La Presse Anarchiste

Anarchisme et syndicalisme

[/Je suis cepen­dant, je dois l’avouer, entière­ment immergé dans la révo­lu­tion — sans me pronon­cer sur le fait de savoir si j’y suis encore plongé ou si j’y rep­longe déjà.

G. Lan­dauer. La Révo­lu­tion./]

Les vieux démons sont de retour. Le mythe pro­lé­taire, pur et dur, se fait chair à nou­veau en terre espag­nole. Dans la ban­lieue de Barcelone, dans les quartiers de Madrid, dans chaque vil­lage d’Es­pagne, l’a­n­ar­chisme se retrou­ve dans la puis­sante dynamique « syn­di­cal­iste » de la recon­struc­tion de la C.N.T. [[Pour l’in­stant, la recon­struc­tion de la C.N.T. suit une marche pro­gres­sive con­stante, pleine de dis­cus­sions et de con­tro­ver­s­es, mais cela est signe de vital­ité. Fin févri­er de cette année a lieu à Madrid la pre­mière con­férence de presse con­vo­quée par le Comité Nation­al. La C.N.T. recon­naît avoir 20 000 mil­i­tants qui cotisent, dont 80 % a moins de 30 ans. La presse espag­nole com­mence à par­ler des activ­ités de la C.N.T., des pris­on­niers, des grèves. En France, le silence con­tin­ue à crev­er les tym­pa­ns. Au moment d’écrire cet arti­cle, 14 cama­rades du syn­di­cat de l’en­seigne­ment de Madrid sont en prison depuis la pre­mière semaine de mars, déten­tion dont la presse française ne dit pas un mot, alors qu’elle est tou­jours prête et atten­tive pour analyser en trois dimen­sions l’é­cho du moin­dre bor­borigme intesti­nal de Carrillo.]]

Les anar­chistes d’I­tal­ie, de France, de n’im­porte où regar­dent vers l’Es­pagne. Pourquoi ? Qu’est-ce qui est en jeu ? La réponse est claire : la pos­si­bil­ité d’ex­is­tence d’un mou­ve­ment de mass­es à con­tenu révo­lu­tion­naire. Lais­sons de côté tout tri­om­phal­isme : la chose est frag­ile et dif­fi­cile à réus­sir, même si la pas­sion et l’e­spoir de mil­liers de gens l’im­pulsent quotidiennement.

De plus, pour celui qui jette un regard lucide, muni du bagage théorique et pra­tique qu’on peut avoir aujour­d’hui, l’en­tre­prise est un pari sur le futur, puisqu’elle doit emprunter le chemin de la révo­lu­tion. Autrement, ce ne sera qu’un feu de paille, une illu­sion per­due. Si c’est pour devenir une cen­trale réformiste de plus, il vaudrait mieux laiss­er pour­rir en silence les cadavres de 36.

L’ex­pli­ca­tion du fait qu’il y ait peu ou pas de réper­cus­sion dans la presse bour­geoise ou autre, ain­si que de la rage que sus­cite l’a­n­ar­chisme ne peut peut-être se faire qu’en ter­mes de refoule­ment, déné­ga­tion ou autres emprun­tés à la psy­cholo­gie clinique.

Mais faisons face à notre prob­lème en ayant tou­jours présent à l’e­sprit que tout ce qui se dis­cute au long de ces pages n’en est qu’un aspect, que nous croyons cen­tral : c’est-à-dire, la rela­tion entre un large mou­ve­ment pop­u­laire, de mass­es, et le pro­jet révolutionnaire.

Qu’est-ce que nous pou­vons raisonnable­ment atten­dre de la nou­velle C.N.T. ?

La dis­cus­sion que nous avons eue à Madrid avec Juan Gomez Casas, Secré­taire général du Comité Nation­al, est par­tie des préoc­cu­pa­tions que nous avions déjà ren­con­trées à Paris lors des dis­cus­sions que nous avions eues dans nos milieux plus ou moins antisyndicalistes.

Nos cri­tiques étaient dirigées con­tre « le syn­di­cat de mass­es », con­tre la fonc­tion du syn­di­cat dans la société indus­trielle. Con­stru­ire la C.N.T. sur l’im­age hyper val­orisée, même idéal­isée, de la C.N.T. d’a­vant la guerre, n’est-ce pas se con­damn­er à l’échec pour ne pas tenir compte de l’évo­lu­tion de la société espag­nole, et ne pas voir quelle a été l’évo­lu­tion du syn­di­cal­isme dans les 50 dernières années ? Le vieux syn­di­cal­isme révo­lu­tion­naire ou anar­cho-syn­di­cal­isme n’ex­iste plus. Qu’est-ce qui reste de la C.G.T. d’a­vant 14 ? Et de l’U.S.I., ou de la F.O.R.A., ou de la I.W.W. ? Et de la A.I.T. des années 30 ? [[La A.I.T. (Asso­ci­a­tion Inter­na­tionale des Tra­vailleurs) fut fondée, reprenant la tra­jec­toire de la Pre­mière Inter­na­tionale, au Con­grès de Berlin qui eut lieu du 25 décem­bre 1922 au 2 jan­vi­er 1923. Par­tic­i­pants : Argen­tine, Fed­eración Obr­era Region­al Argen­tine, deux délégués, 200 000 mem­bres. Alle­magne, huit délégués, Frei Arbeit­er Union, 120 000 mem­bres. Chili, un délégué, 20 000 mem­bres. Dane­mark, Asso­ci­a­tion de Pro­pa­gande Syn­di­cal­iste, 600 mem­bres. Espagne, Con­fed­eración Nacional del Tra­ba­jo, deux délégués, 1 000 000 de mem­bres. Hol­lande, Nation­al Arbei­ds Sec­re­tari­aat, qua­tre délégués, 22 500 mem­bres. Ital­ie, Unione Sindi­cale Ital­iana, deux délégués, 500 000 mem­bres. Mex­ique, Con­fed­eración Gen­er­al de Tra­ba­jadores, un délégué, 30 000 mem­bres. Norvège, Norsk Syn­dikalis­tik Fed­er­a­tion, un délégué, 3 000 mem­bres. Por­tu­gal, Con­fed­er­a­cao Gen­er­al do Traval­ho, 150 000 mem­bres. Suède, Sveriges Arbetares Cen­tralor­gan­i­sa­tion, deux délégués, 220 00 mem­bres. Il y avait aus­si d’autres délégués sans vote d’autres organ­i­sa­tions d’Alle­magne et des Comités Syn­di­cal­istes Révo­lu­tion­naires, ten­dance de la C.G.T.U. Française : aus­si deux délégués en exil de la minorité syn­di­cal­iste des syn­di­cats russ­es. (Don­nées fournies par R. Rock­er dans le Vol. III de son auto­bi­ogra­phie : Révo­lu­tion et Régres­sion. 1918–1951. Ed. Tupac, Bs. As. 1952)]]

