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Témoins n°14 (automne 1956)
Questions sans réponses
Article mis en ligne le 20 octobre 2007

par Silone (Ignazio)
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Ces
« Questions sans réponses » de Silone
aux écrivains russes qu’il a approchés à
Zurich à la fin du mois de septembre lors d’une rencontre
entre directeurs et collaborateurs de diverses revues des deux côtés
du « rideau de fer »
rencontre dont
Maurice Nadeau a rendu compte dans « les Lettres
nouvelles » de novembre, mais sur laquelle nous ne croyons
pas inutile, y ayant assisté nous même, de revenir
brièvement un peu plus loin
ont déjà
été publiées par la même revue parisienne.
Seulement, il paraît plus que probable que Nadeau, en les
présentant séparément et comme isolées
dans le numéro suivant de sa revue (décembre), sans
donc immédiatement les situer dans le contexte des entretiens
d’alors, n’a pas, soit par souci excessif d’objectivité
au sens strict, soit aussi dans le désir de ne pas gâcher
les possibilités d’échanges que sa bonne volonté
lui faisait sans doute encore espérer, n’a pas fourni au
lecteur le moyen de juger en toute connaissance de cause de la
signification du silence qui les a suivies. C’est pourquoi nous
avons décidé de les reproduire à notre tour,
mais en les accompagnant des commentaires résolument
explicites dont les a entourées Silone dans sa propre revue,
« Tempo presente »
(novembre 1956).

Je
lis dans le numéro de novembre des Lettres nouvelles un
compte rendu très fidèle et bienveillant de la
rencontre qui a eu lieu à Zurich à la fin de septembre,
entre les rédacteurs de sept revues de divers pays de l’Est
et de l’Ouest, et à laquelle Chiaromonte, Samson et moi même
avons participé pour Tempo presente.

À
cette réunion, qui avait un caractère privé,
assistèrent une vingtaine d’écrivains, dont trois
Russes : Ivan Anissimov et Alexandre Tchiakovski pour
l’Inostrannia literatura et Vadim Koyevnikov pour Znamya.
Bien que deux mois à peine se soient écoulés
depuis ladite rencontre, celle ci nous paraît bien
lointaine, peut être parce que, entre-temps, il y a eu les
événements de Pologne et de Hongrie. Nous renverrons
donc aux Lettres nouvelles les lecteurs qui pourraient être
désireux d’en être mieux informés.

En
ce qui le concerne, Maurice Nadeau, directeur de cette revue, conclut
son compte rendu sur une note de franc optimisme. « Je le
dis tout net écrit il – pour moi, cette rencontre est
un succès. » Mais tout de suite après, il
ajoute loyalement. « Je ne suis pas sûr qu’Ignazio
Silone soit aussi satisfait des résultats de la conférence. »
Et il en explique la raison : « Je sais qu’il
visait un autre but : celui de faire parler les Soviétiques
en tant qu’individus libérés d’une terreur récente,
celui de les faire se découvrir en tant qu’intellectuels et
en tant qu’hommes. Ses interventions étaient autant d’appels
au non-conformisme, à l’autodétermination, à
la sauvegarde des droits de l’intelligence et aussi, je crois
qu’ils (les Russes) l’ont senti, à la fraternité
pour une lutte qui à l’Est comme à l’Ouest nous est
commune. »

En
peu de mots, et avec une courtoisie éminemment française,
Nadeau a dit l’essentiel. La rencontre de Zurich a renforcé
en moi l’impression que m’avait déjà laissée
les écrivais russes qu’il m’avait été donné
de rencontrer auparavant à Venise : l’appareil culturel
russe est encore, dans sa majeure part, stalinien et même
jdanovien. Et il n’est que trop vrai que, dans les rencontres
internationales, ne se présentent infailliblement à
nous que les hommes de l’appareil. Ce que moi même,
lorsque je les rencontre par hasard, ai envie de dire à de
tels champions de la censure et de la persécution de leurs
collègues non conformistes, le lecteur n’aura point de
peine à l’imaginer ; tandis que même en lisant le
compte rendu des Lettres nouvelles, sa curiosité
restera insatisfaite quant à la question de savoir ce que me
répondent les fonctionnaires russes.

Les
bureaucrates de la culture russe, il faut le reconnaître, ont
une faculté d’encaisser qui dépasse l’imagination.
Parler avec eux, c’est comme de converser avec des sourds. Si, à
Zurich, au cours de la dernière séance, Ivan Anissimov
nous a lu une brève déclaration où se trouvait
quelque allusion au XXe Congrès du PCUS, le mérite en
revient aux écrivains yougoslaves et polonais présents
à la rencontre, et qui ne faisaient point mystère de
leurs propres sentiments antistaliniens.

« On
ne peut pas dire – observe encore Nadeau – qu’Anissimov ait
répondu avec précision aux questions posées…
par Silone, mais tout le monde a été sensible à
sa bonne volonté. Silone lui fait accepter le principe de
répondre à des questions écrites sur lesquelles
il aura tout loisir de réfléchir. Il est convenu que
ces questions et réponses paraîtront simultanément
dans Tempo presente et dans les Lettres nouvelles
 [1].

