La Presse Anarchiste

Problèmes et espoirs

Luis Andrés Edo et Luis Bur­ro parlent.

25. Quelle est la sit­u­a­tion à Barcelone aujourd’hui ?

Andrès Edo : D’abord, il faut dire qu’en ce moment dans la C.N.T. exis­tent formelle­ment tous les niveaux organ­i­sa­tion­nels et qu’en même temps ils n’ex­is­tent pas. Le Comité Nation­al ne fonc­tionne pas, les Comités Régionaux et les fédéra­tions locales non plus, ni même les syn­di­cats ; et pour­tant, sans doute, tout cela existe. Cela se passe à tous les niveaux, dans toutes les régions, dans toutes les provinces, et il ne s’ag­it ni d’un prob­lème de per­son­nes, ni d’une for­mule d’or­gan­i­sa­tion. Il s’ag­it d’un phénomène en soi. Chaque instance de l’or­gan­i­sa­tion, du délégué à l’assem­blée, jusqu’au Comité nation­al, tous font ce qui est pos­si­ble, mais nous sommes impuis­sants à dépass­er un phénomène qui ne sera pas résolu à tra­vers des assem­blées ou des plénums, qui sont pour­tant néces­saires, mais à tra­vers un proces­sus d’ac­tu­al­i­sa­tion qui com­mence à se dévelop­per main­tenant. C’est dans ce con­texte que s’est déroulé le plénum région­al de Cat­a­logne que l’on peut con­sid­ér­er comme le seul qui se soit fait en Espagne, puisque les autres plénums ne le furent que de nom. Un autre fac­teur dont il faut tenir compte est la sit­u­a­tion poli­tique qui est en train de suiv­re un rapi­de proces­sus de démoc­ra­ti­sa­tion qu’on ne peut arrêter et que per­son­ne n’est en mesure de con­di­tion­ner d’une manière ou d’une (26) autre. Il faut donc par­tir de ce qu’est la C.N.T. aujour­d’hui, en sachant bien que les prob­lèmes qu’elle ren­con­tre ont des aspects sim­i­laires à ceux que ren­con­trent toutes les organ­i­sa­tions et les par­tis dans ce type de phase. Le plénum région­al de Cat­a­logne, qui a eu lieu après des réu­nions heb­do­madaires d’en­v­i­ron 250 délégués des syn­di­cats pen­dant 2 mois et demi, a été un événe­ment très impor­tant parce qu’il en est sor­ti en des ter­mes très clairs la volon­té des mil­i­tants, pour la plu­part des jeunes, de com­bat­tre toute ten­ta­tive de manip­u­la­tion, et donc la volon­té de gér­er à la pre­mière per­son­ne toutes les déci­sions. Le gou­verne­ment lui-même espérait, à tra­vers quelques-uns de ses hommes de con­fi­ance, réus­sir à manip­uler la C.N.T. Mais ce plénum a fait tomber les illu­sions et les espérances de ce type. Dans ce plénum il y a eu des cen­taines d’heures de dis­cus­sions, des cen­taines d’heures de tra­vail dans des com­mis­sions, et tout ceci sig­ni­fie que l’or­gan­i­sa­tion fonc­tionne, même si elle ne fonc­tionne pas comme organ­i­sa­tion. En effet, les mil­i­tants nou­veaux, authen­tique­ment lib­er­taires, veu­lent con­trôler une organ­i­sa­tion qui ne soit dirigée par per­son­ne ; c’est de là que naîtront, d’un proces­sus naturel et spon­tané de réal­i­sa­tion, les rouages et les « for­mules organisationnelles ».

27. Bur­ro : On peut dire que le 29 févri­er 1976 est la date à laque­lle la C.N.T. com­mence à fonc­tion­ner organique­ment, et ce fonc­tion­nement, plus ou moins bien, con­tin­ue jusqu’au plénum dont a par­lé le cama­rade Edo. Un plénum qui visait à long terme, et qui aujour­d’hui porte ses fruits. Moi je voudrais pour­tant par­ler du proces­sus précé­dant le plénum. À mon avis, la recon­sti­tu­tion de la C.N.T. du 29 févri­er a été menée de manière ver­ti­cale par des élé­ments qui ont eu les mains libres jusqu’à ce plénum. Cela veut dire que, le 29 févri­er, exis­tait déjà une organ­i­sa­tion pré­fab­riquée, décidée par peu d’élé­ments qui, ensuite, accueil­laient les per­son­nes, les mil­i­tants. De là a été créé un comité de rela­tions qui s’est trans­for­mé en Comité Région­al sans l’être véri­ta­ble­ment et qui fonc­tion­nait sans aucun con­trôle de la part des mil­i­tants. Ceci est typ­ique d’une organ­i­sa­tion autori­taire, pas du tout lib­er­taire et encore moins anar­cho-syn­di­cal­iste. Pen­dant tous ces mois donc, la C.N.T. n’a pas fonc­tion­né hor­i­zon­tale­ment comme elle aurait dû.