Le syn­di­cat s’est inté­gré à la société cap­i­tal­iste comme un rouage de l’ap­pareil d’É­tat, élé­ment régu­la­teur dans le marché de la force de tra­vail, instance inter­mé­di­aire entre l’ou­vri­er et le pou­voir d’É­tat, inter­locu­teur val­able, élé­ment de con­trôle et de domes­ti­ca­tion dans la société libérale avancée aus­si bien que dans les régimes appelés, par une ironie de l’his­toire, sovié­tiques. Seule­ment la grève sauvage, incon­trôlable, est le grand épou­van­tail de la patronale et de la bureau­cratie syn­di­cale [[Le 22–3‑77 au Palais des Con­grès du Krem­lin : Six­ième con­grès des syn­di­cats sovié­tiques. Le cama­rade Bre­jnev fixe aux syn­di­cats la tâche essen­tielle de « ren­forcer la dis­ci­pline du tra­vail ». « Je dois dire que les syn­di­cats ne font pas assez d’ef­forts pour met­tre au max­i­mum à prof­it le temps de tra­vail » (Le Monde, 23–3‑77). Le 24–4‑77 à Paris : « Un prob­lème se pose pour Georges Séguy et Edmond Maire : com­ment accroître la pres­sion syn­di­cale sur le pou­voir tout en évi­tant la mul­ti­pli­ca­tion des grèves sauvages » ? (Le Matin de Paris).]].

Face à cette som­bre vision de l’évo­lu­tion de l’or­gan­i­sa­tion syn­di­cale la réponse fut immé­di­ate : le prob­lème actuel de l’actuelle C.N.T. n’est pas là. Au con­traire, le dan­ger que nous devons affron­ter est celui de la « grou­pus­cu­lar­i­sa­tion » de la C.N.T., nous répond Gomez Casas. Les gens qui com­posent l’or­gan­i­sa­tion sont des jeunes for­més dans la mil­i­tance anar­chiste des dernières années du fran­quisme, et leur men­tal­ité n’est pas fon­da­men­tale­ment anar­cho-syn­di­cal­iste, mais par con­tre ils sont imprégnés de la méfi­ance envers la struc­ture bureau­cra­tique et envers la pra­tique syn­di­cale de lutte pour l’amélio­ra­tion des con­di­tions de tra­vail, ce qui était car­ac­téris­tique des pre­miers temps du col­lec­tivisme ou du com­mu­nisme anar­chiste. (Voir 2 l’en­tre­tien avec J. Gomez Casas).

Mais ces deux obsta­cles, ce Charybde et Scyl­la que nous con­nais­sons tous et que nous craignons, ne con­stituent-ils pas le prob­lème typ­ique, la con­tra­dic­tion de base de l’or­gan­i­sa­tion ouvrière ?

Aus­si bien le social­isme marx­iste que l’a­n­ar­chiste ten­ta des solu­tions dif­férentes, la pra­tique révo­lu­tion­naire mon­tra les lim­ites et les con­tra­dic­tions, dif­férents moments his­toriques furent mar­qués par l’hégé­monie qua­si absolue du syn­di­cal­isme ou de l’ac­tivisme révo­lu­tion­naire [[Sauf l’aspect ponctuel qu’on pour­rait appel­er « moment révo­lu­tion­naire » ou « sit­u­a­tion révo­lu­tion­naire » dans lequel la rela­tion n’est pas d’op­po­si­tion mais de fusion.]]. Voyons, de façon néces­saire­ment sché­ma­tique, quelques aspects — his­toriques — du problème.

De la première internationale à la critique du syndicalisme

[/« Préoc­cupé de rester révo­lu­tion­naire tout en étant pris par le tra­vail syndical… »

P. Monatte./]

Dès le con­flit entre Marx et Bak­ou­nine au sein de la Pre­mière Inter­na­tionale — fon­da­men­tale­ment un con­flit entre deux con­cep­tions de la révo­lu­tion — se pro­file la con­tra­dic­tion qui va par­courir l’his­toire du mou­ve­ment ouvrier.

Les social­istes marx­istes ont suivi, en ce qui con­cerne le rap­port entre les mass­es et la révo­lu­tion, une ligne que nous pour­rions définir comme démo­c­ra­ti­co-jacobine ; et leur solu­tion a tou­jours été claire, la dépen­dance de fait, proclamée ou cachée, de l’or­gan­i­sa­tion ouvrière à la direc­tion politique.

Marx voulait le ren­force­ment des attri­bu­tions du Con­seil Général et la déf­i­ni­tion d’une ligne poli­tique oblig­a­toire pour la total­ité des Sec­tions. Sous une devise com­mune à tous : « L’é­man­ci­pa­tion des tra­vailleurs sera l’oeu­vre des tra­vailleurs eux-mêmes », Marx affirme la pri­or­ité de « la con­quête du pou­voir poli­tique », « pre­mier devoir de la classe ouvrière », (Adresse Inau­gu­rale) et, à la Con­férence de Lon­dres en 1871 (à laque­lle assista Ansel­mo Loren­zo en tant que délégué de la Sec­tion Espag­nole), il impose le principe de l’or­gan­i­sa­tion en tant que par­ti poli­tique. La réso­lu­tion, rédigée par Marx lui-même, dit : « le pro­lé­tari­at ne peut agir comme classe qu’en se con­sti­tu­ant en par­ti poli­tique dis­tinct… » [[Sur la Con­férence de Lon­dres et la manip­u­la­tion con­tre Bak­ou­nine à laque­lle elle don­na lieu, voir le Vol. II Bak­ou­nine. Œuvres com­plètes. Ed. Champ Libre, Paris 1974.]].

Arthur Lehn­ing dit, en com­men­tant ce débat : « Les argu­ments opposés aux « absten­tion­nistes » repo­saient sur un malen­ten­du ou n’é­taient pas fondés. Bak­ou­nine n’a jamais nié que l’In­ter­na­tionale eût un car­ac­tère poli­tique (…) Le dif­férend ne por­tait pas sur les buts de trans­for­ma­tion rad­i­cale de la société, mais sur la forme à don­ner à la lutte poli­tique et à l’or­gan­i­sa­tion de la classe ouvrière. Quant aux « absten­tion­nistes » ils étaient opposés à l’ac­tion par­lemen­taire, à l’or­gan­i­sa­tion de la classe ouvrière en par­ti poli­tique et à la con­quête du pou­voir comme « con­di­tion préal­able de l’é­man­ci­pa­tion des tra­vailleurs » [[A. Lehn­ing. Intro­duc­tion Vol. II Bak­ou­nine. Œuvres com­plètes, p. XLVII.]].

