La Presse Anarchiste
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Témoins n°23 (mai 1960)
Camus au marbre
Article mis en ligne le 5 novembre 2007

par Navel (Georges)
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Pour
le numéro d’hommage à Camus que préparent, dans
le cadre de leur publication professionnelle, les ouvriers du Livre,
Georges Navel a recueilli les propos ci-dessous, qu’il a bien voulu
nous transmettre et que, laissant aux camarades typos et correcteurs
le soin de les élaborer dans le sens qui leur paraîtra
le mieux convenir à la véridique évocation du
grand disparu, nous nous contentons de reproduire intégralement
ici dans toute leur authenticité documentaire.

Ce
que je voulais demander à nos camarades, c’est d’abord les
circonstances dans lesquelles ils ont rencontré Camus, les
conditions dans lesquelles ils ont travaillé ensemble…

Lemoine :Moi
je l’ai connu à partir de 1940, ce devait être au mois
d’août à Lyon. Nous étions d’abord à
Clermont-Ferrand, ensuite on a été à Lyon, c’est
là que j’ai connu davantage Camus parce que je travaillais de
nuit et lui-même était au marbre à ces heures-là.
C’était un charmant garçon, très arrangeant, pas
fier pour deux sous et le monsieur à qui on pouvait faire une
petite réflexion au sujet de la mise en page ou encore si pour
des raisons techniques on ne pouvait pas faire ce qu’il voulait on le
lui disait et très gentiment il changeait sa façon de
faire et tout allait pour le mieux.

Il
s’est marié à la fin de l’année 40 ou tout au
début de 41, je crois. Ça devait être l’hiver, le
temps, je me le rappelle, était assez mauvais, ou à la
fin de l’automne. Nous étions quatre copains à son
mariage, Lemaître, Cormier, Lionet et moi-même. Et
peut-être, je ne sais plus, Lenieff y était aussi. On
lui a offert un bouquet de violettes de Parme. C’était très
sympathique. Sa femme était très gentille, elle est
certainement toujours très gentille.

Robert
P. :
C’était son second mariage.

Lemoine :
À l’époque je l’ignorais, je ne savais pas qu’il était
divorcé. Camus était déjà à Paris
au moment de l’exode puisqu’il a fait le chemin de l’exode avec
« Paris-Soir ». D’ailleurs Rirette était avec lui je
crois ?

Rirette
Maîtrejean
 : Je l’avais connu à Paris, à
« Paris-Soir », nous avions alors des relations assez
lointaines, la rue du Louvre c’était une véritable
usine. On se connaissait comme ça… on bavardait un peu. Un
jour on était venu à parler de Victor Serge, il
s’intéressait beaucoup à Victor Serge, nous en avons
parlé longuement. À ce moment-là nous avons été
plus proches et puis ensuite je suis partie aussi à
Clermont-Ferrand, là c’était en petit comité,
puis à Lyon. Je l’ai revu à Paris plusieurs fois. On
peut dire que c’était non seulement un charmant camarade mais
un ami très sûr, c’était un homme d’une humanité
extrême, — oui, un ami très sûr. J’ai su qu’il
avait eu l’occasion de rendre service à plusieurs camarades, à
moi aussi d’ailleurs.

Robert
P
. : À l’époque de Lyon tu travaillais régulièrement
avec lui, à Clermont-Ferrand aussi ?

Rirette :
Nous étions tout le temps ensemble. Quand nous avions quelques
moments de libre — nous disposions de voitures — nous partions à
la campagne et là il se montrait beaucoup plus naturel encore,
il était toujours extrêmement gentil, pas seulement
gentil, mais quelquefois aussi très amusant. Nous avons passé
une journée au sommet du Puy-de—Dôme, il s’amusait
comme un enfant. Nous sommes restés trois mois à
Clermont. À Lyon nous avons fait aussi quelques excursions,
mais c’était déjà beaucoup plus difficile, nous
étions, dans la grande ville, plus attachés. Il était
vraiment exceptionnellement près de nous.

