Les diggers

, par  Forman (Alex) , popularité : 3%

Quand un
petit groupe d’hommes commença à retourner (dig) la
terre et à planter sur les terrains communaux de St. Georges
Hill dans le Surrey en 1649, ce fut le point culminant et radical des
nouvelles forces de changement qui résultaient de la Réforme
dans l’Empire Germanique. Car avec l’effondrement de la
suprématie totale de l’Église romaine, ces nouvelles
forces dépassaient la révolte de Martin Luther. La
destruction de la raison d’être de l’omnipotence de
l’Église conduisit le peuple jugulé à mettre
en question le pouvoir exercé par des formes autres de la
structure d’autorité en décadence. Ceci peut mieux se
voir dans la révolte des paysans dans l’Empire germanique
ainsi que dans la Guerre civile anglaise. Car non seulement l’Église
était mise en question, mais également les institutions
de l’État et le système de la propriété
des terres [1].

Les Diggers
– ce petit groupe d’hommes ainsi connu – mettaient en question
l’ordre existant dans sa totalité : ils avaient des griefs
contre le clergé, les juges, les hommes de loi, le parlement
et les nobles. Ils revendiquaient que la terre commune, qui
appartenait au roi qui venait d’être exécuté,
soit remise au peuple. Le peuple pouvait exploiter collectivement les
terrains communaux et établir une république basée
sur la coopération parallèlement au système
existant. Les Diggers croyaient que leur système ferait preuve
de tant de paix, de raison et d’amour que bientôt le pays
tout entier se joindrait à eux. Ils ne voyaient aucune
nécessité à violence et refusaient même de
se défendre s’ils étaient attaqués.

Les Diggers
avaient deux arguments distincts pour leur cause, l’un religieux et
l’autre politique. L’argument religieux déclarait que Dieu
n’avait pas créé la terre comme la jouissance de
quelques hommes seulement, mais plutôt comme une richesse
commune, pour tous. La propriété de la terre avait été
acquise, depuis Guillaume le Conquérant, par l’usage de
l’épée – indirectement quand ce n’était
pas directement. Cette propriété de la terre basée
sur le sang était immorale. Les Diggers croyaient que l’homme
avait deux instincts opposés dans son esprit : la conservation
de soi qui expliquait l’avidité et la tuerie, et la
conservation de la communauté que représentaient le
partage et l’amour. Agir moralement, cela signifiait une vie basée
sur la conservation de la communauté. Les Diggers croyaient
également que si les hommes vivaient à l’heure
actuelle en accord avec le principe de conservation de la communauté,
leurs mauvais instincts disparaîtraient à cause du
pouvoir suprême de l’amour universel.

L’argument
politique des Diggers était que, puisque la terre commune
appartenait autrefois au roi, elle appartenait maintenant à
tous ceux qui avaient combattu pour mettre fin à la monarchie.
Donc, puisque les masses populaires avaient combattu, ces masses
avaient des droits quant aux anciennes possessions royales. Il
importe de remarquer que Gerald Winstanley, le porte-parole principal
des Diggers, montrait une tendance croissante à baser leur
cause sur des arguments politiques plus concrets, pendant l’histoire
brève du mouvement. Le dernier document important provenant du
mouvement Digger fut un long appel de Winstanley à Oliver
Cromwell qui appelait à la création en Angleterre d’une
république basée sur la coopération. Celui-ci
comprenait des propositions concrètes sur la manière
d’organiser l’économie, les écoles, l’État
et le système judiciaire. Il soutenait la propriété
privée dans le cadre du foyer, la famille comme cellule
sociale, le suffrage universel chez les adultes, la propriété
commune de toutes les terres de la Couronne et des entrepôts
communs pour tous les produits.

Bien que
les premiers Diggers n’aient pas réussi dans leur but, leurs
pensées ont survécu par-dessus trois cents années
et réapparaissent sous une forme remarquablement semblable.
Surgissant d’un échange de bons procédés entre
la Nouvelle Gauche et l’ancienne « beat génération »,
une culture hippy a fleuri à San Francisco fin 1965. Deux
nouveaux facteurs qui ont fait de cette semence hippy un phénomène
très distinct étaient : premièrement, un
sentiment de communauté (accentué par des individus
frustrés par la Nouvelle Gauche), et deuxièmement,
l’usage du LSD. Franchissant les différences économiques
et sociales de beaucoup de ces Américains « aliénés »,
pour la plupart tout jeunes, une « génération
de l’amour » nouvelle, tribale, prit racine dans
Haight-Ashbury, district de cette ville. La nouvelle force, déchaînée
par le LSD, constituait le facteur premier d’unification d’un
groupe qui s’étendait de la clique motocycliste des Hell’s
Angels quelquefois violents aux bouddhistes Zen qui méditent.
Cette nouvelle floraison fut au début amorphe, mais elle prit
bientôt la forme d’une communauté bohème
complète avec sa propre classe marchande : les marchands du
« hip ».