Dans la pen­sée de Bak­ou­nine il y a une dis­crim­i­na­tion entre l’or­gan­i­sa­tion ouvrière et l’or­gan­i­sa­tion des révo­lu­tion­naires. Dis­crim­i­na­tion qui, à l’in­térieur de la théorie générale bak­ounini­enne — anar­chiste — telle qu’elle se con­cré­tise à l’époque de la scis­sion de l’In­ter­na­tionale, aurait pu être taxée de con­tra­dic­tion logique. Nous ne le croyons pas, puisque pour Bak­ou­nine il existe, ou se man­i­feste comme étant néces­saire, un pre­mier niveau d’or­gan­i­sa­tion, général, mas­sif, de tous les exploités, appelés par leur pro­pre con­di­tion — la place qu’ils occu­pent dans le proces­sus de pro­duc­tion cap­i­tal­iste — à se révolter et à chang­er les bases de la société. Les exploités sont social­istes (ou col­lec­tivistes) sans le savoir, par « instinct ». Ce pré­sup­posé est la base du « spon­tanéisme » révo­lu­tion­naire. Mais en même temps il existe un autre niveau d’une majeure cohérence : l’or­gan­i­sa­tion de ceux par­mi eux qui sont arrivés à une plus grande con­science et ont, par con­séquent, défi­ni un pro­jet, un pro­gramme : les révo­lu­tion­naires. De notre côté, nous pour­rions ajouter que les deux niveaux d’or­gan­i­sa­tion ne s’op­posent pas mais que, au con­traire, ils s’in­ter­pénètrent, s’ap­puient l’un sur l’autre, se com­plé­mentent, pour dévelop­per les con­di­tions de la révo­lu­tion sociale. Il ne s’ag­it pas de deux entités dif­férentes mais de deux modes d’or­gan­i­sa­tion jux­ta­posés et ouverts l’un sur l’autre, tous les deux déter­minés par les con­di­tions générales de l’af­fron­te­ment des class­es et le mode d’in­ter­ven­tion poli­tique de l’État.

Bak­ou­nine dit : « Si les fon­da­teurs de l’In­ter­na­tionale avaient don­né à cette grande Asso­ci­a­tion une doc­trine poli­tique (…) social­iste, philosophique, déter­minée et pos­i­tive, ils auraient com­mis une grande faute. (Let­tre de Bak­ou­nine à T. G. Mor­a­go, 21 mai 1872.)

Par con­tre, dans sa let­tre à Céret­ti en mars 1872 « il par­le de la néces­sité de fonder des nuclei [[Noy­aux.]] com­posés des mil­i­tants les plus sûrs, les plus dévoués, les plus intel­li­gents et les plus énergiques » [[A. Lehn­ing. Op. cit. Vol. 2 p. XXXVIII.]]. « Ils for­meront le pont néces­saire entre la pro­pa­gande des théories social­istes et la pra­tique révo­lu­tion­naire » [[Ibid. p. 252.]].

Depuis le moment où l’op­po­si­tion entre Bak­ou­nine et Marx a lieu jusqu’à aujour­d’hui, les deux façons de con­cevoir le rap­port entre le pro­jet de change­ment révo­lu­tion­naire et le mou­ve­ment ouvri­er con­tin­ueront à exis­ter sous des formes ou des oppo­si­tions pas tou­jours claires mais tou­jours présentes.

La ten­dance social­iste, social-démoc­rate, marx­iste, au lende­main du Con­grès d’Amiens, de la C.G.T. française, se trou­va mal placée pour con­trôler de l’in­térieur le mou­ve­ment ouvri­er. La solu­tion fut de sépar­er claire­ment les fonc­tions. La sépa­ra­tion de l’« organ­i­sa­tion poli­tique » et de l’or­gan­i­sa­tion économique » de la classe ouvrière fut défendue par Lagardelle, Vail­lant et Jau­rès con­tre les « gues­distes » et votée au Con­grès de Nan­cy du Par­ti Social­iste Français, en 1907 [[Xavier Cuadrat : Social­is­mo y Anar­quis­mo en Cataluña, los ori­genes de la C.N.T. Ed. de la Rev. del Tra­ba­jo. Madrid, 1976.]].

Quelques jours plus tard a lieu à Stuttgart le Con­grès Social­iste Inter­na­tion­al (IIe Inter­na­tionale) où fut adop­tée une solu­tion de com­pro­mis qui main­tien­dra la sépa­ra­tion entre l’or­gan­i­sa­tion économique ― le syn­di­cat — et l’or­gan­i­sa­tion poli­tique ― le par­ti ― : « Le Con­grès déclare que l’in­térêt de la classe ouvrière est que dans tous les pays s’étab­lis­sent des rap­ports étroits entre les syn­di­cats et le Par­ti et qu’ils devi­en­nent per­ma­nents ». Grâce à cette réso­lu­tion on évite les « liens organiques » entre syn­di­cats et Par­ti pro­posés par les Belges et les Espag­nols, ce à quoi s’op­po­sait avec fer­meté la Sec­tion Française puisque la C.G.T. avait décidé à Amiens de ne pas entr­er en rela­tion avec le Par­ti Social­iste. Dans le cas de l’Es­pagne, par­mi les six délégués se trou­vait Pablo Igle­sias et on con­naît bien le pou­voir qu’il exerçait aus­si bien sur le P.S.O.E. que sur l’U.G.T.

Pablo Igle­sias affir­ma que : « …les Sociétés de résis­tance, veil­lant aux intérêts de leurs indi­vidus, doivent tra­vailler dans les luttes élec­torales pour le tri­om­phe des can­di­dats social­istes avec autant de déter­mi­na­tion que notre pro­pre Par­ti. Mieux encore : l’ac­tion poli­tique de celui-ci, dans toutes les cir­con­stances où il se man­i­feste, doit être soutenu par celles-là puisque tout ce que le Par­ti Social­iste réalise doit être néces­saire­ment favor­able à ceux qui tra­vail­lent » [[Ibid, p. 307.]].

La stratégie du par­ti poli­tique — hier aus­si bien qu’au­jour­d’hui — était — et con­tin­ue d’être — élec­toral­iste, c’est-à-dire que les votes se ramassent là où l’on peut, de là la néces­sité de ne pas faire peur à la bourgeoisie.

