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Témoins n°21 (février 1956)
Victor Serge : Lettre à Antoine Borie
Lettre du 13 juin 1946
Article mis en ligne le 2 novembre 2007

par Serge (Victor)
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Mexico, 13 juin 1946

Mon cher A. Borie,

J’ai
déjà répondu par avion à votre si
étonnante et amicale lettre du 25 avril. Mais le courrier est
encore soumis à de tels aléas que deux réponses
ont plus de chance qu’une, sans pour cela procurer une certitude…
Je vous disais combien votre bon souvenir me touchait à un
moment où la démoralisation rompt les solidarités
que l’on croyait les plus résistantes. Nous finissons par
n’être plus qu’une poignée dispersée par le
monde, bien que je sois convaincu que d’innombrables sympathies
germent autour de nous, un peu partout, sans oser se manifester… Le
temps est noir pour la conscience, noir pour ceux qui souhaiteraient
l’homme plus digne et plus courageux. J’ai l’impression qu’un
redressement de bon sens a commencé en France ; c’est peu,
mais il faut s’en réjouir, s’il évite au pays les
pires expériences qui, il y a deux mois, paraissaient
probables… Une nouvelle période totalitaire et l’on
sombrerait dans l’aveulissement et la stupidité au lendemain
de la suppression hypocrite ou cynique de ceux qui se permettraient
de balbutier : Non. Mais en réalité le sort de l’Europe
occidentale est loin d’être réglé, il dépend
des immenses conflits qui se précisent en ce moment. Tout cela
est bien amer à vivre, sans que l’amertume soit une raison
de perdre la volonté et l’espoir raisonnable…

Je me sentais physiquement
mal, Mexico est à 2 200 m d’altitude et j’y suis venu à
50 ans, et je n’y ai pas eu trois mois de tranquillité. Je
suis donc allé chercher refuge dans une maison amie (la
seule !) en plein bled indio, par une sécheresse
brûlante. J’avais un somptueux paysage sous les yeux et nous
attendions la pluie comme la terre entière l’attendait. Mais
la pluie finit toujours par venir ! Les Indiens de cette région
sont à la fois riches et misérables, ils vivent dans
une torpeur mentale secouée de temps à autre par des
violences… Ils constituent une variété humaine
extrêmement sympathique, douée pour la production
artistique, taciturne et quasi inabordable. Ils étaient en
plein cannibalisme, sous un despotisme militaire, au XVIe siècle,
et depuis ont subi la colonisation ; ils ne respirent un peu
mieux que depuis la révolution de 1910 dont les fruits
demeurent insuffisants et incertains… Ils sont fanatiquement
catholiques et au fond beaucoup plus païens que catholiques…

Voilà la solitude où
je vais me reposer. À Mexico même, nous vivons très
isolés, la principale occupation des gens, même de ceux
qui furent des militants, étant de faire de l’argent (ce que
nous ne savons ni ne pouvons faire) ; et les gens vivant par
groupes nationaux, toutes les solidarités s’étant
dissoutes, en dehors de celles des gouvernements même fantômes
et des comités israélites.

L’ambiance
des Amériques se charge d’inquiétude. L’après-guerre
ouvre des crises, dues en Amérique latine à
l’enrichissement d’une minorité tandis que baissait le
standard de vie des masses. Le Totalitarisme II trouve un terrain
favorable dans des mentalités populaires qui n’ont pas
bénéficié de l’éducation démocratique
du XIXe siècle et se sont toujours centrées sur des
chefs locaux. Mais les tenants du Totalitarisme II sont si fourbes
qu’ils restent peu nombreux en détruisant eux-mêmes le
rayonnement qu’ils ont quelquefois. En général, on se
prépare sans illusions aux complications qui viennent.

J’ai reçu « Masses »,
nullement étonné que l’on n’y ait pas publié
mes papiers qui sont d’une netteté probablement incompatible
avec le climat actuel de Paris… Tout ceci à bâtons
rompus, comme prise de contact. Bien fraternellement vôtre.

Victor Serge




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