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Témoins n°15/16 (hiver/automne 1956)
Paris sans lustre
Article mis en ligne le 2 novembre 2007

par Le Maguet (Claude)
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La
cure de soleil

J’allais
sur mes six ans lorsque notre voisin, le boulanger Autran, tomba
malade et dut cesser de travailler. Ses quintes de toux s’entendaient
nuit et jour de notre logis et nous faisaient mal. Tout le monde,
dans la maison, s’affligeait de voir comme on nous avait détraqué
le magnifique et plaisant compagnon qu’il avait été
jusque-là. Misère ! Avant trente ans, ce n’était
plus qu’un homme délabré, assombri par le malheur qui
l’avait mis si tôt hors de jeu. Non, vraiment, ce n’était
pas loyal ! Ni lui ni personne n’aurait pu s’attendre à
cela ; un tout autre sort paraissait lui avoir été
réservé. Aussi, Autran dut-il penser qu’il y avait
tromperie ; qu’entre lui et la vie qui se dérobait à
ses promesses, le contrat se trouvait rompu. Et l’on eût dit
qu’il en voulait à tous d’être restés plus ou
moins en accord avec elle. Etait-ce le sentiment d’avoir été
traîtreusement et injustement frappé qui lui avait
retourné le caractère ? Le certain, c’est qu’il
n’était plus du tout le même avec nous et que, du
modèle des bons gars, il avait viré au mauvais, notre
ami. Allons ! il aurait beau faire, du haut en bas de l’immeuble (ni
eau ni gaz mais fidélité à tous les étages),
ce fut comme si l’on s’était passé la consigne :
Autran serait aimé malgré lui.

Mais
un rayon de soleil venait-il à s’aventurer dans notre cour,
on le lui réservait. Le moment, pour les moutards, de
déguerpir. Il n’était pas besoin de nous chasser.
Troubler la sieste de notre ami, nous ne l’aurions pas voulu. Et
puis, nous sentions bien que mieux valait ne pas paraître
devant lui ; qu’après nos bonnes parties de naguère,
nous ne pouvions plus être, nous, enfants, pour le malade, et
le malade pour nous, enfants, qu’une cause de regret…
C’était Chrestien, le cordonnier, qui, sortant de son
échoppe, donnait le signal. Les deux autres artisans de la
cour, Favières, l’ébéniste, et Bourrassé,
le cartonnier, se montraient aussitôt et l’on grimpait
ensemble chez Autran. Puis, sa mère l’ayant bien enveloppé
de couvertures, les trois compagnons descendaient le boulanger dans
un curieux et imposant fauteuil d’un genre absolument
inclassable, vieux serviteur de la famille, sans doute. L’escalier
retentissait alors de bruits de pas trébuchants et
d’avertissements apeurés : « Hé, là,
prenez garde ! » On se serait cru dans une maison de riches quand
les déménageurs transportent avec peine et précautions
un objet d’autant de poids que de valeur. Non, bien sûr, il
ne pesait pas lourd, notre boulanger, mais le fauteuil, oui, un peu,
et, de plus, sa largeur ne facilitait pas les choses dans notre
escalier plutôt étroit. Il y aurait eu un mode de
transport plus simple et plus pratique, celui dit « à la
chaise » : les mains de deux hommes assemblées en
croisillon forment le siège et le porté, assis comme en
première classe, passe les bras autour du cou des porteurs.
Quant au fauteuil, ce n’eût pas été une si
grande affaire, pour un troisième compagnon, de le charger sur
son dos. Mais Autran, le boulanger, quand on était venu la
première fois pour le descendre, avait déclaré :
« Si ça vous dit de me trimbaler, moi je veux bien, mais
je ne bouge pas de mon fauteuil. » Il n’y avait donc pas à
y revenir. Ce trait encore, qui m’a été rapporté :
Un jour que, remplaçant un des hommes par hasard empêché,
mon père, dont ce n’était pas bien l’affaire,
concourait de tout son cœur, et faute de mieux, au portage de son
malheureux voisin, celui-ci, le voyant peiner, l’admonesta : « Ah !
Ça, Monsieur Eloi, vous n’avez donc pas de… » Arrivé
en bas, on déposait le fardeau à l’endroit seul aimé
du soleil, et l’homme fini trônait là, triste et
lointain, jusqu’au moment où le rayon de grâce,
fatigué de son rôle charitable, délogeait de ce
lieu malsain. Alors on venait se joindre au cordonnier pour faire
faire à Autran le voyage en sens inverse. Quel était le
plus pénible, la descente ou la montée ? On n’arrivait
pas à s’accorder là-dessus. Cependant le boulanger,
qui ne voulait pas en avoir l’air, prenait plaisir à
l’expédition. Tout le temps qu’elle durait, il gardait un
sourire juste au point d’éclore, une vraie fleur, en bouton
de sourire. Et, réflexe de contentement, d’une main belle de
blancheur et de maigreur, il lissait sa moustache, une moustache
blonde, effilée, dont il avait toujours été
fier. Et puis, quand c’était fini, Autran, le boulanger
Autran, retrouvait instantanément son air sombre et laissait
partir ses camarades sans une parole, sans même un regard.
Pourtant, aussitôt qu’on l’avait installé au soleil,
son soleil, derrière les fenêtres on restait posté
dans l’attente de quelque chose. Enfin, le moment venait où,
dans chaque logis, le train coutumier pouvait reprendre, mais réglé
par un désir impérieux de silence qui solennisait tous
les gestes : Autran s’était endormi.

