La Presse Anarchiste

Pour un anticléricalisme révolutionnaire

Fon­da­men­tale­ment, sur le plan éthique, l’a­n­ar­chisme de toute ten­dance est for­cé­ment a‑religieux et estime le phénomène religieux, un fléau pour l’homme dans son indi­vid­u­al­ité et dans son col­lec­tif. Adepte, avant tout du « libre exa­m­en », l’a­n­ar­chiste ne peut admet­tre aucune théorie posant au départ dogmes et pos­tu­lats. La reli­gion pose au départ une idée d’au­torité, donc de hiérar­chie et fait accepter du même coup l’idée de l’iné­gal­ité sociale. Jules Lher­mi­na, dans son « A.B.C. du lib­er­taire » écrivait : « L’idée de dieu est néces­saire aux oppresseurs, aux envahisseurs, aux néga­teurs du droit col­lec­tif. Pour l’in­cul­quer aux mass­es, on a eu l’in­fer­nale habileté de la com­pli­quer de l’idée de com­pen­sa­tion. Qui a souf­fert sur la terre jouira d’un bon­heur éter­nel… D’où la résig­na­tion et l’a­ban­don aux aigre­fins des biens de la Terre… ». On con­naît l’a­pos­tro­phe de Proud­hon : « Dieu c’est le mal ». Il se trou­ve d’ailleurs que l’an­ti-cléri­cal­isme et l’an­ti-reli­gion ont tou­jours été une base fon­da­men­tale dans l’ac­tion du mou­ve­ment ouvri­er dans son ensemble.

Que se passe-t-il aujourd’hui ?

Depuis la fameuse « Main ten­due aux catholiques » prônée par Mau­rice Thorez, nous avons assisté à une évo­lu­tion au sein de la classe ouvrière qui a abouti en pra­tique à un aban­don à peu près total de toute action anti-religieuse dans ce qu’il est con­venu d’ap­pel­er les « par­tis ouvri­ers ». Même dans nos milieux et par­ti­c­ulière­ment chez les jeunes mil­i­tants, la même ten­dance s’est faite jour. La ten­dance fonteniste, à la F.C.L, n’é­tait pas la dernière à prôn­er la nou­velle tac­tique. Pour les gens dont nous par­lons, l’an­ti-cléri­cal­isme est une forme périmée de l’ac­tion. On se moque volon­tiers des anti-cléri­caux en les trai­tant de vieux fos­siles bons pour le plac­ard aux sou­venirs. On pense bien sûr, que les croy­ants sont les sur­vivants d’un autre âge, mais on se dit « matéri­al­iste his­torique » et on affirme au nom de ce « matéri­al­isme » que l’on vient de décou­vrir que la reli­gion s’ef­fon­dr­era en même temps que le Cap­i­tal­isme. Il suf­fit alors de com­bat­tre le Cap­i­tal­isme. La lutte anti-religieuse est une chose inutile sinon nuis­i­ble. Ne ren­con­tre-t-on pas sur le lieu du tra­vail des mil­i­tants chré­tiens « drôle­ment sym­pas ? » Qui n’a pas con­nu de prêtres ouvri­ers ? On nous pose la ques­tion : « Nierez-vous qu’il y a des tra­vailleurs chré­tiens ? Nierez-vous qu’ils sont bons syn­di­cal­istes ? Nierez-vous qu’ils sont anti colo­nial­istes ? Anti cap­i­tal­istes ? » Les tra­vailleurs chré­tiens se retrou­vent avec nous dans les Comités de grève, ils sont exploités comme nous, etc., etc. Et on en vient à l’idée qu’une lutte anti-religieuse pour­rait bête­ment nous alién­er ces gens si intéres­sants et, par­tant, bris­er le front de classe du pro­lé­tari­at. Rien que ça ! Et puis, tout le monde sait que les athées et les « libres penseurs » sont en général des bour­geois. Ils sont en grand nom­bre mem­bres de la Franc-Maçon­ner­ie qui est un organ­isme de col­lab­o­ra­tion de classe. Ils sont en majorité mem­bres du par­ti rad­i­cal ou de l’aile droite de la S.F.I.O qui…, que… Nous n’avons rien à faire avec ces gens-là. Et nous préférons un bal­ayeur mem­bre de la C.F.T.C. qui est un exploité, un appren­ti de la J.O.C. qui est un exploité à un action­naire rad­i­cal et anti-cléri­cal qui « bouffe un curé tous les matins » et qui est, par ailleurs, un exploiteur.