Le plénum région­al a rompu avec cette pra­tique. Le gou­verne­ment espérait que nous devien­dri­ons une organ­i­sa­tion sim­ple­ment anti-com­mu­niste, mais cette manoeu­vre n’a pas réus­si. À par­tir du 29 févri­er il y a eu aus­si une manoeu­vre du syn­di­cat d’É­tat pour s’in­fil­tr­er dans la C.N.T. en y faisant entr­er divers­es per­son­nes, des indi­vidus pres­tigieux ; mais cette manoeu­vre n’a pas non plus réus­si : ces gens ont été mis dehors. Quelques-uns sont restés mais leur capac­ité de manoeu­vre est désor­mais dérisoire. Main­tenant je dirais que nous sommes en train de recueil­lir les fruits de ce plénum. Après 2 mois de dis­cus­sions dra­coni­ennes, les mil­i­tants se sont ren­du compte que les choses n’a­vançaient pas, à cause d’une inca­pac­ité col­lec­tive ; à part 2 syn­di­cats qui fonc­tion­nent par­faite­ment, les autres tra­versent un proces­sus de trans­for­ma­tion. Un cer­tain nom­bre de syn­di­cats de la C.N.T. sont des syn­di­cats-fan­tômes sans aucune inci­dence ; ils pro­duisent des bul­letins très bien faits, mais ce sont 4 pelés et 2 ton­dus qu’on ne voit nulle part. C’est une con­tra­dic­tion qui se pro­duit à l’in­térieur de la C.N.T. Mais il ne faut pas oubli­er que nous sor­tons de 40 ans de dic­tature et que 80 % des mil­i­tants ont un âge moyen de 22 ans et qu’ils ne sont donc pas très mûrs ni pré­parés. La fonc­tion du plénum a été juste­ment celle de for­mer les mil­i­tants jeunes.

28. Ce que tu dis est assez dif­férent de ce que m’a racon­té Gomez Casas à Madrid, à savoir que l’or­gan­i­sa­tion fonc­tion­nait très bien, même s’il y a des prob­lèmes pra­tiques. Vous, au con­traire, avez dit que l’or­gan­i­sa­tion ne fonc­tion­nait pas très bien mais que par con­tre les mil­i­tants fonc­tion­naient ; ceci me sem­ble sig­ni­fi­er que le proces­sus de recon­struc­tion de la C.N.T. est dif­férent d’une ville à l’autre et que donc il existe un éven­tail de mil­i­tants et d’organisations.

Edo : Je respecte les posi­tions de tous les cama­rades et aus­si celle de Gomez Casas qui est mon ami depuis de nom­breuses années, mais je ne suis pas d’ac­cord avec ses opin­ions et cela aus­si c’est la richesse de la C.N.T. Je reviens à peine de Madrid où a eu lieu une réu­nion du Comité Nation­al dans laque­lle nous avons débat­tu (en la présence de Gomez Casas) très longue­ment des thès­es que je t’ai exposées ; je peux te dire que ces thès­es ont été accep­tées par la majorité. En effet, le prob­lème du non fonc­tion­nement des rouages de la C.N.T. existe dans toute l’Es­pagne de manière plus ou moins mas­sive selon la force et l’in­flu­ence de la C.N.T. La Cat­a­logne est la région où les choses vont encore le mieux ; d’autre part c’est une chose absol­u­ment nor­male qu’après 40 ans, dans une organ­i­sa­tion nou­velle, qui n’est pas autori­taire, on con­state ces problèmes.

29. Quelles sont les activ­ités que tu privilégies ?

En Cat­a­logne, depuis 3 mois, les uni­ver­sités, les col­lèges pro­fes­sion­nels, les tra­vailleurs de dif­férentes entre­pris­es, les groupes de quarti­er deman­dent aux dif­férentes organ­i­sa­tions syn­di­cales de se présen­ter. Nous avons déjà fait plus d’une cen­taine de présen­ta­tions et nous con­tin­uons d’en faire. Il y a aus­si des présen­ta­tions con­jointes avec les Com­mis­sions Ouvrières, l’U.S.O., l’U.G.T. avec de grandes polémiques et des discussions.

