Formes et tendances de l’anarchisme

, par  Grelaud (Lucien) , popularité : 6%

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On
a voulu, on veut encore, bien qu’avec moins de certitude dans le
ton, considérer l’anarchisme comme un rameau éteint
du socialisme romantique, voire utopique, né au XIXe siècle.
Dans cette plaquette, éditée par nos camarades de la
Fédération anarchiste, René Furth réfute
avec brio cette thèse surannée. Il affirme la
permanence du socialisme libertaire tant décrié et
tente une approche positive, nous semble-t-il, d’un renouvellement
de méthode et d’analyse de l’anarchisme social, du rôle
indispensable et irremplaçable que devrait tenir ce courant
révolutionnaire face aux sociétés modernes de
type étatique.

Dans
le contexte social, écrit-il, « l’attitude
anarchique apparaît comme refus, perturbation, désordre
 : rejet des valeurs consacrées, mépris des règles,
lutte ouverte contre les pouvoirs. Négative dans son
expression, elle n’en est pas moins positive dans son mouvement
premier. Elle est affirmation d’une vie qui veut s’épanouir,
mais qu’étouffe et mutile un ordre figé,
oppressant ».

Citant
Camus, il ajoute, justifiant la révolte comme affirmation
primaire de l’anarchiste : « Le révolté
agit au nom d’une valeur encore confuse, mais dont il a le
sentiment au moins qu’elle lui est commune avec tous les hommes
(…), l’affirmation impliquée dans tout acte de révolte
s’étend à quelque chose qui déborde l’individu
dans la mesure où elle le tire de sa solitude et le fournit
d’une raison d’agir. »

« La
révolte éclaire la solidarité des opprimés…
éveillant à la conscience de soi et d’autrui…
Éveillant, par l’action de rupture où elle s’exprime,
les autres à la conscience de leur liberté, appelant à
une solidarité agissante, la révolte fait surgir une
communauté nouvelle… Elle conduit ainsi à la volonté
d’une justice pour tous, c’est-à-dire d’un ordre
véritable qui réalise les conditions de la liberté.
La révolte débouche dans la révolution,
l’anarchie dans l’anarchisme. »

« L’anarchisme,
reprise raisonnée, réfléchie de la volonté
anarchique d’existence intégrale et de développement
indéfini se constitue par la réflexion sur les valeurs
posées dans la révolte, sur les conditions et les
moyens de leur réalisation… Entre le jaillissement de la
source et l’horizon qui ne cesse de reculer s’étend le
champ de l’anarchisme. »

Réfutant,
par omission il est vrai, la thèse autoritaire du socialisme
d’État ou de ses corollaires marxistes et marxisants de la
fin comme seule justification des moyens, il écrit :
« L’anarchisme se définit par la fidélité
à la logique de la révolte. Il se refuse à
employer des moyens contredisant, niant les valeurs posées par
celle-ci… parce qu’il juge, expérience à l’appui,
qu’on ne peut pas parvenir à la liberté par la
négation de la liberté. La révolution doit
prolonger la révolte, mais sans la trahir. »

Tentant
ensuite une définition sommaire du socialisme, il déclare
 : « C’est au cours de l’action, à travers les
échecs et les réussites, à travers les prises de
conscience successives que s’est formé le socialisme. Son
projet fondamental est de rendre libre cours au social… en
éliminant les structures parasitaires et oppressives qui
l’exploitent et le stérilisent. Le socialisme, c’est la
volonté de remodeler l’activité sociale en fonction
des besoins collectifs, à travers une gestion collective. »

Il
cite Elie Halévy – « Histoire du socialisme
moderne » – : « Le socialisme analyse la
structure du capitalisme et les conditions économiques de son
développement, il propose des réformes qui empêcheront
que le genre humain ne soit la victime d’un progrès qui
aurait dû, au contraire, le combler de bienfaits. C’est là
tout le problème du socialisme moderne, problème
économique et non politique. »

Analysant
le phénomène État pour le réfuter au nom
de l’anarchisme et du socialisme libertaire, il poursuit : « La
nature de l’État n’est pas seulement d’ordre économique
et politique, mais aussi d’ordre moral. L’État, d’après
Gustav Landauer, « est une relation, un mode de comportement des
hommes les uns envers les autres ». Il imprime aux mœurs, aux
rapports individuels et collectifs, ses propres modes d’être
qui sont l’autorité, la violence, le mensonge systématisé,
l’arrivisme et la servilité. Il rend les individus
irresponsables, incapables d’assumer leur destinée
particulière et plus incapables encore d’assumer leur
destinée collective. Il exerce ainsi une tâche
incessante de déshumanisation. »

