La Presse Anarchiste

Lutte de classe et technobureaucratie

Extrait du pro­gramme des G.A.F. (groupes anar­chistes fédérés ital­iens) traduit de « Inter­ro­ga­tions » nº 8.

La société hiérarchique

3.— L’a­n­ar­chie est [donc] l’al­ter­na­tive glob­ale au Mod­èle hiérar­chique. Au Mod­èle et non à telle ou telle société hiérar­chisée. L’a­n­ar­chisme est donc le sys­tème théorique et le Mou­ve­ment social qui s’op­pose à chaque société hiérar­chique con­crète, à ses valeurs. à ses idéolo­gies religieuses ou pseu­do­sci­en­tifiques. Même si his­torique­ment l’a­n­ar­chisme s’est défi­ni comme théorie et est né comme Mou­ve­ment surtout dans le con­texte des luttes ouvrières anti-cap­i­tal­istes du siè­cle dernier, il a exprimé et exprime un refus, non seule­ment de la dom­i­na­tion bour­geoise. mais de toute domination.

Dans la société hiérar­chique, tous les rap­ports humains sont, d’une manière ou d’une autre, des rap­ports de dom­i­na­tion, parce que le Mod­èle hiérar­chique se repro­duit dans tous les aspects de la vie sociale et s’in­téri­orise immé­di­ate­ment comme struc­ture car­ac­térielle « gré­gaire autoritaire ». 

Par­mi tous les rap­ports de dom­i­na­tion le rap­port économique (rap­port d’ex­ploita­tion) occupe une place pri­mor­diale parce qu’il se réfère à la prin­ci­pale activ­ité sociale. La strat­i­fi­ca­tion hiérar­chique déter­minée par le rap­port d’ex­ploita­tion, dans ses dif­férentes formes liées aux dif­férents sys­tèmes économiques qui se sont suc­cédé his­torique­ment, con­stitue la strat­i­fi­ca­tion fon­da­men­tale. Une telle strat­i­fi­ca­tion n’ex­prime pas seule­ment la divi­sion hiérar­chique des fonc­tions pro­duc­tives au sens étroit mais plus large­ment la divi­sion hiérar­chique du tra­vail social. Dans une telle société le pou­voir (et/ou le priv­ilège) économique fusionne avec le pou­voir poli­tique même s’il est formelle­ment séparé : tan­tôt le pre­mier sem­ble dériv­er du sec­ond, tan­tôt le sec­ond du pre­mier. L’un et l’autre sont en tout cas tou­jours mono­pole d’une élite privilégiée. 

L’É­tat est l’in­sti­tu­tion poli­tique fon­da­men­tale de toute société hiérar­chique mod­erne. C’est con­tre l’É­tat, en con­séquence, que les anar­chistes ont tourné et tour­nent par­ti­c­ulière­ment leurs attaques non seule­ment con­tre « l’é­tat bour­geois » (struc­ture poli­tique de la société cap­i­tal­iste), mais con­tre tout état, présent, passé, futur en tant qu’or­gan­i­sa­tion du pou­voir, c’est-à-dire de la dom­i­na­tion. Face à la mon­strueuse inva­sion total­i­taire de l’é­tat, et à sa trans­for­ma­tion en « lieu » de pou­voir économique en plus du lieu de pou­voir poli­tique, une nou­velle force assume aujour­d’hui la cri­tique anar­chiste de l’état.

4.— Dans la strat­i­fi­ca­tion déter­minée par les rap­ports d’ex­ploita­tion, on iden­ti­fie des groupes soci­aux aux intérêts antag­o­nistes, les class­es, opposées de manière con­flictuelle. La lutte entre les class­es est uni­verselle­ment présente dans toute société hiérar­chique, sous des formes et des inten­sités divers­es, des niveaux de con­science dif­férents. Lutte entre les class­es exploitées, et exploiteuses, entre ceux qui exer­cent le pou­voir économique et ceux qui le subis­sent. Mais aus­si lutte entre ceux qui déti­en­nent le priv­ilège, et ceux qui y aspirent, entre patrons et « aspi­rants patrons », entre class­es dom­i­nantes et class­es en chemin vers de nou­velles formes de domination.

Deux types de lutte de classe donc. Le sec­ond est celui qui, hélas, a tracé les grandes lignes évo­lu­tives de l’his­toire humaine, qui est l’his­toire des class­es dom­i­nantes qui se sont suc­cédées sous dif­férentes formes de pou­voir, avec dif­férentes formes d’ex­ploita­tion. L’autre lutte de classe est exprimée à tra­vers l’his­toire par les class­es inférieures, des esclaves, de la plèbe, des serfs, des salariés, dans l’ef­fort mil­lé­naire de s’é­manciper ou seule­ment d’at­ténuer le poids de l’exploitation. 

Les deux formes de con­flit intéressent l’a­n­ar­chisme. L’une, en elle-même surtout, parce que des aspi­ra­tions éman­ci­patri­ces exprimées par les exploités, l’a­n­ar­chisme a tiré directe­ment ou indi­recte­ment ses valeurs et fondé la pos­si­bil­ité de son pro­jet révo­lu­tion­naire. L’autre parce que de son étude on peut tir­er des élé­ments de con­nais­sance sur les mécan­ismes dynamiques de l’iné­gal­ité ; c’est-à-dire sur les mécan­ismes par lesquels la société de classe se per­pétue en se transformant.

