La Presse Anarchiste

L’enseignement libertaire des révolutions hongroises

Il a été suff­isam­ment par­lé des évène­ments de Hon­grie de ces derniers mois ― si nous les reprenons ici, c’est pare que dans l’his­toire révo­lu­tion­naire hon­groise, il y a des faits assez mal con­nus qui peu­vent nous aider à mieux com­pren­dre les derniers évène­ments. D’autre part, la radio de Budapest a, à plusieurs repris­es, con­damné cer­tains aspects anar­chistes de la révo­lu­tion, relevés égale­ment par la presse, qui men­tionne aus­si la présence du dra­peau noir sur les chars des insurgés à côté du dra­peau national. 

Chaque révo­lu­tion apporte une leçon, mar­que une étape dans l’évo­lu­tion de l’hu­man­ité. Nous essaierons ici de dégager celle que nous don­nent les insurgés de Hon­grie, sans bien sûr par­ticiper à cette écœu­rante exploita­tion des mar­tyrs dont nous sommes témoins. 

La vio­lence de la répres­sion est un fait qui n’est pas pour nous sur­pren­dre. Nous n’avons pas atten­du 1956 pour savoir ce qu’est une répres­sion mod­erne, ce que sont l’Ar­mée, l’É­tat, le total­i­tarisme et l’im­péri­al­isme en général, et en par­ti­c­uli­er bolcheviste. Le lan­gage et l’at­ti­tude des Khrouchtchev, Serov, Kadar, Fajon, etc. ne voy­ant dans tous ceux qui se dressent con­tre eux et leur sys­tème que fas­cistes, espi­ons améri­cains, officiers hor­thystes c’est celui de Lénine ne voy­ant par­mi les ouvri­ers et marins de Kro­n­stadt que gardes blancs, espi­ons français et officiers tsaristes. C’est celui de Trot­sky aux pro­lé­taires de Kro­n­stadt : « Je vous abat­trai comme des per­drix » ou aux par­ti­sans de Makhno « les ratiss­er avec un bal­ai de fer ». Et c’est à juste titre que l’Human­ité du 7 novem­bre ressor­tait un texte de Lénine avec les plus plats des men­songes sur Kro­n­stadt. La Prav­da du 18 décem­bre reprend con­tre Kardelj les thèmes de 1921, dans lesquels la ges­tion des usines par les ouvri­ers était traitée de dévi­a­tion anar­chiste syn­di­cal­iste. C’est tou­jours l’emploi sur une échelle d’É­tat des moyens de Marx employés dans la 1re Inter­na­tionale con­tre Bak­ou­nine : duplic­ité et calom­nies. D’autres en font les frais aujourd’hui : 

[(… « Le men­songe et la calom­nie ont été à tra­vers toute l’his­toire de l’hu­man­ité, les instru­ments d’une poli­tique injuste, d’une poli­tique dont le but est tou­jours l’as­su­jet­tisse­ment et l’ex­ploita­tion des autres peu­ples, l’étab­lisse­ment sur eux d’une domination. »)]
[/(Djilas : « Lénine et les rap­ports entre états social­istes » p.15)/]

Nous savons bien que tous ces intel­lectuels à qui il faut du « sang à la Une » pour réa­gir à l’op­pres­sion qui frappe les autres ren­treront dans l’e­uphorie des fronts pop­u­laires et oublierons ces mas­sacres dès que l’en­cre et le sang auront séché. 

Un prolétariat expérimenté ?

Tant de com­men­ta­teurs marx­istes ont essayé de représen­ter la Hon­grie comme un pays sous-dévelop­pé avec un pro­lé­tari­at qui en est encore à ses pre­miers vagisse­ments désor­don­nés. La Hon­grie comp­tait en 1956, 1 600 000 ouvri­ers syn­diqués (dont 300 000 ouvri­ers agri­coles) ce qui est quand même beau­coup, surtout pour un pays de 9 mil­lions d’habi­tants. Et en 1919 déjà 1 421 000 tra­vailleurs se trou­vaient dans les syn­di­cats. Avant même la révo­lu­tion, en 1918, leur nom­bre était de 721 000.

Et non seule­ment le pro­lé­tari­at hon­grois n’est pas un phénomène nou­veau en 1956, mais ce pro­lé­tari­at est celui qui immé­di­ate­ment après le pro­lé­tari­at russe a vécu le plus inten­sé­ment l’ex­péri­ence de la révo­lu­tion sociale. Car en 1919 quand les vieux pro­lé­tari­ats « expéri­men­tés » ne bougeaient pas (Angleterre) ou peu (France) c’est lui qui mon­trait la voie aux class­es ouvrières alle­man­des et ital­i­ennes pour s’emparer des usines et pren­dre en main toute l’or­gan­i­sa­tion économique et sociale. 