30. Étant don­né que tu es en train de par­ler de ces forces, pou­vez-vous dire quels sont les syn­di­cats les plus forts à Barcelone et quels sont les rap­ports entre la C.N.T. et les autres syndicats ?

Edo : La pre­mière chose est qu’au­jour­d’hui aucun n’a une réelle influ­ence sur le mou­ve­ment ouvri­er. Beau­coup d’or­gan­i­sa­tions ouvrières, avec leurs appareils, ten­tent de tromper les tra­vailleurs, mais pour le moment n’y ont pas réus­si. Il est impos­si­ble donc de par­ler de syn­di­cats numérique­ment plus forts. On peut au con­traire par­ler d’in­flu­ence, et de ce point de vue je dirai que l’in­flu­ence de la C.N.T. a com­mencé à se dévelop­per dans dif­férentes régions ; par son mode d’or­gan­i­sa­tion, du bas vers le haut (et non le con­traire comme toutes les autres forces) par son refus de l’u­nité syn­di­cale qui voulait dire hégé­monie du Par­ti Com­mu­niste Espag­nol (et il faut dire que toutes les forces y com­pris les com­mis­sions ouvrières ont dû se ranger à l’ar­gu­ment de la plu­ral­ité syn­di­cale), et enfin par le refus de la C.N.T. de con­clure des pactes avec les patrons, ou avec le gouvernement.

Un exem­ple con­cret de cette ligne anti-pacte a eu lieu dans le con­flit de la Roc­ca. La Roc­ca est une usine de pro­duc­tion de pro­duits san­i­taires, avec 4 étab­lisse­ments dans toute l’Es­pagne, qui occu­pent 8 ou 9 000 tra­vailleurs. L’u­sine de Gava près de Barcelone est en grève depuis env­i­ron 60 jours et l’u­nique syn­di­cat présent au début de la lutte est la C.N.T. Main­tenant, devant notre pres­sion, l’U.G.T. s’oc­cupe aus­si de ce con­flit. Dans cette lutte extrême­ment dure, avec des attaques con­tre les délégués, des man­i­fes­ta­tions, avec des bar­ri­cades pen­dant 3 jours con­tre les sol­dats, tous les sché­mas préex­is­tants ont été rom­pus. Tous les représen­tants du syn­di­cat de l’É­tat ont été refusés. Des assem­blées par départe­ments se sont for­mées, et chaque départe­ment a élu un délégué. Com­mis­sions ouvrières et U.S.I. ont saboté la lutte parce qu’elle était trop radicale.

Nous ne savons pas quelle sera la con­clu­sion de ce con­flit, mais ce qui est impor­tant est de revendi­quer le proces­sus, le déroule­ment authen­tique­ment lib­er­taire. La C.N.T. est présente aus­si dans d’autres usines moins grandes que la Roc­ca et juste­ment par sa manière d’être dans la lutte, elle aug­mente tou­jours plus son influ­ence. Le 12 novem­bre il y a eu une grève générale dans toute la Cat­a­logne ; surtout à Barcelone elle a été pro­mue et soutenue par la C.N.T. con­tre les direc­tions que voulaient don­ner à la journée les Com­mis­sions ouvrières, l’U.S.O. et l’U.G.T. Des 45 per­son­nes arrêtées ce jour-là, 33 étaient de la C.N.T.

31. L’in­flu­ence de la C.N.T., juste­ment en ce qui con­cerne ses car­ac­téris­tiques anti-pacte, est en train de croître, et pour chercher à l’ar­rêter, toute la presse espag­nole fait son pos­si­ble pour ne pas en par­ler. D’autre part, le Par­ti Com­mu­niste con­trôle pra­tique­ment 60 % de la rédac­tion des péri­odiques espag­nols et il lui est donc très facile d’éviter de don­ner des infor­ma­tions ou les donne en les manip­u­lant. On peut don­ner 3 exem­ples : à l’oc­ca­sion de la con­vo­ca­tion de la grève générale du 12 novem­bre, il y a eu une con­sul­ta­tion entre les divers­es cen­trales syn­di­cales (en Cat­a­logne il n’ex­iste pas d’or­gan­isme uni­taire syn­di­cal dont font par­tie les com­mis­sions ouvrières, l’U.S.O. et l’U.G.T.). Le man­i­feste approu­vé fut celui pro­posé par la C.N.T. Après le 12, beau­coup de tra­vailleurs ont demandé à la C.N.T. de dis­cuter son man­i­feste ; c’est à par­tir de ce moment que l’in­flu­ence s’est dévelop­pée sur les lieux de tra­vail avec une réelle inci­dence ; en par­ti­c­uli­er à la Roc­ca et au port, où les luttes furent boy­cottées à cause de leur car­ac­tère sauvage.