René
Furth affirme alors : « C’est uniquement en dehors de
l’État, et contre lui, que la société peut se
reconstruire et reprendre en charge, à travers une structure
souple et fédéraliste, la gestion économique et
ces fonctions d’utilité publique qui donnent au pouvoir un
faux-semblant de justification. »

« La
seule façon de détruire radicalement un type
d’organisation et de relations, c’est de le remplacer
immédiatement par des structures différentes. »

« Pour
être supprimé, l’État doit être remplacé.
Il faut pour cela deux conditions élémentaires : des
hommes préparés à l’initiative, à la
responsabilité, à la gestion collective ; des
organisations sociales actives et efficaces, bien reliées les
unes aux autres, susceptibles de prendre la relève pour
répondre aux besoins de l’heure et pour jeter la base solide
d’une société socialiste et libertaire. »

Abordant
enfin la question cruciale pour nous de la transformation sociale, il
déclare : « La rupture violente paraît être
un trait constant de l’anarchisme. La révolte en général
s’exprime à travers des actes de violence. La lutte
révolutionnaire, dans l’histoire, est inséparable de
guerres civiles, ou du moins d’affrontements violents avec les
forces de répression. »

« Les
grandes expériences historiques de l’anarchisme se sont
déroulées au milieu des combats. Pour le sens commun,
l’anarchiste est resté l’homme à la bombe, le
négateur systématique. »

Désireux
qu’il est de ne pas affirmer péremptoirement l’inévitabilité
de la violence, l’auteur émet alors certaines réserves
quant à l’efficacité même de celle-ci.
« L’assimilation de l’anarchisme à la violence
ne va pourtant pas de soi. Il y a eu, il y a encore, un courant
libertaire non violent, dont les raisons concernent aussi ceux qui
préconisent, par la force des choses, des moyens violents. »

« Toute
violence est un signe d’échec : échec de la raison
qui ne parvient pas par ses propres moyens à instaurer des
relations justes entre les hommes. Échec de la liberté
qui pour se réaliser doit se plier au principe qu’elle
condamne : la contrainte. »

« L’originalité
du socialisme libertaire ne consiste-t-elle pas justement dans
l’affirmation que les moyens employés déterminent la
nature de la société qu’ils instaurent ? Comment la
contrainte viendrait-elle à bout de la contrainte, comment une
société équilibrée et prospère
pourrait-elle sortir des massacres et des misères d’une
guerre civile ? »

Tentant
plus loin un essai de définition de la violence, « il
y a violence, dit-il, dès que, par contrainte brutale ou
diffuse, l’existence individuelle et collective est utilisée
à des fins extérieures à elle, comprimée
dans des limites arbitraires. Toute résistance à cette
oppression se heurte à la violence. Une grève comme une
manifestation de rue sont destinées à faire violence à
l’adversaire, à lui arracher une partie de son pouvoir, à
lui imposer des limites qu’il ne peut pas reconnaître. C’est
pourquoi il met en action ses organisations spécialisées
dans l’exercice de la violence (armée, police, tribunaux)
sans lesquelles il ne pourrait pas subsister ».

Il
y aurait, bien sûr, beaucoup à dire sur cette définition
trop péremptoire à notre sens et faussée dans
les termes. Y a-t-il vraiment violence ou simplement affirmation
d’une force vive, effective, et réelle, consciente de son
droit, lors d’une grève ou d’une manifestation ? Il nous
semble qu’une mauvaise interprétation des mots nous mène
ici à une certaine confusion. Affirmer sa force, son droit, ne
nous conduit nullement à faire violence à l’adversaire,
mais peut par contre, devrait même dans le meilleur des cas,
l’amener au dialogue, au compromis recherché. Il n’est
nullement question pour nous de nous laver les mains, de tourner le
dos aux conflits latents ou ouverts qui nous cernent constamment. Non
seulement nous acceptons la lutte ouverte, l’affrontement, mais
nous le recherchons, le sollicitons même. Seuls les moyens que
nous proposons se détournent, parfois dans la forme, mais
surtout et presque toujours dans l’esprit, des moyens traditionnels
préconisés par les anarchistes.

Déclencher
une grève par exemple, ou l’animer, n’est pas pour nous et
avant tout explosion finale de colères refoulées,
épilogue heureux d’un conflit larvé, mais occasion
d’affirmer notre existence et nos exigences, d’ouvrir les
hostilités avec nos exploiteurs que l’inconscience aveugle,
et ceci sans violence et sans haine mais seulement avec conscience et
fermeté. C’est l’occasion encore d’affirmer notre droit
de copropriété sur la marchandise produite, droit de
regard, droit de décision, conscience de notre participation
active au grand tout représenté par la société
où nous vivons.