Ce n’est pas la faute de cette classe ouvrière hon­groise pré­ten­due arriérée si la révo­lu­tion de 1919 ne fut pas européenne. Il est un autre pro­lé­tari­at qui fut à l’a­vant-garde du com­bat con­tre le cap­i­tal­isme, c’est celui d’Es­pagne. Or, pour faire pass­er ces deux pays pour arriérés, il faut d’une part mécon­naître l’im­por­tante indus­trie hon­groise ou cata­lane, et d’autre part ne rien com­pren­dre à la révo­lu­tion paysanne. 

Bien sûr, aux sta­tis­ti­ciens qui ne font que le décompte des hauts fourneaux, la Hon­grie ou l’Es­pagne peu­vent paraître sans impor­tance indus­trielle. Or le développe­ment de ces deux pays ne date pas plus de Staline que de Fran­co. Dès le début de ce siè­cle, les usines tex­tiles, métal­lurgiques, ali­men­taires, fer­rovi­aires étaient dis­per­sées dans de nom­breuses régions de Hon­grie par exem­ple et Budapest était déjà une métro­pole comme Barcelone de plus de 1 mil­lion d’habi­tants. L’in­dus­trie hon­groie a subi des trans­for­ma­tions qual­i­ta­tives depuis 1945, mais quan­ti­ta­tive­ment la classe ouvrière n’a pas été créée, ni même aug­men­tée, dans des pro­por­tions rad­i­cales. Il n’y a pas eu en 7 ou 8 ans trans­plan­ta­tion soudaine de paysans vers un foi­son­nement de villes. La Hon­grie n’é­tait pas le lab­o­ra­toire sibérien. 

Paysans attardés ?

C’est un tra­di­tion­nel sché­ma marx­iste que d’op­pos­er aux vieux pro­lé­tari­ats indus­triels éduqués par l’His­toire, les mass­es fraîche­ment débar­quées de cam­pag­nards sans matu­rité ni esprit com­bat­if. Sché­ma que démon­tent fon­cière­ment les plus grandes révo­lu­tions de ce siè­cle : Mex­ique, Ukraine, Espagne (pour ne pas par­ler de la Chine) où les mass­es paysannes fournirent presque tou­jours plus qu’une avant-garde, la sub­stance même de la lutte. Ce n’est pas parce que ces révo­lu­tions ont poli­tique­ment échoué comme ont échoué d’ailleurs toutes les révo­lu­tions urbaines que le paysan doit être con­sid­éré comme inca­pable de men­er une révo­lu­tion. Encore moins les ouvri­ers d’o­rig­ine paysanne doivent-ils être con­sid­érés comme un poids mort par rap­port aux ouvri­ers citadins de vieille souche. L’é­taient-ils dans les sovi­ets de Russie de 1905 et 1917 ? Cette méfi­ance pour les tra­vailleurs de la terre peut sans doute s’ex­pli­quer, pour le marx­isme, phénomène urbain lié à la nais­sance d’une bureau­cratie indus­trielle et qui ensuite essaye « d’en­cadr­er » les cam­pagnes, de les mil­i­taris­er (Trot­sky), de les trans­former en usines (Krouchtchev). Mais elle n’a rien à voir avec l’a­n­ar­chisme qui tient son orig­ine autant des champs que des usines : en Andalousie comme en Aragon, en Ukraine comme en Bul­gar­ie et comme en Hon­grie, le mou­ve­ment anar­chiste est lié à l’é­man­ci­pa­tion paysanne. Et sou­vent les paysans dérac­inés apportèrent dans les faubourgs de Barcelone et de Budapest non un alour­disse­ment mais un fer­ment nou­veau, plus rad­i­cal, de notre com­bat en ville. 

L’intelligentsia

Dans le sché­ma marx­iste, une autre couche de la pop­u­la­tion est oubliée et a un rôle sub­or­don­né et sec­ondaire, ce sont les intel­lectuels, les écrivains, les étu­di­ants. Ils sont con­sid­érés comme des employés et des fidèles exé­cu­teurs des plans et des direc­tives du par­ti, mais nulle­ment comme de vrais créa­teurs. Cette opin­ion n’est pas abstraite : on voit ce qu’elle donne dans les États Sovié­tiques ― « des âmes mortes », d’après la con­fes­sion même de Chobkhov ― des car­riéristes, des pan­tins qui sont capa­bles de chang­er mille fois de raison­nement et d’avoir tou­jours raison… 

Mal­gré l’in­ter­pré­ta­tion marx­iste de l’his­toire, on ne peut pas nier le rôle impor­tant joué en Russie. tsariste par l’« intel­li­gentsia », les écrivains, les poètes, les critiques.

