permanence et du non-achèvement d’un
    dialogue.

 Dans
cet esprit nous publierons dans un prochain numéro les
réflexions qu’ont suscitées dans notre équipe
les propos de Nestor Roméro.

 Le
dialogue que vous essayez d’établir, vous, partisans de
l’action directe non violente, avec les autres anarchistes, peut
être intéressant à plus d’un point de vue. Il
présente l’intérêt de son existence d’abord :
les dialogues entre anarchistes se font rares. Il peut avoir
l’avantage aussi de soulever des problèmes qui ne sont pas
seulement ceux des tactiques violentes et non violentes, mais, plus
profondément, ceux des moyens de combat dont nous disposons
actuellement, de leur légitimité quant à notre
éthique et à nos conceptions de l’efficacité.
Ceux aussi de la vision que nous pouvons maintenant avoir de la
société libertaire, compte tenu de la situation
historique et technique actuelle. Ceux encore de l’application de
ces méthodes aux cas précis que sont les luttes
contemporaines des peuples « sous-développés »
face à l’impérialisme. Ceux, enfin, de notre attitude
quotidienne, c’est-à-dire de notre lutte particulière
au sein d’une société de plus en plus parfaitement
caractérisée.

Le
programme est vaste et je n’aurai fait que l’ébaucher
quand j’aurai précisé quelques conceptions
personnelles qui s’opposent aux vôtres.

Et
d’abord, à propos de la violence, plus précisément
de l’action révolutionnaire violente que vous contestez
comme illégitime par rapport au but à atteindre. Encore
qu’à travers ANV on a nettement l’impression que votre
contestation est avant tout morale, abstraction faite du but.

« Il
s’agit de savoir si l’innocence à partir du moment où
elle agit ne peut l’empêcher de tuer », dit Camus.

Effectivement,
le meurtre est la violence extrême car, s’il fallait définir
celle-ci, je proposerais : « Elle est le caractère
de l’acte portant atteinte à l’intégrité
physique d’un individu. »

Ai-je
donc le droit de tuer ? Je dis tout de suite « oui »
 : dans des cas extrêmes, usant de ma liberté totale,
telle que la définit justement Camus à partir de sa
notion d’absurde, mais affirmant sans cesse que mon but n’est pas
d’ériger en système la violence organisée.
Cette interrogation pose tout le problème de l’existence,
donc de l’action, à partir d’une conception de la vie
refusant tous les absolus.

Et
c’est ainsi, profondément, sur ce thème que
s’affrontent les deux formes d’action que sont la violence et la
non-violence. C’est un problème moral, il ne faut pas se le
cacher, avant d’être un problème d’efficacité.

Refuser
l’action violente, c’est, à l’extrême, accepter sa
propre destruction, ce qui ne résout pas forcément le
problème de l’efficacité et fait surgir la notion de
sacrifice. Cette notion est un des fondements du christianisme et si
elle peut se justifier dans son cadre (encore que l’espérance
de la béatitude éternelle lui fasse perdre un peu de
son sens), elle ne peut me servir de règle de comportement
quand j’ai nié Dieu. Me sacrifier équivaut, à
l’extrême, au suicide, et j’ai choisi de vivre… libre.
J’ai compris d’autre part que ma liberté la plus grande
passait par la plus grande liberté de tous, comme l’explique
quelque part une de nos grandes barbes. C’est en affirmant cela, en
posant constamment comme but final et au maximum comme méthode
la liberté, que j’utilise provisoirement, spontanément,
la violence. Refuser de détruire l’adversaire et accepter de
me laisser détruire, c’est infirmer mon geste premier qui,
niant Dieu, me crée libre, non seulement libre mais – à
moi Stirner – unique. Si j’expose aussi ma vie par l’action
violente, c’est que, par un juste retour des choses, ne pouvant
justifier mon geste sur des bases réelles, j’en prends la
pleine responsabilité et je l’assume au risque de ma vie.
Mais en aucun cas, je n’en fais don et si, malgré tout, je
suis détruit, ce sera après avoir manifesté, par
mon refus de la mort et du suicide, ma volonté de vivre, mon
droit à une vie digne.

II
me paraît en tout cas impossible d’adopter une attitude
tendant finalement à ma destruction comme moyen d’atteindre
un but caractérisé avant tout par ma volonté de
vivre. Si contradiction il y a entre les moyens et la fin, c’est à
mon avis là qu’elle se trouve et non dans l’utilisation de
la violence.

