La Presse Anarchiste
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Témoins n°23 (mai 1960)
Deux rencontres
Article mis en ligne le 3 novembre 2007

par Serge (Victor)
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De
Mexico, le peintre Vlady, fils de Victor Serge, nous a fait l’amitié
de nous envoyer les pages magnifiques, retrouvées dans les
inédits de son père, que le grand lutteur, doublé
d’un si grand écrivain, avait consacrées à la
mémoire de Maurice Parijanine, le traducteur français
de Trotsky et qui, pendant de longues années, collabora
régulièrement à la revue « Les Humbles »,
au directeur de laquelle, Maurice Wullens — alors encore bien
éloigné de sa malheureuse aberration finale — le
liait une sympathie fraternelle. — Texte, on va le voir, qui n’a
pas seulement le mérite de rendre justice à un homme
aujourd’hui trop oublié, mais en outre cette insigne vertu
d’évoquer, avec une puissance que renforce encore la concision
du témoignage, la tragédie collective qui fut, au sens
que les croyants donnent au terme, la longue et douloureuse passion
de Victor Serge — comme elle demeure aussi la nôtre.

Parijanine,
je ne l’ai rencontré que deux fois dans la vie, deux fois
inoubliables. L’an III de la révolution russe (1920),
j’habitais à Pétrograd l’hôtel Astoria, 1re
Maison des Soviets, deux étages au-dessus de Zinoviev.
Evdokimov et Bakaév étaient mes voisins… Souvenir du
paisible compagnon, voici que, d’emblée, tu me ramènes
parmi les ombres des grands fusillés ! Mais telles furent nos
rencontres, sans importance autre qu’humaine, telle est l’époque,
tels nous sommes, qu’en songeant à toi, je vois, je sens
l’intimité des morts et des vivants, et que l’histoire nous
emporte, les uns et les autres, à peine différents,
l’histoire qui se fait à travers nous tous, inexorablement…
Nous étions fort bien gardés et discrètement
surveillés. Le chef du poste de garde me téléphona
qu’un Français, muni d’une lettre de Guilbeaux, demandait à
me voir. Quelques instants plus tard, j’ouvrais la porte de ma
chambre à un être difforme qui leva vers moi un regard
doux, d’homme timide et malicieux. Il paraissait marcher péniblement,
mais ce n’était qu’apparence. Je le revois évoluant sur
le tapis rouge foncé, me tendant une lettre, m’expliquant
qu’il rentrait en France, sans un rond bien entendu, que Guilbeaux
lui avait fait espérer un peu de travail chez moi, à la
section française de l’Exécutif de la IIIe
Internationale… J’en avais du travail ! Pour Lénine, pour
Zinoviev, pour Trotsky, pour l’Internationale, dont l’agitation était
dans le monde entier la seule arme efficace, il y en avait des textes
à traduire, revoir, rédiger, corriger, imprimer,
dissimuler de cent façons, faire transiter par la Finlande et
l’Esthonie ennemies ou par Mourmansk, l’Océan Arctique, les
petits ports nordiques de la Norvège… J’employais le plus
disparate des personnels, n’en exigeant que la connaissance des
langues et un strict minimum de ponctualité. Mme de Pfehl,
naguère reçue à la Cour (« … et je puis
bien vous dire, camarade, que l’Empereur a été très
bon pour moi, car c’était un excellent homme et qui aimait le
peuple… »), Mme de Pfehl traduisait de coutume, pour mes
services, les Messages du Président de l’Internationale
Communiste aux prolétaires du monde. M. Constantin P., naguère
rédacteur à l’officieuse « Gazette de
Saint-Pétersbourg », en améliorait le style qui
rappelait parfois celui de la comtesse de Ségur, née
Rostopchine. M. Bak, ex-homme d’affaires, ex-journaliste d’un Comité
des Forges de l’Empire, un petit monsieur au masque glabre
terriblement pincé et réticent, consentait à
traduire des articles de théorie, mais non des appels
révolutionnaires. « Excusez-moi, citoyen, disait-il, ma
conscience… » Je respectais naturellement sa conscience…