On ne peut pas nier non plus le rôle joué par les écrivains hon­grois dans la pré­pa­ra­tion de l’e­sprit de révolte. Nous n’avons pas ici la pré­ten­tion d’ex­pli­quer ce phénomène, mais c’est un fait que les écrivains, non seule­ment comme indi­vidus, mais aus­si dans l’U­nion des Écrivains ont acquis une juste répu­ta­tion de combattants. 

… « Certes, on nous avait trompés, mais cela ne dimin­ue pas le poids de notre respon­s­abil­ité per­son­nelle… C’est de cette crise-là qu’est née l’u­nité morale des écrivains sur la base d’un engage­ment solen­nel de ne jamais plus men­tir, de ne jamais servir l’in­hu­main. De dire la vérité… Brusque­ment nous avons pris con­science d’avoir servi des con­cep­tions poli­tiques crim­inelles, d’avoir été les instru­ments de la calom­nie et du mensonge »… 

[/(Otto Major, dans Iro­dal­mi Ujsàg, 29 sep­tem­bre 1956)/] 

… « Oui, nous exi­geons la lib­erté totale de la lit­téra­ture, la lib­erté la plus com­plète, la plus illim­itée qui puisse se con­cevoir entre hommes vivant en société civil­isée… L’écrivain doit être libre (tout comme chaque citoyen d’ailleurs) de dire la vérité sans restric­tions aucunes. » 

[/(Idem, 8. IX. 1956)./] 

… « Nous- croyions édi­fi­er le social­isme, alors qu’on nous enfer­mait der­rière des murs de prison imprégnés de sang et de mensonge.
… La révo­lu­tion a vain­cu mais si nous ne lui lais­sons pas le temps de repren­dre des forces, elle peut encore être ter­rassée. Cer­tains, dont c’est l’in­térêt, peu­vent aus­si chercher à l’escamoter »…
[/
(Idem, le 2 novem­bre, juste avant la 2e inter­ven­tion sovié­tique, par Tibor Déry)./] 

Et voilà l’opin­ion de F. Fejtö : « La plu­part d’en­tre eux avaient une for­ma­tion marx­iste imprégnée de cul­ture occi­den­tale ; si leur carte de par­ti et leurs con­vic­tions étaient com­mu­nistes, leur tem­péra­ment artis­tique était per­son­nal­iste, anar­chisant, leur men­tal­ité ana­ly­tique et cri­tique ». (La Tragédie hon­groise, p. 230) 

La lutte millénaire en Hongrie contre l’État et son Église

Dès l’an 1000 l’É­tat hon­grois était en même temps que le pro­tecteur de la pro­priété des féo­daux et du clergé, le plus gros pro­prié­taire, par lui-même, le prin­ci­pal adver­saire des tra­vailleurs. Tout au long de l’his­toire les soulève­ments se mul­ti­plièrent opposant les paysans (1041,1437…), les mineurs (1525), les gens des villes (1222) à l’É­tat et à ses deux servi­teurs : l’Église catholique et la noblesse mil­i­taire, qui d’ailleurs étaient en grande par­tie importé d’Alle­magne. Le peu­ple se révol­ta con­tre l’en­tre­prise étatiste ecclési­as­tique des croisades (1514). Ces soulève­ments con­tre l’or­dre catholique s’ap­puyèrent sur une oppo­si­tion latente s’ex­p­ri­mant par des mou­ve­ments réfor­ma­teurs anti­cléri­caux d’in­spi­ra­tion païenne (XIe s.), Bogoumiles (XIIe), Hus­sit (XVe), anti trini­taire et achriste (XVIe) et Nazaréenne jusqu’au XXe. Tou­jours la puis­sance poli­tique et sociale reçut sa jus­ti­fi­ca­tion de l’Épis­co­pat et du clergé. Cet État hon­grois néces­saire­ment impéri­al­iste comme tout État s’op­posa non seule­ment au peu­ple mag­yar, mais aux peu­ples voisins slo­vaques, croates, serbes, roumains, ukrainiens (et la dernière poussée impéri­al­iste n’a reculé qu’en 1945). Et pour­tant chaque fois qu’il fut men­acé par un impéri­al­isme plus puis­sant la seule ressource fut de faire appel aux paysans et de leur promet­tre la terre et la lib­erté : con­tre les Turcs au XVe comme con­tre les Autrichiens et la Con­tre Réforme Catholique au XVII et XVI­I­Ie. Sous tous les régimes, celui révo­lu­tion­naire et libéral de 1848, celui du com­pro­mis de 1867 avec l’Autriche, comme celui de Hor­thy de 1919 à 1945, l’É­tat Hon­grois se défendit avec acharne­ment con­tre le partage des ter­res et essaya de détourn­er l’at­ten­tion de l’Église et de la Noblesse en exci­tant un nation­al­isme mag­yar con­tre les peu­ples opprimés slaves et roumains. Et tou­jours les Évêques et les Mag­nats con­ser­vaient leurs pro­priétés gigan­tesques et leur toute-puis­sance. C’est avec les défaites con­séc­u­tives aux 2 guer­res mon­di­ales que l’É­tat hon­grois dû, céder. Deux fois répé­tant et ampli­fi­ant l’ex­péri­ence de 1848, les paysans d’eux-mêmes s’emparèrent des ter­res qu’ils cul­ti­vaient pour les autres. La république des Con­seils prit la tête du mou­ve­ment. La restau­ra­tion hor­thyste à la dif­férence de 1848 ne put repren­dre tout et les lois de 1920–24 lais­sèrent aux paysans 570.000 ha pris. Et en 1945–49 d’autres lois aban­don­nèrent le reste : 1857900 ha. Pour les mêmes raisons (parce que les paysans s’en empara­ient) et dans le même but (dévi­er le mou­ve­ment en créant une classe de petits pro­prié­taires à courte vue, trib­u­taires de l’É­tat, inca­pables de mod­erniser l’a­gri­cul­ture et divisant le paysannat).