Un fait impor­tant a été la dernière man­i­fes­ta­tion pour la Roc­ca, la semaine dernière à Cor­nel­là, près de Barcelone. Là, devant tous les gens réu­nis pour la man­i­fes­ta­tion et devant la police, les com­mis­sions ouvrières et l’U.S.O. ont dis­sout la man­i­fes­ta­tion avec un méga­phone prêté par la police. La réac­tion de la part des man­i­fes­tants fut vio­lente. La C.N.T. a au con­traire soutenu que per­son­ne ne pou­vait décider de la dis­so­lu­tion de la man­i­fes­ta­tion et que cette déci­sion reve­nait à l’assem­blée de la Rocca.

32. J’ai lu dans un jour­nal de Valence le pro­jet de loi pour la recon­nais­sance légale des syn­di­cats. Com­ment se situe la C.N.T. face à ce problème ?

Edo : La C.N.T. a décidé, au cours du plénum nation­al de sep­tem­bre, de n’ac­cepter la légal­i­sa­tion que si elle n’est accom­pa­g­née d’au­cune con­di­tion et donc le texte de loi dont tu par­les qui est très récent pour­rait bien aller, mais il doit être dis­cuté par les Cortès et nous ne savons donc pas s’il sera approu­vé ou mod­i­fié. Le texte précé­dent au con­traire était com­plète­ment inac­cept­able parce qu’il ne recon­nais­sait les organ­i­sa­tions que par le biais de quelques syn­di­cats, de cer­tains secteurs ou de cer­taines villes mais pas en tant que telles. En out­re, la recon­nais­sance impli­quait un cer­tain nom­bre de con­di­tions qui étaient inac­cept­a­bles par nous.

33. À Valence la C.N.T. a fait une alliance ouvrière avec l’U.G.T. Com­ment se passent les rap­ports entre les 2 organ­i­sa­tions à Barcelone ?

Edo : Il faut tenir compte du fait que le proces­sus de recon­struc­tion de la C.N.T. a eu des modal­ités de dévelop­pement dif­férentes d’une région à l’autre, d’une vil­la à l’autre. À Valence ce proces­sus est com­mencé depuis plus de 2 ans et donc se trou­ve dans une phase plus avancée que dans d’autres régions, avec des car­ac­téris­tiques pro­pres à cette région.

34. Quelle est la sit­u­a­tion du mou­ve­ment anar­chiste spé­ci­fique à Barcelone, quels sont les rap­ports avec la C.N.T. ?

Edo : En général la majorité des anar­chistes appuient la recon­struc­tion de la C.N.T. Moi per­son­nelle­ment, à la dif­férence des autres cama­rades, je crois que la C.N.T. doit devenir tou­jours plus anar­chiste dans son con­tenu non pas à tra­vers une cer­taine impo­si­tion, mais à tra­vers une dialec­tique con­tin­uelle, une con­fronta­tion per­ma­nente entre ses dif­férentes ten­dances, ain­si que cela se pas­sait pour la C.N.T. en 36, parce que c’est juste­ment dans ces car­ac­téris­tiques que réside la force de la Confédération.

Sans elles, il n’y aurait pas eu des réal­i­sa­tions comme les col­lec­tiv­ités dans le passé et aujour­d’hui on ne réus­sir­ait à rien faire. Sans cette con­fronta­tion entre les dif­férentes ten­dances de l’a­n­ar­chisme, la C.N.T. ne pour­ra avoir d’in­flu­ence sur le mou­ve­ment ouvri­er et tombera dans un sim­ple syn­di­cal­isme. Or cette organ­i­sa­tion avec sa stratégie, son con­tenu, son his­toire, est essen­tielle­ment anti-syn­di­cal­iste, c’est-à-dire pré­cisé­ment con­tre tous les sché­mas du syn­di­cal­isme tra­di­tion­nel. Le fait qu’au­jour­d’hui dans la C.N.T. tra­vail­lent active­ment des cama­rades issus d’un nou­v­el anar­chisme anti-syn­di­cal­iste est selon moi une con­di­tion absol­u­ment néces­saire pour la vie même de la C.N.T. Beau­coup d’a­n­ar­chistes ont com­pris l’im­por­tance de cette dialec­tique interne et tra­vail­lent avec nous, d’autres au con­traire ne l’ont pas com­pris et n’en­trent pas dans la Con­fédéra­tion. Il faut pour­tant ajouter que dans la C.N.T. il y a aus­si des courants pure­ment syn­di­cal­istes, ce qui selon moi est une erreur parce que c’est vrai­ment de la con­fronta­tion et de la syn­thèse entre l’a­n­ar­chisme et le syn­di­cal­isme qu’est né le mou­ve­ment anarcho-syndicaliste.