Le
28 septembre, je fis donc parvenir aux collègues russes le
questionnaire promis précédé d’un bref
préambule :

« 
Je suis heureux de profiter de cette rencontre avec vous pour
élucider certaines questions sur votre pays, au sujet
desquelles, à l’étranger, on est mal renseigné,
avec retard et de façon contradictoire. Je prie mes
interlocuteurs de n’attribuer à mes questions aucune
intention malveillante ni aucune arrière-pensée. Je
puis les assurer que les espoirs suscités chez nous par le
tournant politique russe du dernier semestre sont encore très
vifs et, comme écrivain, je suis particulièrement
désireux d’apprendre quelles répercussions cet
événement politique a eues sur la vie culturelle russe
en général et sur le travail des artistes et des
écrivains. Il va sans dire que je suis à la disposition
de mes collègues russes pour tous renseignements et
éclaircissements qu’ils pourraient souhaiter recevoir de ma
part sur la vie culturelle de mon propre pays.

Première
question.
Le grand écrivain russe Mikhaïl Cholokov,
dans son discours du XXe Congrès du PCUS, a affirmé que
la littérature russe des dernières décennies
avait été une « littérature d’âmes
mortes », en raison des directives imposées par
l’État aux créateurs. Est ce que les directives
ont changé ? Et en quel sens ? Y a t il
même toujours des directives ?

2e
question
. Quelles expressions littéraires ou artistiques a
déjà trouvées dans vos périodiques ou
autres publications littéraires de votre pays ce qui a été
officiellement dénoncé comme « abus du culte
de la personnalité et violation de la légalité
socialiste » ?

3e
question.
Dans le climat de ce que l’on a appelé le
« dégel » et sous le signe de la
libération du travail intellectuel, n’estimez vous pas
que le moment soit venu de faire connaître à votre
public, en plus des pamphlets antiaméricains et des récits
conventionnels de certains écrivains d’Occident, également
des œuvres de la gauche indépendante ?

4e
question.
En attendant que les historiens et les romanciers
russes aient eu le temps de décrire ce qui, officiellement,
est reconnu chez vous comme vérités objectives du passé
récent, ne croyez vous pas qu’il serait utile de faire
connaître à vos lecteurs les ouvrages étrangers
d’hommes de bonne foi qui ont déjà fait toute une
partie de ce travail ? Je songe en particulier aux ouvrages
suivants : Alexandre Weissberg : l’Accusé ;
Joseph
Czapski : la Terre inhumaine ; Gustave
Herling : A World apart ; Elinor Lipper : Onze
ans dans les bagnes de Sibérie.
Si vous ne
connaissez pas ces livres, désirez vous que je demande
aux éditeurs de vous les faire parvenir ?

5e
question.
En Hongrie, en Pologne et en Yougoslavie les
changements survenus chez vous au cours de ces derniers mois ont été
salués avec grande franchise également dans les milieux
littéraires et artistiques ; est ce que ces
réactions ont été portées à la
connaissance des intellectuels russes ? »

Personne,
pensé je, ne pourra me reprocher d’avoir posé
aux trois Russes des questions abstruses et difficilement
intelligibles. Cependant, s’il me faut être sincère,
je dirai tout de suite que je n’ai pas été surpris de
ne point recevoir immédiatement des réponses aussi
claires. Vu que la Suisse capitaliste a beaucoup d’attraits, nos
collègues russes, même après notre départ,
y restèrent encore une semaine, et ce n’est que le 5
octobre, deux heures avant de reprendre l’avion vers la « patrie
du socialisme », qu’Ivan Anissimov m’écrivit à
Rome une lettre en caractères cyrilliques pour me remercier de
mon aimable ques­tionnaire et me renouveler sa promesse d’y
répondre, mais en ajoutant que, par manque absolu du temps
nécessaire, il le ferait de Moscou. Naturellement, ce qu’il
voulait, c’était prendre ses précautions en
soumettant les questions à Messieurs ses supérieurs.

La
réponse n’est jamais arrivée. Mais, sérieusement,
qu’importe ? Il est aussi des silences éloquents. Le
silence, dans le cas présent, n’est pas de MM. Anissimov,
Tchiakovski et Koyevnikov : le silence est de Moscou.

Si
je devais demander aujourd’hui une interview à des écrivains
russes, il serait tout à fait naturel et inévitable
d’ajouter à celles que l’on vient de lire une question
supplémentaire : Que pensez vous des massacres
d’intellectuels et d’ouvriers hongrois perpétrés
par votre armée ?

Ignazio
Silone

Notes :

[1Prévoyant – ce qui est arrivé –
que ses questions resteraient sans réponse, Silone
m’avait prié de faire en sorte qu’elles parussent en tout
cas dans Témoins. Il est tout à l’honneur de
Nadeau d’avoir, lui aussi (Lettres nouvelles de décembre),
publié cet interrogatoire resté « en
blanc ».


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