Nous sommes beau­coup, par­mi les mem­bres des G.A.A.R. à estimer que ce raison­nement hâtif (mais par ailleurs en plusieurs points juste, et en par­ti­c­uli­er sur le côté anti-lutte de class­es de la Franc-Maçon­ner­ie) doit être étayé par des argu­ments plus solides, résul­tat d’une analyse sérieuse des dif­férentes don­nées du problème.

Nous avons tou­jours été éton­nés par l’ex­tra­or­di­naire igno­rance de l’His­toire de beau­coup de ces « matéri­al­istes his­toriques ». Où ces gens ont-ils vu que l’Église était attachée à une forme économique don­née ? Où ces gens ont-ils vu que l’Église était attachée à un régime quel­conque ? Médi­tons ces dates : 1790 : L’Église chante le « Te Deum » à l’avène­ment du dic­ta­teur Napoléon et lui pros­titue son catéchisme ― 1816 : L’Église chante le « Te Deum » aux céré­monies d’ar­rachage des arbres de la Lib­erté. ― 1940–1950 : L’Église est col­lab­o­ra­trice (Suhard), résis­tante (Ger­li­er), com­mu­niste (Abbé Bouli­er), anti-com­mu­niste (Osser­va­tore Romano). L’Église a tou­jours été de tous les régimes, de toutes les formes de civil­i­sa­tion : monar­chiste, répub­li­caine, fas­ciste, selon les cas et les épo­ques. La seule chose qui l’in­téresse c’est de main­tenir son emprise sur les con­sciences et les évène­ments. Elle est, par con­tre anti-monar­chiste, anti-répub­li­caine, antifas­ciste lorsque l’un quel­conque de ces régimes la men­ace dans son indépen­dance. Elle a enter­ré joyeuse­ment la civil­i­sa­tion romaine qu’elle devait sauver dans l’idée de Con­stan­tin. Elle a été féo­dale au Moyen-Age. Elle a ral­lié le régime bour­geois totale­ment sous Napoléon. Elle est main­tenant furieuse­ment démoc­rate en France et furieuse­ment fas­ciste en Espagne. Elle est main­tenant, avant tout, cap­i­tal­iste en régime cap­i­tal­iste. Qui sait si elle ne sera pas demain com­mu­niste en régime com­mu­niste ou même lib­er­taire si nous n’y prenons pas garde ?

Au sein du régime actuel, l’Église tient une place trop sou­vent ignorée ou passée sous silence. Des vins du Chi­anti aux usines FIAT, d’His­pano-Suiza aux tramways de Madrid, des mines de mer­cure d’Es­pagne aux usines de con­serves améri­caines, des fab­riques de bas nylon au casi­no de Monte-Car­lo, le Vat­i­can tient une place plus qu’honor­able dans divers con­seils d’Ad­min­is­tra­tion. Cela dit, l’Église, comme toute puis­sance cap­i­tal­iste joue un jeu poli­tique. On con­naît son influ­ence sur cette société secrète appelée Synar­chie. On con­naît l’ex­is­tence de cette autre société secrète appelée « Sap­inière » avant guerre et présen­te­ment nom­mée « Fides Romana ». On con­naît l’as­so­ci­a­tion pour le « Saint Empire Romain Ger­manique » qui a son siège à Bonn et dont Pinay, Ade­nauer et Schu­man sont les mem­bres influ­ents. On con­naît l’ac­tion des dif­férents par­tis « démoc­rates chré­tiens » qui avaient réus­si à avoir la main sur les dif­férents min­istères des affaires étrangères de la « libéra­tion » des pays occi­den­taux. On con­naît l’ac­tion de Thier­ry d’Ar­gen­lieu en Indo­chine. On arrive de là au fameux Pool Char­bon-Aci­er, à la relance européenne : J’en passe et des meilleurs… La main­mise cléri­cale, en France, sur la presse, le ciné­ma, la radio se voit à l’œil nu. Et la fameuse loi Barangé vient de réveiller les « laïques » pour­tant tim­o­rés. Et tout cela se passe pen­dant que nos « matéri­al­istes his­toriques » procla­ment l’an­ti-cléri­cal­isme dépassé.