La nouvelle
communauté d’amour de Haight-Ashbury tirait ses membres
principalement des rangs grossissants des jeunes gens « aliénés »
qui faisaient également connaissance avec le « voyage
de l’amour » (« love trip »). Dans
les rues de Haight-Ashbury, les conversations se remplissaient de
paroles d’amour, et c’est alors qu’apparut soudainement en
automne 1966 un groupe s’appelant les Diggers. Ils commencèrent
par distribuer de la nourriture dans le parc local – nourriture
donnée par des individus et récoltée des surplus
des marchés locaux. Le nouveau groupe essayait également
de fournir le moyen de se loger aux jeunes en nombre croissant qui
étaient convaincus qu’ils créeraient une nouvelle
société d’amour.

C’est un
point important que les nouveaux Diggers aient débuté
d’une manière semblable aux premiers Diggers – simplement
en montrant et en déclarant qu’ils agissaient en accord avec
l’esprit d’un amour universel. Le fait que cet amour était
basé en partie sur le LSD – et ne dérivait pas de la
Bible – n’est pas crucial. Les premiers Diggers se disaient
également influencés par les idées mystiques,
lors de leurs réunions religieuses.

Au début,
la venue des nouveaux Diggers était louée par la
communauté hippy au complet. Le « truc Digger »
de distribuer des choses se répandit dans la communauté
– et au-delà, dans les écoles et les universités
de la ville. Lorsqu’on circulait dans Haight-Street et que l’on
voyait les gens distribuer des fleurs, des fruits et des sucreries,
il y avait dans l’atmosphère une nouvelle force, puissante.
Les Diggers, en un sens, devenaient une nouvelle mentalité, à
l’opposé de la mentalité marchande, rapace du
capitalisme industriel. La position morale des Diggers n’a pu être
vue en fait qu’après qu’ils eurent été
éjectés de divers endroits par la police et le
département de la santé, et après qu’une
église du voisinage eut donné le bénéfice
d’une cuisine et d’un bureau. Ils furent bientôt considérés
comme la partie de la communauté la plus belle et ils
commencèrent à être étiquetés par
quelques-uns comme un « Service de la Communauté ».
C’est à ce moment qu’eut lieu une inévitable
rupture, car les Diggers ne désiraient pas être un
Service pour la communauté – ils voulaient que la communauté
elle-même soit basée sur cette nouvelle mentalité.
Un conflit éclata entre les Diggers et les marchands du
« hip ».

Il était
clairement évident que les marchands s’enrichissaient sans
aider les hippies dans les rues, beaucoup d’entre eux étaient
à la charge des Diggers. A un meeting, un des Diggers les plus
en voix demanda pourquoi, s’ils constituaient un Service pour la
communauté, trouvaient-ils si difficile d’obtenir de l’aide
de la part de la communauté. Ils souhaitaient voir la monnaie
utilisée pour acheter de la place pour les gens – de la
place pour vivre, de la place pour s’agrandir, de la place pour
créer le nouveau monde. De tels buts s’opposaient à
ceux des marchands, l’esprit aux affaires. Une faille se
développait à tous les niveaux.

Pendant ce
temps, la magie des Diggers leur valut deux fermes qui sont
maintenant installées dans le but de fournir de la nourriture
à l’avenir aussi bien que comme colonies de la liberté.
En avril 1967, le mouvement franchit une barrière ethnique en
établissant au cœur du ghetto noir un Magasin Libre des Noirs
(« Black Man’s Free Store »). Ce fut à
ce moment – avec l’installation de magasins libres dans la
communauté noire et dans Haight-Ashbury, avec le début
des fermes et la rupture avec les marchands – que les Diggers
reprirent la voie de Winstanley en mettant l’accent sur des faits
politiques concrets. Ils parlaient maintenant de la nécessité
de quelque révolution – et spécialement dans le Black
Man’s Free Store le travail est envisagé comme le début
d’une révolution.