Je
n’avais guère le temps de voir les visages, le temps de
causer, de rêver, de comprendre un homme, autrement qu’à
la hâte. Nous ne sympathisâmes pas, Parije et moi.
– Communiste ? lui avais-je tout de suite demandé. — « 
Non, pas précisément, — sympathisant… » Et ce
sympathisant quittait le pays de la révolution en pleine
guerre civile, en plein blocus, en pleine famine, en pleine terreur ?
Ça ne me plut pas, mais c’était son affaire. Il parlait
en tout cas un français parfait, de vrai lettré, et il
connaissait le russe à fond. Ce devait être en juin,
nous préparions le IIe Congrès mondial de
l’Internationale communiste, je venais de recevoir un gros manuscrit
de Trotsky. J’en confiai la moitié à Parije. Je crus le
voir tiquer légèrement en considérant le titre
de l’ouvrage : « Terrorisme et Communisme ». En sous-titre :
« L’Anti-Kautsky ».

« Ça
vous déplaît ? lui demandai-je avec un peu d’ironie.
—  Non, dit-il doucement, — pas plus que la terreur… » J’ai
gardé le souvenir de cette phrase — ou d’une phrase comme
celle-là, éclairée par un regard ferme et
réticent… Il fallait faire vite, très vite. Son
livre, Trotsky venait de le dicter à ses secrétaires,
en cours de perpétuel voyage, dans le train-quartier-général
qui le transportait depuis deux ans d’un front à l’autre, à
travers des pays dévastés, en proie aux épidémies,
à la guerre des bandes, aux chouanneries, disputés par
les drapeaux rouges, blancs, bleu-or (l’Ukraine), noirs, verts. Les
nuits blanches éternisaient sur la ville un grand crépuscule
clair d’un charme infini, poignant, fatigant. Nous en passâmes
plus d’une penchés sur le texte de « L’Anti-Kautsky ».
J’imagine Parije, dans sa chambre de l’Hôtel International,
sous cette lumière blafarde, fignolant, avec ses scrupules de
grammairien, de poète, de conteur, les textes, pleins d’une
âpre puissance, de ce livre de guerre civile victorieuse.
L’Hôtel International a repris depuis, je crois, son ancienne
appellation d’Hôtel d’Angleterre. Il n’est pas impossible que
Parije y ait occupé la chambre où, six ans plus tard,
un tout autre poète, qu’il aimait, Serge Essénine,
écrivit ses derniers vers avec une plume rouillée
trempée dans quelques gouttes de sang, avant de se pendre…
J’ai connu, dans ces mêmes chambres, d’autres disparus : Raymond
Lefèvre, Lepetit, Vergeat, Sacha Toubine. Morts sur morts.

