Happening chez les provos

, par  Hem Day , popularité : 4%

En marge des revues publiées
à Amsterdam, en Belgique ont été lancées
quelques publications du provotariat. L’une d’elles semble, à
ce jour, avoir englobé l’ensemble de ce qui s’éditait,
si bien que « Révo » semble être
le porte-voix du provotariat de la région d’expression
française de Belgique.

Mais ce sont plus
particulièrement les happenings qui retiendront notre
attention. Nous nous risquerons à en préciser leur
contenu, leur valeur et leur répercussion.

Quelques-uns furent organisés
à Bruxelles à l’instar d’Amsterdam. Mais d’abord,
qu’est-ce qu’un happening ?

Il s’agit d’un mot anglais
qui signifie action spontanée ; donc un happening, d’après
les provos-révos, est avant tout une manifestation non
organisée dans le sens habituel du terme. Certains happenings
furent très réussis et méritent d’être
signalés comme exemples d’action ou de réaction
contre le milieu dangereux qui robotise l’humain.

Les provos-révos ont
choisi la journée du samedi pour leurs exploits, car ils
estiment que ce jour est celui où le public est plus nombreux,
se promenant ou flânant dans les rues de la capitale. La place
Brouckère, située en plein centre de Bruxelles, est
devenue une réplique de Hyde Park, où, en toute
liberté, chacun peut prêcher ses idées, aussi
subversives soient-elles.

Les provos veulent se livrer à
leurs manifestations librement, mais les pouvoirs publics ne
l’entendent point ainsi et, à chaque coup, les chassent, non
sans se montrer d’une brutalité rigoureuse. Cependant, en
d’autres circonstances, l’Armée du Salut ou les Témoins
de Jéhovah peuvent officier, eux, en toute quiétude.

Il est facile de concevoir le
pourquoi de ces deux poids et deux mesures, sachant que les uns
prêchent par la prière, la résignation et la
promesse d’un paradis meilleur après la mort, tandis que les
autres prêchent l’esprit de révolte contre les tabous
sociétaires, et entendent vivre leur paradis sur terre !

Alors intervient l’ordre ! II
faut qu’on le respecte, et les polices surgissent et… c’est le
désordre.

Car, il faut le reconnaître,
ces happenings silencieux et non violents ne peuvent en rien troubler
l’ordre, mais simplement éveiller la raison, le bon sens,
provoquer des réflexions dans la conscience endormie des
promeneurs. C’est peut-être trop déjà pour la
stabilité du système social et, de plus, l’autorisation
n’a pas été sollicitée. Là est le crime
 !

Une pomme « pointée »
est le symbole de leur indépendance. Les provos la dessinent
partout où ils peuvent.

Le soir du 5 novembre 1966, l’un
d’eux reste immobile, debout sur le point de la pomme dessinée
sur l’asphalte de la place, voulant ainsi représenter le
symbole vivant de la liberté. Tout autour de lui tournent une
quarantaine de provos. Mais, bientôt, le désordre
surgit. On matraque « ces promeneurs »
dangereux, on les tabasse et on en arrête quelques-uns. Le
happening a démontré que la liberté est un vain
mot dans le système social présent
. Aux promeneurs d’y
réfléchir.

Un autre exemple :

Pour attirer l’attention du
public, sur les cinq anarchistes victimes de Franco, anarchistes
menacés d’être garrottés par les sicaires du
dictateur, les provos se sont donné rendez-vous le 19
novembre. Un jeu scénique est organisé. Un provo mime
les gestes du bourreau, tandis que d’autres distribuent des tracts.
Le dénouement est inattendu, car, à l’arrivée
de la police, le provo « bourreau » souriant
va, les mains tendues, vers l’officier de police. Ce dernier,
d’abord troublé, réagit peu après et fait
embarquer notre provo, bientôt brutalisé. Ceci détermine
un spectateur à gifler un flic. Une certaine confusion
s’ensuit ; un journaliste est empêché de photographier
la scène. Le happening se termine par les cris
« Provo-Liberté, Provo-liberté »,
scandés et repris en chœur.

