La Presse Anarchiste

Une organisation de travailleurs

1. Quelle est la sit­u­a­tion actuelle de la C.N.T, à Madrid en par­ti­c­uli­er et en Espagne en général ?

On ne peut pas dire que la sit­u­a­tion à Madrid et dans la région Cen­tre soit la même qu’à Valence, en Andalousie et en Cat­a­logne ; dans chaque endroit il y a une sit­u­a­tion dif­férente qui vient de l’his­toire con­crète de chaque région, des dif­férents élé­ments exis­tants et des forces poli­tiques. Il en a été de même pour la nais­sance de la C.N.T., qui a été due prin­ci­pale­ment à l’im­pul­sion déci­sive de jeunes mil­i­tants lib­er­taires et surtout anar­chistes. Jusqu’à il y a 2 mois, la C.N.T. n’ex­is­tait que par un comité nation­al qui ne l’é­tait que de nom. Avec l’ap­pari­tion du nou­v­el anar­chisme et l’ob­jec­tif immé­di­at de recon­sti­tu­tion de la C.N.T. com­mence à se dévelop­per dans toute l’Es­pagne des groupes anar­cho-syn­di­cal­istes qui don­nent une pre­mière vie aux organ­i­sa­tions locales, puis régionales et finale­ment nationales. On peut dire que l’ini­tia­tive prise à Madrid en décem­bre 75 : la pre­mière assem­blée où par­tic­i­paient 300 cama­rades fut le début du développe­ment de la C.N.T. à Madrid ; des syn­di­cats com­mencèrent à se dévelop­per. Le pre­mier fut celui de la con­struc­tion for­mé par des jeunes, très dynamiques et com­bat­ifs ; le proces­sus de recon­sti­tu­tion a été le même dans toutes les régions, en Andalousie, au Pays basque, en Cantabrie, en Asturie, en Extré­madoure. Il est en train de se faire en Gali­cie et en Aragon où n’ont pas encore été for­més de comités régionaux mais où exis­tent une quan­tité de groupes. En effet, le sou­venir de la col­lec­tiv­ité datant de la guerre civile est tou­jours présent ; les jeunes con­nais­sent l’his­toire et les vieux la rap­pel­lent. Au cours de 1977 toutes les régions seront organ­isées ; le point cul­mi­nant du proces­sus de réor­gan­i­sa­tion de la C.N.T. a été la nom­i­na­tion du comité nation­al sur­v­enue en sep­tem­bre dernier. Le plénum nation­al de la région a chargé les fédéra­tions de la région cen­tre d’élire un comité nation­al com­posé par un délégué de chaque région et un comité per­ma­nent com­posé de 5 mem­bres (secré­tari­at permanent).

2. Quels sont les prob­lèmes que vous avez rencontrés ?

Je dirai que ce sont les prob­lèmes d’une organ­i­sa­tion extrême­ment jeune ; en fait nous pou­vons dire que 90 % des mem­bres de la C.N.T. sont jeunes et que ceci est une grande chance ; mais ces jeunes man­quent d’ex­péri­ence, ils ne savent pas ce qu’est réelle­ment l’a­n­ar­cho-syn­di­cal­isme, puisqu’ils ne l’ont pas vécu, et cela crée des prob­lèmes, qui par ailleurs sont facile­ment réso­lus ; un des prob­lèmes majeurs que nous avons dû affron­ter a été avec des jeunes qui venaient des groupes anar­chistes et qui entraient dans la C.N.T. avec une men­tal­ité anar­chiste en pen­sant pou­voir appli­quer au syn­di­cal­isme les procédés et les fonc­tion­nements de leurs petits groupes. Or dans la mesure où la C.N.T. est une organ­i­sa­tion qui com­porte de nom­breux tra­vailleurs, elle ne peut fonc­tion­ner comme un groupe anar­chiste. Mais cette expéri­ence devait être faite par des jeunes, et elle l’a été, puis dépassé pos­i­tive­ment. Il existe en out­re une sorte de répul­sion envers toute forme de représen­ta­tion ; ain­si le comité région­al ou nation­al était vécu comme une sorte de bureau­cratie ; mais ceux qui avaient ces doutes ont con­staté que le comité ne décidait pas, mais seule­ment représen­tait, et fonc­tion­nait selon les déci­sions pris­es par les dif­férents syn­di­cats. Il y a le prob­lème des généra­tions entre les vieux et les jeunes ; mais aujour­d’hui se pro­duit un proces­sus de clar­i­fi­ca­tion, de dis­cus­sion, de con­fronta­tion. De cette manière les dif­fi­cultés se dépla­cent peu à peu. La C.N.T. actuelle est ain­si beau­coup plus rad­i­cale dans ses con­tenus qu’elle n’a jamais été grâce à l’énorme quan­tité d’a­n­ar­chistes qui sont à l’in­térieur. Cela con­stitue la garantie que la C.N.T. d’au­jour­d’hui est en train de devenir ce qu’é­tait la C.N.T. clas­sique, mais adap­tée à la sit­u­a­tion actuelle de l’his­toire et donc très dif­férente de celle de 36, mais avec ses con­tenus, sa philoso­phie antié­ta­tique, antiparlementaires. 