Maintenant,
le souvenir de Parijanine se lie pour moi à ce livre, à
cette époque. Le livre a été dernièrement
réimprimé sous un titre impropre : « Défense
du terrorisme ». Trotsky n’y défend nullement ce que l’on
entend de coutume par terrorisme, mais il démontre la
nécessité absolue, pour la classe ouvrière, de
se montrer forte, capable d’user de toutes les rigueurs de la guerre,
dans les périodes révolutionnaires ou elle doit en
réalité vaincre ou mourir… Il y réfute les
critiques adressées par Karl Kautsky au bolchevisme, au nom du
socialisme démocratique, qui ne voulait d’aucune dictature,
pas même de celle du prolétariat, pas même de la
sienne. Il y réfute l’austro-marxisme, doctrine des grands
socialistes viennois, Karl Renner, Frédéric Adler, Max
Adler, Otto Bauer. Kautsky, en ce temps-là, était un
peu l’idéologue de la république de Weimar, la plus
large démocratie qui fût jamais, quoique cimentée
par le sang de Liebknecht, de Rosa Luxembourg et des ouvriers
spartakistes. Les marxistes autrichiens croyaient réserver
l’avenir en évitant de prendre le pouvoir au prix d’une
bataille difficile et périlleuse. Ils légiféraient
avec sagesse, prudence, subtilité, pour la classe ouvrière.
Ils allaient bâtir à Vienne les plus belles habitations
ouvrières du monde, les coopératives les plus riches,
les piscines les mieux conçues, les salles de fêtes les
plus lumineuses… Morts sur morts. La République de Weimar
est morte, Vienne socialiste est morte, Karl Kautsky vient de
s’éteindre en exil à Amsterdam, Otto Bauer vient de
mourir en exil à Paris, ravagé par le sentiment de la
défaite, la IIIe Internationale a reçu mille balles
dans la nuque… A travers toutes ces morts et ces défaites,
la pensée enfermée dans le livre de 1920 demeure, il
faut le dire, virilement, prophétiquement vivante. (Et
plusieurs des objections qu’elle soulevait, de la part des
mencheviks, attachés à la défense de la
démocratie ouvrière dans la révolution,
acquièrent une force nouvelle : ce débat n’est point
fini.)

Ce
livre fini, Parije prit le train pour la Finlande. Je pris le train
pour Moscou. Je voyageai avec Angel Pestagna, de la CNT (mort l’an
dernier) ; au wagon-restaurant, nous rencontrions Frossard et Marcel
Cachin… Le IIe Congrès de Moscou arrêta les Vingt et
une conditions d’adhésion à l’IC. Il adressa un appel
aux anarchistes. Il discuta les thèses de Lénine sur la
question coloniale, combattues par Serrati (morts sur morts…).
Lénine, souriant et bonhomme, passait parmi nous dans son
vieux veston d’émigré, bien brossé. Zinoviev
secouait à la présidence, sous les lambris d’or de
l’une des salles du trône du Kremlin, sa crinière molle.
Le trône, on l’avait relégué à côté,
dans une antichambre où les dactylos installaient leurs
machines. A quelques pas du trône et des Remington, une carte,
déployée sur la tenture, retenait des groupes de
commentateurs. Lénine, Radek, Zinoviev s’y arrêtaient,
suivant des yeux, avec les étrangers, l’avance des petits
drapeaux rouges que Toukhatchevsky entraînait vers Varsovie,
—  pour déchirer le Traité de Versailles, faire une
Pologne soviétique, une Allemagne socialiste demain, les
États-Unis de l’Europe socialiste bientôt. Nous avions
tous, dans nos serviettes, les thèses de Toukhatchevsky sur
l’Armée rouge au service de l’Internationale… Un soir, une
dépêche de Kharkov répandit la rumeur que
Toukhatchevsky, Racovsky et Smilga étaient entrés à
Varsovie…

Je
perdis de vue Parijanine, pour le retrouver — par correspondance —
à plusieurs années de là. Nous traduisîmes
ensemble « Contre le courant », l’œuvre du temps de guerre
de Lénine et Zinoviev.

J’habitais
tantôt Berlin, tantôt Vienne. Les crises déchiraient
l’Internationale aux lendemains des révolutions manquées
ou vaincues en Allemagne et en Bulgarie. La succession de Lénine
étant ouverte, Zinoviev et Kaménev inventaient le
trotskysme pour le réfuter, et dans leur ombre grandissait la
silhouette de Staline encore silencieux, inconnu non seulement des
masses, mais des vieux cadres du parti et de l’Internationale.
L’intrigue et le conformisme envahissaient les rouages de
l’Internationale. Au plus fort d’une obscure bataille contre le
trotskysme, nous nous entendîmes, Parije et moi, entre Vienne
et Paris, pour traduire l’admirable bouquin que Trotsky venait de
consacrer à Lénine et qui devenait hérétique.
Nous nous gardâmes de signer ce travail publié par
Hasfeld. Parije était du bon côté, je veux dire
du côté de l’intelligence et de la bonne foi historique.