5.— A part quelques sociétés très sim­ples, on peut en général iden­ti­fi­er, dans la strat­i­fi­ca­tion sociale, de nom­breuses caté­gories. Une telle com­plex­ité est idéol­o­gisée par une cer­taine soci­olo­gie qui veut con­fon­dre et diluer la réal­ité déchi­rante de la lutte de classe en une mul­ti­plic­ité de con­flits mineurs, non con­tra­dic­toires avec la per­pé­tu­a­tion du sys­tème. Ces sché­mas soci­ologiques sont le reflet idéologique de la ten­dance actuelle du sys­tème à mas­quer l’an­tag­o­nisme de classe en mul­ti­pli­ant les sépa­ra­tions dans une grad­u­a­tion con­tin­ue qui va de l’ex­ploita­tion jusqu’au privilège.

Or, même dans une struc­ture graduée, il est pos­si­ble d’i­den­ti­fi­er la lutte de classe dans ce qu’elle a d’essen­tiel pour l’analyse et le pro­jet révo­lu­tion­naire. Il suf­fit de recon­naître au som­met ou à la base de la pyra­mide sociale ces class­es antag­o­nistes dans lesquelles se retrou­vent (dans le con­flit comme dans le mod­èle inter­pré­tatif) les caté­gories qui ont une fonc­tion équiv­a­lente dans la divi­sion sociale du tra­vail. Ain­si, par exem­ple, on peut sim­pli­fi­er le mod­èle inter­pré­tatif jusqu’au sché­ma « bipo­laire », qui met en avant, en la priv­ilé­giant au sein d’un con­texte social plus com­plexe, l’op­po­si­tion antag­o­niste inc­on­cil­i­able de deux pôles de class­es fon­da­men­tales (ou retenues comme telles). Ce sché­ma bipo­laire, qui part d’un aspect indis­cutable­ment réel bien que par­tiel, et qui s’of­fre comme struc­ture utile surtout pour iden­ti­fi­er l’in­ter­locu­teur du Mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, c’est-à-dire la classe (ou l’ensem­ble de class­es) dom­inée et exploitée, doit pour­tant être util­isé avec une con­science claire de ses lim­ites théoriques et pratiques. 

Ses lim­ites sont tracées avant tout par le fait qu’il n’est applic­a­ble qu’à des sys­tèmes soci­aux rel­a­tive­ment « sta­tiques » (par exem­ple le cap­i­tal­isme du siè­cle dernier et peut-être le « social­isme d’é­tat » de type russe). C’est-à-dire des sys­tèmes dans lesquels non seule­ment le con­flit bipo­laire mis en évi­dence est le con­flit dom­i­nant, parce qu’il se réfère au mode de pro­duc­tion dom­i­nant, mais aus­si et surtout dans lequel la classe moyenne est seule­ment un « diaphragme » inerte entre les deux class­es antag­o­nistes et n’est pas, en total­ité ou en par­tie, agent de trans­for­ma­tion socio-économique, c’est-à-dire classe elle-même en lutte pour le pouvoir. 

Dans les phas­es his­toriques de tran­si­tion comme celle que nous tra­ver­sons, le sché­ma à deux class­es devient inutile dans la mesure où il ne per­met pas de voir et de com­pren­dre les nou­velles formes d’ex­ploita­tion et de pou­voir qui nais­sent à l’in­térieur des vieilles struc­tures ; il est même mys­tifi­ca­teur s’il masque la réal­ité du con­flit de classe entre les deux groupes soci­aux con­cur­rents pour le pouvoir. 

Pour la représen­ta­tion essen­tielle de ces péri­odes « dynamiques » il est au con­traire indis­pens­able de dis­tinguer en terme de con­flit antag­o­niste trois class­es opposées les unes aux autres dans le même temps : la classe dom­inée, une classe dom­i­nante, et une classe en ascension. 

Il est ain­si pos­si­ble d’i­den­ti­fi­er sans les con­fon­dre les deux formes de lutte de classe coex­is­tantes. Deux formes à la sig­ni­fi­ca­tion his­torique opposée même si elles se présen­tent de façon entremêlée.

6. — La phase his­torique de tran­si­tion que nous vivons actuelle­ment est le pas­sage du sys­tème cap­i­tal­iste à un nou­veau sys­tème d’ex­ploita­tion. C’est avec cette clé inter­pré­ta­tive que doit être déchiffré dans sa com­plex­ité le cadre socio-économique et poli­tique inter­na­tion­al, dont les con­vul­sions sont la résul­tante non seule­ment des divers intérêts impéri­al­istes mais aus­si de leurs opposés, les sys­tèmes soci­aux « tar­do-cap­i­tal­istes », post-cap­i­tal­istes, et sys­tèmes inter­mé­di­aires avec dif­férentes vari­antes pour chaque catégorie.

Selon le mod­èle à trois class­es, il est pos­si­ble d’in­di­vid­u­alis­er les deux prin­ci­paux acteurs soci­aux de la trans­for­ma­tion (les vieux et les nou­veaux patrons), soit au niveau inter­na­tion­al. soit au niveau des sim­ples struc­tures nationales, là où le cap­i­tal­isme n’a pas été déjà enseveli, c’est-à-dire dans les pays indus­triels avancés à social­isme d’É­tat et en par­tie dans le tiers-monde. Et il est pos­si­ble d’in­di­vid­u­alis­er la classe dom­inée et exploitée qui, comme dans toutes les phas­es his­toriques de tran­si­tion, accentue sa lutte de classe soit parce que le change­ment rend moins opéra­toire les instru­ments psy­chologiques et idéologiques de soumis­sion, soit parce que la classe en ascen­sion s’ef­force de mobilis­er l’én­ergie rebelle des exploités comme vecteur de ses ambitions. 