Et les tra­vailleurs chré­tiens ? Que font-ils dans tout cela ?

La plu­part d’en­tre eux sont mem­bres de la C.F.T.C. Cette même C.F.T.C. que nous retrou­vons par­fois dans les Comités de grève et avec qui les dirigeants stal­in­iens de la C.G.T. aiment se mari­er porte dans ses principes les points suiv­ants qu’il est néces­saire de publier :

« La C.F.T.C. pro­fesse qu’on ne saurait apporter un remède effi­cace et durable aux erreurs économiques et aux injus­tices sociales qui ont amené les désor­dres actuels, qu’en se référant aux enseigne­ments con­tenus plus par­ti­c­ulière­ment dans les ency­cliques RERUM NOVARUM et QUADRAGESI O ANNO. »

Les chré­tiens avec qui nous par­lons se gaussent volon­tiers du pro­gramme social de l’Église qui ren­ferme (paraît-il) la solu­tion au prob­lème de la lutte des class­es. En les inter­ro­geant plus avant, on se rend compte que bien peu ont lu ces fameuses ency­cliques. Au moment de la nais­sance de la grande indus­trie, au moment de l’es­sor du mou­ve­ment ouvri­er, il fal­lait trou­ver un anti­dote. Et le pape Léon XIII de pré­conis­er comme remède à la sit­u­a­tion la con­sti­tu­tion de syn­di­cats mixtes com­posés des patrons et des ouvri­ers. La C.F.T.C. de 1956 n’a en rien renié ce but final, elle y met sim­ple­ment des formes. Mais lais­sons la parole à Zirn­held qui fut prési­dent de la C.F.T.C. en 1934 et 1935 :

« Le Cap­i­tal est incon­testable­ment un moyen qui peut aider puis­sam­ment la pro­duc­tion à se dévelop­per, mais il ne saurait pré­ten­dre à être l’a­gent pro­pre, ni donc l’élé­ment essen­tiel. C’est pour y avoir pré­ten­du, pour avoir usurpé la pre­mière place dans l’é­conomie qu’il a entraîné le déséquili­bre dans l’é­conomie que nous con­sta­tons aujour­d’hui et causé les graves con­flits soci­aux et économiques actuels. C’est aus­si parce que l’on a top sou­vent con­fon­du la pro­priété, principe par­faite­ment juste lorsqu’il dérive du pro­duit du tra­vail, et le cap­i­tal qui n’est, la plu­part du temps, que son apparence ou son mode d’emploi humain, qu’on a cru pou­voir admet­tre les abus du cap­i­tal mal acquis, les jus­ti­fi­er comme la con­séquence nor­male de la pro­priété légitime et lui réserv­er une place et des avan­tages qu’il ne méri­tait pas. Le cap­i­tal, acces­soire de la pro­duc­tion, a évidem­ment droit à une rente équitable. Il a droit, de plus à l’as­sur­ance du risque qu’il court, cette assur­ance étant organ­isée et payée par la production… »