L’anarchisme en Hongrie et la tradition des conseils

Le mou­ve­ment agraire hon­grois fut grande­ment mar­qué par les idées lib­er­taires. L’a­n­ar­chisme trou­va un ter­rain favor­able par­mi cette masse paysanne aux pris­es depuis des temps immé­mo­ri­aux avec les grands seigneurs épis­co­paux et laïcs (comme en Espagne) et surtout par­mi les adver­saires les plus déclarés de l’op­pres­sion : les paysans égal­i­taires et com­mu­nau­taires de ces sectes antié­tatistes et anti­cléri­cales sur­vivant à tra­vers des siè­cles de per­sé­cu­tions. C’é­taient en Hon­grie les Nazaréens, héri­tiers de la tra­di­tion lib­er­taire bogomile et par­ents des Doukho­bores ori­en­taux comme de cer­tains anabap­tistes occi­den­taux. Un souf­fle nou­veau à la fin du XIXe siè­cle leur fut insuf­flé par l’a­n­ar­chisme de Tol­stoï. Nazaréens et tol­stoïens se retrou­vèrent à toutes les étapes de l’or­gan­i­sa­tion paysanne : syn­di­cats paysans et grèves de moisson­neurs, en 1897 comme en 1905. En 1918–19 ils furent les plus décidés prop­a­ga­teurs de la révo­lu­tion dans les cam­pagnes. Les courants occi­den­taux de l’a­n­ar­chisme-com­mu­nisme (Csiz­ma­dia), l’in­flu­ence de Kropotkine (E. Batthyani), le syn­di­cal­isme lib­er­taire (Ervin Szabo) gag­nèrent à leur tour la Hon­grie. Les organ­i­sa­tions de masse d’in­spi­ra­tion lib­er­taire et la presse anar­chiste se man­i­festèrent dans la lutte de classe avec tant de vigueur et d’ef­fi­cac­ité que l’É­tat hon­grois dût vot­er lui aus­si ses « lois scélérates » en 1898. (con­tre l’Al­liance Paysanne de E. Varkonyi organ­isa­teur des grèves de 1897 avec le tol­stoïen Schmidt). En 1907, l’a­n­ar­chiste Csiz­ma­dia, auteur de cette Mar­seil­laise des tra­vailleurs, chant des révo­lu­tions de 1918–19 et de 1956, se trou­vait à la tête de syn­di­cats groupant 75.000 salariés agri­coles (300.000 dans les syn­di­cats offi­ciels de 1955). Depuis 1900 les cer­cles gnos­tiques organ­isés par E. Schmidt s’é­taient mul­ti­pliés par­mi les Nazaréens et dévelop­paient une implaca­ble hos­til­ité à l’Église et au régime social qu’elle incar­ne. Et après la défaite de 1919 c’est dans ces cer­cles que se regroupèrent illé­gale­ment les libertaires. 

L’ac­tion anar­chiste agraire s’ac­com­pa­gna d’une action ouvrière ; les deux se pro­longeant par la lutte anti­mil­i­tariste dans l’ar­mée, la marine et les arse­naux. Cette dernière action cul­mi­na avec les mutiner­ies des marins dal­mates et des ouvri­ers des bares de Pula et de Koror, en 1918, con­tre lesquelles Hor­thy gagna ses plus hauts grades en févri­er mais qui furent finale­ment vic­to­rieuses en octo­bre et où s’é­taient sig­nalés les anar­chistes hon­grois (Orvin, Cserny, etc.).