Le happening suivant sera une
protestation contre la censure « qui frappe toutes les
informations en provenance du Vietnam ». Les provos
collectent, en vue d’envoyer leur propre reporter.

Le 3 décembre 1966, un
happening-surprise dénonce le pouvoir qui empêche « la
libre expression sur la voie publique ». La place de
Brouckère est repérée. Bien avant eux, la police
les attend. Au milieu de la place, un jeune homme et une jeune fille
s’assoient. Ils seront bientôt interpellés par un
policier et embarqués. Mais la foule des promeneurs s’est
approchée et les journalistes présents commentent les
agissements, tandis que d’autres provos distribuent une circulaire
déclarant que 106 des leurs ont été arrêtés
en six semaines et que les brutalités policières sont
monnaie courante. Il n’y a pas de liberté d’expression.
C’est ce qu’il fallait démontrer !

Le mardi suivant, les provos
organisent à l’occasion de la Saint-Nicolas une distribution
de « pommes blanches » (se souvenir des
bicyclettes blanches d’Amsterdam). C’est là une opération
de provocation contre la propriété. Le tract distribué
porte quelques explications sur les pommes offertes aux promeneurs à
l’entrée des grands magasins.

Un happening-réveil est
ensuite provoqué en vue d’attirer l’attention du
« robotariat sur le crime qui se commet en permanence
contre l’enfance vietnamienne par l’aviation américaine ».
La place, une nouvelle fois, est interdite par les services d’ordre.
Les provos distribuent leurs tracts sur les trottoirs aux alentours.
Repérés, ils sont bientôt pris en chasse. On
essaie de les disperser, tandis qu’ils scandent le slogan :
« Provo-anarchie, provo-liberté. »

Peu après, les provos se
sont joints à une manifestation contre le Shape venu
s’implanter en Belgique. Ceux d’Anvers, de Liège, de Gand
et de Bruxelles se sont groupés, et place de Brouckère,
toujours, a lieu une scène burlesque.

Dans le courant de la semaine
suivante, un aveugle, vendeur de billets de tombola, est assailli et
dévalisé par de jeunes vauriens. Les provos réalisent
un happening « canne blanche ». Ils distribuent
des tracts qui racontent l’agression et demandent aux passants de
contribuer à indemniser l’aveugle. La police survient et
saisit la collecte de 200 F. Celle-ci n’a jamais été
restituée. La police a démontré elle-même
qu’elle est une organisation antisociale
.

La semaine suivante, le thème
du happening portera sur la saisie de l’argent destiné à
l’aveugle dévalisé. La police est mobilisée,
mais les provos réussissent à distribuer leurs tracts à
la sauvette. Le happening a pleinement réussi puisqu’il a
rendu « furibonds » les soutiens de l’ordre.

Au début de l’année
1967, les provos émigrent vers un autre quartier de la ville.
Ils choisissent, cette fois, les escaliers d’une église.
Parvenus à hisser un drapeau blanc où se dessinent la
pomme et, en toutes lettres, provo, ils font brûler une botte
de paille. L’attention des passants est attirée. Un provo en
profite pour exhorter les gens à protester contre la guerre au
Vietnam, contre la déclaration de Spellman, ce cardinal
militariste et jusqu’au-boutiste. On distribue des tracts ; le
public réagit favorablement, sauf un quidam pris à
partie par des promeneurs. Le provo, chargé de la surveillance
du feu, est arrêté par les gendarmes, ainsi que deux
distributeurs de tracts. Surgissent un car et la voiture des pompiers
 ; les hommes de l’ordre en restent penauds, mais n’hésitent
cependant pas à pénétrer dans l’église,
à la recherche d’un provo qui s’y est réfugié.
Ils entrent, matraque à la main et sans se découvrir…
ce qui provoque l’indignation des croyants. Ils s’en retournent
bredouilles mais se vengent en arrêtant une dizaine de
personnes, toutes étrangères aux provos.

