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L’Unique n°8 (mars 1946)
Entretien sur l’humanitarisme
Article mis en ligne le 2 novembre 2007

par Hartley (John H.)
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Et le père de tous ces mensonges fut Rousseau, un des magiciens les plus noirs de la corruption humaine, aussi corrompu lui-même que ses doctrines, — un monstre — une créature de la fausse lumière comme disent les mystiques — les antipodes de Platon. Qu’à lui tous les humanitaires, sentimentalistes et canailles de la même espèce adressent leurs patenôtres : « Notre père qui est aux enfers ».

— Mais il faudrait vous montrer explicite pour m’entraîner en votre compagnie, — quelle fut l’illusion de Rousseau ? Car vous admettrez ses bonnes intentions ?

— C’est justement cela que je ne veux pas admettre. À la vérité, sa supposition et la supposition ordinaire que Rousseau et son école étaient bien intentionnés est précisément l’illusion de Rousseau. C’est l’illusion de l’humanitarisme par opposé à la véritable doctrine de l’humanitarisme. Les sentimentalistes ne sont pas sincèrement des bien intentionnés ; ils s’imaginent seulement qu’ils le sont.

— Comment se fait-il qu’ils se trompent aussi grossièrement que vous l’indiquez ?

— Rien de plus simple. Supposons que vous commenciez par haïr et mépriser l’homme ; le premier échelon à gravir pour adoucir l’effet de cette haine est de la dissimuler. Rien n’est plus pénible à endurer que le spectacle de l’homme tel qu’il est. Mais la nature de l’homme ne pouvant se modifier ni se transformer, la défense des faibles est de prétendre que l’homme est en réalité digne d’amour. Entre professer l’amour de l’homme et se convaincre qu’on l’aime, le degré à franchir est rapide. Mais cela n’implique aucune différence concernant votre conduite et votre attitude réelle.

— Je me sens disposé à soutenir le contraire.

— Certainement, la conduite individuelle est affectée par l’aspiration vers l’idée. Lentement, peut-être, mais certainement, à la longue, la conduite est modifiée par l’idée. Les sentimentalistes qui commencent, comme vous le dites, par proclamer leur amour de l’homme finissent par l’aimer réellement. C’est de cette façon que marche le progrès.

— C’est s’imaginer que le cœur suit la tête. Il serait plus exact de dire que la tête suit le cœur. En tant que source de l’activité, le cœur finit par triompher ; cela dépend de la rapidité dont la tête se débarrasse de ses illusions.

— Il est assez curieux que c’est cette doctrine-là qu’enseigna Rousseau. Comme vous ne l’ignorez pas, il était tout entier pour le cœur. N’est-ce pas à cause de cela qu’on l’appelle sentimentaliste ?

— Je ne nie pas que Rousseau, très souvent, ait parlé de cœur, mais ce que je prétends c’est que lorsqu’il disait cœur, il entendait tête et vice versa. Il est difficile de démasquer les sentimentalistes à cause de leur abus absolu des termes. Ils ont interverti la signification des principaux mots. Si Rousseau s’était examiné soigneusement lui-même, tel qu’il agissait normalement et naturellement, il aurait découvert ce que découvrirent ceux qui le fréquentèrent, savoir qu’il était une individualité désagréable, vicieuse et mal intentionnée. Supposez-le dépourvu de cerveau, il lui aurait été impossible de déguiser sa nature. Doué cependant d’un cerveau remarquable, possédant le don des mots, il lui fut possible de déguiser sa conduite si ingénieusement, si persuasivement qu’il se convainquit lui-même et autrui de sa bonne foi. Doué du cerveau et de la plume de Rousseau, un tigre pourrait se croire un animal bien intentionné et bienfaisant et même en persuader autrui, un naturaliste véritable seul ne s’y laisserait pas prendre.

— Je commence à vous comprendre. Vous prétendez que Rousseau, par nature un misanthrope et un mal intentionné, dissimula son caractère grâce à des mots, et à lui-même et aux autres.

— Oui, il y a là un peu de ce que je pense. C’était un tigre qui s’imaginait être un agneau, un loup vêtu de la peau d’une brebis, un démon déguisé en ange.

— Et vous prétendez qu’étant « doubles », les sentimentalistes et les humanitaristes participent du même caractère.

— Ils sont doubles en ce sens qu’ils s’imaginent être différents de ce qu’ils sont en réalité. Un loup vêtu d’une peau de brebis n’est pas un être double : sa nature originale est celle d’un loup, sa nature supposée est celle d’une brebis, voilà tout.

— Quel problème de psychologie intéressant soulèvent vos paroles. Elles nous mènent à supposer que le loup non seulement se revêt de la peau d’une brebis, mais encore se persuade réellement être ce dernier animal : puissance extraordi­naire de l’auto-suggestion !