Les anar­chistes hon­grois avaient fondé, sur les con­clu­sions du Con­grès anar­chiste inter­na­tion­al d’Am­s­ter­dam, 1907, cette même année, l’u­nion des social­istes révolutionnaires. 

Leur influ­ence fut déci­sive dans le cer­cle Galilée (auquel F. Fej­to, dans la Tragédie hon­groise, ne fait qu’une allu­sion ambiguë, p. 227) groupant comme le cer­cle Petö­fi en 1956 les intel­lectuels et uni­ver­si­taires d’a­vant-garde. C’est par­mi les « Galiléens » que se for­ma le pre­mier embry­on du Par­ti Com­mu­niste hon­grois, com­posé à l’o­rig­ine d’a­n­ar­chistes plus que de marx­istes. L’in­flu­ence anar­chiste sur le com­mu­nisme hon­grois don­na à celui-ci en 1919 un aspect doc­tri­nal fort dif­férent du bolchevisme russe. Opposés à l’É­tati­sa­tion, les anar­chistes firent pré­val­oir dans la doc­trine et dans les faits une forme de social­i­sa­tion des moyens de pro­duc­tion plus lib­er­taire : la com­mu­nal­i­sa­tion et une forme de démoc­ra­tie ouvrière plus pro­fonde et plus con­struc­tive ; celle des Con­seils (Sovi­ets) et non celle du Parti. 

Le non-con­formisme à l’é­gard du lénin­isme du com­mu­nisme hon­grois mar­qua, pour longtemps les futurs com­mu­nistes qu’al­laient être une anar­chiste comme l’esthète Lukacs et un marx­iste comme l’é­con­o­miste Var­ga par exem­ple. Le car­ac­tère anti-autori­taire du mou­ve­ment ouvri­er et paysan ne fut pas défig­uré aus­si rapi­de­ment et résol­u­ment qu’en Russie et les tra­vailleurs purent prou­ver au moins à deux repris­es en 1919 comme en 1956 que des formes d’au­to-organ­i­sa­tion fondées sur les Con­seils étaient non seule­ment vivaces mais infin­i­ment plus social­istes que n’im­porte quel État. 

L’of­fen­sive con­tre le régime cap­i­tal­iste hon­grois com­mençait dès 1918 sur l’in­sti­ga­tion des anar­chistes par la grève des loy­ers et à la cam­pagne par la destruc­tion des actes notar­iés. Les soci­aux-démoc­rates se firent les avo­cats des pro­prié­taires sauf les néo-com­mu­nistes qui joints aux anars for­mèrent le PC. Cette grève ouvrait la voie à l’ex­pro­pri­a­tion et à la com­mu­nal­i­sa­tion des habi­ta­tions qui accom­pa­gna la grève révo­lu­tion­naire où les ouvri­ers s’emparèrent des usines et les paysans des ter­res. Com­mu­nal­i­sa­tion des habi­ta­tions, des mag­a­sins, des usines, des ter­res, gérées par des con­seils (sovi­ets) d’ex­ploita­tion tel est le fonde­ment de cette révo­lu­tion qui de mars à août 1919 reste un exem­ple pour le monde. 

Les con­seils et com­munes révo­lu­tion­naires s’é­taient reliés les uns aux autres et par des Con­seils locaux et régionaux ayant abouti à con­stituer un organe cen­tral (le Con­grès Nation­al des Con­seils et le Con­seil Cen­tral exé­cu­tif, les com­mis­sari­ats, etc.) se pesa pour les anar­chistes la ques­tion de la par­tic­i­pa­tion au nou­veau pou­voir. Comme au cours de la révo­lu­tion espag­nole la scis­sion s’en­suiv­it entre par­tic­i­pa­tion­nistes et non-par­tic­i­pa­tion­nistes. Ces derniers quit­tèrent le PC et fondèrent l’U­nion Anar­chiste qui res­ta la seule organ­i­sa­tion poli­tique autonome face au PC (devenu Par­ti Social­iste Unifié par l’ad­jonc­tion des Social­istes de gauche puis Union des Com­mu­nistes par adhé­sion à l’idéolo­gie des Con­seils). Par­mi les par­tic­i­pa­tion­nistes, l’a­n­ar­chiste Sza­muel­ly sec­ondé par l’a­n­ar­chiste Corvin, se vit placé à la tête de la répres­sion des menées con­tre-révo­lu­tion­naires et devint le Djerd­jin­sky hon­grois, l’a­n­ar­chiste et Galiléen Lukacs res­ta à l’in­struc­tion publique et le tol­stoïen Haubrich com­man­dant des troupes de Budapest ; seul l’a­n­ar­chiste Csiz­ma­dia finit par quit­ter le poste de com­mis­saire à l’a­gri­cul­ture après toute­fois avoir fait adopter le point de vue lib­er­taire en ce qui con­cerne l’or­gan­i­sa­tion agraire. 