Comme exem­ple de deux men­tal­ités dif­férentes nous tran­scrivons deux para­graphes, l’un anar­chiste l’autre social­iste, écrits en Espagne à l’oc­ca­sion du 1er Mai 1890 : « La lib­erté ne se demande pas, elle se prend… La journée de huit heures nous ne l’au­rons pas avec des man­i­fes­ta­tions paci­fiques et avec d’inu­tiles et serviles péti­tions ; nous l’au­rons en nous imposant et l’im­po­si­tion est dans la grève. » Los Desh­ereda­dos, 1890.

« En ten­ant fidèle­ment la parole engagée devant les très dignes autorités, devant le publique et notre hum­ble classe, de ne pas nous mélanger à la grève générale ; le fait qu’au­cun de nos cama­rades du méti­er n’ait souf­fert de la moin­dre répres­sion de la part des respon­s­ables de l’or­dre pub­lic donne une idée de notre sagesse… » El eco de los obreros toneleros, 1890 [[José Alvarez Jun­co : La ide­olo­gia polit­i­ca del anar­quis­mo español (1868–1910). Sigle XXI. Madrid, 1976, pag. 552.]].

Plus de qua­tre-vingts ans après, dans le numéro un du péri­odique C.N.T., qua­trième péri­ode, jan­vi­er 1977, nous lisons : « On fait croire au peu­ple qu’en votant il exerce une sup­posée égal­ité de droits poli­tiques. Le pire c’est que cette égal­ité de droits s’ex­erce dans une société clas­siste qui refuse l’é­gal­ité économique et sacralise dans les lois la pro­priété privée et l’ex­ploita­tion de l’homme par l’homme ».

Mal­gré des posi­tions si dif­férentes sur le ter­rain poli­tique, l’idée de l’u­nité de la classe demeure et résiste. Après la dis­pari­tion aus­si bien de la branche bak­ounin­iste que de la branche marx­iste de la Pre­mière Inter­na­tionale, le retour des anar­chistes aux syn­di­cats est relié à une pra­tique révo­lu­tion­naire des Sociétés de Résis­tance et à une cri­tique des divi­sions idéologiques. Ain­si, au Con­grès de Barcelone de 1888, on arrive à un Pacte d’U­nion et Sol­i­dar­ité entre les Sociétés de Résis­tance au Cap­i­tal. Dans ce pacte et « dans les arti­cles et les glos­es qui l’ont accom­pa­g­né dans la presse anar­chiste, on insis­tait sur la néces­sité de l’u­nion ouvrière par-dessus les idéolo­gies ». Néan­moins, la même année se créa l’or­gan­i­sa­tion rivale social­iste, l’U.G.T., ce qui trans­for­ma en rival­ité l’u­nion proclamée avec les social­istes [[J. Alvarez Jun­co. Ibid. p. 551.]].

Déjà, dans la con­sti­tu­tion de « Sol­i­dari­dad Obr­era » (Local, 1907), par­ticipent ensem­ble social­istes et anar­chistes, sans avoir réglé totale­ment le con­tentieux sur les méth­odes d’ac­tion, sur le ter­rain même de la résis­tance ouvrière, par exem­ple, et, fon­da­men­tale­ment, sur la grève générale et sur son util­i­sa­tion paci­fique ou insurrectionnelle.

Dans le man­i­feste par lequel « S.O. » appelle au con­grès de 1908 — d’où sur­gi­ra la Con­fed­eración Region­al de Sociedades de Resisten­cia — on peut lire : « …ne nous limi­tons plus à une sim­ple action de défense ni à l’as­saut des réformes insuff­isantes dans l’avenir, mais pré­parons-nous à l’as­saut défini­tif du sys­tème cap­i­tal­iste, en nous appro­pri­ant des instru­ments de tra­vail et des moyens de pro­duc­tion » [[X. Cuadrat. Op. cit. page 222.]].

Immé­di­ate­ment après ont lieu les faits de la Semaine Sanglante de Barcelone, 1909, lourde de con­séquences, avec les accu­sa­tions con­tre Fer­rer de financer et con­trôler « Sol­i­dari­dad Obr­era » et d’avoir pro­mu l’in­sur­rec­tion, qui con­duisent à son exé­cu­tion. L’or­gan­i­sa­tion con­tin­ue à se dévelop­per et, dans le con­grès de 1911, est décidée la fédéra­tion au niveau nation­al avec le nom de Con­fed­eración Nacional del Trabajo.

Cette unité de la classe par dessus les dif­férentes posi­tions est la base du syn­di­cal­isme révo­lu­tion­naire français dont l’in­flu­ence dans les for­mu­la­tions théoriques de l’a­n­ar­cho-syn­di­cal­isme est indiscutable.

Mais Loren­zo écrit dans Tier­ra y Lib­er­tad, en 1907, que dans la con­sti­tu­tion de la C.G.T., il y a eu influ­ence espag­nole et surtout cata­lane. Il est vrai que, aus­si bien dans la C.G.T., Syn­di­cal­iste Révo­lu­tion­naire, que dans la C.N.T. his­torique se con­cré­tise un des con­tenus théoriques de l’aile anti­au­tori­taire de la Pre­mière Inter­na­tionale : le « syn­di­cal­iste ». L’autre, spé­ci­fique­ment révo­lu­tion­naire, réap­pa­raî­tra dans la C.N.T. d’une façon formelle et non seule­ment à tra­vers une pra­tique, avec la créa­tion de la F.A.I. en 1927.

Le syn­di­cal­isme, qui prend corps avec la Charte d’Amiens — 1906 — devien­dra lui aus­si une solu­tion de com­pro­mis, non seule­ment comme on dit générale­ment entre anar­chistes et social­istes (ce à quoi s’op­posèrent farouche­ment les gues­distes) mais aus­si entre deux ten­dances de l’a­n­ar­chisme. Com­pro­mis sur la base d’une pra­tique con­sid­érée comme néces­saire et spon­tané­ment révo­lu­tion­naire. Par oppo­si­tion à l’ac­tion poli­tique par­lemen­tariste et pro­gram­ma­tique — on voit bien là com­ment on retourne à la dis­cus­sion de la Ière Inter­na­tionale — le syn­di­cal­isme réu­nis­sait tous les ouvri­ers, tous les exploités sur la base de leurs intérêts de classe, lais­sant de côté ce qui les séparait, l’« argu­men­ta­tion philosophique » par le truche­ment de l’ex­pul­sion de la « poli­tique » de l’in­térieur du syn­di­cat. Pouget et Grif­fu­el­h­es définis­saient une posi­tion apparem­ment favor­able à l’a­n­ar­chisme. » La propo­si­tion Grif­fu­el­h­es, à laque­lle les lib­er­taires ne pou­vaient trou­ver aucun défaut et qui envelop­pait dans des for­mules polies la fin de non-recevoir opposée aux social­istes, fut adop­tée à la presque una­nim­ité, par 830 voix con­tre 8. » Et Mer­meix dit ensuite : « S’il est vrai que chaque syn­diqué est libre de militer poli­tique­ment dans le sens qui lui con­vient, le syn­di­cat n’est ouvert, lui, qu’à la pro­pa­gande d’une seule doc­trine, la doc­trine antipar­lemen­taire, « anti­ma­jori­taire », « antiv­otarde », c’est-à-dire que, ayant atteint un point élevé de crois­sance, le syn­di­cal­isme con­tin­ue à saper la base pop­u­laire du par­ti social­iste » [[Mer­meix, Le syn­di­cal­isme con­tre le social­isme. Voir X. Cuadrat, Op. cit. pages 294 et 297.]].

