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L’Unique n°8 (mars 1946)
Verlaine
Article mis en ligne le 28 octobre 2007

par De Casseres (Benjamin)
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Je savais Benjamin de Casseres malade. Il a fini par succomber à ce que Mme de Casseres dénomme « anémie pernicieuse ». Cet ancien correcteur d’imprimerie de Philadelphie était l’un des esprits les plus curieux et les plus originaux des États-Unis. Individualiste impénitent et farouche, agressif, voire nihiliste, adversaire de tous les idéalismes qu’il considérait comme des mensonges, se réclamant de Nietzsche et de Stirner, souscrivant sans réserves à la thèse de la Volonté de Puissance, admirateur de Jules de Gaultier et de Spinoza (dont il descendait « par les femmes »), de Casseres a publié un certain nombre d’ouvrages, volumes d’essais et de poésies, puis, ne trouvant plus d’éditeurs, fit paraître un périodique rédigé de bout en bout par lui-même (The De Casseres Books). Citons, parmi ses écrits : Forty Immortals (Les Quarante Immortels), The Chameleon (Le livre de mes différents « Moi »), The Shadow Eater (Le dévoreur d’ombre), Anathema, The Muse of Lies (La muse des impostures). Il composa même, pendant quelque temps, des scénarios pour le cinéma. Nous avons souvent traduit dans L’en dehors des essais de lui. De Casseres était entré en relations avec Rémy de Gourmont et collabora au Mercure de France. Rien n’était sacré pour cet écrivain, rien ne trouvait grâce devant lui, qui exhalait un relent de conformisme, de mise en tutelle de l’individu, d’absorption grégaire. Il considérait l’ « ego » comme l’étalon de toutes les valeurs. « Je suis un individualiste — proclamait-il — je crois en la grandeur et la divinité de l’homme, considéré individuellement, en opposition à la muasse, à l’opinion publique, l’Église ou l’Etat. Un individu est une personne qui n’arbore de programme que pour soi-même et à son usage ». Il était l’éternel combattant des morales, des conceptions, des jugements standardisés. Être individualiste, selon lui, c’était cultiver sa personnalité, son autonomie, son égoïsme. Il admettait l’État cependant, tant que sa nécessite s’en ferait sentir, mais un État comme l’ont conçu Jefferson, Spencer, Huxley : un nihilisme administratif. Il a souvent présenté l’Univers, le Cosmos, comme la création, la production, le domaine d’un Démiurge, l’Ironiste suprême, le copain de Satan.

Trois choses lui apparaissaient indestructibles à travers les changements et les variations de l’Univers : 1° La Puissance, synonyme de Volonté. Il regardait la Volonté de Puissance comme fondamentale et irréductible. La Conquête de Soi était l’un des résultats de la Volonté de Puissance (L’extinction bouddhiste dans le Nirvana, disait-il, n’est que de la Volonté de Puissance). 2° La Beauté. Sous ce rapport, il s’affichait disciple de Platon ; il s’affirmait poète, mystique, d’abord, enfin, toujours. 3° La Joie. L’humour, l’ironie, la joie sont inhérentes, selon lui, à toutes les forces de vie.

Ajoutons que B. de Casseres était marié, qu’il menait une vie régulière, marquée pourtant ça et là de quelque plongeon dans l’originalité.

Puisqu’on célèbre un peu partout le cinquantenaire de la mort de Verlaine, nous donnons ci-dessous la traduction d’un essai de B. de Casseres sur cet éminent poète. Il fut écrit en 1926, c’est-à-dire date de 20 ans.

E. A.

 Dans la philosophie nietzschéenne, la culture est apollinienne ou dionysienne. Apollon personnifie la science, Dionysos l’art. Apollon est contemplatif, Dionysos est extatique, créateur, éternellement bourgeonnant. Apollon est le Soleil, Dionysos est la Terre. Apollon est le cerveau, Dionysos est le sang.