Con­traire­ment au lénin­isme insti­ga­teur du partage des ter­res et de toute pro­priété et de l’au­tori­sa­tion du louer la main d’œu­vre qui crée une moyenne pro­priété (koulaks) accom­pa­g­née d’une pro­lé­tari­sa­tion des paysans pau­vres, le com­mu­nisme hon­grois fit pré­val­oir une exploita­tion col­lec­tive dans le cadre com­mu­nal géré par les con­seils syn­di­caux paysans. Aus­si éloignée de la pro­priété privée que de l’é­tati­sa­tion, cette solu­tion entraî­na les paysans sur une voie qui ne menait à la créa­tion ni d’une bour­geoisie fon­cière ni d’une bureau­cratie d’é­tat, mais à une auto organ­i­sa­tion du paysan­nat capa­ble de le met­tre sur un pied d’en­traide et de rap­ports égal­i­taires avec le pro­lé­tari­at urbain lui-même organ­ise en corps. 

Par con­tre sur le plan indus­triel le marx­iste Var­ga cru devoir déclar­er les ouvri­ers non encore mûrs pour « le véri­ta­ble com­mu­nisme frater­nel et lib­er­taire » et se fit l’ar­ti­san d’un com­mu­nisme autori­taire fondé sur le tra­vail aux pièces, les méth­odes coerci­tives, et des com­mis­saires nommés. 

La lutte au sein de la Com­mune des Con­seils Hon­grois entre les deux con­cep­tions col­lec­tivistes, l’une lib­er­taire, anar­cho-syn­di­cal­iste, coopéra­tive, tol­stoïenne, etc., l’autre autori­taire étatiste, marx­iste, annonçait entière­ment les débats de la révo­lu­tion espag­nole. Et comme elle, la révo­lu­tion hon­groise fut écrasée par le cap­i­tal­isme inter­na­tion­al (en l’e­spèce l’ar­mée française de Franchet d’Es­perey) aidé par les sanglantes pitreries diplo­ma­tiques et mil­i­taires des chefs « révo­lu­tion­naires » (Bela Kun, Böhm…) et l’i­n­ac­tion du pro­lé­tari­at européen. 

Sur les ruines de la révo­lu­tion s’in­stal­la ain­si le règne de l’Église, des mil­i­taires, des gros pro­prié­taires et des indus­triels jusqu’à la même roy­auté sans roi mais avec un sabre. Plus solide cepen­dant que le régime fran­quiste celui de Hor­thy put pen­dant 25 ans se pay­er le luxe d’un sys­tème par­lemen­taire avec plusieurs par­tis, crises min­istérielles et chefs de gou­verne­ment dont beau­coup n’é­taient guère plus autori­taires qu’un quel­conque Mol­let. Ce n’est qu’en 1944, les troupes hitléri­ennes ayant occupé le pays, que s’in­stalle le fas­cisme des croix fléchées. 

La lutte des classes en régime marxiste

1945 : un impéri­al­isme chas­sa l’autre, les Russ­es rem­pla­cent les Alle­mands, ils amenèrent leurs pro­pres quis­lings. La con­tre-révo­lu­tion stal­in­i­enne a pour pre­mier but d’an­ni­hiler tout mou­ve­ment du pro­lé­tari­at. Le col­lec­tivisme agraire reste pro­scrit, les indus­triels sont réin­té­grés dans leurs bureaux, les par­tis bour­geois instal­lés au pouvoir.

La lutte prin­ci­pale se livre entre l’Église qui depuis 1000 ans opprime le pays et la nou­velle Église, le PC importé de Russie. Bien qu’in­fin­i­ment plus faible en nom­bre, celui-ci déloge sa rivale de tous les postes d’É­tat. C’est le type même de ces révo­lu­tions par en haut. Bien­tôt l’É­tat chré­tien fondé sur l’Église, l’Ar­mée, la Police, le Cap­i­tal privé, la grande pro­priété impro­duc­tive, le salari­at indus­triel et agri­cole, la petite pro­priété impro­duc­tive, le cap­i­tal inter­na­tion­al, la faim et la peur ont fait place à un État marx­iste fondé sur le Par­ti, l’Ar­mée, la Police, le Cap­i­tal d’É­tat, les fer­mes d’É­tat, le salari­at indus­triel et agri­cole, la petite pro­priété impro­duc­tive, le Com­mu­nisme inter­na­tion­al, la faim et la peur. Pour con­solid­er la com­mu­nauté de grands procès d’ex­or­cisme bien dans la tra­di­tion, frap­pent les héré­tiques. Le monde s’a­vance d’un même pas vers le Paradis. 