— Ne vous frappez pas ! Il se produit journellement de plus grands miracles d’auto-suggestion. Je ne serais pas étonné de découvrir un jour que le monde entier, tel qu’il se manifeste, est une auto-suggestion et rien de plus. Nous nous sommes simplement imaginés être des hommes… mais la question posée actuellement est plus simple. Le sentimentalisme de Rousseau est une « illusion dans une illusion » et, heureusement, nous connaissons son histoire. Il s’est trompé concernant le centre d’identité.

— Que voulez-vous dire ?

— Suivez-moi exactement, et je pense que vous me comprendrez. Je commence par prétendre que quelque part, dans le caractère de l’individu existe un centre réel d’identité : source de son être — son essence, son origine, sa réalité ultime. Sans un centre de ce genre, l’individu cesserait d’être une entité et se dissoudrait en un chaos informe de parties autonomes. Comme cela n’est pas le cas, nous sommes fondés à admettre l’existence de ce centre relativement omnipotent, que j’appellerai le centre d’identité.

— Et que les autres appellent âme.

— Si vous voulez. Or, l’aspiration véritable de l’homme c’est de maintenir ce centre en activité et de vivre de plus en plus à sa clarté. Si nous désignons cette aspiration sous le terme de désir de se « réaliser soi-même », cette définition suffira pour l’instant. Comme tous les sages s’accordent pour le reconnaître, « se réaliser soi-même » est la chose la plus difficile qui soit au monde ; littéralement, c’est la plus difficile. Se connaître, découvrir son centre d’identité, vivre en prenant son point d’appui de ce centre, sont des exploits que peut-être pas un homme n’a accompli. Les meilleurs d’entre les hommes n’ont jamais possédé davantage qu’un sens d’orientation à cet égard. Bien que fort éloignés de ce centre, leur mérite consiste en ce qu’ils y tendent toujours. Vos Rousseau, eux, s’imaginent qu’ils y sont parvenus, longtemps avant de l’avoir atteint. Voilà pourquoi je dis d’eux qu’ils ont égaré leur centre d’identité.

— Bien ! Mais pourquoi de vastes esprits comme Rousseau commettent-ils de telles erreurs ?

— Parce que dans un certain sens, l’esprit lui-même est trompeur. L’esprit est un miroir magique où, s’il est vrai que l’âme puisse être reflétée, des « mirages » décevants peuvent aussi se former. Se laissant diriger par la vision intérieure que révèle l’esprit, l’homme peut faire complètement fausse route. La critique de l’esprit est de première nécessité. Rendez-vous compte — dit Wilton — que vous suivez la meilleure lumière en votre possession, mais assurez-vous que cette lumière ne soit pas ténèbres — ou une fausse lumière — mais comment distinguer la véritable image de la fausse ?

— Ah, nous voici à la question du critérium de l’identité de soi. Quel critérium nous permettra de savoir si notre centre d’identité est exactement ou faussement situé ? Sera-ce celui du sentiment, ou de la pensée ?

— Rousseau, lui, à n’en point douter, avait choisi le critérium du sentiment.

— Ne m’avez-vous pas compris ? Non. Rousseau n’avait pas choisi, comme critérium, le sentiment, mais bien la pensée — c’est-à-dire l’image formée dans l’esprit. Ce qu’il « pensait » être, il le croyait être et il enseignait que nous croyons être ce que nous sommes. C’est là l’illusion des sentimentalistes.

— Mais le sentiment n’est-il pas aussi trompeur ? Entendez-vous dire que nous sommes non pas ce que nous pensons être, mais ce que nous nous sentons être.

— Je ne dis pas que le sentiment est infaillible, mais je prétends qu’il s’avoisine davantage de la réalité que la pensée. En d’autres termes, c’est un guide relativement sûr.

— Mais où est la preuve qu’il approche davantage de la réalité ?

— Parmi d’autres signes, le fait qu’il est relativement plus spontané, plus naturel, plus nécessaire que la pensée. Je puis modifier mes pensées, mais mes sentiments, mes impressions, mes réactions échappent davantage à mon contrôle. Par suite, ils sont plus près de mon centre d’identité.

— Il est étrange que Rousseau soit considéré par tout le monde comme l’homme du sentiment, alors que, d’après vous, il était l’homme de la pensée.

— Est-il étrange de décrire un moirage comme une réalité ? Comme je vous l’ai dit, le vocabulaire de Rousseau est exact si vous l’intervertissez. Comme tous les sentimentalistes, il prenait son point d’appui en sa tête, mais l’appelait son cœur.

John H. Hartley


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