 Ils ne se font pas la guerre. ils sont complémentaires. Un génie peut être l’un et l’autre alternativement. Nietzsche lui-même était appollinien dans sa vie privée, dionysien dans sa philosophie. La psychanalyse révèle que la poésie forcenée de Zarathoustra est l’explosion des désirs amoncelés d’un invalide contemplatif. Quoi que ce soit qui soit est un paradoxe de soi-même. Chez les grands artistes le paradoxe immanent de leurs natures, manifesté si ouvertement devant le monde, s’appelle contradictions. Mais il n’y a pas de contradictions dans la nature ou dans la vie. Chaque chose donne naissance à son contraire pour en faire un tout.

Les vies des Poe, Baudelaire, Swinburne, Hugo, Munch, Whitman, Villon, Rimbaud, Laforgue, Goethe, D’Annunzio, Dawson, Verlaine, Wilde, Byron, Shelley, Blake, Francis Thomson et Shakespeare sont qualifiées de « tissus de contradictions ». Tel est le jugement des politiciens, des moralistes, des critiques conformistes, des puritains euclidiens. C’est le jugement porté par Chanteclair sur les girations désordonnées, les envols frénétiques de l’aigle qui défie le soleil. Psychiquement parlant, tout grand génie poétique est parfait dans son être propre. Il peut échouer au point de vue artistique, mais les existences des génies sont parfaites, car la perfection est l’expression d’un être considéré dans son tout, sans égard aux conséquences ou aux étalons moraux. Byron proclamait que son génie était basé sur ses « vices » et non sur ses « vertus ». Tout grand poète, d’Homère à Whitman, pourrait souscrire solennellement à cette affirmation. C’est le Brummel des poètes et des penseurs, Ralph Waldo Emerson qui s’écriait : « Si je suis l’enfant du diable, que je vive selon le diable ».

Paul Verlaine, le grand poète lyrique français, frère psychique de François Villon, est un des plus grands exemples des paradoxes que l’âme poétique ait jamais fourni à l’étude. Il était tout Mystère. C’était une personnalité humaine où s’étaient centrées toutes les contradictions de la sensibilité. Un Pan mystique. Un Silène en proie à une transe divine. L’extase et la vision flottant sur les ruisseaux des rues de Paris. Sur le sommet de ses circonvolutions cérébrales siégeait le démon de la Perversité, celui même qui régentait les Poe, les Baudelaire, les Wilde. Il vivait dans un bizarre égout charnel en compagnie de Satan et de Marie.

Ce piétiste lascif, tout comme les Villon, les Dowson, les Poe, était un vagabond-né. Il n’avait aucun fil à la patte, n’était instinctivement attiré vers aucun lieu — sauf les entres de la rive gauche ou il écrivait et récitait maints de ses poèmes exquis, en présence de sa sainte patronne, l’Absinthe. Le vagabondage est le complexe le plus profond des natures poétiques. Leurs cerveaux courent l’univers, leurs corps vacillent comme des ivrognes sur les grands chemins et les rues des cités de la terre. Jadis, nous allions à l’aventure pour consommer ; les poètes, eux, s’en vont à l’aventure pour produire. Des sensations neuves et violentes sont toujours indispensables pour alimenter les idées et les images en gestation dans les entrailles de leur imagination. Ils sont les pierres qui amassent de la mousse, les trimardeurs qui font jaillir de la musique de leurs talons, les chevaliers de Graal, lequel, dans le cas de Paul Verlaine, était plein de l’ensorcelante liqueur verte.

Verlaine ne fut jamais respectable. Ce fut un mauvais mari, un mauvais père ; il dormait dans les caves, il logeait dans les hôpitaux, il connut la prison, ses maîtresses ne se comptent pas, et il y a la fameuse histoire Arthur Rimbaud. Si Verlaine n’avait pas été tout cela, s’il n’avait pas fait tout cela, il est probable qu’il eût fait un Longfellow parisien. C’est du fin fond de l’abîme de son désespoir, de ses remords, de son absence de volonté, de son manque de courage, de son satyriasis, qu’émanait, que jaillissait la musique. Supprimer le mal ? Alors, plus de poésie, d’univers, d’originalité, d’art.

Le mysticisme de Verlaine, comme le mysticisme de tous les poètes de la sensualité, était impressionniste — il fut considéré comme l’un des fondateurs du Parnasse, rebellions contre les Romantiques.

Mais je n’emploie pas le mol impressionnistes au sens où l’entendrait un jargon de mouvement ; je l’emploie dans son sens universel. « Ma vérité est la vérité », ses modes d’expression étaient des objets.