Pour le point de vue syn­di­cal­iste révo­lu­tion­naire les ouvri­ers, en tant que classe, sont liés par l’in­térêt com­mun face au cap­i­tal­iste et à l’É­tat ; ce dernier, en inter­venant dans les con­flits de tra­vail — qui sont vus à l’époque surtout sous la forme de grèves — ne peut le faire que du côté de l’or­dre établi, c’est-à-dire de la classe patronale.

Ain­si « …l’ac­tion syn­di­cale, l’ex­pres­sion la plus pure de la lutte des class­es, pour­suit pure­ment et défini­tive­ment la lutte directe, à savoir, la lutte des opprimés con­tre les oppresseurs, des exploités con­tre les exploiteurs, des salariés con­tre les cap­i­tal­istes » [[J. Alvarez Jun­co. Op. cit. page 558.]].

Con­séquent avec sa posi­tion d’ac­tion directe entre salariés et cap­i­tal­istes, le syn­di­cal­isme révo­lu­tion­naire refuse la péti­tion de solu­tions « légales » aux pou­voirs publics. Pour Grif­fu­el­h­es, Mer­rheim, Pouget ou Dele­salle, dans les années héroïques de la C.G.T. française, le grand dan­ger pour le mou­ve­ment ouvri­er était de se laiss­er domes­ti­quer. Ils croy­aient, avec une remar­quable lucid­ité, si nous les jugeons en fonc­tion de ce que sont devenus les syn­di­cats, ils croy­aient, nous disions que, depuis la loi du 21 mars 1884 (légal­i­sa­tion des organ­i­sa­tions syn­di­cales) et le min­istère Waldeck-Rousseau de 1899, les social­istes réformistes avaient com­mencé à amadouer les syn­di­cats ouvri­ers avec des con­ces­sions appar­entes et des réformes sociales trompeuses.

Au fond les anar­chistes et les syn­di­cal­istes révo­lu­tion­naires de l’époque don­naient à la lutte syn­di­cale une valeur poli­tique en elle-même, avec l’e­spoir que les tra­vailleurs ne peu­vent souhaiter autre chose que leur éman­ci­pa­tion et que la grève, surtout la grève sol­idaire et la grève générale, sont une bataille de la guerre sociale qui se ter­min­era avec l’abo­li­tion du salari­at et la dis­pari­tion des classes.

Et ce principe d’u­nité de la classe sans dif­férences idéologiques était con­sti­tu­tif de Sol­i­dari­dad Obr­era, mère de la C.N.T. « Sol­i­dari­dad Obr­era ne suiv­ra aucune ten­dance poli­tique de par­ti, même si nous respec­tons celle de tous les asso­ciés. En tant que classe ouvrière nous ne pou­vons avoir qu’un but com­mun : la défense de nos intérêts et seule­ment un idéal peut nous unir : notre éman­ci­pa­tion économique ». « On a dit pour com­bat­tre cette Fédéra­tion qu’elle est com­posée seule­ment et exclu­sive­ment d’a­n­ar­chistes ; ce n’est pas vrai, puisque dans les déci­sions des Sociétés on observe la plus stricte neu­tral­ité, les sociétés étant con­sti­tuées par des ouvri­ers de toutes les nuances… » [[Ibid. page 560.]].

Mais l’un des élé­ments con­sti­tu­ants de la doc­trine syn­di­cal­iste va plus loin que l’or­gan­i­sa­tion de classe con­tre le cap­i­tal ; un des para­graphes de la Charte d’Amiens dit : « le syn­di­cat, aujour­d’hui groupe­ment de résis­tance, sera, dans l’avenir, le groupe­ment de pro­duc­tion et de répar­ti­tion, base de réor­gan­i­sa­tion sociale ». Et ce point sera dévelop­pé par cer­tains anarcho-syndicalistes.
La réponse anar­chiste à la con­cep­tion syn­di­cal­iste révo­lu­tion­naire est claire­ment représen­tée par Malat­es­ta dans la polémique qui l’op­posa à Monat­te au Con­grès Anar­chiste Inter­na­tion­al d’Am­s­ter­dam en 1907. Toute la cri­tique du syn­di­cal­isme, telle qu’elle se dévelop­pera après est déjà présente. Monat­te fait une véhé­mente défense du syn­di­cal­isme révo­lu­tion­naire. Malat­es­ta fait la cri­tique du réformisme : le syn­di­cat « n’est et ne sera jamais qu’un mou­ve­ment légal­i­taire et con­ser­va­teur, sans autre but acces­si­ble — et encore ! — que l’amélio­ra­tion des con­di­tions de tra­vail ». La cri­tique de la grève générale paci­fique. Du syn­di­cat en tant qu’or­gane de restruc­tura­tion de l’é­conomie et base de la société future : le syn­di­cat est une organ­i­sa­tion de résis­tance à l’ex­ploita­tion cap­i­tal­iste, un organ­isme de com­bat qui doit dis­paraître en même temps que la vieille société.