La classe, ou mieux l’ensem­ble des class­es, exploitées, est con­sti­tué par ceux qui accom­plis­sent dans la divi­sion sociale du tra­vail les activ­ités manuelles au sens large. En font par­tie, dans une mesure plus ou moins grande et selon les par­tic­u­lar­ités des struc­tures nationales, les pro­lé­taires (tra­vailleurs salariés de l’a­gri­cul­ture. de l’in­dus­trie et des ser­vices publics, y com­pris les employés aux tâch­es pure­ment exéc­u­tives, les couch­es inférieures de tra­vailleurs autonomes dont l’au­tonomie est pra­tique­ment réduite à l’« auto­ges­tion » de leur pro­pre exploita­tion, et enfin le sous-pro­lé­tari­at urbain et rur­al (chômeurs, sous-occupés, mar­gin­aux…). Ces caté­gories ou class­es sont objec­tive­ment exploitées indépen­dam­ment du mécan­isme avec lequel se con­cré­tise le rap­port d’ex­ploita­tion (qui n’est pas for­cé­ment le rap­port typ­ique ou dom­i­nant) et indépen­dam­ment de la per­cep­tion sub­jec­tive de l’ex­ploité lui-même. 

Les « vieux patrons » sont la bour­geoisie cap­i­tal­iste dont le priv­ilège se fonde sur la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion et qui exploitent surtout (mais pas seule­ment) selon le rap­port de pro­duc­tion typ­ique, c’est-à-dire par l’ex­tor­sion de plus-val­ue aux salariés dans un régime de marché de la main-d’oeu­vre et des produits.

Les « nou­veaux patrons », qui, dans les pays qui se dis­ent social­istes, sont la classe dom­i­nante et qui, dans les pays « tar­do-cap­i­tal­istes », parta­gent le pou­voir avec les cap­i­tal­istes dans un équili­bre dynamique qui se déplace en leur faveur, sont les technobureaucrates.

Les nouveaux patrons

7.— La nou­velle classe dom­i­nante, la tech­nobu­reau­cratie, se définit par l’ac­tiv­ité de la sphère du tra­vail intel­lectuel cor­re­spon­dant à des fonc­tions dirigeantes dans la divi­sion hiérar­chique du tra­vail social. Les nou­veaux patrons accom­plis­sent ces fonc­tions et en tirent les priv­ilèges et les pou­voirs qui lui sont liés, non pas en ver­tu des droits privés de la pro­priété juridique sur les moyens de pro­duc­tion, mais en ver­tu d’une sorte de pro­priété intel­lectuelle, c’est-à-dire sur la pos­ses­sion des con­nais­sances liées à la direc­tion des grands « agré­gats » économiques et politiques.

Dans la forme actuelle la plus accom­plie de leur dom­i­na­tion, c’est-à-dire dans les États se dis­ant social­istes, les tech­nobue­cau­crates gèrent comme un mono­pole le pou­voir poli­tique et économique et exer­cent leur exploita­tion non de manière indi­vidu­elle mais col­lec­tive­ment à tra­vers une pro­priété de classe des moyens de pro­duc­tion. Ceux-ci s’ap­pro­prient une part priv­ilégiée des biens et des ser­vices, non pas directe­ment comme les cap­i­tal­istes, mais indi­recte­ment à tra­vers l’É­tat qui recueille cette part de classe et la répar­tit ensuite entre ses fonc­tion­naires de façon dif­féren­ciée selon la posi­tion occupée dans la pyra­mide sociale, c’est-à-dire selon l’im­por­tance hiérar­chique de la fonc­tion accomplie. 

Dans le monde occi­den­tal « tar­do­cap­i­tal­iste » les nou­veaux patrons présen­tent des car­ac­tères moins dis­tincts et leurs rap­ports d’ex­ploita­tion spé­ci­fique sont entremêlés avec les rap­ports de l’ex­ploita­tion cap­i­tal­iste ; ceux-ci dérivent his­torique­ment et fonc­tion­nelle­ment de la classe moyenne employée au ser­vice de la bour­geoisie cap­i­tal­iste. Le développe­ment des sociétés par actions, des trusts com­mer­ci­aux et financiers, des entre­pris­es multi­na­tionales et la pro­gres­sive exten­sion des fonc­tions de l’É­tat dans le domaine économique et social, ont entraîné et entraî­nent les con­di­tions pour l’ac­croisse­ment de l’im­por­tance et le pou­voir des plus hauts tech­ni­ciens et admin­is­tra­teurs des entre­pris­es et des insti­tu­tions étatiques. 

Les tech­nobu­reau­crates s’ap­pro­prient leurs priv­ilèges de classe, c’est-à-dire le fruit de leur exploita­tion, à tra­vers les com­pen­sa­tions élevées (cadeaux, primes, ser­vices, émol­u­ments pour dif­férentes charges). Ces com­pen­sa­tions dans le cas des man­agers d’en­tre­pris­es privées peu­vent être économique­ment vus comme prof­its masqués de l’en­tre­prise (c’est-à-dire plus-val­ue cap­i­tal­iste). Les com­pen­sa­tions des dirigeants d’é­tat au con­traire, sont typ­ique­ment techno-bureaucratiques. 

Com­pen­sa­tions des dirigeants d’en­tre­pris­es publiques ou par­tic­i­pa­tion éta­tique sont en par­tie noti­fi­ables comme prof­it (pour autant que ces entre­pris­es reflè­tent encore des mécan­ismes cap­i­tal­is­ti­co-mer­can­tiles) et en par­tie, comme véri­ta­bles et réels droits priv­ilégiés des prélève­ments sur la richesse pro­duite non pas au niveau de l’en­tre­prise, mais à l’échelle nationale.

(..)