Il fal­lait, bien sûr, trou­ver une théorie qui, sans touch­er au principe essen­tiel du régime cap­i­tal­iste, soit un amé­nage­ment des­tiné à con­tenter les mass­es et ain­si empêch­er le développe­ment des idées révo­lu­tion­naires. La pro­priété est néces­saire — nous dit-on ― mais c’est le cap­i­tal qui n’a pas fait son devoir. Quand il sera à sa place tout ira bien. Ce sera la grande embras­sade générale, la fin de la lutte de classe qui inquiète tant ces messieurs. Nous ne nous attarderons pas à dis­cuter ce genre de théorie. Remar­quons toute­fois qu’il n’y a pas au fond plusieurs pen­sées de droite. Il n’y en a qu’une et c’est bien l’Église qui la dis­pense. Les pro­grammes soci­aux des dif­férents par­tis fas­cistes d’a­vant guerre étaient tous inspirés des principes que nous venons de citer. La Charte du Tra­vail de Pétain n’é­tait rien moins qu’un essai d’ap­pli­ca­tion. Les Comités d’En­tre­prise insti­tués par Vichy n’é­taient que le prélude à ce fumeux syn­di­cat mixte des patrons et des ouvri­ers. On sait qu’ils font encore aujour­d’hui l’en­chante­ment des patrons de 1956. La fameuse asso­ci­a­tion Cap­i­tal-Tra­vail du R.P.F repo­sait aus­si sur les mêmes principes. Il y a bien unité de pen­sée. Obser­vons ce que dit Pou­jade et nous con­sta­tons encore l’énon­cé des mêmes principes. Mieux que cela, la Con­fédéra­tion Générale des Syn­di­cats Indépen­dants a repris les mêmes principes en enl­e­vant l’é­ti­quette chré­ti­enne. La fameuse asso­ci­a­tion d’in­spi­ra­tion cléri­cale inti­t­ulée « Jeune Patron » a aus­si repris la doc­trine. Il s’ag­it paraît-il de patrons soci­aux qui recon­nais­sent volon­tiers l’ex­is­tence du syn­di­cat dans leur entre­prise. Un syn­di­cat du type « col­lab­o­ra­tion » bien enten­du. Il ne faut pas croire qu’une lutte même accom­pa­g­née d’une grève suf­fit à définir une action révo­lu­tion­naire. Lisons plutôt ce qu’écrivait la C.F.T.C. En 1938 : « La C.F.T.C. con­sid­érant la grève comme le dernier moyen à employ­er pour faire tri­om­pher le bon droit cherche à obtenir les résul­tats souhaités par des moyens paci­fiques : démarch­es, envoi de cahiers de desider­a­ta. Sou­vent, hélas ce genre de reven­di­ca­tion s’est heurté à une fin de non-recevoir. On ne peut donc s’é­ton­ner d’avoir vu les syn­di­cats chré­tiens recourir à la grève, pour un motif grave, une cause indis­cutable­ment juste, et après que toutes les pos­si­bil­ités d’en­tente eurent été épuisées. » On lit plus loin :

« Met­tant en appli­ca­tion ses principes de col­lab­o­ra­tion la C.F.T.C. entre­tient les meilleures rela­tions avec l’or­gan­i­sa­tion des patrons catholiques. Dès 1930, une com­mis­sion mixte était con­sti­tuée entre la C.F.P. et la C.F.T.C. ; en 1932, notam­ment, elle étu­di­ait le grave prob­lème de la « ratio­nal­i­sa­tion » et, fait remar­quable, patrons et ouvri­ers chré­tiens par­ve­naient à se met­tre d’ac­cord sur cette déli­cate question. »

Or, on lit dans les « Cahiers de la Pro­duc­tiv­ité » d’oc­to­bre-Novem­bre 1954 :

« Les syn­di­cats (il s’ag­it d’une étude sur les syn­di­cats améri­cains) ne pré­ten­dent pas se sub­stituer au « man­age­ment » dont ils recon­nais­sent la com­pé­tence, l’ef­fi­cac­ité. Ils ne cherchent pas à sup­primer le prof­it con­sid­éré comme un stim­u­lant indis­pens­able. Les chefs syn­di­cal­istes améri­cains sont con­sid­érés surtout comme des hommes d’af­faires chargés d’obtenir le max­i­mum d’a­van­tages pour les gens qui leur ont con­fié leurs intérêts, en l’oc­cur­rence les syn­diqués qui paient leur coti­sa­tion. Le principe de la co-ges­tion ne con­stitue aujour­d’hui ni un objec­tif immé­di­at, ni même un idéal loin­tain. » Il arrive que les dirigeants syn­di­cal­istes tien­nent le lan­gage suiv­ant : « Vous ne pou­vez pas aug­menter les salaires parce que votre affaire est mal gérée. Nous allons vous envoy­er des spé­cial­istes chargés de la réor­gan­is­er ». Il est même arrivé que des syn­di­cats aient prêté de l’ar­gent à des entre­pris­es en dif­fi­culté pour sauver les salariés du chô­mage. À l’é­gard du prob­lème tech­nique de l’ac­croisse­ment de la pro­duc­tiv­ité les syn­diqués parta­gent la posi­tion de principe de l’ensem­ble des Améri­cains : ils pensent que le pro­grès assur­ant l’amélio­ra­tion du sort de tous est un objec­tif essen­tiel. Mais ils esti­ment que ce n’est pas le rôle des syn­di­cats de pro­mou­voir l’amélio­ra­tion de la pro­duc­tiv­ité : le « man­age­ment », en général s’en charge et avec succès ». 