En défini­tive, vous pou­vez dire que la C.N.T. est une C.N.T. nou­velle, jeune, de 1977, mais qui est en con­nex­ion directe avec toute l’his­toire passée. Actuelle­ment, dans ce proces­sus de clar­i­fi­ca­tion qui implique à la fois des con­fu­sions et des ten­sions nous avons une organ­i­sa­tion dif­fi­cile et com­plexe où tout ne va pas facile­ment mais qui est très vive et très dynamique.

3. Quel est le panora­ma des forces poli­tiques ? Quelle place occupe la C.N.T. au sein de ce panora­ma ? Quels prob­lèmes exis­tent dans les rap­ports avec les autres formes politiques ?

Nous avons été désor­gan­isés et dis­per­sés à cause de la répres­sion de ces 40 dernières années, et nous sommes par­tis en posi­tion de désa­van­tage, avec un retard notable. En out­re nous n’avons jamais eu un appareil pro­fes­sion­nel, au con­traire des autres forces poli­tiques. Actuelle­ment, la C.N.T. n’a pas de per­ma­nents payés par l’or­gan­i­sa­tion ; tous ceux qui occu­pent des fonc­tions représen­ta­tives vivent de leur tra­vail ; nous n’avons donc pas l’ef­fi­cac­ité de l’ap­pareil pro­fes­sion­nel des Com­mis­sions Ouvrières, ou du P.C. dans lequel tra­vail­lent 50 ou 100 per­son­nes à temps plein. Mais cela nous donne une posi­tion de supéri­or­ité morale parce que nous ne vivons pas de l’or­gan­i­sa­tion. Il ne faut pas oubli­er que les autres forces ont pu compter sur une con­ti­nu­ité aus­si dans la clan­des­tinité ; con­ti­nu­ité con­sti­tuée par leurs appareils pro­fes­sion­nels qui ont pu compter sur une disponi­bil­ité économique déri­vant de l’aide des grandes puis­sances : U.R.S.S., Social-Démoc­ra­tie Alle­mande, etc… il existe de là une expres­sion du désa­van­tage de la C.N.T. par rap­port aux autres forces, même s’il va en dimin­u­ant ; par exem­ple les Com­mis­sions Ouvrières, avec ce qui a été dit avant, ont eu un avan­tage ini­tial sur nous, mais le fait que les C.O. soient représen­tées à l’ex­térieur comme l’u­nique organ­i­sa­tion des tra­vailleurs est un mythe, parce que l’U.G.T. existe, sec­onde organ­i­sa­tion du pro­lé­tari­at espag­nol, et la C.N.T. existe aus­si ; le Par­ti Com­mu­niste a voulu aus­si, en Espagne, à tra­vers les Com­mis­sions Ouvrières, faire pass­er le con­cept d’u­nité syn­di­cale qui voulait dire, comme au Por­tu­gal, l’ex­is­tence d’une unique cen­trale syn­di­cale. Mais son pro­jet n’est pas passé grâce à l’op­po­si­tion de l’U.G.T. et de la C.N.T. Nous, par­ti­c­ulière­ment, nous nous sommes bat­tus pour la plu­ral­ité des ten­dances et des organ­i­sa­tions, basée sur les réelles dif­férences exis­tantes ; cette bataille a été vic­to­rieuse et main­tenant les Com­mis­sions Ouvrières ont dû renon­cer à leur pro­jet et se ren­dre compte qu’il exis­tait d’autres forces qu’elles ne pou­vaient pas soumet­tre : l’U.G.T. et la C.N.T. Pour le moment les C.O. occu­pent encore une posi­tion majori­taire même si en Cat­a­logne, par exem­ple, la C.N.T. com­mence à avoir une influ­ence ; mais nous croyons que dans quelques temps les rap­ports de force vont chang­er. D’autre part, nous avons un gros avan­tage sur les autres forces : les autres affir­ment être autonomes, indépen­dants des par­tis poli­tiques, et ceci est faux ; l’U.G.T. dépend directe­ment du Par­ti Social­iste, les C.O. du Par­ti Com­mu­niste, l’U.S.O. dépend de quelques groupes social­istes dépen­dant du P.S.O.E. et l’u­nique organ­i­sa­tion qui ne dépend d’au­cun est la C.N.T. ; ceci nous donne un grand avan­tage théorique, puisque nous voulons démon­tr­er que per­son­ne ne nous donne de ligne, et ceci les tra­vailleurs le com­pren­nent facile­ment. Quand nous dis­ons que nous n’avons pas de dirigeants mais que des mil­i­tants, que l’assem­blée est sou­veraine, que tous ont le pou­voir déci­sion­nel, ceux-ci le com­pren­nent facile­ment. Aujour­d’hui en Espagne, après 40 ans de dic­tature, il y a une redé­cou­verte des con­cepts proud­hon­niens de fédéral­isme, de région­al­isme et d’au­tonomie. Il existe une véri­ta­ble fureur révo­lu­tion­naire, tous les groupes poli­tiques par­lent d’au­to­ges­tion y com­pris le P.C.E.