Roy :
J’ai connu M. Camus à la Libération à « Combat »,
au mois d’août 44, dans cette période un peu
particulière, quand « Combat » est sorti au grand
jour. Ce n’était plus seulement Camus journaliste, mais
directeur de journal, rédacteur en chef, et on a apprécié
Camus dans toute sa valeur. J’étais délégué
ouvrier, on a traité avec lui les problèmes un peu
particuliers de la Libération ; il y avait un saut : avant la
guerre, la guerre et la Libération. On a trouvé un
Camus vraiment extraordinaire. Il devait comprendre tous les
problèmes des délégués ouvriers, des
problèmes qui sont multiples et qui sont souvent assez épineux
à résoudre. Camus, il comprenait vraiment bien tous les
problèmes, c’était vraiment un gars du marbre Camus, on
pouvait le considérer comme un ouvrier du Livre, il avait pris
toutes nos méthodes particulières, toutes nos qualités
et tous nos défauts, il était exactement dans
l’ambiance du marbre aussi bien du point de vue gaieté, du
point de vue blague, du point de vue tout, il était dans tous
les coups, dans la tradition. Il était bien compréhensif
du point de vue ouvrier, sur tous les problèmes qu’on avait au
début sur les salaires et les conditions de travail nouvelles
nées de la Libération. Il s’efforçait vraiment
de comprendre la classe ouvrière, c’est sûr. À
cette époque, je crois que Camus avait de grands espoirs. Par
ses éditoriaux, par nos rapports, je crois qu’il pensait qu’il
allait y avoir du nouveau, que quelque chose avait changé, que
c’était une période nouvelle où les hommes
deviendraient meilleurs. Le jour où Camus a quitté
« Combat », on était tous les deux au bar, j’ai eu
l’impression qu’il était déçu, je crois qu’il
avait espéré quelque chose de meilleur, que les hommes
avaient compris les leçons de la guerre et de l’Occupation. Il
donnait l’impression de se dire : « Tout cela n’a servi à
rien, on repart à zéro, rien n’a changé ».
Je crois qu’il a coupé les ponts avec les journalistes à
cette époque, il est rentré dans l’ombre après
« Combat ». On l’a retrouvé dans le journalisme à
la sortie de « L’Express ».

Au
bout de deux ans, malgré ses éditoriaux, ses échanges
de plume avec « Le Figaro » — c’était tous les
jours la réponse avec François Mauriac — j’ai eu
l’impression qu’il pensait « cela n’a servi à rien ».
Je lui ai dit avant qu’on se sépare au bar « tu donnes
l’impression d’avoir été déçu ».
Dans ses éditoriaux il parlait avec son cœur beaucoup plus
qu’avec sa plume. Nos rapports, du point de vue délégué,
étaient épatants, il n’y avait pas de discussion,
c’était toujours en profonde amitié et compréhension,
il comprenait vraiment tous les problèmes du Livre, il s’était
identifié, il était dans le coup dans tout. Il pouvait
discuter avec n’importe qui, tout le monde l’abordait, il n’y avait
aucune retenue pour lui parler. Ce n’était pas le Monsieur à
qui on hésite à s’adresser comme avec un autre
rédacteur en chef ; c’était « Bonjour Albert »,
on n’avait pas du tout envie de l’appeler « Monsieur le
Directeur ». Il était toujours d’une humeur régulière,
je n’ai jamais assisté à aucun mouvement d’humeur de sa
part, même quand ça n’allait pas tout seul, parce que
cela ne va pas toujours tout seul dans un journal, jamais je ne l’ai
vu se mettre en colère, il restait toujours calme, charmant
camarade, c’était un ami à qui on pouvait tout confier.

Robert :
Il n’avait rien oublié de ses origines non plus, il restait
modeste en toutes circonstances… Notre camarade Lemaître l’a
connu dans les mêmes circonstances que Lemoine ?

Lemaître :
Les images qui me restent de Camus : c’était un parfait
camarade, il était adopté tout de suite, ce qui est
assez rare. À Lyon, nous avons eu nos ennuis, tous les
Parisiens là-bas avaient de gros soucis et nous n’avons pas
été enclins à fréquenter les Lyonnais qui
n’ont pas été tellement chics au début, ils nous
ont laissé un peu de côté. Quand nous avons fait
la connaissance de Camus au marbre, eh bien tout de suite on a vu un
petit rayon de soleil, c’était un camarade enjoué, il
était tellement bien de notre milieu, comme on disait tout à
l’heure, pas crâneur pour deux sous, ce qui nous plaît
beaucoup. Il s’était fait adopter d’emblée, tout
simplement parce que c’était Camus qui était là ;
il semblait qu’on le connaissait depuis plusieurs années,
toujours prêt à la blague, à la rigolade,
boute-en-train il faut le dire. Quand nous avions des « à
là » il n’était pas le dernier à se mettre
en route, et des chansons de corps de garde il nous en avait appris,
quelques-unes n’étaient pas à chanter en famille, mais
enfin il était vraiment très amusant.

Je
l’ai revu quelquefois dans les débuts de « Paris-Presse »,
c’était plaisant de tendre la main à Camus, parce qu’il
n’avait aucune idée d’être un Monsieur supérieur,
je disais « bonjour » à Camus comme je dis bonjour à
Roy, bonjour à Chariot.

Naturellement,
quand il est devenu l’écrivain que vous connaissez, alors on
l’a perdu de vue ; quand nous nous rencontrions entre copains on
parlait de Camus, on aurait voulu lui écrire, on aurait bien
voulu avoir un bouquin, on n’osait pas, on avait l’impression qu’il
était suffisamment accaparé par Pierre ou par Paul ;
j’aurais bien voulu l’avoir à nouveau rencontré, je
l’ai regretté lors de la catastrophe. L’image qui nous reste
de Camus : un camarade ABSOLUMENT PARFAIT.