Voilà bien de quoi faire retourn­er dans sa tombe feu Léon XIII !
Il est à not­er en pas­sant que ces méth­odes font l’ad­mi­ra­tion d’un grand nom­bre de bonzes de F.O (Le Beurre et consorts).

Il n’y a pas, au fond, de véri­ta­ble orig­i­nal­ité entre syn­di­cal­istes de tout poil qui désirent lut­ter dans le cadre du régime cap­i­tal­iste. Et, là encore, c’est la pen­sée de l’Église, en défini­tive que nous retrou­vons. Voilà qui jette une sin­gulière lumière sur les idées des soi-dis­ant chré­tiens révolutionnaires.

Deux autres mou­ve­ments groupent des tra­vailleurs chré­tiens : Le Mou­ve­ment de Libéra­tion du Peu­ple et la Jeune République. Le pre­mier est issu du mou­ve­ment d’ac­tion catholique inti­t­ulé Ligue Ouvrière Chré­ti­enne qui était la JOC des adultes. Trans­for­mé en Mou­ve­ment Pop­u­laire des Familles (mou­ve­ment d’en­tr’aide) après la libéra­tion il devient main­tenant un mou­ve­ment poli­tique avec des posi­tions révo­lu­tion­naires ou soi-dis­ant telles. (atti­tudes courageuses sur le plan anti-colo­nial­iste ou sur l’an­ti-cap­i­tal­isme). Ce mou­ve­ment n’a pas encore été capa­ble d’éla­bor­er une doc­trine pro­pre et pour cause : à l’in­térieur existe une sec­onde organ­i­sa­tion tra­vail­lant avec les aumôniers qui s’ap­pelle l’Ac­tion Catholique Ouvrière. Étant don­né que cette organ­i­sa­tion pro­fesse la doc­trine sociale de l’Église citée plus haute. La Jeune République est issue du « Sil­lon » de Marc Sang­nier. Rap­pelons que le « Sil­lon » qui avait voulu sim­ple­ment réc­on­cili­er l’Église avec les idées démoc­ra­tiques fut con­damné par le pape et que ces pro­tag­o­nistes se soumirent à l’époque. La Jeune République a des posi­tions « gauch­es » et pro­fesse une vague « sociale démoc­ra­tie » chré­ti­enne qui serait plus à gauche que la S.F.I.O. De toute façon aucun de ces deux mou­ve­ments ne sort du cadre du réformisme. Il se peut qu’il y ait par­mi les chré­tiens qui y appar­ti­en­nent d’au­then­tiques révo­lu­tion­naires. Nous en avons con­nu. Nous avons dans ce cas, beau­coup plus intérêt à leur mon­tr­er qu’ils sont des dupes de l’Église (puis­sance réac­tion­naire) qu’à aban­don­ner notre lutte anti-cléri­cale pour nous les con­cili­er d’une façon artificielle.