9.— L’É­tat accom­plit un rôle fon­da­men­tal dans l’é­conomie tar­do­cap­i­tal­iste. D’abord il pos­sède directe­ment ou indi­recte­ment un épais réseau d’in­dus­tries et de ser­vices dans les secteurs-clés. C’est lui, en out­re, qui régle­mente, con­trôle, plan­i­fie, con­damne, de façon crois­sante, l’ac­tiv­ité des entre­pris­es, à tra­vers des instru­ments d’in­ter­ven­tion lég­is­lat­ifs, de crédit, fis­caux, etc. Il est enfin depuis longtemps le client prin­ci­pal d’une bonne par­tie du secteur privé ; l’in­ter­ven­tion de l’É­tat dans l’é­conomie n’est pas une nou­veauté pour le cap­i­tal­isme. Il a même assisté et « soutenu » les pre­miers pas du cap­i­tal­isme, et en a accom­pa­g­né le développe­ment. Plus encore, l’in­ten­sité et la pro­fondeur avec lequel aujour­d’hui (et de plus en plus) l’É­tat est présent dans l’é­conomie et le développe­ment énorme des ser­vices soci­aux gérés par l’É­tat, vont rapi­de­ment chang­er la sig­ni­fi­ca­tion de cette présence. Quand de 30 à 40 % du pro­duit nation­al brut des pays « tar­do­cap­i­tal­istes » sont absorbés par l’ad­min­is­tra­tion publique, on peut dire que la quan­tité est dev­enue une qualité.

L’É­tat, avec son apparence de défense des intérêts cap­i­tal­istes, est en train de se trans­former en lieu priv­ilégié de for­ma­tion de la nou­velle classe dom­i­nante, en con­cen­trant en lui-même — aux niveaux supérieurs de sa hiérar­chie — une part très impor­tante et crois­sante du pou­voir économique, qui se con­fond avec le pou­voir poli­tique. Ce dernier perd aus­si pro­gres­sive­ment son rôle sub­or­don­né. Tan­dis que pro­gresse la tech­nobu­reau­cratie des entre­pris­es privées, dans les entre­pris­es publiques, dans l’ap­pareil éta­tique, tech­nocrates et bureau­crates expri­ment de moins en moins les intérêts des vieux patrons et tou­jours plus les leurs. 

Dans cette même direc­tion s’opère le pas­sage du pou­voir poli­tique effec­tif des assem­blées lég­isla­tives et des organes exé­cu­tifs à celui des som­mets admin­is­trat­ifs. La plus grande par­tie des pays « tar­do­cap­i­tal­istes » ont une struc­ture démoc­rate par­lemen­taire, mais dans aucun de ceux-ci ce n’est réelle­ment le par­lement, siège formel de la sou­veraineté pop­u­laire, qui dirige l’État. 

Le pou­voir de l’É­tat est un pou­voir per­ma­nent. Ce pou­voir est exer­cé par un cer­tain nom­bre d’in­sti­tu­tions autonomes de l’in­flu­ence insta­ble des votes : ce sont ces organ­ismes qu’il faut exam­in­er pour décou­vrir où réside le vrai pou­voir. Les gou­verne­ments vont et vien­nent, la machine éta­tique con­tin­ue à fonc­tion­ner. l’É­tat con­siste d’abord dans ces insti­tu­tions per­ma­nentes et autonomes : l’ar­mée (officiers et sous-officiers de car­rière, troupes spé­ciales), la police, les min­istères, les admin­is­tra­tions autonomes, les caiss­es de prévoy­ance et d’as­sur­ance, la mag­i­s­tra­ture, etc., c’est-à-dire des insti­tu­tions du dit « exé­cu­tif » non touchées par l’in­flu­ence élec­torale, peu influ­ençable par le gou­verne­ment et qua­si­ment pas par le par­lement. Le pou­voir de l’exé­cu­tif se ren­force sans cesse, cha­cune de ses insti­tu­tions repro­duit en elle-même la pyra­mide hiérar­chique de l’É­tat. Au som­met de cette hiérar­chie (out­re que cer­tains dirigeants des grands hold­ings publics et privés sont de temps en temps des dirigeants poli­tiques et syn­di­caux) sont choi­sis ceux que le par­lement « représente » sur la scène poli­tique institutionnelle. 

Cette évo­lu­tion du pou­voir poli­tique est, de plus, liée à la crois­sante com­plex­ité et mul­ti­plic­ité des fonc­tions accom­plies par les états « tar­so­cap­i­tal­istes » elle est liée égale­ment à sa ten­dance total­i­taire, con­séquence de l’ex­i­gence de con­trôler, en les canal­isant dans de nou­velles insti­tu­tions, les forces cen­trifuges con­tin­uelle­ment créées par l’ac­croisse­ment des dimen­sions, le machin­isme, l’en­vahisse­ment éta­tique, dans un cer­cle vicieux qui développe les com­pé­tences et donc le nom­bre et le pou­voir des technobureaucrates.

(…)

La structure de classe en Italie

14.— Dans le com­plexe entremêle­ment d’élé­ments post-indus­triels et préin­dus­triels, pro­to­cap­i­tal­istes et tar­do­cap­i­tal­istes qui con­stitue la trame économique et sociale de l’I­tal­ie (pays que l’on peut class­er comme le pre­mier de l’Eu­rope pau­vre — Espagne, Por­tu­gal, Grèce — soit comme le dernier de l’Eu­rope riche) on peut dis­tinguer claire­ment les deux class­es fon­da­men­tales : la bour­geoisie et la techno-bureaucratie.