Malat­es­ta, quinze ans plus tard dans un numéro de Uman­ità Nova (n° 82, 6 avril 1922 [[Erri­co Malat­es­ta. Pagine di flot­ta quo­tid­i­ana Scriti. 1er Vol­ume 1920–1922. Car­rara, 1975.]]) pub­lie un arti­cle inti­t­ulé Syn­di­cal­isme et Anar­chisme où sont résumées quelques-unes des cri­tiques cap­i­tales con­tre le syn­di­cal­isme. Malat­es­ta a été toute sa vie par­ti­san du syn­di­cat comme un moyen de lutte fon­da­men­tal car il réu­nis­sait les exploités et les opprimés, mais à con­di­tion de ne pas le pren­dre comme une fin en soi-même et étant con­scient de ses lim­i­ta­tions et de ses dan­gers. D’abord, le fait posi­tif : l’or­gan­i­sa­tion ouvrière est l’élé­ment indis­pens­able au développe­ment d’un mou­ve­ment de mass­es. « Et la révo­lu­tion telle que nous la voulons, faite par la masse et se dévelop­pant grâce à la masse, sans impo­si­tion ni dic­tature ouverte ou larvée, ne pour­rait se pro­duire et se con­solid­er sans l’ex­is­tence préal­able d’un large mou­ve­ment de mass­es. » Mais en même temps atten­tion ! il ne faut pas pren­dre pour « un moyen unique et sûr de révo­lu­tion, une forme de lutte qui a en elle-même une grande puis­sance révo­lu­tion­naire, mais qui peut aus­si, si elle est aban­don­née à ses ten­dances naturelles, devenir un instru­ment de con­ser­va­tion du priv­ilège et d’adap­ta­tion de la masse plus évoluée aux insti­tu­tions sociales présentes ». (Le mou­ve­ment ouvri­er) « peut, toute organ­i­sa­tion nou­velle peut dans l’e­sprit de ses ini­ti­a­teurs et dans la let­tre de ses statuts, avoir la plus haute aspi­ra­tion et les pro­pos les plus rad­i­caux, mais s’il veut exercer la fonc­tion pro­pre au syn­di­cat ouvri­er, qui est la défense actuelle des intérêts de leurs mem­bres, il doit recon­naître de fait l’in­sti­tu­tion qu’il a niée en théorie, et il doit s’adapter aux cir­con­stances et essay­er d’obtenir, à chaque fois, le plus pos­si­ble, négo­ciant et tran­sigeant avec les patrons et avec le gou­verne­ment. En un mot, le syn­di­cat ouvri­er est par nature réformiste et non pas révolutionnaire. »

Cette con­tra­dic­tion entre le pro­jet révo­lu­tion­naire et les ten­dances naturelles du syn­di­cat appa­rais­sent au grand jour à plusieurs repris­es dans l’his­toire du mou­ve­ment ouvri­er. Con­tra­dic­tion qui tend con­stam­ment à se résoudre du côté de l’in­té­gra­tion insti­tu­tion­nelle, appuyée par la bureau­cratie et favorisée par l’adap­ta­tion du pro­lé­tari­at aux con­di­tions idéologiques et légales du réformisme à l’in­térieur du système.

La C.N.T. n’est pas la seule organ­i­sa­tion ouvrière révo­lu­tion­naire dans laque­lle la présence des anar­chistes con­tre­car­ra le car­ac­tère écon­o­miste et prag­ma­tique du syn­di­cal­isme. Mais elle est la seule qui réus­sit à le faire en gar­dant sa com­po­si­tion de masse.

Xavier Cuadrat affirme, dans son his­toire récem­ment pub­liée du social­isme et de l’a­n­ar­chisme en Cat­a­logne, que « les ten­sions entre les anar­chistes purs ou ortho­dox­es et le courant stricte­ment syn­di­cal­iste devaient se résoudre, à plusieurs repris­es, en faveur des pre­miers, en par­ti­c­uli­er après l’as­sas­si­nat de Sal­vador Segui en mars 1923 » [[Op. cit. page 177.]]. Ce type de réso­lu­tion don­na à la C.N.T. une phy­s­ionomie par­ti­c­ulière, ain­si qu’une capac­ité de mobil­i­sa­tion jusqu’en 36 et sur laque­lle elle se recon­stru­it aujourd’hui.

Action directe et autonomie ouvrière

[/« Les syn­di­cats seront très utiles dans la péri­ode révo­lu­tion­naire, à con­di­tion d’être… le moins syn­di­cal­istes possible. »

Malat­es­ta. Umani­ta Nova, Roma, n° 83, avril 1922./]

La sit­u­a­tion sociale a beau­coup changé en 50 ans. Aus­si bien, la com­po­si­tion intrin­sèque du pro­lé­tari­at que sa posi­tion rel­a­tive aux class­es dom­i­nantes n’est plus la même qu’à l’époque du syn­di­cal­isme révo­lu­tion­naire ; les sché­mas organ­i­sa­tion­nels ne peu­vent pas être les mêmes.

La pra­tique du syn­di­cal­isme d’ac­tion directe, avec son con­tenu immé­di­ate­ment et spon­tané­ment révo­lu­tion­naire est pos­si­ble tant que la classe ouvrière est exclue du sys­tème insti­tu­tion­nel en vigueur et en con­séquence, con­fron­tée à ceux qui exer­cent le pou­voir. À par­tir du moment où appa­rais­sent les mécan­ismes de médi­a­tion qui vont per­me­t­tre à des frac­tions de la classe ouvrière d’a­gir en tant que groupes de pres­sion — et le syn­di­cat est devenu l’un de ces mécan­ismes — la pra­tique de l’ac­tion directe ne peut être main­tenu que par son rap­port évi­dent à la final­ité révo­lu­tion­naire. Ou parce que des con­jonc­tures pré­cis­es démys­ti­fient cer­tains aspects idéologiques qui per­me­t­tent l’il­lu­sion d’une rel­a­tive inté­gra­tion au système.

Comme nous le disions au début de cet arti­cle, l’actuelle C.N.T. a la force de con­vic­tion que lui donne sa mil­i­tance révo­lu­tion­naire mais elle doit se dévelop­per comme un syn­di­cat de mass­es et non pas se réduire à un groupe idéologique anar­chiste. Com­ment le faire dans des cir­con­stances telles que la sit­u­a­tion espag­nole, qui tend vers une « sta­bil­i­sa­tion démoc­ra­tique », insérée dans le Marché Com­mun Européen ? Dans une sit­u­a­tion qui n’est pas révolutionnaire ?

La C.N.T. donc, pour con­tin­uer à être, doit faire face à dif­férents prob­lèmes actuels, par­mi lesquels il y en a un de taille : celui de la légalisation.

Dans la pre­mière con­férence de presse du Comité Nation­al il a été dit que « L’or­gan­i­sa­tion étudiera la mise au point des statuts devant la pos­si­bil­ité d’une immi­nente légal­i­sa­tion des cen­trales syn­di­cales. Bien sûr, la C.N.T. acceptera la légal­i­sa­tion à con­di­tion que lui soit recon­nue toute sa per­son­nal­ité et ses con­tenus. » [[Frente Lib­er­tario, mars 1977.]]