Nous avons mon­tré que sous ses aspects divers, la pen­sée de l’Église est une et qu’elle est en fait la source de toute la pen­sée dite de « droite ». Nous ajouterons de la droite intel­li­gente. Celle qui a com­pris qu’il ne reste qu’une planche de salut à la bour­geoisie et que cette planche de salut est le réformisme. Une récente émis­sion à la radio Vat­i­can s’ef­forçait de dis­tinguer la pen­sée de l’Église de la pen­sée révo­lu­tion­naire, et le chroniqueur affir­ma : « L’Église est résol­u­ment réformiste ! »

Ceci nous amène à envis­ager les autres réformismes que nous con­nais­sons et (nous en faisons la remar­que à pro­pos de F.O.) nous obser­vons une par­en­té de pen­sée évi­dente entre nos soci­aux-démoc­rates actuels et les chré­tiens soci­aux. Nous pour­rions en dire autant de la bour­geoisie « intel­li­gente » représen­tée par Mendès-France. C’est pourquoi il ne faut pas s’é­ton­ner out­re mesure des alliances entre rad­i­caux et cléri­caux lors des dernières élec­tions munic­i­pales ou lég­isla­tives. C’est pourquoi il ne faut pas s’é­ton­ner de l’ad­hé­sion de nom­breux cléri­caux au soi-dis­ant « Front Répub­li­cains ». Il ne faut pas s’é­ton­ner de la pré­pa­ra­tion d’un Con­cor­dat et de la main­mise des cléri­caux sur cer­tains élé­ments de la Franc-Maçon­ner­ie (sujet sur lequel nous revien­drons au prochain numéro). C’est là où l’analyse révo­lu­tion­naire prend tout son sens.

Tous les par­tis réformistes con­sid­èrent le régime démoc­ra­tique comme trem­plin de leur action. Or nous savons que le régime de démoc­ra­tie bour­geoise cor­re­spondait surtout au stade con­cur­ren­tiel du régime cap­i­tal­iste. L’évo­lu­tion vers le mono­pole économique éta­tique ou privé de nou­velles formes poli­tiques, soit en réac­tion, soit en con­cor­dance. Ces formes poli­tiques sont toutes du type fas­ciste. La bour­geoisie a besoin d’un sou­tien pour con­stru­ire le fas­cisme. Où peut-elle mieux le trou­ver que dans l’Église qui a pour principe pre­mier la destruc­tion de toute pen­sée libre ? À ceux qui en douteraient nous citerons un extrait de l’en­cy­clique Quan­ta Cura du pape Pie IX : « Il ne manque pas d’homme qui, appli­quant à la société civile l’impie et absurde principe du nat­u­ral­isme… osent enseign­er que la per­fec­tion des gou­verne­ments et le pro­grès civ­il deman­dent impérieuse­ment que la société humaine soit con­sti­tuée et gou­vernée sans plus tenir compte de la reli­gion que si elle n’ex­is­tait pas, ou du moins, sans faire aucune dif­férence entre la vraie reli­gion et les fauss­es. En con­séquence de cette idée absol­u­ment fausse du gou­verne­ment social, ils n’hési­tent pas à favoris­er cette opin­ion erronée que la lib­erté de con­science et des cultes est un droit pro­pre à chaque homme… »

Tous les efforts des réformistes de tout poil aboutis­sent, en fait, au ren­force­ment du régime, con­for­mé­ment au plan élaboré par Léon XIII, que Guy Mol­let suit comme les autres. Nous savons que le régime cap­i­tal­iste va vers une forme poli­tique autori­taire. C’est pourquoi, il est nor­mal, en fin de compte que les démoc­rates bour­geois fassent le jeu du cléri­cal­isme, même s’ils se pré­ten­dent anti-cléri­caux d’opinion.

Il ressort de nos con­stata­tions que l’an­ti-cléri­cal­isme est plus néces­saire que jamais, puisque l’ac­tion de l’Église mar­que fon­da­men­tale­ment le fonc­tion­nement du régime que nous voulons détru­ire. Si une cer­taine forme d’an­ti-cléri­cal­isme du genre de celui des rad­i­caux ne cor­re­spond plus à la réal­ité puisqu’elle n’empêche pas en fait, que ces rad­i­caux de rejoin­dre la réac­tion et de faire ain­si le jeu de l’Église com­bat­tue ver­bale­ment, il appar­tient aux révo­lu­tion­naires de définir un anti-cléri­cal­isme réel, basé sur les faits. Cer­tains libres penseurs pensent que leur action doit se faire unique­ment sur le plan philosophique. À les en croire, il suf­fit de faire des con­férences pour nier l’ex­is­tence de l’en­fer ou l’ex­is­tence de Dieu pour que les foules soient con­va­in­cues. Il n’est pas dans notre pro­pos de nier l’in­térêt d’une telle action sur le plan édu­catif (bien sûr). Mais il ne faut pas per­dre de vus que l’idéolo­gie chré­ti­enne cor­re­spond à une réal­i­sa­tion poli­tique et qu’il est absurde de vouloir dis­soci­er les deux aspects. Il est absurde de ne pas envis­ager le jeu économique de l’Église et du Cap­i­tal, dans la lutte anti-religieuse et il serait d’ailleurs aus­si absurde de sépar­er le prob­lème religieux pur du prob­lème poli­tique ou économique. Sébastien Fau­re écrivait sur ses affiches :