La pre­mière est con­sti­tuée d’en­v­i­ron 200 000 entre­pre­neurs cap­i­tal­istes de grande et moyenne entre­prise, et de leurs familles. La sec­onde, numérique­ment aus­si forte que la pre­mière, est con­sti­tuée pour plus de la moitié par l’abon­dance des dirigeants éta­tiques ou paraé­ta­tiques, par le som­met de la bureau­cratie politi­co-syn­di­cale, et par les man­agers des entre­pris­es à par­tic­i­pa­tion éta­tique, et pour le reste, par les man­agers des grandes et moyennes entre­pris­es privées. La force absolue et rel­a­tive de la tech­nobu­reau­cratie est une con­séquence du « Mod­èle ital­ien » de développe­ment, c’est-à-dire des régimes fas­cistes et démochré­tiens qui, pen­dant un demi-siè­cle, ont dévelop­pé les appareils d’É­tat et l’in­ter­ven­tion économique publique de manière accélérée en com­para­i­son des autres pays cap­i­tal­istes. La forte présence, dans l’é­conomie ital­i­enne, des multi­na­tionales à cap­i­tal étranger a opéré dans le même sens. 

Para­doxale­ment, au som­met de la pyra­mide, l’I­tal­ie a une struc­ture de classe plus avancée, dans un sens tech­nobu­reau­cra­tique, que les autres pays occi­den­taux plus dévelop­pés économiquement. 

La couche moyenne repro­duit la divi­sion entre bour­geoisie et tech­nobu­reau­cratie par la divi­sion entre une petite bour­geoisie (petits entre­pre­neurs cap­i­tal­istes de l’in­dus­trie, de l’a­gri­cul­ture et des ser­vices) et une grande par­tie des pro­fes­sions libérales (sauf une minorité qui par leur fonc­tion et leur niveau sont inté­grables à la classe dom­i­nante) de 4 mil­lions env­i­ron d’ac­t­ifs, et une petite tech­nobu­reau­cratie (tech­ni­ciens. intel­lectuels. fonc­tion­naires non dirigeants du pub­lic et du privé, mil­i­taire de car­rière, enseignants, appareil des par­tis et syn­di­cats avec 3 mil­lions d’ac­t­ifs environ. 

À la base de la pyra­mide sociale, les class­es exploitées com­posées d’un pro­lé­tari­at urbain et rur­al au sens étroit du terme (tra­vailleurs manuels salariés) avec 9,5 mil­lions d’ac­t­ifs, à qui on peut ajouter un mil­lion env­i­ron d’employés aux tâch­es pure­ment exéc­u­tives et répéti­tives et 2 mil­lions de tra­vailleurs autonomes (couch­es inférieures des arti­sans, cul­ti­va­teurs directs et com­merçants sans employés) qui sont, de fait, des presta­teurs de tra­vail manuel, et plus d’un mil­lion de sous-pro­lé­taires, de tra­vailleurs inter­mit­tents, de tra­vailleurs à domi­cile, de mar­gin­aux, etc. 

Au niveau des revenus on ren­con­tre en Ital­ie une iné­gal­ité accen­tuée. Même en élim­i­nant les très rich­es (frac­tion supérieure de la classe dom­i­nante) et les très pau­vres (le sous-pro­lé­tari­at con­cen­tré surtout dans le Sud et dans les îles) il reste un rap­port moyen class­es dom­i­nantes /classes exploitées qui va de plus de 1 à 10 pour les revenus. 

La dynamique sociale de ces cinquante dernières années a vu une crois­sance con­stante en dépense, en valeur absolue et en pour­cent­age, de la tech­nobu­reau­cratie et de son sub­strat dans les class­es moyennes, et de la bour­geoisie et de son sub­strat petit-bour­geois. Entre les class­es exploitées, la dynamique a vu tou­jours un développe­ment des fonc­tions inférieures. Dans les prochaines années on peut prévoir un mod­èle de développe­ment quan­ti­tatif de la tech­nobu­reau­cratie, un développe­ment de la petite tech­nobu­reau­cratie, avec une réduc­tion de la petite bour­geoisie et une cer­taine con­trac­tion des tra­vailleurs manuels autonomes. 

Pour toutes les class­es il y a eu le déplace­ment, typ­ique au développe­ment indus­triel et post-indus­triel, du secteur pri­maire au secteur sec­ondaire et tertiaire. 

15.— Le proces­sus évo­lu­tif « tar­do­cap­i­tal­iste » s’ex­plique en Ital­ie, actuelle­ment, dans un cadre insti­tu­tion­nel démoc­ra­tique par­lemen­taire. Une grande par­tie du pou­voir poli­tique, cas typ­ique des pays tar­do­cap­i­tal­istes, réside dans l’exé­cu­tif des insti­tu­tions éta­tiques non-élues. La manière d’être de ces insti­tu­tions (normes, règle­ments, habi­tudes, priv­ilèges) est celle établie par le régime fas­ciste non seule­ment parce que le som­met est resté le même qu’à l’époque fas­ciste, mais aus­si et surtout parce que cette manière d’être est vrai­ment utile (mal­gré de remé­di­a­bles inef­fi­ciences typ­ique­ment ital­i­ennes) à l’É­tat en général, et en par­ti­c­uli­er à la forme d’É­tat cor­re­spon­dant au com­pro­mis dynamique entre les anciens et les nou­veaux patrons qui s’est d’abord exprimé avec le fas­cisme puis avec la république « démocratique ».

Out­re l’ab­di­ca­tion par le par­lement de son rôle d’in­sti­tu­tion suprême, l’É­tat ital­ien présente un autre car­ac­tère typ­ique­ment « tar­do­cap­i­tal­iste » : être ten­den­tielle­ment et pro­gres­sive­ment total­i­taire. L’É­tat tend à inter­venir dans toutes les fonc­tions sociales pour régle­menter d’abord, pour absorber ensuite. Il tend à envahir et envahit tous les aspects de la vie, même privée (pour l’É­tat total­i­taire il n’ex­iste pas de « privé ») des citoyens. l’É­tat fas­ciste était ouverte­ment total­i­taire, l’É­tat post­fas­ciste l’est de ce fait et le proces­sus d’i­den­ti­fi­ca­tion entre l’É­tat et société fut repris après la guerre, sous une forme moins folk­lorique mais plus insi­dieuse, soit au niveau insti­tu­tion­nel, soit au niveau idéologique. 

