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Témoins n°14 (automne 1956)
Les raisins de la colère
Article mis en ligne le 20 octobre 2007

par Prudhommeaux (André)
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Depuis
dix ans, la Hongrie, jadis grenier de l’Europe, avait faim, alors
que ses nouveaux dirigeants lui avaient promis, après les
ravages de l’occupation et de la guerre, des « lendemains
qui chantent ».

Dix ans
de travail acharné pour sortir le pays de la misère
n’avaient fait que l’y enfoncer davantage, parce qu’au fur et à
mesure que les normes de travail s’élevaient, le parasitisme
et la gabegie communiste s’enflaient, suçant la moelle du
pays, sous prétexte d’industrialisation, de
collectivisation, de défense de la Paix et d’entraide entre
les patries socialistes.

Longtemps
les étudiants, les ouvriers, les paysans eux mêmes
ont fait crédit au régime, les uns parce qu’ils
comptaient prendre place parmi ses futures élites, les autres
pour ne pas revoir le vieux féodalisme seigneurial,
l’invasion, la guerre civile. Mais au nouveau féodalisme des
policiers rouges, maîtres désormais de l’usine et des
champs, il fallait – à défaut d’une efficience
administrative restée nulle et qui s’abritait derrière
les plus dérisoires prétextes (espionnage, sabotage,
parachutages de doryphores, etc.) – il fallait, pour s’y draper
révolutionnairement, un vêtement d’idéalisme et
d’incorrup­tibilité.

La
longue patience du pays s’est épuisée le jour où,
à la détresse écono­mique, s’est jointe la
révulsion morale ; depuis le discours Khrouchtchev, le
masque qui couvrait les infamies du stalinisme était tombé,
et loin de multiplier les concessions qui eussent pu faire croire à
une réforme substantielle, les Rakosi et les Geroe ne
faisaient que se durcir dans leur attitude de gardes chiourme
arrogants au service d’une puissance étrangère.

Le
ventre creux devant les boutiques vides, nargués par les
voitures sovié­tiques ou américaines du
« Chevrolétariat », harassés par
un labeur de plus en plus inutile, les travailleurs hongrois savaient
maintenant qu’on leur avait menti, que les procès de
Budapest étaient l’œuvre de faussaires et de provo­cateurs
en robe d’hermine, et que le régime était déshonoré.

Il ne
restait pour effacer tout à fait la légende des tzars
rouges, « protec­teurs » des peuples, qu’à
voir les « camarades ministres » requérir
contre les manifestants l’aide des divisions blindées
soviétiques, et les chars russes, à leur appel, broyer
des milliers de cadavres sous leurs chenilles ensanglantées.

Ce
dernier pas a été franchi, et aujourd’hui, replacée
sous le joug, c’est toute la population hongroise – moins les
« impardonnables » enfermés dans leurs
destins de bourreaux et de traîtres – qui apprend la nouvelle
leçon d’une lutte unanime et non violente, contre la
domination directe des armées soviétiques.

 * * *

L’attitude
des gouvernants russes fut longtemps incertaine ; mais on
pouvait discerner deux possibilités stratégiques et
politiques interchangeables. L’une consistait à établir
autour de la Hongrie insurgée un solide cordon de forces,
l’isolant du monde satellite, et de laisser le pays « cuire
dans son jus », selon la tactique de retrait pratiquée
par Thiers en 1871. Tandis que des apaisements seraient donnés
aux Tchèques, aux Polonais, aux Yougoslaves, aux Roumains, aux
Allemands de l’Est, comme prime à leur fidélité
politique, un retour offensif serait préparé en Hongrie
pour le jour où les luttes de factions, savamment entretenues,
auraient achevé le pourrissement d’une Hongrie dévastée,
divisée, démoralisée. L’autre consistait à
marcher tout de suite en force contre les insurgés et à
rétablir par la force l’autorité du gouvernement
prorusse, qu’il serait ensuite possible de remanier selon les
besoins de la répression et de l’assouplissement (ou du
durcissement). Ces deux tactiques ont été, en fin de
compte, successivement ou conjointement utilisées avec une
duplicité et une brutalité inouïes.