Évidem­ment tout ceci nous pose dans une posi­tion d’a­van­tage, vu que nous sommes les uniques porte-voix cohérents d’un pro­jet auto­ges­tion­naire ; et nous pou­vons le démon­tr­er dans les faits ; tous les groupes ou par­tis qui par­lent de l’au­to­ges­tion ont une struc­ture hiérar­chique, tous veu­lent s’in­té­gr­er dans l’É­tat et dans le par­lement, ce qui n’a rien à voir avec l’au­to­ges­tion ; auto­ges­tion veut dire auto-gou­verne­ment et veut dire anar­chie ; et ceci les gens le com­pren­nent très bien ; même les reven­di­ca­tions auton­o­mistes des régions de l’Es­pagne et pas seule­ment de la Cat­a­logne et du Pays basque mais des régions qui n’ont jamais avancé ce genre de con­cepts, comme les pays valen­ciens, l’An­dalousie, la Gali­cie, sont pour nous favor­ables puisque cela veut dire qu’on va vers une décen­tral­i­sa­tion, vers le fédéral­isme proud­honien ; évidem­ment notre devoir est de pouss­er encore plus avant ces reven­di­ca­tions avec un con­tenu : le social­isme lib­er­taire. Il est évi­dent que l’on ne peut être intéressé à avoir 6 ou 7 gou­verne­ments à la place d’un seul ; mais nous devons défendre le con­cept d’au­tonomie et de région­al­i­sa­tion du point de vue du fédéral­isme lib­er­taire ; tout ce qui a été dit avant sig­ni­fie que mal­gré les mille dif­fi­cultés, nous nous trou­vons dans une con­di­tion favor­able, dans laque­lle il est pos­si­ble de dévoil­er tou­jours plus, devant les tra­vailleurs, les con­tra­dic­tions et les mys­ti­fi­ca­tions des autres par­tis, grâce à notre cohérence.

8. Existe-t-il des groupes anar­chistes spé­ci­fiques, et quels sont les rap­ports qui exis­tent entre la C.N.T. et ces groupes ?