Avec cette inva­sion, et avec la puis­sance des appareils de con­trôle répres­sifs et de con­di­tion­nement psy­cho-idéologique, l’É­tat est amené à restrein­dre, plus de fait que juridique­ment, l’e­space de la lib­erté indi­vidu­elle et col­lec­tive, indépen­dam­ment de la forme que pren­dra la poli­tique ital­i­enne à plus ou moins long terme. Cela ne sig­ni­fie pas que la forme poli­tique n’ait aucune impor­tance. La forme présente du sys­tème tar­do-cap­i­tal­iste ital­ien aujour­d’hui et celle qu’il pren­dra demain, nous importe parce qu’à chaque forme cor­re­spond un mélange dif­férent d’obéis­sance imposée et de con­sen­te­ment arraché, divers niveaux de tolérance et de répres­sion de la déviance, une dif­férente agi­ta­tion poli­tique pos­si­ble pour les « non-inté­grés » et, de là, dif­férents moyens de faire de la pro­pa­gande, de l’ag­i­ta­tion, dif­férents types d’or­gan­i­sa­tion anar­chiste (de la légal­ité à l’il­lé­gal­ité, de la pub­lic­ité à la clan­des­tinité, avec toutes les posi­tions intermédiaires). 

En Ital­ie sont théorique­ment pos­si­bles de nom­breuses vari­a­tions pos­si­bles sur le thème socio-économique du « tar­do­cap­i­tal­isme », de la social-démoc­ra­tie (dans le sens large de démoc­ra­tie réformiste) au fas­cisme (dans le sens autori­taire-réformiste), du mod­èle scan­di­nave au mod­èle chilien, ou améri­cain ou français… le monde occi­den­tal offre un vaste assor­ti­ment. En pra­tique, la réal­ité ital­i­enne ne sem­ble offrir qu’un type prob­a­ble plus ou moins social-démocrate.

La révolution libertaire

19.— Le pro­jet révo­lu­tion­naire anar­chiste dérive de la lutte de classe des exploités, et y trou­ve la garantie de la pos­si­bil­ité, sinon de la prob­a­bil­ité, de sa réal­i­sa­tion. L’ex­is­tence uni­verselle de la lutte de classe dans toute société hiérar­chique nous donne une pre­mière indi­ca­tion dans ce sens, apparem­ment banale, mais fon­da­men­tale : l’iné­gal­ité sociale n’est pas naturelle et c’est seule­ment l’u­til­i­sa­tion de moyens coerci­tifs (psy­chologiques et physiques) qui en garan­tit la survivance.

Une sec­onde indi­ca­tion, qui se tire de l’ob­ser­va­tion des dif­férentes formes de con­flit entre dom­inés et dom­i­na­teurs, est que les serfs de la terre, les esclaves, les salariés. les exploités et les lais­sés pour compte de tous les sys­tèmes man­i­fes­tent une ten­dance con­stante à refuser leur con­di­tion de classe. 

Ce qui sig­ni­fie objec­tive­ment que les aspi­ra­tions éman­ci­patri­ces sont seule­ment réal­is­ables à tra­vers l’abo­li­tion des class­es avec une trans­for­ma­tion de la société de façon égal­i­taire. De fait, l’his­toire des révo­lu­tions et des révoltes nous a lais­sé de nom­breux exem­ples pour témoign­er que les exploités quand ils réus­sis­sent à organ­is­er à leur façon la société, le font avec des approx­i­ma­tions d’é­gal­ité et de liberté. 

Un troisième élé­ment que l’on tire de l’his­toire de la lutte des class­es est con­sti­tué à par­tir de ces indi­ca­tions pra­tiques, de ces « utopies » pop­u­laires épisodique­ment et frag­men­taire­ment réal­isées dans une créa­tiv­ité à la mar­que spon­tané­ment lib­er­taire, à ces exem­ples qui mon­tent com­ment le peu­ple entend son éman­ci­pa­tion col­lec­tive. L’a­n­ar­chisme est sur­gi de cette mil­lé­naire ten­sion égal­i­tariste et lib­er­taire, en dévelop­pant les ten­dances objec­tives des exploités et leurs indi­ca­tions exem­plaires dans un sys­tème de pen­sée et d’ac­tion qui représente le niveau le plus haut atteint jusqu’à présent dans le savoir théori­co-pra­tique révolutionnaire. 

Cepen­dant, lutte de classe et lutte révo­lu­tion­naire anar­chiste ne s’i­den­ti­fient pas.

En pre­mier lieu, la pre­mière peut aus­si s’ex­primer de manière réformiste, et c’est même sa forme dom­i­nante lors des péri­odes prérévo­lu­tion­naires. En sec­ond lieu. le con­flit social ne s’épuise pas dans la lutte de classe mais exprime aus­si d’autres révoltes qui, dans un sys­tème hiérar­chique com­plexe et sophis­tiqué, nais­sent d’iné­gal­ités et de dom­i­na­tions dif­férentes de celles de classe : sex­uelle, eth­nique, raciale, etc., toutes ces révoltes ont entre elles, et avec la lutte de classe, laque­lle se sura­joute en par­tie mais pas néces­saire­ment et pas com­plète­ment, une com­mune matrice égal­i­taire. De toutes ces révoltes, et aus­si des révoltes indi­vidu­elles, l’a­n­ar­chisme peut tir­er des apports théoriques et pra­tiques ; et toutes doivent se recom­pos­er, comme mou­ve­ment et aspi­ra­tions d’é­man­ci­pa­tion par­tielle, dans le pro­jet révo­lu­tion­naire d’é­man­ci­pa­tion globale. 