* *

L’auberge
à tous les vents

En
ce temps-là, les journées étaient longues, et on
les commençait tôt. J’étais de ceux qu’appelait
le premier cri des sirènes. Une voix de mauvais père.
Une furie qui s’en prenait au ciel, insultait au nouveau
jour, rudoyait les pauvres gens. On en voulait donc, ici, à
toute innocence ? Lorsque, garçon de seize ans revenu de
la veille à Paris quitté depuis deux lustres,
j’entendis pour la première fois cette grande colère
de l’aube, je fus glacé de peur. Cela donnait tout de
suite le ton de ma nouvelle existence. Pas moyen de m’y
tromper. Je compris que dans ce monde de laborieux où je
venais prendre ma place, régnait une loi sévère…

La
plus grande partie de la ville était occupée par
l’armée du travail. Tandis que les habitants des beaux
quartiers continuaient de dormir avec une confiance aveugle. Quelques
gardiens de la paix postés aux coins des rues ne
veillaient guère qui, dans leur pèlerine,
faisaient penser à d’énormes, à de sombres
papillons nocturnes engourdis de froid. A cette heure
matinale, la rue, dans sa première vie, n’appartenait
qu’aux travailleurs de race pure. La classe ouvrière
sans mélange. On en voyait même d’un modèle
si accompli que leur profession se devinait du premier coup. Non,
la rue, interdite au caprice, n’avait pas encore trouvé
son rythme heureux. Le lit d’un fleuve qui ne laisse pas
s’égarer ses eaux. Une foule, mue par son seul
devoir, s’y écoulait. Tout cela qui disait nécessité,
peine et souci, ne rendait guère hommage à la grâce
du petit matin. Et pourtant, cette austérité,
cette discipline gardaient le style de Paris. De chacun, se
dégageait quelque chose de franc et d’autonome. Les
têtes se tenaient hautes. Les yeux regardaient droit.
Pas une masse, mais un peuple. Non la soumission, mais un
consentement unanime. Parce que nous voulons bien, et tant qu’il
nous plaira… je me rappelle entre tous parce qu’entre tous je
les aimais et qu’ils exerçaient sur moi un grand prestige,
je me rappelle ces hommes aux prodigieux travaux, les
constructeurs de machines de l’avenue Philippe-Auguste. Je les vois
arriver, pour le plus gros, de la place de la Nation, de leur allure
si crâne, en troupe cohérente et libre. Ce défilé
n’évoquait rien de régimentaire. Cependant, j’avais
beau les admirer, aucun d’eux, jamais, ne prit garde à moi.
C’est ainsi. Nous restons ignorés de nos dieux.