« Croire en Dieu, ou nier Dieu, ce prob­lème est plus que jamais d’ac­tu­al­ité. Il n’est pas d’or­dre stricte­ment philosophique : il se pro­longe dans le domaine social. La foi pousse les con­sciences à la résig­na­tion, foy­er de réac­tion. L’Athéisme les pousse à la révolte, source de Révo­lu­tion. Foi ou athéisme, Résig­na­tion ou Révolte, Réac­tion ou Révo­lu­tion. Tout se tient. Il faut choisir. »

Un autre aspect négatif est la lutte anti-cléri­cale basée sur le répub­li­can­isme. Il est curieux de vouloir com­bat­tre l’Église pour défendre la République qui est en fait la démoc­ra­tie bour­geoise, alors que cette même République est entière­ment entre les mains des cléri­caux ou de ceux qui jouent leur jeu. Il serait temps d’être logique. Citons à ce pro­pos l’oeu­vre néga­tive s’il en fut des Comités d’Ac­tion laïque qui ont basé toute leur action sur l’e­spoir d’une majorité anti-cléri­cale aux élec­tions du 2 jan­vi­er. Ladite majorité a été théorique­ment obtenue, on sait ce qu’il advint depuis… Nous écriv­ions dans notre précé­dent numéro :

« En fait, main­tenant comme tou­jours il y a d’un côté la Révo­lu­tion et de l’autre la Con­tre Révo­lu­tion. Dans cette per­spec­tive de pen­sée, nous dis­ons que nous com­bat­tons le Réformisme, quel que soit sa forme ou le par­ti dont il se couvre. »

Dans le prob­lème pré­cis de l’an­ti-cléri­cal­isme, la seule solu­tion nous sem­ble être basée sur la lutte de class­es du pro­lé­tari­at. Il faut, pour ce faire, tou­jours analyser les posi­tions de l’ad­ver­saire en fonc­tion de la sit­u­a­tion sociale et de l’évo­lu­tion du régime d’exploitation.

Con­sid­éré sous cet angle, l’an­ti-cléri­cal­isme peut devenir un fac­teur puis­sant dans la prise de con­science des exploités et cimenter l’u­nité ouvrière que les par­tis soi-dis­ant « ouvri­ers » cherchent en parole depuis si longtemps. Alors que ces mêmes par­tis ont pré­cisé­ment aban­don­né cette forme de lutte. On déplore volon­tiers un cer­tain matéri­al­isme sor­dide de la classe ouvrière qui ne penserait qu’au beef­steak. Les foules qui se pressent dans les réu­nions anti-cléri­cales mon­trent que ce prob­lème est l’un des rares prob­lèmes éthiques qui touchent les mass­es de ce pays. À ceux qui cherchent l’é­d­u­ca­tion du pro­lé­tari­at d’en tenir compte !

Guy Bour­geois


Nota. ― L’au­teur de ces lignes tient à dire que les récents travaux du Con­grès Nation­al de la « Libre Pen­sée » française man­i­fes­tent très net­te­ment une prise de con­science du prob­lème tel que nous l’ex­posons ici. Le texte de la plu­part des réso­lu­tions tient compte des prob­lèmes poli­tiques et économiques et de la lutte des class­es d’une façon très nette. La « Libre Pen­sée » qui se raje­u­nit peut encore jouer un rôle très impor­tant dans l’é­d­u­ca­tion de la masse ouvrière. Aux anar­chistes révo­lu­tion­naires de s’y intéresser.