C’est seule­ment avec ce pro­jet con­scient et organ­isé et avec cette recom­po­si­tion que peut se réalis­er la poten­tial­ité révo­lu­tion­naire de la lutte de classe. Hors de cette pos­si­bil­ité il y a seule­ment la réal­ité his­torique d’une con­tin­uelle trans­for­ma­tion de l’ex­ploita­tion et de l’op­pres­sion, dans laque­lle la lutte de classe des exploités ne peut « faire his­toire », c’est-à-dire ne peut apporter de change­ments « struc­turels » sinon en faveur d’une autre classe dom­i­nante, pour les intérêts mys­ti­fiés de laque­lle elle se fera encore une fois le vecteur. En Ital­ie, dans un proche futur, cela sig­ni­fie que la lutte de classe des exploités servi­ra, qu’ils le veuil­lent ou non, les intérêts « tech­nobu­reau­cra­tiques » tant que la révo­lu­tion lib­er­taire ne se pro­file pas comme force suffisante.

20.— Nous avons dit révo­lu­tion « lib­er­taire » plutôt que révo­lu­tion « anar­chiste » et pas sim­ple­ment « révo­lu­tion ». C’est que nous ne croyons pas à la pos­si­bil­ité d’une révo­lu­tion stricte­ment anar­chiste, ni à l’u­til­ité d’une révo­lu­tion « quel­conque ». Après 50 années d’ex­péri­ences (Russie, Espagne, Chine. Cuba) il est en effet clair que :

  1. la libéra­tion des ten­dances pop­u­laires, égal­i­taires et lib­er­taires est un phénomène éphémère s’il n’a pas la pos­si­bil­ité de s’ex­primer dans des organ­i­sa­tions adéquates ;
  2. le « social­isme d’É­tat » ne con­stitue pas un pas en avant sur la route de l’é­man­ci­pa­tion humaine.

D’un autre côté, même si les anar­chistes peu­vent s’ac­croître numérique­ment et qual­i­ta­tive­ment avant la révo­lu­tion, nous ne croyons pas qu’ils puis­sent arriv­er à avoir tant de force, et leurs idées tant d’in­flu­ence, qu’ils puis­sent don­ner une empreinte uni­voque à la trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire : d’autres forces par­ticiper­ont à celle-ci. La présence anar­chiste cepen­dant devra depuis le début don­ner un sens lib­er­taire et égal­i­taire à la révo­lu­tion (avec la destruc­tion de l’ap­pareil d’É­tat, avec l’abo­li­tion de la pro­priété privée, avec la créa­tion d’or­gan­ismes de base pour l’au­to­ges­tion et la démoc­ra­tie directe). Les autres com­posantes révo­lu­tion­naires devront ne pas être trop présentes pour étouf­fer dans l’oeuf l’au­to­ges­tion pop­u­laire et l’ex­péri­ence révo­lu­tion­naire ni empêch­er un développe­ment plu­ral­iste et décen­tral­isé de la révolution. 

Cette révo­lu­tion, la révo­lu­tion sociale lib­er­taire, la seule révo­lu­tion pour laque­lle il vaut la peine de sac­ri­fi­er un peu de présent (parce qu’en elle seule on peut met­tre une espérance raisonnable) naît du con­cours d’une série de con­di­tions favorables.

Le but de l’ac­tion anar­chiste est de créer ces conditions.

De ces con­di­tions, quelques-unes peu­vent être qual­i­fiées de sub­jec­tives, d’autres d’ob­jec­tives, cer­taines déter­minées ou déter­minables par la volon­té du « sujet révolution­naire », d’autres extérieures à lui. 

Les con­di­tions objec­tives sont celles qui en général favorisent toutes les révo­lu­tions : crise économique, guerre, con­flit entre groupes soci­aux dom­i­nants, fort affaib­lisse­ment ou désagré­ga­tion du pou­voir, etc., l’his­toire de la révo­lu­tion peut fournir d’abon­dants exem­ples de ces con­di­tions objec­tives favor­ables. Celles-ci n’é­tant pas influ­ençables par le Mou­ve­ment révo­lu­tion­naire pour le moins directe­ment et de manière prévis­i­ble, ils n’en­trent pas dans les buts explicites de l’ac­tion anarchiste. 

Les con­di­tions sub­jec­tives néces­saires à une révo­lu­tion sociale lib­er­taire peu­vent être sché­ma­tique­ment indiquées comme étant le plus grand développe­ment pos­si­ble, qual­i­tatif et quan­ti­tatif, du mou­ve­ment anar­chiste et de la présence lib­er­taire organ­isée dans le con­flit social et, à plus grande dif­fu­sion pos­si­ble de la con­science cri­tique, de l’e­sprit anti­au­tori­taire, de révolte.

Quand nous dis­ons le plus grand développe­ment pos­si­ble, nous voulons dire, d’un côté, qu’en péri­ode non révo­lu­tion­naire il existe des lim­ites rel­a­tive­ment étroites au mil­i­tan­tisme révo­lu­tion­naire, à l’ac­cep­ta­tion et à la com­préhen­sion de l’idéolo­gie anar­chiste, et enfin à la pra­tique de la méth­ode lib­er­taire. De l’autre côté avec la même expres­sion nous enten­dons soulign­er que ce niveau de « sat­u­ra­tion » est néces­saire pour que la révo­lu­tion ait pos­si­bil­ité de se dévelop­per dans un sens anar­chiste, pour que les ten­dances naturelles des exploités aient la pos­si­bil­ité d’émerg­er, de s’or­gan­is­er et de mûrir pro­gres­sive­ment vers la forme la plus avancée de lib­erté et d’é­gal­ité. Ce sont donc les objec­tifs stratégiques de l’ac­tion anar­chiste. Leur quan­tifi­ca­tion et leur classe­ment dans le temps ne sont pas pos­si­bles. Le temps néces­saire au développe­ment opti­mum des con­di­tions sub­jec­tives pour la révo­lu­tion lib­er­taire (et pour que celle-ci puisse se pro­duire dans un laps de temps raisonnable) est lié à telle­ment de vari­ables que toute prévi­sion peut seule­ment refléter le pes­simisme ou l’op­ti­misme de celui qui la for­mule. On peut seule­ment dire, au stade actuel des choses, que nous en sommes encore loin et que la tâche qui nous attend est énorme.