Le per­son­nel de l’É­tat s’est légère­ment renou­velé, épuré, les mem­bres de la petite caste dirigeante ont changé mais la caste est tou­jours là à la même place, comme toute la hiérar­chie dans la même dis­ci­pline mil­i­taire de dévoueront à l’É­tat. Les « élé­ments fas­cistes » sont dans l’ap­pareil nour­ris d’obéis­sance, de com­man­de­ment, d’am­bi­tion, de dom­i­na­tion, d’au­torité, d’orgueil, de patri­o­tisme, d’in­térêts supérieurs, de rai­son d’É­tat, de secret d’É­tat, d’ig­no­rance d’État. 

Leur faib­lesse est qu’ils sont trop peu à manger le fro­mage d’É­tat, qu’ils doivent en laiss­er le meilleur à la puis­sance tutélaire russe et que ça se voit. Mal­gré l’es­sor de la pro­duc­tion le gaspillage dû à l’in­er­tie bureau­cra­tique arrive à dépass­er celui qui était dû à la con­cur­rence cap­i­tal­iste. Le gâchis est encore plus cri­ant, car il n’y a pas corps, ces class­es, ces forces inter­mé­di­aires entre le pou­voir et le peu­ple que la bour­geoisie a mis tant de temps à créer comme autant de coussins, d’amor­tis­seurs. Le régime est faible car il n’a pas lais­sé place à la cri­tique et que sa savante hiérar­chie sociale ne cause pas une divi­sion gran­dis­sante entre les « dirigeants » (Krouchtchev a tou­jours ce mot à la bouche), cette classe qui se fond à l’É­tat, et le peu­ple, le paysan­nat, la classe ouvrière et l’intelligentsia. 

La force révo­lu­tion­naire en 1956 a mon­tré com­ment les tra­vailleurs pou­vaient recourir con­tre l’É­tat à des formes de lutte totale­ment a‑étatiques renou­velées de 1919 et que face à la grève générale insur­rec­tion­nelle le Pou­voir est vidé de toute sub­stance et ne résiste pas à l’at­taque. Avec la destruc­tion du Pou­voir d’É­tat, les tra­vailleurs ont immé­di­ate­ment prou­vé leur con­science sociale et leur com­pé­tence économique en prenant en main la pro­duc­tion. L’i­nanité tech­nique, la nociv­ité en fait d’or­gan­i­sa­tion des par­tis poli­tiques est une fois de plus démon­trée. Le régime des Con­seils rem­place l’É­tat alors que tout par­ti poli­tique vise néces­saire­ment à défendre ou à restau­r­er l’État.

Le par­ti est créé en fonc­tion du pou­voir et tend naturelle­ment à se l’ap­pro­prier, à le monop­o­lis­er, à le dévelop­per : après 1917 en Russie le par­ti s’est pro­gres­sive­ment appro­prié l’É­tat et a dépos­sédé les Sovi­ets de toute action. En Espagne à par­tir de 1937, le même proces­sus recom­mence, État et Sovi­et sont incom­pat­i­bles et s’ex­clu­ent. Aujour­d’hui heureuse­ment aucun par­ti n’é­tait du côté de la révo­lu­tion. L’É­tat hon­grois dis­parut, mais l’É­tat russe était là. Cet État suzerain et surtout l’Ar­mée qui y joue un rôle poli­tique de tout pre­mier plan ne pou­vait tolér­er une brèche dans le dis­posi­tif stratégique défen­sif et offen­sif du glacis. Mais les impérat­ifs de l’im­péri­al­isme russe ne sont pas seule­ment mil­i­taires mais aus­si économiques. 

Le colonialisme économique et les rapports entre les « États socialistes »

On a par­lé de tout, aus­si bien dans la presse bour­geoise que « com­mu­niste », sauf du côté économique de l’« affaire hon­groise » (cer­taine presse « anar » n’a pas fait mieux, le mot économie étant comme tout le monde… lib­er­taire le sait, fort sus­pect de dévi­a­tions con­tre « la lib­erté »). Pour­tant, les rap­ports économiques entre les démoc­ra­ties pop­u­laires et l’URSS obéis­sent aux con­di­tions tout à fait iden­tiques à celles du marché cap­i­tal­iste mon­di­al. Les con­séquences de ces rap­ports sont donc les mêmes qu’en­tre pays cap­i­tal­istes. Dans l’étab­lisse­ment du taux de prof­it mon­di­al moyen, la loi de la valeur con­duit à l’ex­ploita­tion des états sous-dévelop­pés par les états plus puis­sants et plus évolués. Ce n’est pas seule­ment le tra­vail qui est exploité par le cap­i­tal mais égale­ment cer­taines branch­es arriérées de la pro­duc­tion sont exploitées par cer­taines branch­es plus évoluées. De même dans l’é­conomie mon­di­ale qui est cap­i­tal­iste les États, exploiteurs en soi, sont divisés quand même en deux groupes d’É­tats, ceux qui se pla­cent au dessus de la moyenne grâce à leur développe­ment économique et tech­nologique, et ceux qui, plus arriérés, sont exploités et main­tenu fer­me­ment dans cette sit­u­a­tion inférieure.