Robert
P. : En réalité, vous n’auriez pas dû
hésiter à aller le revoir, il avait grand plaisir à
distribuer ses livres à ses anciens camarades.

Rirette :
Il était très accueillant, il n’a jamais changé
même quand il a eu le Prix Nobel.

_

Roy :
Regardez pour notre ami Jacques (?) quand il a sorti son livre, il a
été très gentil pour lui. On pouvait toujours
écouter ses conseils.

Proposition
du « Cercle des amis de Camus » par Robert. Navel demande
si on peut rapporter des anecdotes sur Camus.

Lemaître :
On peut dire pas mal sur le jour de son mariage, on a encore mieux
compris Camus ce jour-là, cela m’avait remué cette
façon de se marier, tellement simple avec trois ou quatre
typos, c’était une preuve d’amitié pour nous, une
preuve tangible. Cette simplicité, cette gentillesse de sa
femme. En sortant de la mairie on a été tous au café,
comme deux copains qui se rencontrent ; souvent depuis cette
catastrophe, souvent j’en ai parlé à ma femme qui était
avec nous à Lyon, mais qui n’a jamais rencontré Camus :
« Ce qu’il est simple, ce qu’il est gentil ». Guénette
nous dira beaucoup sur cette journée…

Roy :
Il était question de Cordier. Cordier est décédé,
il nous aurait raconté beaucoup d’histoires, c’est un garçon
qui savait raconter des histoires. Quand Cordier mettait en page avec
Camus, c’était la grande conversation. On n’a pas beaucoup
d’histoires de la Libération, tout était facile, tout
le monde se comprenait ; la preuve c’est qu’on a commencé à
faire ce journal (« Combat ») le 19 août sans penser
comment on allait être payé, ni rien du tout. Personne
n’a songé à ce qu’on allait pouvoir toucher comme
salaire, on n’a pas du tout parlé de salaires, ni les
rédacteurs, ni nous. On ne sortait pas de l’imprimerie, on y
mangeait, on y dormait…

Je
ne pense pas qu’on puisse trouver des anecdotes extraordinaires du
fait que tout était facile à cette époque.

Camus
était comme nous, on était une grande famille.

Mais
il n’avait pas changé, je suis allé le voir à la
NRF, il nous a reçus très gentiment, il conservait son
amitié à tous ceux qu’il avait connus. Il avait une
amitié profonde pour la profession, pour les gens du Livre
(C’est sûr, confirme Rirette).

Camus
il était sincère, il était franc, s’il avait
quelque chose à dire, il le disait au marbre, il n’allait pas
le colporter partout…

Robert
P
. : Il avait commencé dans le journalisme à Alger,
par une enquête en pays kabyle pour un journal d’Alger.

Lemaître :
Je me souviens qu’il adorait l’imprimerie, il aimait se trouver
devant les pages, devant les lignes de plomb. Il était mordu
par le métier. Je ne sais pas si j’exagère, il y a une
griserie, cette odeur d’encre, de papier, cela fait partie du métier,
on aime sentir cela comme celui qui travaille dans le cuir aime
sentir le cuir. Maintenant je travaille au 3e, je suis content de
descendre à la roto pour sentir le papier. Camus était
beaucoup plus souvent au marbre qu’à la rédaction. Il
faut dire aussi qu’il n’a jamais signé ses éditoriaux,
c’est une chose extraordinaire, jamais on n’a vu une signature de
Camus au bas d’un éditorial, il ne voulait pas se mettre en
vedette.

(Conversation
sur Madame Camus, les projets de Camus, etc.)

Rirette :
Une chose qui peut surprendre c’est que s’il était à
l’aise parmi les ouvriers il n’était pas à l’aise parmi
les journalistes ; sa carrière de journaliste a été
brève. Peut-être n’avait-il pas été admis
par les journalistes comme il avait été admis par nous.

Robert
P
. : Lorsqu’il a publié dans un journal d’Alger son premier
reportage, cela lui a valu des ennuis, on avait été
mécontent de ce qu’il avait dit sur la Kabylie et la misère
kabyle. Déjà cela avait très mal démarré
pour lui le journalisme. C’est ce qui explique son départ de
« Combat », il avait des dissentiments profonds avec la
direction, d’ailleurs Bou[r]det n’a jamais manqué une occasion
de le signaler. Il ne pouvait pas toujours dire ce qu’il voulait, il
n’était pas fait pour ça du tout, d’ailleurs il le
disait lui-même. Faire un article en vitesse, ne pas revoir sa
pensée, ne pas être libre de dire ce qu’il voulait, ne
pas traduire exactement la vérité, c’est une tâche
qui ne pouvait pas lui plaire.

Il
a eu aussi une déception majeure à « L’Express » ;
il était spontané, quelquefois un peu enthousiaste, il
s’était emballé pour Mendès. Cela a été
pour lui une chute verticale quand il a vu comment se dirigeait la
politique, même sous Mendès ; ç’a été
le coup de grâce cette histoire…

Propos
recueillis par Georges Navel.


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