La
violence me paraît donc justifiée, non pas en absolu par
rapport à une vérité que je ne possède
pas, mais parce qu’elle s’inscrit dans la logique de mon choix
qui, à la base, est la négation de Dieu, entraînant
la volonté de vivre libre et la nécessité de me
situer comme centre de l’univers.

Je
sais jusqu’où peut aller un tel raisonnement. Je précise
bien cependant que la seule violence que j’accepte de commettre est
la violence révolutionnaire, ou mieux, suivant le mot de
Camus, la violence insurrectionnelle [1]. Elle est définie
par sa spontanéité, son caractère provisoire
limitant son utilisation à des cas extrêmes, son
caractère d’autodéfense et, finalement, son but. La
violence révolutionnaire est un élément d’un
processus tendant vers un but idéal de liberté. Ce but,
cherchant à être réalisé le plus
parfaitement possible à chaque instant, se trouve toujours
repoussé par une évolution qui tend à créer
les conditions nécessaires à l’épanouissement,
maximum de chaque individu. Et il est bien évident que cette
évolution se heurte à des imperfections et cherche à
les supprimer. Ces obstacles sont toujours en contradiction avec le
but, lui idéal, puisque ce sont des imperfections ; la
violence est une de celles-ci, que l’on veut provisoire et que l’on
doit tendre à réduire, dans l’idéal à
supprimer peut-être. Mais cela n’a rien à voir avec
cette autre théorie révolutionnaire qui considère
que pour atteindre un certain état de liberté il est
nécessaire auparavant de promouvoir un régime
dictatorial dont l’autorité est imposée et maintenue
par la violence organisée.

Dans
ce cas, il ne s’agit pas de chercher à réaliser le
but à chaque instant mais de provoquer en premier lieu une
situation diamétralement opposée au but qui permettra,
paraît-il, grâce à certaines données
historiques et scientifiques, d’atteindre inéluctablement ce
but. Avec cela je ne suis pas d’accord. Dans cette théorie
de l’étape, la violence est institutionnalisée et
devient autorité.

J’ai
donc répondu oui à la question du meurtre. Quels
préceptes moraux pourraient modifier mon attitude et sur
quelles bases serait bâtie cette morale ? Je vous pose la
question.

A
propos de l’autorité, maintenant vous vous défendez à
travers la revue de confondre violence et autorité, pourtant
dans les « quelques données fondamentales »
vous fixez comme perspective aux anarchistes « une société
sans autorité où la violence ne se manifesterait pas
dans les rapports humains ». Vous n’êtes
d’ailleurs pas les seuls à proposer une telle « vision »
de la société future et je ne vois pas bien ce qu’elle
signifie. Pas d’autorité : d’accord bien sûr. Si par
absence de violence vous entendez pas de guerre, d’accord aussi,
mais s’il s’agit par là de préconiser une
quelconque éthique du comportement individuel, je ne vous suis
plus. Les rapports humains dans une société idéale
sont caractérisés par d’autres éléments,
plus pratiques que la violence ou la non-violence qui sont des
attitudes de combat. Ils sont fonction de la nécessité
où nous nous trouvons de coexister le plus harmonieusement
possible pour assurer le plus de liberté à chacun. Et
ces rapports seront donc assurés par des attitudes conscientes
basées sur la tolérance, la raison, la compréhension
de l’intérêt de chacun. A part cela, dire que le
comportement individuel doit être basé sur la
non-violence, c’est encore porter sur la violence un jugement moral
dont je vous demande de me préciser l’origine.

Vous
identifiez, d’autre part, votre refus de l’action violente au
refus des anarchistes d’agir par les voix parlementaires. Là
non plus, je ne suis pas d’accord et bien près de trouver
cet argument tendancieux.

En
effet, nous ne refusons pas le parlementarisme pour des raisons
vaguement morales, mais parce que des analyses de l’État
nous montrent que cette structure ne peut être détruite
de l’intérieur et peut encore moins disparaître
d’elle-même, comme le prétendent les marxistes. Au
contraire, de par ses caractères propres, de par aussi
l’expérience que nous pouvons avoir de l’influence de
l’autorité sur les individus qui l’exercent, nous pouvons
affirmer que toute contribution à l’État tend à
le fortifier. Nous avons toute une littérature qui, si elle
présente des faiblesses, par ailleurs est édifiante en
ce qui concerne l’État et son utilisation à des fins
révolutionnaires.

Nous
pouvons affirmer aujourd’hui avec d’autant plus de force que
l’expérience historique est là pour confirmer les
critiques de Bakounine sur l’État bourgeois et marxiste.
Nous pouvons proposer le fédéralisme d’autant plus
lucidement que la gestion directe commence à être
envisagée comme une solution économique valable (avec
les restrictions d’usage sur l’autogestion algérienne,
yougoslave).