35. Existe-t-il des groupes spé­ci­fiques qui ne sont pas à la C.N.T. ?

Edo : Il y a le mou­ve­ment des Mujeres libres ; ce sont des cama­rades qui tra­vail­lent de manière autonome et très bien ; actuelle­ment elles sont en train de faire un tra­vail d’ap­pui et de sol­i­dar­ité avec les tra­vailleuses de la Roc­ca. Il existe aus­si la jeunesse lib­er­taire qui n’est pas encore con­sti­tuée comme organ­i­sa­tion, qui a une poten­tial­ité énorme et qui, tout en n’é­tant pas à la C.N.T., l’ap­puie dans ses luttes. L’ensem­ble de ces groupes anar­chistes ou lib­er­taires a une force, tant numérique qu’en poten­tial­ité de luttes, égale à celle de la C.N.T. Mais je crois que pour un plus grand développe­ment de la zone d’in­flu­ence lib­er­taire, il est néces­saire qu’ils con­ver­gent dans ce proces­sus de con­fronta­tion dont nous par­lions. Il existe aus­si des groupes lib­er­taires de quarti­er, qui en grande par­tie ne sont pas à la C.N.T. même s’ils mènent leur activ­ité en col­lab­o­ra­tion avec elle. Le mou­ve­ment anar­chiste spé­ci­fique existe donc mais pas une organ­i­sa­tion spé­ci­fique, vertébrée, fédérée. Il y a eu quelques ten­ta­tives dans ce sens et quelques groupes se sont don­né une struc­ture organ­i­sa­tion­nelle, mais ils n’ont aucune influ­ence comme organ­i­sa­tion. Par­mi les mil­i­tants anar­chistes de la C.N.T., il y a 2 opin­ions : la pre­mière sou­tient la néces­sité d’or­gan­is­er rapi­de­ment la F.A.I. pour que ses mil­i­tants à l’in­térieur de la C.N.T évi­tent que la C.N.T. ne glisse vers une ligne pure­ment syn­di­cal­iste ou réformiste. L’autre, avec laque­lle je me trou­ve d’ac­cord, sou­tient que pour le moment il n’est pas pos­si­ble, et que ce serait même une grave erreur his­torique, de con­stituer la F.A.I. par la déci­sion d’une minorité de groupes et de cama­rades. Je crois donc que les cama­rades anar­chistes doivent s’ac­corder sur quelques lignes générales, sur la stratégie, sur le prob­lème idéologique, sur le prob­lème des rela­tions entre le mou­ve­ment anar­chiste et la C.N.T. parce que beau­coup de mil­i­tants sou­ti­en­nent l’ab­solue indépen­dance et autonomie de la C.N.T. de quelque organ­i­sa­tion que ce soit, même anar­chiste ; tous ces prob­lèmes doivent évidem­ment être dis­cutés, et de ces dis­cus­sions naîtront ensuite les pos­si­bil­ités de recon­stru­ire les organ­i­sa­tions de groupes anarchistes.

36. Quels sont les syn­di­cats de la C.N.T. les plus forts à Barcelone ?

Il faut voir ce qu’on entend par plus fort : le nom­bre des mil­i­tants ou bien la qual­ité ; numérique­ment deux sont des syn­di­cats plus forts, qui dépassent 200 mil­i­tants : le syn­di­cat du spec­ta­cle, et le syn­di­cat tex­tile ; au con­traire, ceux qui sont forts par la com­bat­iv­ité sont ceux de la métal­lurgie, ceux de l’é­cole, ceux des arts graphiques.