 * * *

Mais le
destin de la Hongrie, comme celui de tous les pays d’au delà
du Rideau de fer n’est pas uniquement suspendu à des mesures
politiques et militaires. La racine sociale et économique des
révolutions du passé, des troubles actuels et du
devenir proche ou lointain de ces pays – c’est la question
agraire, qui est en même temps la question des subsistances.
Malgré tous les efforts déployés depuis près
de quarante ans par le bolchevisme, d’abord pour s’emparer de
pays industriels, puis pour industrialiser un empire qui a pris les
proportions d’un hémisphère terrestre, Moscou ne
domine encore, jusqu’à ce jour, que des nations à
majorité rurale et paysanne,
auxquelles il a d’abord
donné le branle d’un liquidation légale des
propriétaires fonciers comme classe, par la distribution des
terres, puis qu’il a poussées de gré ou de force dans
les voies d’une étatisation de l’agriculture, par la
pénalisation économique, politique et sociale de
l’exploitation familiale et par l’introduction massive des formes
bureaucratiques et militaires préconisées par Marx (la
fameuse « armée de la production agricole »
du Manifeste communiste). Or (en dépit de
l’expérience tentée par les autorités
militaires allemandes en 1914 1918 dans les pays occupés,
et qui tendait à renouveler le système des Pharaons et
des Incas), la bureaucratie et le militarisme sont inapplicables à
l’agriculture ;
c’est l’exploitation familiale,
complétée par l’organisation coopérative
volontaire, qui reste, de nos jours, la forme normale et naturelle de
mise en valeur du sol cultivé. En vain, les Partis communistes
s’acharneront ils à imposer un encasernement aux masses
paysannes, en les divisant socialement contre elles mêmes,
en les soumettant aux pressions du dirigisme économique, ou de
la discrimination et du terrorisme politiques. Aussi longtemps qu’ils
n’abandonneront pas définitivement le système des
kolkhoses, des sovkhoses (et des Agrovilles chères à
Nikita Khrouchtchev), c’est à dire aussi longtemps
qu’ils ne cesseront pas d’être communistes en
matière agraire – les marxistes se heurteront à la
grande contradiction qui oppose les exigences techniques de
l’agriculture à leur programme social, et ils ne récolteront
que les raisins de la colère paysanne.

Au delà
de tout impératif politique, c’est cette colère qui
demeure à l’œuvre en Hongrie – et, avec elle, la revanche
des choses sur le prométhéisme marxien. On ne planifie
pas une production agricole, et surtout on ne la bureaucratise
pas, sans la tuer. En vain, pour renforcer la dictature des
villes, les soviétiques s’acharnent ils à
multiplier leur population par deux, par dix ou par cent, augmentant
du même coup le nombre des bouches à nourrir de
l’intelligentzia et du prolétariat industriel. En
vain infestent ils la campagne elle même de
policiers, de gratte papier et de ronds de cuir
chargés de domestiquer l’espèce paysanne. Une
paysannerie asservie, famélique et terrorisée ne peut
nourrir décemment ni le prolétariat industriel érigé
en « classe dominante », ni même le
« chevrolétariat » qui en est la partie
profiteuse. Et tôt on tard, ces deux classes ne pourront que se
joindre à la paysannerie elle même pour exiger que
l’on tienne compte de l’ordre naturel des choses, et que l’on
ne prétende plus cultiver la terre selon les recettes
improvisées par Karl Marx il y a plus de cent ans, en toute
ignorance des choses de la terre.

 * * *

Quelle
que soit l’issue de la crise hongroise, une « amélioration »
économique quelconque et une « détente »
politique ne pourront être obtenues que par la pratique d’une
saine physiocratie. En étranglant le parti des petits
propriétaires paysans, qui l’emportait par trois millions de
voix en Hongrie aux dernières élections libres
(contre huit cent mille voix communistes), c’est la poule aux
œufs d’or que Rakosi a tuée, comme l’ont fait Lénine,
Trotzki et Staline en liquidant le parti socialiste révolutionnaire
des « koulaks » russes triomphant à une
immense majorité aux dernières élections libres
des Soviets et de la Constituante. Béria, assassiné par
les grands bureaucrates du Parti pour avoir voulu libéraliser
l’agriculture, Malenkov écarté du premier plan pour
avoir esquissé un glissement dans ce sens, verront ils
leurs successeurs adopter leur politique de décollectivisation ?
Cela est peu probable, mais tant qu’ils ne l’auront pas fait, la,
formule restera tristement valable : « À l’Est rien
de nouveau ».

André
Prudhommeaux


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