L’univers externe était tout simplement le corps de son âme. Ses rêves, érotiques, tendres, religieux, philosophiques, créaient le monde dans lequel il vivait — comme l’alcool et la morphine créent un royaume de fantaisie qui se réalise dans la conscience d’une façon dix fois plus vivace que les objets du monde externe. Les rêves fleurissent dans les cavités même de l’âme. L’univers extérieur n’est que de l’occasion. Les sens mentent, mais jamais les modes d’expression. C’est le langage secret par excellence. Comme Amiel disant : « Un paysage est un état d’âme », Verlaine aurait pu dire : « Quoi que ce soit qui soit, est un mode d’expression

« Je suis un berceau
Qu’une main balance
Au creux d’un caveau…
Silence, silence »

La littérature concernant Verlaine devient plus importante chaque année [1] (il est mort en 1896) à l’exemple de celle de Baudelaire. Ce fut Arthur Symons, son ami, qui le fit d’abord connaître en Angleterre. Edmond Gosse a raconté comment il rencontra Verlaine au cours d’une nuit à Paris, et comment le poète, sale, déguenillé, de la vermine dans la barbe, sortit de la stupeur où le plongeait l’absinthe, et de sa cave, pour venir au-devant de son distingué visiteur et lui réciter quelques-uns de ses poèmes les plus exquis. Quel spectacle pour les rimeurs siégeant éternellement sur le prophylactique Olympe du Classicisme.

La poésie française a toujours été emmaillotée dans des formules. On trouve toujours, comme en peinture, une « école » dominante. Le Classicisme régna sur la poésie française jusqu’à ce qu’apparut Hugo, qui le dispersa d’un souffle prométhéen. Il substitua l’expression personnelle aux formes de beauté académique, Le Romantisme fût la renaissance de l’« ego ». Ses extravagances brisèrent sa puissance (ce qui est romantique est éternel : le romantisme n’est qu’une formule). Le groupe parnassien émergea de la débâcle ; Verlaine fut son prophète. En 1866, il publia ses « Poèmes Saturniens ». Théodore de Banville raconte qu’il lut le volume dix fois sans s’arrêter. Victor Hugo écrivit de Guernesey « Le crépuscule de Victor Hugo salue l’aube de Verlaine ! »

Puis les Parnassiens édictèrent la contrainte, l’objectivité, la perfection artistique. Ce fut le triomphe de « la raie » sur « la Pompadour » ; la « raie » devait, céder devant le symbolisme, triomphe de la perruque sur la « raie », Verlaine, lui, l’appelait « Cymbalisme ».

Nulle étude sur Verlaine n’est complète si on ne parle pas d’Arthur Rimbaud, démon et ange, poète, gangster, mauvais génie de Verlaine. Rimbaud est l’une des apparitions les plus extraordinaires dans la sphère de la littérature. Il vint à Paris à la demande de Verlaine. Celui-ci quitta sa femme pour errer sur les routes en compagnie de ce rustre lyrique. En Belgique, Verlaine tira sur Rimbaud, ce qui lui coûta plus d’une année de prison. Il parlait toujours de sa prison comme de son château.

Y eut-il une vie comparable à celle de Rimbaud ? Il rôda à travers le monde, vendant des anneaux de clés, en Italie, sur la voie publique, mendiant à l’occasion ; il déserta, trafiqua en Afrique et mourut à 37 ans à l’hôpital de Marseille. Il s’arrêta d’écrire à 19 ans, déclarant que la littérature était un passe-temps bon pour les idiots. La Force et la Conquête étaient devenues ses dieux. Il est déjà devenu légendaire. Pauvre Verlaine ! Il cherchait Dieu, il rencontra Rimbaud.

La vie de Verlaine fut une guerre de 40 ans entre les anges et les archanges d’un côté et les légions de l’enfer de l’autre. Tout Paris assista à son enterrement.

Fou, dites-vous ? énonçait Anatole France. Il était fou, mais qu’on se souvienne que ce pauvre fou a créé un nouvel art, et qu’il y a quelque chance qu’on dise un jour de lui : C’était le meilleur poète de son temps !

Benjamin de Casseres

Notes :

[1Ceci écrit en 1926.


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