Partisans
de l’action directe dans tous les domaines, nous affirmons là,
comme tous les anarchistes, notre solution ou l’amorce de celle-ci
par cet intéressement constant et ininterrompu au social. De
nombreuses actions de ce genre, habituellement pratiquées,
bien que je le répète dans un autre état
d’esprit, nous situent donc fort près des autres courants de
l’anarchisme et de l’auteur de cet ouvrage notamment.

Essayant
dans les pages qui suivent de justifier la violence-riposte des
opprimés, face à la violence de principe des tenants de
l’organisation étatique et de l’organisation économique
régnante, il estime « qu’il faut distinguer deux
formes de la violence : l’instrument de domination et de
conservation utilisé par les classes qui exploitent la vie
sociale à leur profit, et la réaction de défense
des masses exploitées et spoliées. Sous cette seconde
forme, poursuit-il, la violence n’est-elle qu’une convulsion
aveugle, à remplacer au plus vite par une tactique plus
rationnelle et mieux appropriée, ou, au contraire, un des
ressorts de toute lutte socialiste ? » Pour lui, comme
pour nous d’ailleurs, qui la considérons comme la première
réaction à l’injustice, « en tant qu’élan
de révolte, même réduit à une explosion en
apparence sans but, la violence exprime une prise de conscience ».
Mais où nous ne pouvons le suivre dans son raisonnement, c’est
lorsqu’il considère que « l’action violente
retrempe les énergies, réveille les colères
passées. Elle crée en même temps un climat
d’effervescence où germent les idées neuves ».

Il
nous paraît en effet que, mieux que d’applaudir au réveil
des colères passées, il serait plus bénéfique
de les dévier, de sublimer cette réaction violente, de
la replacer dans des actions créatrices, telles celles que
l’auteur lui-même préconise plus loin, l’autogestion
notamment.

Conscient
qu’il est des dangers, d’ailleurs possibles, pour ne pas dire
certains, de la violence, il ajoute : « Riposte naturelle
et ferment de conscience, la violence est bien un élément
de l’action révolutionnaire. II ne faut jamais oublier
cependant les risques qu’elle fait courir à la liberté
lorsque, sous la pression des circonstances, elle finit par être
institutionalisée, militarisée. »

Il
précise encore sa pensée sur les formes mêmes des
violences diverses : « Il ne faut pas oublier non plus que
l’action violente ne se confond pas avec la lutte armée et
que le recours, en temps opportun, et selon des méthodes
efficaces, à la première peut parfois éviter les
risques de la seconde. » Réfutant le mythe d’une
révolution anarchiste prévue et organisée par
avance, il affirme enfin : « Les anarchistes, et plus
généralement les groupes révolutionnaires, n’ont
pas à déclencher à tel moment un mouvement
général d’insurrection violente, et le plus souvent
ils n’en ont d’ailleurs pas les moyens. Un tel mouvement n’est
possible, efficace, que comme riposte collective conditionnée
par la situation globale. »

Militant
actif et désireux d’efficacité, il préconise
alors, comme action positive des anarchistes et socialistes
libertaires sur le plan social et dans leur lutte quotidienne, une
participation active dans les mouvements allant vers une prise de
conscience nouvelle et ce sous peine de disparition en cas
d’abstention et de repli dans un purisme byzantin. « La
tâche des libertaires, dit-il, sera de renforcer autant que
possible les secteurs autogérés, de poursuivre
intensément leur travail de formation et d’éclaircissement.
Chaque victoire remportée par les exploités, où
que ce soit, est une étape vers la révolution
intégrale. Nous abstenir de participer à un mouvement
collectif chaque fois que les objectifs et les moyens ne sont pas
spécifiquement anarchistes, c’est nous condamner à
l’impuissance. »

Au
tiers de cette plaquette il conclut, appelant encore à
l’action incessante de tous : « Quels que soient les
risques et les chances dans l’avenir, quels que soient les reflux
et les incertitudes du présent, il n’y a pas de répit
possible. »

Ce
modeste ouvrage, une centaine de pages, mériterait dans
l’avenir un long développement et de nombreuses adjonctions
et précisions, mais il nous semble tel quel un des plus
importants pour la compréhension de l’anarchisme
contemporain, de ses tâches, de ses buts, de ses expériences,
aussi en recommanderons-nous la lecture attentive à tous nos
lecteurs et amis, en espérant qu’il leur apportera les
éléments d’un dialogue et d’un approfondissement
souhaitables et plus que jamais nécessaires.

Lucien
Grelaud

[1René Furth, Éditions Publico, Paris, 1967, prix : 4,50 F.