Ainsi, de happening en happening,
les provos attirent l’attention des promeneurs du samedi, sur les
problèmes de l’heure et sur l’essentiel de ce qu’il faut
penser. Leurs faits et gestes ont-ils une valeur d’enseignement ?
On ne peut le contester, puisqu’ils attirent chaque fois
l’attention sur un tas d’idées trop souvent ignorées
du grand public.

En éveillant ainsi les
esprits, ils aident à réfléchir et dans la
faillite morale autant que matérielle, dans laquelle surnagent
les individus, ces éléments subversifs affirment
vouloir vivre sans contrainte religieuse et politique.

Ils réagissent contre le
pouvoir, dissolvant de l’individu, font fi des traditions et
proclament qu’ils « défient le pouvoir par leur
anarchie et leur indépendance ».

Ils se dressent contre la guerre,
toutes les guerres, et ce défi au pouvoir reste leur
sauvegarde, car le pouvoir, l’armée, c’est Hiroshima et
Nagasaki.

Qui songerait à leur nier
le droit à l’existence ?

Non violents, les provos-révos
poursuivent leur propagande avec des hauts et des bas, et c’est
humainement normal. Ils font leur expérience de la vie. Le
public doit les encourager, au lieu de passer indifférent, en
souriant, sans plus.

Hem Day

Le jeu de la guerre froide

Le 21 novembre, à 18 h 30,
dans un vaste marché en plein air de Stockholm, les passants
furent surpris d’assister à une bataille entre deux groupes
de personnes (de 25 chacun) – des « communiste »
portant des brassards rouges et des « capitalistes »
portant des brassards bleus. Ils avançaient l’un vers
l’autre, montrant leurs poings et criant entre autres, les bleus :
« À bas le communisme » et les rouges :
« À bas le capitalisme ».

Chaque groupe portait avec lui
une grosse « bombe » couleur argent et, à
un moment donné, les bombes furent lancées vers
l’« armée » opposée. Il y eut
une petite explosion et les deux groupes tombèrent morts. On
entendit de la musique. Roland Von Malmborg chantant une version
suédoise des « Maîtres de la guerre »
de Bob Dylan et une fille de dix-huit ans, habillée en deuil,
vint poser une couronne aux pieds des massacrés, avec écrit
dessus : « Pour ceux morts à la guerre atomique. »

Après quelques minutes,
les « morts » furent relevés par la
police qui venait disperser ce rassemblement illégal, mais qui
arrivait trop tard – la bataille était terminée.
Celle-ci avait été montée avec succès par
Provie, un nouveau groupe à Stockholm, prenant modèle
sur les Provos d’Amsterdam. Ce fut leur premier happening – un
rappel bien à propos de la guerre froide.

Le public qui assistait et le
journaliste qui interrogeait les participants parurent tous deux
acquis par la spontanéité de la manifestation. On lui
consacra tout un reportage dans les journaux du matin et de
l’après-midi du jour suivant. Étendus morts, nous
apercevions un grand cercle de gens tout autour de nous, éclairés
de temps en temps par les flashes des appareils photos. La police
parut plutôt déroutée quand nous dîmes
qu’aucun en particulier n’avait organisé la manifestation
– un « communiste », étendu près
de moi, lui raconta qu’elle était organisée par
Kossyguine et Johnson. Une fois tout cela terminé, plusieurs
discussions et conversations s’engagèrent entre les
manifestants et le public qui restait là, curieux de voir ce
dont il s’agissait. Pour une fois, il nous sembla avoir pris
contact avec les gens d’une manière qui n’est pas possible
lors de marches ou de meetings publics.

« Peace News »,
numéro 1588, du 2 décembre 1966.