Ce nouveau
style peut être mieux relaté en se référant
à la conclusion d’un tract digger distribué au début
mai 1967 : « … Le bel amour est un seau d’eau sale et
nous sommes les enfants qui en ont conscience, mais notre courage ne
s’est pas encore manifesté à l’intérieur de
notre communauté flottante. Nous avons rabroué les
marchands, les emmerdeurs, les arrivistes, et nous nous sommes assis,
et c’est tout comme avant, et il n’y a rien de nouveau sous le
soleil, et la nourriture gratuite semble longtemps être venue
parce que nous jouons au jeu des années 30, parce que nous
sommes les nouveaux pleurnicheurs, et les larmes de James Dean ont
finalement pris racine dans une série de cabales aux besoins
faibles et superficiels qui attendent quelqu’un pour prendre soin
de leur mode de vie… quelle révolution. »

Ceci ne
sous-entend pas que les Diggers renoncent à l’amour. Et même
il y a plus d’amour maintenant qu’auparavant. Mais ils deviennent
davantage conscients de la force du capitalisme industriel dans la
compétition depuis qu’il menace leur propre communauté.
Cette conscience fut démontrée lorsque quatre individus
liés aux Diggers, chacun d’un quartier différent de
San Francisco, envoyèrent une lettre à l’administration
de la ville – lettre faisant écho à la requête
de Winstanley et demandant un système de libres entrepôts
renfloués dès que vides. La lettre arguait que notre
système industriel est capable de nourrir quiconque s’il est
organisé dans cette intention, et elle déclarait qu’il
s’agissait d’une nécessité morale et psychologique.
Lisant ce tract dans le Black Man’s Free Store, fixant à
travers la fenêtre les prostituées qui vendaient leurs
corps (de beaux corps noirs par un après-midi ensoleillé),
je réalisais que de tels changements étaient bien
nécessaires. Mais les Diggers ne pouvaient seuls les
accomplir. Il faudrait une alliance massive des jeunes « aliénés »
et de la gauche politique.

Cependant,
les Diggers continuent à travailler dans leur direction – à
travailler à travers l’intermédiaire de l’amour,
ainsi que l’illustrait le dialogue suivant entendu dans le Black
Mans Free Store, alors qu’il ouvrait, en avril :

Rembrandt
(un peintre d’enseignes passant par-là) : Je vois, mecs, que
vous ouvrez un magasin. Voulez-vous faire peindre une enseigne ?

Roy (un
ancien « combattant de la liberté » au
Mississippi, maintenant l’organisateur du magasin) : Oui ; c’est
un magasin gratuit, aussi ne pouvons-nous pas te payer, mais si tu
veux peindre une enseigne… tu vois, nous distribuons des choses.

Rembrandt :
Je ne donne jamais rien et personne ne m’a jamais donné quoi
que ce soit.

Roy :
Personne ne t’a jamais donné quelque chose ?… Regarde
cette boîte de peintures au pistolet – si tu peux les
utiliser, elles sont à toi. As-tu de l’argent ? Voici trente
sous pour payer le bus.

Rembrandt :
Je ne comprends pas. Qu’est-ce que vous faites ici, mecs ?

Roy :
Regarde ce grand magasin d’appareils et de mobilier de l’autre
côté de la rue, avec ce panneau indiquant qu’on
encaisse les bons d’achat ? Bien, c’est là où vont
tous les gens qui vivent avec ces bons… Je les y ai conduits
moi-même. La femme qui tient la boutique est venue ici il y a
un moment demander ce que nous faisions. Quand je lui ai dit que nous
établissions un magasin gratuit, elle me dit que je me
trouvais dans un mauvais coin – que nous n’avions pas besoin d’un
magasin gratuit ici. Elle dit que je devais aller à
Haight-Ashbury. Alors elle s’excita vraiment et dit que nous ne
pouvions pas faire ceci ici et qu’elle l’empêcherait. Oui,
nous nous proposons de distribuer ici des choses de sorte que les
gens qui vivent des bons d’achat puissent avoir assez d’argent
pour vivre mieux que maintenant. C’est le début d’un
mouvement révolutionnaire.

Rembrandt :
Je vois. Pourquoi est-ce que je ne peindrais pas une belle et grande
enseigne sur la vitre disant : « Guettez notre grand jour
d’ouverture » et j’écrirais : « Nourriture,
vêtements et appareils gratuits » – ceci effarera
vraiment la femme.

Rembrandt
(après avoir peint) : Écoute, j’ai un camion que je
peux emprunter, aussi je retournerai, je vous donnerai un coup de
main et je vous aiderai à transporter quelques affaires.

(Il s’en
va.)

Roy : Il a
réellement réussi son truc, n’est-ce pas ? Aviez-vous
creusé le terrain ? Nous avons amené ce malin à
faire son truc et il l’a fait, tiens, il l’a vraiment fait.

Alex Forman (« Anarchy »,
numéro 77, juillet 1967.)

[1Documentation
de base dans « La Paix créatrice » (tome
II) de Barthélemy de Ligt.