37. Et le tra­vail dans les quartiers ?

Bur­ro : En ce moment, on cherche à créer une fédéra­tion des comités de quarti­er ; il existe des groupes qui tra­vail­lent non pas au niveau anar­cho-syn­di­cal­iste, mais au niveau anar­chiste ; beau­coup d’a­n­ar­chistes ne sont pas à la C.N.T. et préfèrent cen­tr­er leur activ­ité dans les quartiers dans lesquels ils vivent et où exis­tent d’énormes pos­si­bil­ités pour la dif­fu­sion des idées anar­chistes. Dans le quarti­er où j’habite, par exem­ple, San­ta Col­lo­ma de Gra­manet, qui est une ville dor­toir, les anar­chistes sont la pre­mière force, autant qual­i­ta­tive­ment que quan­ti­ta­tive­ment, mais ils n’ont aucune forme de coor­di­na­tion avec les autres quartiers, et c’est pour cette rai­son que nous sommes en train de chercher à créer une fédéra­tion des comités de quartier.

Edo : Je voudrais pré­cis­er que quand j’ai dis que la C.N.T. a rompu tous les sché­mas tra­di­tion­nels syn­di­caux, je voulais aus­si dire qu’il n’ex­iste aucune organ­i­sa­tion qui, out­re qu’elle développe son activ­ité sur les lieux de tra­vail, pro­longe cette activ­ité sur les lieux où l’on vit après le tra­vail, c’est-à-dire les quartiers. Nous don­nons aux quartiers une énorme impor­tance et nous croyons que la C.N.T., si elle veut vrai­ment devenir un syn­di­cat dif­férent de tous les autres, doit avoir ce rap­port entre les deux moments, car l’ac­tiv­ité d’une organ­i­sa­tion ouvrière ne doit pas se borner à des reven­di­ca­tions de type économique et nor­matif, elle doit aus­si recou­vrir tous les aspects de la vie du travailleur.

38. Bur­ro : Je crois per­son­nelle­ment que la C.N.T. n’au­rait pas dû naître le 29 févri­er pour une rai­son pré­cise : ses statuts sont ceux de 1910 et depuis, de nom­breuses années sont passées et beau­coup de choses ont eu lieu. Les entre­pris­es multi­na­tionales sont nées, il s’est dévelop­pé un cap­i­tal­isme avec des car­ac­téris­tiques com­plète­ment nou­velles ; il serait donc néces­saire de véri­fi­er si aujour­d’hui la struc­ture adop­tée par la C.N.T. est encore val­able. Per­son­nelle­ment j’ai des doutes à ce pro­pos, parce que j’ai con­staté que beau­coup de syn­di­cats ne présen­tent que des reven­di­ca­tions de type économique et nor­matif, alors que je crois que le but de la C.N.T. est d’in­sis­ter sur les dif­férents aspects de la vie. Nous devons implanter une autre société dès aujour­d’hui et donc la C.N.T. doit être l’or­gan­i­sa­tion qui con­ti­enne à l’é­tat embry­on­naire les prémiss­es de cette nou­velle société. Mais vu que la C.N.T. est struc­turée par (39) syn­di­cats, il me sem­ble très dif­fi­cile d’y arriv­er. Je fais par­tie du syn­di­cat de la San­té et je peux dire qu’actuelle­ment ce syn­di­cat est en crise : une par­tie des mil­i­tants croient être à la C.N.T. pour défendre leurs intérêts pro­fes­sion­nels et salari­aux, d’autres au con­traire croient être dans la C.N.T. pour con­stru­ire une nou­velle société. Ces deux ten­dances ont don­né lieu à une divi­sion du syn­di­cat en deux sec­tions par­al­lèles avec des objec­tifs dif­férents. La sec­tion à laque­lle j’ap­par­tiens con­sid­ère qu’un syn­di­cat de la San­té, dans une organ­i­sa­tion comme la C.N.T. qui devrait lut­ter pour un change­ment social, n’a pas beau­coup de sens. Même le nom en soi, San­té, est un nom restric­tif et reven­di­catif, alors que nous croyons qu’il serait beau­coup plus sig­ni­fi­catif de créer un syn­di­cat « San­té Publique et Hygiène » qui lutte pour une médecine préven­tive que l’on ne peut cer­taine­ment pas faire dans les hôpi­taux, alors que notre tra­vail n’a lieu que dans les hôpi­taux. Notre tra­vail devrait se dérouler dans les quartiers parce que c’est pré­cisé­ment là que nais­sent les mal­adies, à cause des con­di­tions de vie et des rythmes de travail.

Barcelone, 10 janvier