Le Monde Lib­er­taire du mois de mars pub­lie une inter­view d’un délégué du Comité Région­al de Cat­a­logne, dans lequel se pré­cisent cer­tains aspects du prob­lème. Par exem­ple, les négo­ci­a­tions en cours entre le pou­voir et l’op­po­si­tion démoc­ra­tique amè­nent le Par­ti Com­mu­niste et le P.S.O.E, à tra­vers les cen­trales qu’ils con­trô­lent, à éviter toute pos­si­bil­ité d’ac­tion autonome des tra­vailleurs. « S’ils réus­sis­sent — et ils ont pas mal d’atouts pour y arriv­er — à nous entraîn­er tous dans cette sorte d’is­sue qu’est la démoc­ra­tie de style européen, alors on peut peut-être dire que l’avenir du mou­ve­ment ouvri­er est foutu ». Et plus loin : « L’u­nique accord qui existe pour l’in­stant est de refuser absol­u­ment la légal­i­sa­tion sous con­di­tions. Toute légal­i­sa­tion implique cer­taines con­di­tions, une accep­ta­tion du sys­tème exis­tant, mais on refuse totale­ment une légal­i­sa­tion avec des con­di­tions poli­tiques » (…) « il y a des par­ti­sans de la légal­i­sa­tion et des par­ti­sans de la non-légal­i­sa­tion, c’est inévitable ».

Et après vien­dront les con­trats col­lec­tifs, la négo­ci­a­tion, etc.

Mais pour l’in­stant il se développe une ten­dance qui s’ap­puie sur les assem­blées d’u­sine et sur les délégués directs de l’assem­blée dans chaque con­flit. Nous lisons, par exem­ple, dans un tract de la C.N.T. appelant à la grève de Roca de Gavá : « À Roca s’est cristallisé un proces­sus qui rompt avec tous les sché­mas de médi­a­tion poli­tique des luttes ouvrières (…) On est en train de se jouer le droit d’élire nos pro­pres délégués ». 

Cette posi­tion s’ar­tic­ule avec un pro­fond con­tenu « syn­di­cal­iste », de classe, jamais nié par la C.N.T. Ce con­tenu est surtout exprimé à tra­vers la défense de l’u­nité des tra­vailleurs et l’indépen­dance des organ­i­sa­tions syn­di­cales. Nous lisons dans un man­i­feste : « Nous pro­posons l’u­nité dans les assem­blées et dans la pra­tique quo­ti­di­enne du tra­vail, refu­sant les alliances entre lead­ers qui con­di­tion­neraient nos actions. Nous reje­tons donc la « Coor­di­nado­ra de Orga­ni­za­ciones Sindi­cales » (C.O.S.) récem­ment créée, car elle n’est que le reflet de la Coor­di­na­tion Démoc­ra­tique, dans laque­lle les par­tis et les per­son­nal­ités de la droite la plus pure ont pactisé avec des par­tis qui se dis­ent ouvri­ers, au niveau des dirigeants et der­rière le dos des tra­vailleurs ». La C.N.T. souligne « la néces­sité d’une véri­ta­ble indépen­dance de la part des organ­i­sa­tions syn­di­cales (indépen­dance aus­si bien de l’É­tat que des par­tis poli­tiques) comme con­di­tion indis­pens­able pour que l’u­nité de la classe ouvrière fasse des pro­grès… » Rap­pelons-nous des orig­ines : « néces­sité de l’u­nion des ouvri­ers par dessus les idéologies ».

Voyons deux exem­ples récents de magouilles politi­cardes aux­quelles doit faire face la C.N.T. avec sa ligne d’ac­tion directe : devant la sit­u­a­tion pro­duite par la grève de Roca Radi­adores les cen­trales syn­di­cales C.C.O.O., U.S.O., U.G.T. et C.N.T. déci­dent d’ap­pel­er à une man­i­fes­ta­tion tous ensem­ble à Cor­neliá comme démon­stra­tion active de sou­tien aux grévistes. Bien que le Gou­verne­ment Civ­il refuse la per­mis­sion, les qua­tre cen­trales décidèrent de main­tenir la con­vo­ca­tion. Après, à l’in­su des tra­vailleurs, C.C.O.O. et U.S.O. négo­cient un accord avec le délégué provin­cial des syn­di­cats et avec le Gou­verne­ment Civ­il : si la man­i­fes­ta­tion n’a pas lieu à la date prévue, une autre sera per­mise ain­si qu’une assem­blée des tra­vailleurs de la Roca au siège de la Délé­ga­tion de la C.N.S. pour dis­cuter du juge­ment de 38 ouvri­ers par­mi les 43 licen­ciés. Ni l’U.G.T. ni la C.N.T. n’ac­ceptent cet accord. À 19 heures, le jour de la man­i­fes­ta­tion, les C.C.O.O. et l’U.S.O. négo­cient encore avec la police. Devant la déter­mi­na­tion des tra­vailleurs survient l’a­gres­sion poli­cière et une heure et demie d’af­fron­te­ments, de bar­ri­cades, de charges, etc [[Sol­i­dari­dad Obr­era. Suple­men­to Espe­cial n° 8, Barcelona, jan­vi­er 1977.]].

Les 23 et 24 jan­vi­er, au cours de deux man­i­fes­ta­tions, sont assas­s­inés par les ban­des fas­cistes et par la police Arturo Ruiz Gar­cia, cof­freur et étu­di­ant de 19 ans, et Luz Najera, étu­di­ante. Le 24 égale­ment, pen­dant la nuit, cinq avo­cats sont assas­s­inés par les fas­cistes. En Cat­a­logne, les cinq organ­i­sa­tions syn­di­cales (C.C.O.O., U.S.O., U.G.T., S.O.C. et C.N.T.) se met­tent d’ac­cord pour réalis­er une journée de grève le jeu­di 27. Avec l’op­po­si­tion de la C.N.T. les qua­tre autres cen­trales ont un entre­tien avec le Délégué provin­cial de la C.N.S. et règ­lent ensem­ble la façon dont cette protes­ta­tion doit avoir lieu. Après. un com­mu­niqué com­mun des cinq organ­i­sa­tions est pub­lié. La C.N.T. ne souscrit qu’à la pre­mière par­tie du doc­u­ment qui appelle à la grève. Les qua­tre autres cen­trales don­nent des instruc­tions aux tra­vailleurs sur la con­duite à tenir pen­dant la journée de lutte : ne pas sor­tir dans la rue, négoci­er les journées d’ar­rêt avec la patronale, etc. Elles font finale­ment un appel à la force publique pour qu’elle ait « un com­porte­ment con­séquent avec le car­ac­tère respon­s­able de notre action ». Le comité régionale de Cat­a­logne de la C.N.T. pub­lie un com­mu­niqué dans lequel il appelle à « réalis­er des actions de protes­ta­tion telles que : arrêts de tra­vail, man­i­fes­ta­tions et mobil­i­sa­tions, en par­ti­c­uli­er la grève générale du 27… » « La C.N.T. pré­cise qu’elle ne souscrit pas aux cinq para­graphes dudit doc­u­ment, où l’on donne aux tra­vailleurs des instruc­tions sur cette journée. Nous croyons que la classe ouvrière est capa­ble et mûre pour affron­ter avec sérénité ces événe­ments, et per­son­ne ne peut pré­ten­dre don­ner des instruc­tions sur les activ­ités qui doivent se dévelop­per » [[Sol­i­dari­dad Obr­era, n° 9, Barcelona, févri­er 1977.]].