De
cette critique de l’État les anarchistes ont tiré
leur forme d’action : l’action directe, qui, je suis d’accord
avec vous, peut très bien être non violente.

Par
ces constatations, les anarchistes ont confirmé sur le plan
social une loi qui peut être appliquée ailleurs et qui
affirme que la fin ne justifie pas les moyens, ce qui veut dire, sur
le plan social, que nous ne pouvons atteindre un but de liberté
par l’autorité organisée. Mais dire que la violence
engendre la violence et que l’utilisant nous sommes en
contradiction avec notre but, c’est porter, je le répète,
un jugement de valeur sur la violence qui ne s’appuie sur rien.
Car, enfin l’action non violente, êtes-vous sûrs
qu’elle n’engendre pas la violence ? Et pour en revenir à
l’action révolutionnaire, êtes-vous persuadés
que l’action non violente soit moins autoritaire que l’action
violente ? II est bien entendu que mise à part l’hypothèse
d’une évolution globale de l’humanité rendant toute
révolution inutile, les révolutionnaires commettent
acte d’autorité sur les défenseurs des institutions
autoritaires. En quoi, dans ce cas, l’action non violente est-elle
moins autoritaire ? Ne contraint-elle pas également des
hommes à l’encontre de leur volonté ? Là
encore c’est sur le jugement de la violence que nous nous opposons
et seulement sur cela semble-t-il.

Finalement,
je ne refuse pas l’action non violente en tant que tactique (ou
technique) de lutte. Je crois que le sens d’expérimentation
que vous lui donnez est valable. Dans certaines circonstances bien
précises, une action non violente peut être préférable
à une action violente. Encore faut-il déterminer ces
circonstances, ce qui n’est pas toujours facile.

À
ce propos, je tiens à vous dire mon entier désaccord
avec les positions de Michel David sur l’organisation d’une
manifestation non violente. Cela peut vous paraître normal
étant données mes positions, mais, je l’ai déjà
dit, je ne refuse pas systématiquement de participer à
une manifestation non violente par exemple. Pour l’instant, je ne
suis pas convaincu de leur plus grande efficacité, c’est
tout. Par contre, je me refuserai absolument à participer à
une manifestation organisée dans le sens de Michel David.

Sans
entrer dans les détails techniques, je contesterai seulement
la définition de la dignité faite dans cet article
(numéro 4 d’ANV). Car, enfin, quelle est cette dignité-là
qui pour se manifester nécessite le complet-cravate, les mains
hors des poches et les cigarettes dedans ? C’est la dignité
bourgeoise à n’en pas douter, toute en apparence, avec sa
dose d’hypocrisie, d’état d’esprit sérieux dans
le sens le plus péjoratif, de conformisme répugnant ?

A
mon tour de vous demander s’il faut, pour combattre le monde
bourgeois, adopter ses attitudes et ses conceptions ? Car c’est
bien là la conception bourgeoise de la dignité sous
laquelle nous étouffons. C’est pour et par cette dignité-là
qu’on restreint toutes les libertés.

La
dignité que je revendique est celle qui me pousse à me
faire reconnaître égal aux autres hommes, tel que je
suis, sans aliénation de ma part ni de la leur. Mais je nie
celle qui, pour me faire connaître des autres, m’oblige à
adopter leurs critères et à abdiquer les miens.

A
cette attitude, je préfère celle des manifestations
bruyantes et moins ordonnées où des individus pleins de
vie revendiquent face à la guerre leur droit de vivre par
l’explosion de leur exubérance indignée.

En
adoptant une attitude bourgeoise, vous cautionnez les valeurs
bourgeoises. En adoptant une attitude vivante et libre, nous
manifestons notre volonté de vivre hors de toute contrainte,
nous nions la guerre, la mort, en faisant une fête à la
vie.

Finalement,
je ne rejette pas systématiquement l’action révolutionnaire
non violente en tant que méthode. Si notre désaccord ne
porte que sur des critères d’efficacité, il est de
ceux qui sont courants dans le mouvement anarchiste. Mais si, pour
mener à bien des actions non violentes, il est nécessaire
de faire appel à des valeurs bourgeoises de comportement, si
votre jugement de la violence est moral et non tactique, notre
désaccord est plus profond, il correspond à des notions
différentes de la liberté, de la dignité, et
probablement des conceptions très différentes de
l’individu.

Nestor
Roméro

[1Il n’est pas question pour
l’instant, ici, de comportement individuel.