Je peux com­mencer par dire que nous ne recon­nais­sons pas l’ex­is­tence offi­cielle de la F.A.I. en ce moment ; nous savons qu’il existe une mul­ti­tude de groupes spé­ci­fiques un peu partout, et qu’il existe quelques groupes spé­ci­fiques de la F.A.I., mais il n’ex­iste pas la F.A.I. organ­isée nationale­ment et donc nous n’avons aucun con­tact avec la F.A.I. organ­isée nationale­ment. Dans le pays exis­tent une quan­tité d’a­n­ar­chismes, mul­ti­formes, col­lec­tifs, groupes cul­turels, d’é­tu­di­ants, groupes de jeunes ; tout cet anar­chisme ne peut être réin­té­gré dans aucun sigle ; même pas dans celui de la F.A.I. Je viens de ter­min­er un livre qui sera pub­lié le mois prochain qui rap­porte l’his­toire de la F.A.I. et les con­clu­sions finales sont que les anar­chistes, ce qui les intéresse, ce n’est pas la F.A.I., mais c’est l’anarchisme.

Dans les quartiers, par exem­ple, il y a de nom­breux anar­chistes ; ici, ils sont une cen­taine ; cer­tains tra­vail­lent avec nous, d’autres pas, car il existe une ten­dance anti­syn­di­cale, ceci pour dire que l’a­n­ar­chisme en Espagne a de mul­ti­ples faces. Il faut dire que le développe­ment de l’a­n­ar­chisme dans le pays est très lié au développe­ment de la C.N.T. La C.N.T. est une espèce de bar­rage et nous ne devons, ni ne voulons per­dre de l’in­flu­ence sur le mou­ve­ment ouvri­er ; si nous devions per­dre notre bataille dans le mou­ve­ment ouvri­er, pour de nom­breuses années, nous subiri­ons l’hégé­monie des marx­istes et des com­mu­nistes. Le mou­ve­ment est extrême­ment impor­tant en ce moment parce qu’en font par­tie, non seule­ment des tra­vailleurs manuels, mais tous ceux qui occu­pent un poste dans les rela­tions générales de pro­duc­tion : des pro­fesseurs uni­ver­si­taires aux tech­ni­ciens plus ou moins qual­i­fiés, aux ouvri­ers ; tous ces gens qui ne sont pas par­a­sites et qui occu­pent une fonc­tion plus ou moins pro­duc­tive. Et si nous devions per­dre l’in­flu­ence sur ce mou­ve­ment, dans le sens étroit, même l’a­n­ar­chisme, sous toutes ses faces, subi­rait une défaite ; parce que l’ex­is­tence d’une C.N.T. forte et numérique­ment nom­breuse est néces­saire au développe­ment du mou­ve­ment anar­chiste spé­ci­fique. Si nous per­dons notre bataille, en tant que C.N.T. dans le monde du tra­vail, nous pour­rons seule­ment nous retrou­ver entre anar­chistes dans des bars, à boire une bière et à par­ler anar­chisme ; quelle serait notre inci­dence sur la réalité ?

9. Je voudrais savoir si dans le proces­sus de recon­struc­tion de la C.N.T. il y a eu des ten­ta­tives d’in­fil­tra­tions de com­mu­nistes ou pire, de mem­bres des syn­di­cats verticalistes ?

La C.N.T. a été créée par des anar­chistes et des anar­cho-syn­di­cal­istes ; main­tenant vien­nent vers nous de nom­breuses per­son­nes issues des groupes marx­istes, dégout­tées par les chefs poli­tiques des Com­mis­sions Ouvrières ; beau­coup de nos meilleurs mil­i­tants vien­nent du P.C.E., et main­tenant ce sont des anar­chistes con­va­in­cus. Donc, jusqu’à présent, il n’y a pas eu d’in­fil­tra­tions com­mu­nistes, aus­si parce que notre organ­i­sa­tion actuelle ne le per­me­t­tait pas ; pour ce qui con­cerne l’in­fil­tra­tion d’élé­ments ver­ti­cal­istes, moins ; il y a eu en Cat­a­logne des élé­ments qui ont été dans le syn­di­cat ver­ti­cal, dans la mesure où ils étaient élus par les tra­vailleurs, comme leurs représen­tants, mais sans jamais avoir la ligne poli­tique du syn­di­cat ver­ti­cal. Il existe beau­coup de com­mu­nistes qui étaient et sont encore au syn­di­cat ver­ti­cal parce qu’ils ont la pos­si­bil­ité poli­tique de l’in­fil­tr­er ; mais il n’ex­iste aucune influ­ence ver­ti­cal­iste, à l’in­térieur de la C.N.T. Ce que nous défendons aujour­d’hui est la lib­erté syn­di­cale, qui per­me­t­tra d’a­gir ouverte­ment tan­dis qu’au­jour­d’hui nous sommes encore illé­gaux même si tolérés. La police et le gou­verne­ment savent que nous exis­tons, tant il est vrai que le min­istre des rela­tions sociales a invité la C.N.T. à un col­loque ; ce qui a évidem­ment été refusé.