Mais
avant de travailler pour la faim à venir, il fallait d’abord
tâcher d’apaiser celle qui vous tenait. La faim, le pauvre la
retrouve au saut du lit comme un mal de la veille. Ça ne le
quitte pas. À peine s’il peut penser à autre chose.
Elle préside, menaçante, à toute sa vie.
Cependant, à l’époque, on n’avait pas encore
inventé, répandu dans toute la ville ces bars où
resplendit la science du miroitier, du céramiste, et celle du
chaudronnier dans ces éclatantes merveilles que sont les
percolateurs. Ressource du terrassier comme de la midinette, qui
trouvent là, aujourd’hui, pour leur déjeuner,
d’excellentes boissons au lait accompagnées de croissants
chauds. Les croissants de Paris ! À portée de la main,
sur le comptoir, dans une corbeille où l’on puise à
volonté. Ce qui peut très bien, c’est l’ennui,
donner lieu à des difficultés avec l’estomac.

Dans
ma jeunesse, à l’heure où nous partions au travail,
les cafetiers et restaurateurs n’avaient pas encore ouvert leurs
établissements, à l’exception de ces bas mastroquets
qui versaient à tout venant cette fameuse goutte du matin,
cette eau-de-vie dont on prétend qu’elle tue le ver et qui,
la chose est plus certaine, manque rarement le buveur. Rien alors,
pour satisfaire le premier appétit ? Mais si, voyons, car ce
n’est pas à Paris que l’on a jamais manqué de
ressource. Son déjeuner, on le prenait en plein vent, sous les
portes cochères. Des femmes industrieuses trouvaient moyen d’y
installer des auberges de fortune. Pour ce qui était des
courants d’air, toutefois, elles dégageaient leur
responsabilité. Aussi bien fallait-il s’en accommoder, tout
comme le cheval de fiacre, ce bon frère, se résignait à
manger dehors son picotin… Une table montée sur des
tréteaux, un banc de chaque côté où l’on
ne refusait pas de se serrer un peu. On te servait généralement,
dans une grosse assiette de faïence, une soupe au pain, très
épaisse. La cuillère était de plomb, ce qui,
d’un côté, n’était pas pour déplaire.
On aime qu’un outil pèse dans la main, et la cuillère,
c’était le premier outil de la journée, l’outil à
manger. Mais elle te rappelait un peu trop celle où l’on te
versait ton huile de foie de morue quand tu étais petit.

Mon
auberge à tous vents se trouvait à la rue de Charonne,
presque au coin de la rue des Boulets. Le premier jour, comme
j’hésitais à m’approcher, la patronne, belle femme
dans les trente-cinq ans, à vrai dire un peu forte de la
poitrine et des hanches, la patronne m’apercevant me dit : « Pas
besoin d’avoir peur, petit. Ici, on donne à manger, mais on
ne mange personne » Je m’avance, on me fait place à la
table, non sans regarder avec un sourire amusé le novice dont
on voyait bien qu’il n’avait pas encore usé ses premières
semelles sur le macadam des boulevards. « Si c’est que tu
aimes la soupe, et la bonne soupe, tu peux te vanter d’être
bien tombé », me dit la dame dans cette forte langue
qu’elle parlait aussi bien que la duchesse de Dantzig. Et, posant
devant moi une assiette toute fumante et pleine jusqu’au bord :
« Tiens, tu m’en diras des nouvelles. » Je la trouvai
bonne, en effet. Comme soupe, on n’aurait pu meilleur. Mais, le
matin, ça ne me disait pas beaucoup, et, si j’avais eu le
choix… Rien n’était mieux fait, à mon goût,
pour inaugurer la journée, qu’un bon café au lait.
Pourtant, cette tablée, avec son régime unique, me
plaisait. Je ne m’y sentais que mieux parmi les miens, moi qui me
voulais un vrai compagnon. Et je n’aurais eu garde de faire la
petite bouche. Tous logés à la même enseigne. Se
lever tôt, s’attabler au froid de la rue, déjeuner de
soupe et, si on ne l’aime pas bien, il n’y a que plus de mérite
à s’en contenter ; savoir souffrir, comme les camarades,
toutes choses de sa condition ; faire litière de ses petites
délicatesses et s’élever, oui s’élever, au
niveau ordinaire. Le sort commun. Toutes sortes d’états et
d’actions imposés par une même existence et qui se
conjuguent à toutes les personnes du présent de
l’indicatif. Ne pas essayer de soustraire le « je » à
la conjugaison, mais travailler ensemble à éclairer la
vie d’un meilleur jour.