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_

Kay Oscarsson

n n n

Au théâtre
conventionnel, les acteurs sont sur la scène et les
spectateurs assis dans la salle ; le happening, mode d’expression
artistique, se propose de briser ce dualisme parmi d’autres. Dans
une manifestation conventionnelle, il y a d’un côté
les participants (porteurs de chasubles ou de pancartes,
distributeurs de tracts) et ceux qui regardent passer. Les happenings
provos n’ont pas la même puissance que des happenings
artistiques ; que ce soit pour des raisons d’ordre pratique ou pour
toute autre raison, ils sont beaucoup plus simples – et cela n’en
est que mieux si l’on considère le problème de la
communication. Mais il y a un objectif commun : briser les barrières
– être parmi des gens et essayer de faire en sorte que ces
gens participent. Nous n’en sommes plus au stade du tract
d’information, mais au stade du contact humain. Là se pose
donc le problème de la communication. Le contact humain direct
est une situation bénéfique. Le rôle du spectacle
serait de faciliter cette communication, en utilisant le drame, la
provocation, l’horreur, ou même, comme on le verra par la
suite, la joie, l’amour. Il n’est pas dit que cela soit toujours
particulièrement réussi ; il n’est pas dit que le
public à qui l’on veut faire quitter ce rôle passif de
public perçoive tout, Mais, en tout cas, il y a recherche dans
ce sens.

n n n

Les bicyclettes blanches d’Amsterdam

Un des meilleurs exemples de
provocation – « la provocation de l’autorité,
de façon que celle-ci révèle sa véritable
nature antisociale » – est sans nul doute le projet des
bicyclettes blanches.

Celui-ci se présente comme
une protestation contre la tyrannie de la circulation des voitures.

« La bicyclette
blanche symbolise la simplicité et l’hygiène contre
le faste et la saleté de l’auto autoritaire. »

Mais cette action – qui
consista à peindre quelques bicyclettes en blanc et à
faire savoir qu’elles se trouvaient à la libre disposition
de quiconque – fut encore plus subtile.

« La bicyclette
blanche est anarchiste. Tous ceux qui en auront besoin pourront s’en
servir à condition de la laisser dans la rue après
usage. La bicyclette blanche sera une provocation à l’adresse
de la possession privée capitaliste. »

La police, évidemment,
confisqua les bicyclettes sous le prétexte qu’elles étaient
susceptibles d’être volées. Car une loi veut que toute
bicyclette laissée dans la rue soit mise sous clef. Cette loi,
qui vise à obliger les gens à protéger leurs
véhicules, conduit à présumer que d’autres
voleront votre bicyclette et signifie qu’il est illégal
d’avoir confiance en ses proches (même si vous savez que
cette confiance sera quelquefois mise à l’épreuve).

Un autre aspect de cette action
fut donc d’exposer une conception des relations sociales basée
sur la confiance et la responsabilité.

Toute la subtilité de
cette action n’a probablement pas toujours été
perçue. Toujours est-il que les provos – même si, par
ailleurs, en tant que « mouvement », on peut
être amené à faire des réserves – nous
montrent là, et ils ne sont pas les seuls, une voie nouvelle
pour les manifestations qui nous semble en progrès par rapport
au style conventionnel.

Ainsi que l’écrit le
chanteur de folk-songs américain Peter Seeger : « Ce
qu’il y a de meilleur chez les provos d’Amsterdam est leur sens
de l’humour. Vous avez entendu parler de leurs bicyclettes
blanches. Lorsque la police les arrêta parce que la loi dit que
toute bicyclette se doit d’être mise sous clef, ils mirent
des cadenas à combinaison et peignirent les chiffres de la
combinaison pour que tout le monde les voit. Plus tard, ils
annoncèrent dans les journaux qu’ils distribueraient des
tracts scandaleux à six heures un soir dans un certain endroit
public. La police était au rendez-vous et dès que les
provos se mirent à sauter et à danser dans le square,
tenant à la main les feuilles de papier, ils furent
promptement encerclés. Alors, un des policiers regarda le
papier. Il était blanc des deux côtés. Les provos
criaient gaiement : Faites votre propre tract ! Faites votre propre
tract ! » (« Win peace and freedom thru
non-violent action » : « Gagnons la paix et la
liberté par l’action non violente », juillet
1967.