10. Quels sont les secteurs syn­di­caux les plus forts dans la C.N.T. ?

En ce moment à Madrid, le syn­di­cat le plus fort est celui des enseignants, qui compte 200 adhérents, et qui regroupe des enseignants, des étu­di­ants, des tra­vailleurs de l’é­cole en général ; un autre secteur très fort est celui des arts graphiques, avec de nom­breux jour­nal­istes et écrivains ; le syn­di­cat de la métal­lurgie et celui de la con­struc­tion ; le syn­di­cat des ban­ques et du bois.

11. Quelle est la stratégie d’in­ter­ven­tion de la C.N.T. ; quelles sont les pos­si­bles initiatives ?

Je dirai d’abord que nous devons affirmer l’au­tonomie et l’indépen­dance de notre mou­ve­ment, et nos car­ac­téris­tiques his­toriques : anti-cap­i­tal­isme, anti-étatisme et anti-par­lemen­tarisme ; action directe, auto­ges­tion, lutte implaca­ble con­tre le pou­voir en place, et puis, exploiter au max­i­mum un phénomène irréversible qui est en train de se pro­duire : l’in­té­gra­tion dans le sys­tème démoc­ra­tique et bour­geois de tous les groupes poli­tiques sans excep­tion et qui jusqu’à présent sont con­sid­érés comme des oppo­si­tions poli­tiques. Tous atten­dent le sig­nal des élec­tions générales pour entr­er dans la bagarre, soit au niveau nation­al soit au niveau munic­i­pal, et leur com­porte­ment ne fera rien d’autre que de démon­tr­er que nous sommes l’u­nique force révo­lu­tion­naire et autonome du pays, et que nous sommes l’op­po­si­tion de l’op­po­si­tion. Pour ce qui est des ini­tia­tives, nous avons fait le n°0 du jour­nal C.N.T. ; un numéro d’es­sai. C.N.T. sera l’or­gane de lutte de la con­fédéra­tion. Ce fut la déci­sion du plénum des régions de juin dernier. Il sera bimen­su­el et aura dans un pre­mier temps 12 pages, puis 16. Une autre ini­tia­tive que nous avons en chantier est un opus­cule de 20 pages « Qu’est-ce que la C.N.T. ? », et une brochure de 100 pages avec les mêmes titres qui sera pub­liée en jan­vi­er et mise en vente dans les librairies ; signée par un col­lec­tif de la con­fédéra­tion. Tou­jours courant 77 nous comp­tons pub­li­er une revue, sem­blable à « A riv­ista anar­chi­ca », qui affronte les prob­lèmes cul­turels et théoriques ; nous pen­sons réus­sir à éditer cette revue, en prenant des fonds par­mi des actions de 1000 pese­tas que chaque cama­rade devrait souscrire ; je voudrais soulign­er que notre mou­ve­ment pub­lie plus de numéros de péri­odiques que les autres forces, tout en étant loin de leurs moyens financiers. En Cat­a­logne, sont déjà sor­tis 7 numéros de Sol­i­dari­dad obr­era ; en Andalousie : Andalousie lib­er­taire ; à Valence : La lutte sociale ; à Madrid et région cen­tre : La Castille libre, et main­tenant C.N.T. qui est l’or­gane nation­al. On peut dire que presque toutes les régions ont un péri­odique. L’ob­jec­tif le plus impor­tant est le développe­ment qual­i­tatif et quan­ti­tatif de la C.N.T., puisque main­tenant l’or­gan­i­sa­tion est struc­turée et prête à recevoir une grande quan­tité de tra­vailleurs ; ce sera pos­si­ble quand entr­era en vigueur la lib­erté syn­di­cale. Aujour­d’hui, la C.N.T. compte de 15000 à 20000 adhérents, qui sont presque exclu­sive­ment militants.