Les
années passaient. Années noires, années de plus
en plus noires. La révolution, rongée par
d’inguérissables maladies internes, changeait de visage. Ce
n’étaient que persécutions, proscriptions croissantes,
extirpations d’hérésies. On cessait de penser, on
cessait de parler, les poètes déclamaient des
hexamètres pour réclamer la peine de mort, aujourd’hui
contre des ingénieurs, demain contre des économistes,
après-demain contre de vieux socialistes. L’URSS devenait la
plus vaste prison du monde… Pour moi, cela dura dix ans. En 36,
Wullens m’apporta à Bruxelles le salut de Parije. Ça
n’allait pas fort chez Parije, non vraiment pas fort… Il avait
failli claquer, et ce n’était pas bien clair, au fond, cette
brusque maladie. Est-ce qu’il ne commençait pas à en
avoir assez de tout ?

Je
devais le revoir en 37 après dix-sept ans, dans un petit hôtel
d’Ivry, un de ces petits hôtels où vivent à la
semaine des couples inquiets, des couples inquiétants, des
émigrés, des sans-famille, des chômeurs dont la
mairie paie le gîte, des êtres abandonnés de tous,
des êtres abandonnés d’eux-mêmes. Marchand de
sommeil du bout de la nuit, bien banal et presque confortable…
Parije nous ouvrit, épaissi, les paupières lourdes, un
peu troublé, car on ne le visitait guère. Il y avait
aux murs un papier couleur de misère, des livres sur une table
minuscule, des manuscrits épars sur le lit, une bouteille de
pinard au pied du lit. Il respirait la défaite, la fatigue de
vivre, la solitude. Que faire encore ? à quoi bon ? Quand on
n’est ni un arriviste ni un farceur, ni un débrouillard
capable de faire sortir du marbre des rédactions
subventionnées par d’authentiques salauds, le billet de cent,
le billet de mille, — quand on a pris très au sérieux
une fois pour toutes les idées, les paysages, quelques visages
dignes d’être crus, dignes d’être aimés, il vient
un jour, dans les époques de réaction, où l’on
s’interroge tout à coup, tout simplement, sur l’utilité
ou l’intérêt de continuer ce jeu devenu morne, et même
un peu écoeurant, qui est la vie… Parije, nourri d’une
allocation de chômage, écrivait encore des nouvelles et
des vers. Duhamel venait de passer dans le « Mercure de France »
quelques poèmes de lui. Ce fut, je le crois bien, sa dernière
satisfaction d’« homme de lettres » comme on dit… Avec
Wullens, nous évoquâmes, dans cette chambre des derniers
jours, Moscou, la révolution, les vingt années les plus
chargées d’espérance et de souffrance qu’il y ait eu en
plusieurs siècles, les anciennes camaraderies, les amitiés
défaites, les lâchages, les palinodies, les fusillades
et notre propre amitié nouée à travers le temps,
les distances, les défiances, les malentendus mêmes,
mais dense et solide, avec son bon poids de tristesse (Il y avait
bien de quoi). C’était bon, et un peu miraculeux tout de même,
de nous retrouver ainsi après tant d’années, tant de
naufrages, tant de trafics… Nous nous le répétions
chez le bistro, en cassant la croûte, et Parije avait par
instants dans les yeux une si malicieuse jeunesse. Il fit quelques
mots sarcastiques, des projets, les projets sans y croire bien sûr…
On devait se revoir, on ne s’est plus revu… Il est mort sur son lit
de chômeur, dans l’ombre du papier peint, couleur de misère,
seul, las de bien des choses, mais fidèle avec quelques-uns à
quelque chose de tout à fait essentiel.

Victor
Serge


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