Nous
n’étions pas les plus à plaindre. La marchande de
soupe s’était levée bien avant nous, avait été
plus longtemps exposée aux courants d’air, d’autant plus
pernicieux pour elle qu’à trotter de son fourneau à
la table elle se mettait en sueur. Dans ces conditions, gagner un
« chaud-et-froid », comme on disait alors, était une
chose vraiment à craindre. On en redoutait fort la malignité.
« Le pauvre, il a attrapé un chaud-et-froid. » Il
n’y avait pas cher à donner de sa vie, celui dont on disait
cela. Bah ! les risques du métier, on les court sans se donner
la peine d’y penser. « Faut »ce qu’il faut »,
prononcera-t-on pour qu’il n’en soit plus parlé… Mais
tâchons de voir depuis quelle heure elle était debout,
notre marchande de soupe. Transporter son matériel sur la
voiture à bras, dresser son petit théâtre (tout
ça, je le vois dans ma mémoire comme un décor du
mélodrame réaliste) allumer son feu, préparer et
faire cuire sa soupe que les premières pratiques viendraient
réclamer à cinq heures. On peut bien conclure de tout
ce détail que la belle matineuse se levait plus tôt que
le jour. Et l’on ne se trompera guère en disant que ses
fenêtres s’éclairaient vers les trois heures. Elle
quittait certainement son logis avant l’entrée dans Paris
des premières voitures de laitiers banlieusards.

On
aurait dû se méfier. Oui, on aurait dû se méfier
de Marron d’Inde. Il arrivait en se faufilant entre les jambes des
mangeurs. La patronne lui faisait un accueil dont aucun de nous
n’aurait pu se flatter, loin de là. C’était même
un peu vexant, une telle préférence donnée à
un chien. D’où venait-il, celui-là ? On lui donnait sa
soupe qu’il lapait à la sauvette comme s’il craignait
qu’on la lui vole. Puis, par-dessus le marché, une vraie
giboulée de caresses et de mots tendres. Marron d’Inde,
c’était facile à deviner, devait son nom à la
couleur de son poil. C’était un épagneul assez beau,
d’apparence non bâtarde, d’apparence, car là-dessus,
il n’y avait rien à jurer. Vous comprenez, les chiens des
quartiers pauvres de Paris… Mais, encore une fois, d’où
venait-il, et comment s’étaient-ils connus, notre hôtesse
et lui ? C’est ce qu’on aurait bien voulu savoir. Hélas !
nous ne l’apprîmes que trop tôt. Il appartenait à
un monsieur vieillissant, mais qui ne voulait pas se l’avouer,
retraité à mi-temps de je ne sais plus quelle fonction
aux colonies, voisin de palier de notre vivandière. C’est
par lui, Marron d’Inde, qu’on était entré en
relations. Le matin, dès qu’il entendait du remue-ménage
chez la voisine, il menait une vraie vie de chien, parbleu oui,
jusqu’à ce qu’on lui ouvrît la porte. Et alors, il
se précipitait à la trace de la bonne amie. La bonne
amie à lui, qui ne tarda pas à devenir celle de son
maître. Et cela finit par un mariage. Et l’on prit un
commerce d’épicerie dans le quartier…

Nous
faire ça à nous qui l’aimions si bien, elle et sa
soupe ! Et voilà qu’il fallut chacun dénicher une
autre auberge, sous une autre porte. On s’était habitué
les uns aux autres et aux mêmes courants d’air. C’était
bien embêtant d’avoir à s’accoutumer à de
nouveaux compagnons et à une nouvelle sorte de froid. Nous
fûmes disséminés et je ne retrouvai qu’un seul
de mes commensaux à ma table. Ce n’était pas celui
que j’aimais le mieux. Je n’y restai pas longtemps, et c’est
chez ma dernière vivandière, sous la troisième
porte, que je connus le compagnon merveilleux et sans pareil, ce
prince parmi nous dont le souvenir en moi s’est fait chanson.

Claude
Le Maguet


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