La Hon­grie, comme les autres « démoc­ra­ties pop­u­laires » est regardée avant tout par l’URSS comme un pays four­nisseur de matières pre­mières. À l’in­térieur du pré­ten­du bloc social­iste il y a donc un pays plus dévelop­pé et plus puis­sant que les autres qui laisse à ceux-ci le rôle que la France, les USA ou l’An­gleterre lais­sent aux autres pays de leurs pro­pres zones franc, dol­lar ou ster­ling, dans leurs Empires fondés sur le vieux pacte colo­nial. C’est, pour ces derniers, une sit­u­a­tion iden­tique à celle qu’oc­cupe à l’é­gard de ses con­cur­rents un indus­triel ne dis­posant que des moyens de pro­duc­tion lim­ités ou arriérés. 

« Le pays favorisé reçoit plus de tra­vail, en échange de moins de tra­vail » (Marx, le Capital)

La Hon­grie exporte prin­ci­pale­ment des pro­duits agri­coles et semi-fab­riqués élaborés au stade inférieur et importe des pro­duits d’un stade supérieur de fabrication. 

En effet, on s’aperçoit que, comme le PC yougoslave s’en aperçut avec Dji­las, « Lénine n’a pas pu prévoir jusque dans les petits détails toutes les formes con­crètes que prendraient les rap­ports entre états social­istes. » Et le même Dji­las notait qu’« il tombe sous le sens que lorsque les com­mu­nistes sont au pou­voir dans divers pays, il est ris­i­ble de pré­ten­dre que les États qu’ils diri­gent sont égaux en droits si les par­tis (ouvri­ers) gou­ver­nants ne sont pas eux-mêmes égaux en droits. L’É­gal­ité de droit des États et des peu­ples dans le social­isme se traduit pré­cisé­ment et peut se traduire unique­ment par le fait que les par­tis au pou­voir sont égaux d’un État à l’autre, que, par exem­ple, le par­ti gou­ver­nant d’un État ― sur la base des intérêts du mou­ve­ment dans son ensem­ble ― décide libre­ment et indépen­dam­ment, comme dit Lénine, sa posi­tion quant aux rap­ports de son pays avec les autres pays » (Lénine et les rap­ports entre États social­istes, p.60).

Le mythe de cette égal­ité est suff­isam­ment démen­ti aujour­d’hui, entre Par­tis et États hon­grois et russe. Il serait fal­lac­i­eux de croire que l’Ar­mée dite rouge soit moins apte qu’une autre à effectuer la répres­sion comme toute armée elle est faite pour cela : tir­er sur le peu­ple, que ce peu­ple soit étranger est une rai­son de plus. Les déser­tions mas­sives (surtout par­mi les divi­sions ukraini­ennes issues d’une région lim­itro­phe de la Hon­grie et ayant l’ex­péri­ence de la résis­tance à l’op­pres­sion russe) ne dif­féren­cient nulle­ment l’Ar­mée inter­ven­tion­niste de celle de Franchet d’Es­perey quand les déser­tions de français, séné­galais, roumains se mul­ti­pli­aient ain­si que les mutiner­ies des Yougoslaves. Attribuer à l’Ar­mée russe une ver­tu révo­lu­tion­naire orig­i­nale, c’est mécon­naître le phénomène général de l’Ar­mée ― corps répres­sif par des­ti­na­tion, rem­part de l’É­tat et pré­fig­u­ra­tion uni­verselle du total­i­tarisme ― c’est tomber dans le fétichisme de vieux sym­bol­es démonétisés depuis plus d’un quart de siè­cle. L’Ar­mée russe en 1956, comme l’Ar­mée française en 1919, est une machine à tuer et à déporter les Hon­grois. C’est tou­jours la Sainte-Alliance des États con­tre les peu­ples. En 1956 au nom d’une clause secrète du Pacte de Varso­vie entre l’É­tat hon­grois et l’É­tat russe, en 1919 au nom de l’En­tente, en 1848 au nom des accords de Varso­vie entre l’É­tat des Hab­s­bourgs et l’É­tat russe. Les trois révo­lu­tions hon­grois­es ont été étouf­fées dans leurs lim­ites nationales. Le 10 décem­bre 1956 une radio des tra­vailleurs insurgés appelait à la grève générale de sol­i­dar­ité les tra­vailleurs du monde. