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Témoins n°14 (automne 1956)
Témoins intemporels
Imre Madách : sur la situation
Article mis en ligne le 20 octobre 2007

par Madách (Imre)
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L’Européen
lettré français, s’il connaît le nom d’Imre
Madách (1823 — 1864) par son œuvre La Tragédie
de l’Homme,
ignore en général l’ensemble
de ses ouvrages politiques et historiques. Certains extraits en ont
paru dans la Nouvelle Revue de Hongrie (juillet 1944)
publiée à Genève en pleine guerre.

Madách
écrivit les notes qui suivent après la défaite
de la guerre de l’indépendance hongroise (lui même
avait été condamné à deux ans de prison
pour avoir caché chez lui un réfugié politique).
Elles ont pour thème les perspectives de la normalisation
et du retrait des troupes russes de Hongrie – en 1850.
Tout rapprochement avec la politique du gouvernement Kadar ne saurait
donc être que le résultat d’une simple coïncidence.

« L’introduction
du jury et de la presse libre dans une autocratie, nous dit
Rottek,
amènerait bientôt l’effondrement du
régime. Ces réformes sont donc impossibles dans l’ordre
des choses actuelles. »

« Mais
qui donc parle ici d’autocratie ? »
, pourraient
demander les zélés de la pacification, les
enthousiastes de la quiétude. N’entend on pas vanter un
peu partout la nouvelle Constitution
même là
où les baïonnettes sont à l’œuvre
et
la Liberté, même à l’instant où l’on
ferme les menottes ? Car, dit on, ce qui se passe
maintenant n’est qu’une espèce d’apéritif, à
base de caviar russe, pour préparer l’appétit au
magnifique banquet de l’indépendance !

Moi
aussi, je préférerais dire avec Tertullien
« credo
quia absurdum », mais il me faut penser,
involontairement, à la logique implacable des principes qui,
une fois posés, s’envolent vers leur but, comme autant de
flèches, sans qu’on puisse les arrêter.

La
« Machtvollkommenheit » ressemble à
une forteresse entourée de marécages : on n’y
peut arriver que sali de boue sanglante, soit que l’on prenne son
départ en bottines laquées ou en grosses bottes, et
qu’on s’approche par sauts de bouc, ou en serpentant à
plat ventre par des pistes compliquées.

Le
premier crime de l’homme politique contre la liberté
populaire ressemble au premier vol. Bien des carrières de bon
augure commencent ainsi, pour finir par des forêts de potences.
Quand la chute de neige commence, pure et enjouée, sa route
vers l’abîme, la neige ne sait pas
elle en serait
horrifiée
combien de souillures, combien
d’atrocités la saliront jusqu’à ce qu’elle arrive
au fond de la vallée.

Pourquoi
nous étonner quand des hommes politiques essayent d’éloigner
de leur ouïe la parole libre, craignant d’y reconnaître
le cri de leur conscience ? Rappelons nous le tzar Paul qui
défendit par oukase de parler de tête chauve et de nez
camard
sous peine d’être fouetté à
mort. On respecta l’oukase, mais le tzar resta tout de même
chauve et camard.

Comment
demander à nos maîtres une allure plus libre de la
presse, quand nous savons que c’est l’implacable destin même
qui les force à retourner, toujours de nouveau, à
l’absolutisme le plus rigide ?
Non, ils aiment trop
se plaire dans leur attitude de respect de l’orthodoxie, et ils se
rappelleront toujours que le prophète Élie fit déchirer
par l’ours quarante deux enfants qui s’étaient moqués
de sa calvitie.

Comment
pourraient ils agir d’autre façon ? Ils feront
taire tout le monde, comme ils ont déjà commencé,
de façon plutôt enfantine en mutilant les textes des
résolutions et des vœux et les programmes adoptés far
les conseils départementaux.

Croient ils,
ces Messieurs, que l’esprit des résolutions départementales,
cet esprit qu’ils trouvent si redoutable, soit restreint à
ces demi-feuilles de papier, et que, en brûlant quelques
phrases écrites ou en arrêtant leurs auteurs, l’on
puisse détruire le sentiment patriotique, l’idée
vivante, qui habite des centaines de milliers de cœurs et qui n’a
retrouvé qu’une faible expression dans ces programmes ?
Ne connaissent-ils pas l’histoire, pour qu’ils ne sachent pas que
le bûcher de Jean Huss ne servit pas de cimetière, mais
de nouvel argument à la réformation ? Que la terre
ne s’arrêta pas, malgré l’emprisonnement de
Galilée ?

Fut ce en vain,
pour ces messieurs, que Tacite écrivit, il y a presque deux
millénaires, ces phrases :

« 
ce fut peu de sévir contre les auteurs ; on n’épargna
même pas leurs ouvrages ; et la main des triumvirs brûla,
sur la place des Comices, dans le Forum, les monuments de ces
beaux génies. Sans doute la tyrannie croyait que ces
flammes étoufferaient tout ensemble et la voix du peuple
romain, et la liberté du Sénat, et la conscience du
genre humain… afin que rien d’honnête ne s’offrît
plus à ses regards… Et si nos ancêtres connurent
quelquefois l’extrême liberté, nous avons, nous, connu
l’extrême servitude, alors que les plus simples entretiens
nous étaient interdits par un odieux espionnage. Nous aurions
perdu la mémoire même avec la parole, s’il nous était
aussi possible d’oublier que de nous taire. »
 [1]

Et
quand, ainsi, ils réussiront à faire taire tout le
monde, ils ne seront toujours pas contents, car les désirs
humains évoluent de façon irrépressible. Ils
demanderont des paroles, et des paroles bien flatteuses, pour
tranquilliser leur conscience ; ils suivront l’exemple de ce
grand seigneur libyen Psaphon qui, souhaitant être comme un
Dieu, enseigna à d’innombrables oiseaux de répéter
« Psaphon est un grand Dieu » et libéra
ces oiseaux ensuite pour qu’ils répandent sa gloire. Nos
seigneurs, eux aussi, serinent déjà, dans la cage du
Reichsrat, un grand oiseau pour qu’il répète
de semblables propos.

Jusqu’ici
tout a encore bien marché, mais que va t-il s’ensuivre ?

Les
nouveaux maîtres seront ils satisfaits de leur gloire de
destruction, sans même penser à reconstruire ? Ce
n’est que l’enthousiasme du poète, du héros
révolutionnaire, qui peut se contenter de dire : « Bâtir
est beau, détruire est sublime ». Détruire
ne suffira jamais aux devoirs d’un homme d’État.

Peut être
s’acharneront ils à ressusciter le Système ?
Qu’ils sachent pourtant qu’il n’y a rien de plus difficile que
de rendre la vie à une idée morte, et surtout dans la
politique. De telles idées portent, sur leur front, d’ores
et déjà la marque du « non viable ».

Et
qu’ils sachent que le même moyen ne rend que rarement le même
service si on l’utilise une deuxième fois. On n’y touche
qu’avec un manque de confiance.

Tout
gouvernement ressemble à peu près à
l’épouvantail à moineaux qui cesse d’être
efficace au moment où le premier oiseau s’y perche.
L’opinion que l’on a de sa force, le nimbe, pour ainsi dire, dont
on l’entoure, est beaucoup plus important pour la solidité
d’un gouvernement que la force même dont il dispose.
Et
le système a vécu.

L’histoire
de la Révolution française nous prouve que l’on peut
très bien s’accoutumer aux prisons, aux prescriptions, à
la guillotine. Combien d’orateurs usèrent du suicide comme
argument suprême en leurs discours ? Et quant à
nous, nous croyons connaître assez bien toutes les atrocités
de l’Empire romain – nous les connaissons presque jusqu’aux
choix du hasard désignant celui qui devait être pendu à
la potence momentanément inoccupée. Et ainsi je ne
pense pas que de tels arguments puissent avoir pour nous l’effet
surprenant de grandes nouveautés effrayantes…


La terre, elle aussi, ne tourna pas durant des siècles et
toute spéculation scientifique se fonda sur cette théorie.
Galilée parla, et la terre tourna.

En
pareil cas, ce n’est que l’attachement des peuples satisfaits qui
peut remplacer le terrain qui fuit sous les pas des hommes d’État.

Imre Madách

Notes :

[1Imre Madách cite le texte original, dont nous reproduisons ici la traduction Burnouf (Tacite, Œuvres complètes, Agricola, chapitre II, Librairie Hachette, 1872).


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