12. Quand je t’ai demandé quelle sera la stratégie de la C.N.T. dans les prochains mois, tu m’as répon­du par des principes très clairs ; mais je voulais savoir autre chose. L’Es­pagne de 1977 n’est pas celle de 1936, elle est dev­enue un pays indus­tri­al­isé, avancé, avec une struc­ture qui représente un nou­v­el aspect social, lié au développe­ment du cap­i­tal­isme tech­nocra­tique ; cette évo­lu­tion se reflète dans la con­for­ma­tion du mou­ve­ment ouvri­er. Face à tous ces prob­lèmes quelle est la stratégie de la C.N.T. ?

Je dirai que la sit­u­a­tion économique et sociale de l’Es­pagne est changée ; il est vrai que la sit­u­a­tion des class­es tra­vailleuses n’est pas la même qu’en 36 ; mais dans les prochains mois les con­di­tions de la classe tra­vailleuse devien­dront très dif­fi­ciles en fonc­tion de la crise économique ; les con­di­tions de vie des tra­vailleurs sont très mau­vais­es et elles ten­dront à empir­er vers un con­flit social ; je ne crois pas qu’il existe la pos­si­bil­ité que la classe ouvrière s’en­dorme à cause d’un bien-être trop fort, vu que ce bien-être n’ex­iste pas et n’ex­is­tera pas dans le futur ; les tra­vailleurs devront lut­ter dure­ment pour sur­vivre, et de là la pos­si­bil­ité de con­tac­ter les tra­vailleurs et donc de leur pro­pos­er nos idées ; notre alter­na­tive existe réelle­ment, par exem­ple quand le proces­sus de démoc­ra­ti­sa­tion sera accom­pli, les forces poli­tiques se bat­tront pour que les secteurs défici­taires de l’é­conomie espag­nole, comme le char­bon, soient nation­al­isés, tan­dis que notre devoir à mon sens sera de se bat­tre con­tre l’é­tati­sa­tion et pour l’au­to­ges­tion de ce secteur, et com­mencer à créer des struc­tures de base déjà main­tenant, dans cette société, car nous ne pou­vons atten­dre l’avène­ment du com­mu­nisme lib­er­taire ; nous devons déjà dès main­tenant en don­ner des indi­ca­tions bien pré­cis­es, par exem­ple : le métro de Madrid a un fort déficit et on par­le de nation­al­i­sa­tion ; notre indi­ca­tion pra­tique au con­traire devrait être que le métro doit être géré par les tra­vailleurs et les util­isa­teurs, en créant un nou­veau type d’ad­min­is­tra­tion auto­gérée. Nous savons bien que la véri­ta­ble auto­ges­tion pour­ra exis­ter seule­ment dans une société lib­er­taire, mais cette société ne peut certes pas naître par une ver­tu thau­maturgique du jour au lende­main ; juste­ment c’est avec ces impor­tantes indi­ca­tions que dès main­tenant on peut avancer dans cette direc­tion. En défini­tive je crois que notre stratégie doit être d’af­faib­lir con­tin­uelle­ment l’É­tat, en lui arrachant tout ce que nous pou­vons lui arracher, par des inter­ven­tions, jusqu’à arriv­er à l’af­fron­te­ment ; ceci nous dif­féren­cie de toutes les autres forces poli­tiques qui, au con­traire, ten­dent à le ren­forcer en lui don­nant de nou­velles attri­bu­tions, comme la nation­al­i­sa­tion des entre­pris­es privées.

Quels sont les rap­ports entre la C.N.T. de l’in­térieur et l’exil ?

Nous avons résolu ce prob­lème de manière prag­ma­tique, et assez intel­ligem­ment je crois ; l’un a recon­nu l’ex­is­tence de l’autre, avec un respect réciproque ; ils ont recon­nu que la C.N.T. exis­tait tou­jours en Espagne, qu’elle est par­faite­ment autonome et que les déci­sions doivent se pren­dre en Espagne ; de là une recon­nais­sance mutuelle face à une com­plète autonomie. Nous avons recon­nu tous les groupes exis­tant en exil indépen­dam­ment du fait qu’ils soient ou non l’or­gan­i­sa­tion appelée offi­cielle. Nous avons donc de bonnes rela­tions, mais nous ne voulons pas que les prob­lèmes de l’ex­il soient reportés ici en Espagne, ce serait une véri­ta­ble calamité pour notre mouvement.

Madrid, 5 Janvier.