En plus de son aspect syn­di­cal­iste, le con­tenu anar­chiste de la C.N.T. est actuelle­ment recon­nu par tout le monde. Ce pro­jet anar­chiste qui transparaît dans la pra­tique de sou­tien à l’assem­blée ouvrière et aux délégués directs des ouvri­ers en con­flit, ain­si que dans de nom­breux arti­cles de la presse con­fédérale ou dans des arti­cles cri­tiques du « syn­di­cal­isme » dépasse à notre avis la clas­sique posi­tion anar­cho-syn­di­cal­iste de la C.N.T.

Et en même temps il existe un courant qui se fraye un chemin, celui des groupes lib­er­taires de quarti­er. « Les Fédéra­tions Lib­er­taires des quartiers dans les grandes villes, com­mu­nales dans les régions, con­stituent la con­ti­nu­ité indis­pens­able d’une C.N.T. anar­cho-syn­di­cal­iste et lib­er­taire » [[Du Comité de Cat­a­logne. Pub­lié dans Sol­i­dari­dad Obr­era n° 9.]]

Évidem­ment, encour­ager l’Assem­blée Générale et appuy­er les délégués d’assem­blée, c’est-à-dire stim­uler l’au­tonomie ouvrière en même temps que l’ac­tion directe à tous les niveaux, est une posi­tion pro­fondé­ment anarchiste.

Il est impor­tant qu’elle ne soit pas oppor­tuniste. Nous voulons dire par là que, dans la sit­u­a­tion actuelle, face aux dif­fi­cultés d’im­plan­ta­tion dans la masse des tra­vailleurs, qui com­mence à se libér­er du syn­di­cat ver­ti­cal C.N.S. et face aux com­bines de toutes sortes des C.C.O.O., U.S.O. et U.G.T., la défense de l’au­tonomie de l’assem­blée d’u­sine est aus­si une bonne poli­tique. Si la C.N.T. devient une puis­sante cen­trale syn­di­cale, cela sera-t-il pareil ?

Il ne s’ag­it pas de faire un procès [[Ce procès d’in­ten­tion nous le trou­vons dans le dernier numéro d’Echanges. Ces cama­rades ne peu­vent pas cri­ti­quer la posi­tion de la C.N.T. parce que c’est la leur, aus­si cri­tiquent-ils le fait que ce soit la C.N.T. qui impulse la pra­tique de l’au­tonomie ouvrière. Pour eux la con­fédéra­tion est dou­ble­ment red­outable : parce que syn­di­cal­iste et parce qu’anarchiste !

Qu’ils soulig­nent les dan­gers de l’ex­is­tence même de la C.N.T., c’est leur droit, il n’y a rien a dire, mais qu’ils l’ac­cusent de pactis­er avec les autres cen­trales pour négoci­er avec les patrons et ne s’oc­cu­per des grèves que par intérêt dém­a­gogique, c’est faux.

Dans cette brève note, Echanges appelle « battage anar­chiste » la cam­pagne pour soutenir, sans con­tra­dic­tions, les ouvri­ers de la Roca dans leur con­flit et ajoute, comme preuve de ses affir­ma­tions : « le silence sur Tarrabusi ». Nous voulons seule­ment, soulign­er, sur cette dernière affir­ma­tion que non seule­ment la C.N.T. appuie active­ment sur place les grévistes de Tarrabusi mais que, en plus, « Sol­i­dari­dad Obr­era » de Cat­a­logne con­sacre toute la dernière page de son sup­plé­ment spé­cial de jan­vi­er à la lutte des ouvri­ers de Tarrabusi en grève.]] d’in­ten­tion mais de soulign­er une ten­dance qui est inhérente à la néces­saire défense des intérêts ouvri­ers à l’in­térieur d’un sys­tème qu’il faut détru­ire mais que la vie quo­ti­di­enne oblige d’ac­cepter car il existe.

L’a­n­ar­chisme est un pro­jet, une théorie de la révo­lu­tion ; il demeur­era, il restera néces­saire­ment minori­taire pen­dant les péri­odes d’une cer­taine sta­bil­ité sociale ; toute sa lutte c’est de dévelop­per les con­di­tions d’un mou­ve­ment révo­lu­tion­naire qui s’ex­primera et l’ex­primera, lui-même, dans le moment révolutionnaire.

Le syn­di­cal­isme révo­lu­tion­naire a pré­ten­du con­juguer dans la théorie et la pra­tique aus­si bien le mou­ve­ment de masse que le pro­jet révo­lu­tion­naire. Mais, dans la sit­u­a­tion non révo­lu­tion­naire, il y a oppo­si­tion, con­tra­dic­tion con­flictuelle entre mou­ve­ment de masse et pro­jet révo­lu­tion­naire. Seule­ment, dans une sit­u­a­tion révo­lu­tion­naire il peut y avoir coïn­ci­dence ou, si l’on préfère, une sit­u­a­tion est révo­lu­tion­naire quand une telle coïn­ci­dence existe.

La sit­u­a­tion actuelle exige de la C.N.T. l’énorme tâche de men­er à bien l’un et l’autre (être un mou­ve­ment de masse et avoir un pro­jet anar­chiste), en accep­tant la ten­sion de la con­tra­dic­tion, en imag­i­nant de nou­velles formes d’action.

Récem­ment, un cama­rade cri­ti­quait une infor­ma­tion qui venait d’Es­pagne dis­ant : « ils con­fondent action syn­di­cale avec action poli­tique ». Il y a cent ans déjà Giuseppe Fanel­li fut accusé de con­fon­dre l’In­ter­na­tionale avec l’Al­liance. Con­fu­sion fructueuse que les cama­rades d’Es­pagne sont en mesure de développer.

Nico­las