21.— Il est pos­si­ble de trac­er une série d’ob­jec­tifs inter­mé­di­aires, d’é­tapes suc­ces­sives qui définis­sent la stratégie révo­lu­tion­naire, seule­ment dans le sens d’une pro­gres­sive con­struc­tion des objec­tifs fin­aux eux-mêmes, c’est-à-dire d’une pro­gres­sive réal­i­sa­tion des con­di­tions sub­jec­tives favor­ables à la révo­lu­tion sociale lib­er­taire. En ce sens moyens et fin s’i­den­ti­fient, et la crois­sance des uns cor­re­spond à l’ac­croisse­ment des autres.

Cela n’en­lève aucune valeur révo­lu­tion­naire aux mille luttes par­ti­c­ulières par lesquelles les exploités et les opprimés arrachent aux patrons des par­celles de bien-être et des frag­ments de lib­erté, ou défend­ent ces con­quêtes. C’est même prin­ci­pale­ment avec la présence des anar­chistes, dans ces épisodes de con­flit social, que peu­vent mûrir les con­di­tions révo­lu­tion­naires. Il est hors de dis­cus­sion en tout cas que de telles luttes, indépen­dam­ment de leur valeur pour une fin révo­lu­tion­naire, revê­tent juste­ment une grande impor­tance pour les class­es inférieures, et il serait insen­sé de renon­cer à vivre un peu mieux jusque-là. Nous nions pour­tant que les con­quêtes par­tielles qui sor­tent de ces luttes puis­sent entraîn­er une pro­gres­sion qui approche objec­tive­ment la révolution. 

L’in­ter­ven­tion des anar­chistes dans ces luttes est motivée par leur valeur sug­ges­tive (c’est-à-dire de mat­u­ra­tion sociale de leurs pro­tag­o­nistes) qu’elles peu­vent avoir, surtout si ces inter­ven­tions pré­fig­urent des objec­tifs et emploient des méth­odes ten­dantielle­ment lib­er­taires et égal­i­taires. Ain­si par exem­ple les reven­di­ca­tions qui visent, sur le lieu de tra­vail, à atténuer les dif­férences entre les tra­vailleurs ont de valeur seule­ment en ce qu’elles peu­vent mûrir chez les exploités un esprit de sol­i­dar­ité et une volon­té de niv­elle­ment, et non parce que serait pos­si­ble une élim­i­na­tion pro­gres­sive de l’iné­gal­ité sans uni­fi­er les intérêts objec­tifs des tra­vailleurs. Il existe, de fait, des marges d’iné­gal­ité incom­press­ibles parce qu’elles ser­vent au fonc­tion­nement du sys­tème d’ex­ploita­tion. Ain­si. même les batailles pour con­quérir plus de lib­erté n’ont de valeur seule­ment qu’en ce qu’elles peu­vent accroître la rébel­lion anti­au­tori­taire des opprimés. Même en matière de lib­erté, il existe des lim­ites indé­pass­ables, parce que fonc­tion­nelles à l’é­tat, et, en fait, les batailles dans ce champ, dans les régimes formelle­ment « démoc­ra­tiques », comme en Ital­ie, sont le plus sou­vent des­tinées à défendre les lib­ertés exis­tantes con­tre les attaques du pou­voir, c’est-à-dire sont défen­sives, et le seront tou­jours plus avec le développe­ment total­i­taire de l’É­tat dans les sociétés indus­trielles avancées. L’il­lu­sion qu’il existe des objec­tifs et des con­quêtes par­tielles objec­tive­ment révo­lu­tion­naires est une ver­sion para­doxale du réformisme, Ce qui est juste­ment par­tiel et par­cel­laire est néces­saire­ment réformiste, dans ce sens qu’il peut être inté­gré ou absorbé ou défor­mé par la dynamique tar­do­cap­i­tal­iste. Mais la con­science acquise, la crois­sance organ­i­sa­tion­nelle extra-insti­tu­tion­nelle, donc ce qui dérive de la manière lib­er­taire de lut­ter est ce qui intéresse les anar­chistes. Parce que les mêmes résul­tats obtenus avec une pra­tique auto­ges­tion­naire et avec l’ac­tion directe, nous approchent de la révo­lu­tion lib­er­taire, alors qu’obtenus à tra­vers la délé­ga­tion et des organes hiérar­chisés, ils l’éloignent. 

Cela est un cas exem­plaire de la cohérence anar­chiste entre moyens et fins, et ce n’est pas un choix moral. Entre moyens et fins, de fait il y a des rap­ports de cause à effet, et le choix des fins con­di­tionne celui des moyens, tout comme l’usage de moyens pré­cis entraîne des résul­tats pré­cis, quelle que soit la volon­té de ceux qui les emploient. Il est donc idéal­iste et mys­tifi­ca­teur d’af­firmer que la fin jus­ti­fie les moyens. Au con­traire, ce serait plutôt les moyens qui « jus­ti­fieraient » les fins, car, en eux-mêmes, ils les con­ti­en­nent déjà, du moins en partie.

G.A.F.