La Presse Anarchiste

Lectures

Nous nous réser­vons de présen­ter plus longue­ment dans l’avenir l’œuvre de l’écrivain alle­mand Bernard von Brentano, dont d’ailleurs le pub­lic français a pu lire avant la guerre un roman paru chez Gras­set, Theodor Chindler, tableau en par­tie auto­bi­ographique de la vie d’une famille de grands bour­geois catholiques de l’Allemagne du Sud.

Brentano, qui a longtemps vécu en Suisse, où il se réfu­gia après l’avènement de Hitler, se con­sid­éra d’abord, et fut con­sid­éré comme émi­gré, sinon com­mu­niste, du moins com­mu­nisant. Par la suite, sa haute cul­ture extrême­ment dif­féren­ciée, le car­ac­tère aus­si presque capricieux de son tem­péra­ment lui rendirent de plus en plus dif­fi­cile le con­tact avec le reste de l’émigration alle­mande, où il était de bon ton de con­fon­dre, stu­pide­ment, l’Allemagne et le nazisme. Il en résul­ta à la longue un froid crois­sant entre Brentano et la gauche alle­mande et, bien plus encore, cer­tains intel­lectuels helvé­tiques plus… roy­al­istes que le roi. La petite république fédérale fut même, peu de temps après la fin de la guerre, agitée par un procès assez reten­tis­sant que Brentano, accusé de pron­azisme et d’antisémitisme, gagna haut la main. Nous nous rap­pelons quant à nous de quelle façon presque démon­stra­tive les bien-pen­sants de gauche nous boudèrent assez longtemps pour avoir témoigné en jus­tice en faveur de leur bête noire de ce temps-là.

Il était trop évi­dent que l’accusation ne tenait pas debout ; trop évi­dent aus­si que ceux qui l’avaient lancée n’avaient même pas l’excuse, comme ailleurs, d’avoir dû lut­ter con­tre un occupant.

Nous l’avons déjà dit ailleurs : ce que l’on n’a jamais par­don­né à Brentano, au fond, c’est d’avoir du talent.

Ce n’est peut-être pas la série de ses bons romans – out­re Theodor Chindler, Le Procès sans juges, Les Sen­ti­ments éter­nels, Franziska Schel­er, Les Sœurs Use­dom – qui le prou­ve avec le plus d’éclat,– encore que ces livres nous parais­sent les seuls par lesquels revive en Alle­magne le haut exem­ple du seul vrai romanci­er de langue alle­mande, Fontane. (Les autres grands noms de prosa­teurs   : Hof­mannsthal, Her­mann Hesse, Thomas Mann, voire même Musil et assuré­ment Jünger, ne relèvent pas, mal­gré ce que d’ordinaire on pense, spé­ciale­ment du troisième, à pro­pre­ment par­ler du roman.) À notre avis, Brentano, dont nous nous hon­orons qu’il nous ait dédié un déli­cieux réc­it en vers, Marthe et Marie, est avant tout, en même temps qu’un his­to­rien (on lui doit un beau livre sur Auguste Guil­laume Schlegel, un Gœthe et Mar­i­anne von Wille­mer et un vol­ume sur la reine Sophie Char­lotte et Danck­el­mann), un émi­nent essay­iste. Le vol­ume Tage­buch mit Büch­ern (Jour­nal de lec­tures) a des chances d’être son chef‑d’œuvre. Et l’ouvrage dont nous avons mis le titre en tête de ces lignes, Du Land der Liebe (« Pays de mon amour » pour­rait-on traduire – enten­dez : l’Allemagne, mais la vraie ; l’appellation est emprun­tée à l’un des plus beaux poèmes d’Holderlin) en est la digne et non moins belle con­tin­u­a­tion. Non qu’il s’agisse seule­ment de lec­tures. C’est dans l’essentiel le jour­nal de guerre de l’écrivain Brentano, en exil à Küs­nacht, près Zurich. Et donc il y par­le et de ce qu’il lit et de l’horrible ago­nie de son pays. De char­mants vis­i­teurs venus d’Allemagne nous dis­aient récem­ment qu’ils n’avaient pu com­pren­dre cette jux­ta­po­si­tion, en par­ti­c­uli­er que Brentano, par exem­ple, eût pu s’occuper de tel texte clas­sique pen­dant les jours mêmes de Stal­in­grad. L’avouerons-nous, ce sont ces très char­mants inter­locu­teurs qui nous ont paru, à nous, incom­préhen­si­bles. Ils se croient, ils sont anti­nazis ; mais le total­i­tarisme les a amputés de la cul­ture. À cet égard, une fig­ure comme celle de Brentano devrait être infin­i­ment utile à l’Allemagne : pour la ren­dre à elle-même. S’il se peut encore…

Pen­dant la guerre, Brentano, dont la mère était grave­ment malade à Stuttgart, put se ren­dre dans son pays (on le lui reprocha beau­coup). Cela nous vaut un réc­it d’une vis­ite, pour lui non sans péril, à Berlin chez un ami farouche­ment anti­nazi, qui n’avait plus qu’un désir : la destruc­tion totale de leur nation. Les deux hommes, l’exilé patri­ote en pas­sagère rup­ture de ban et le pris­on­nier à vie de l’horreur, par­lent à cœur ouvert. « Je ne devais, écrit Brentano de son hôte après l’avoir quit­té, jamais le revoir. Peu après, lorsque les bom­barde­ments de Berlin atteignirent au parox­ysme, il se réfu­gia avec sa fille, jeune femme d’une ving­taine d’années à Dres­de. Tous deux périrent dans la destruc­tion de la ville. » Brentano n’ajoute rien : le trag­ique de cette fin comblant, et au-delà, les vœux de la vic­time, par­le assez par lui-même.

À quelques nuances près, sur lesquelles il ne vaut pas la peine de s’étendre ici, Du Land der Liebe est, pen­sons-nous, l’un des rares livres européens actuels.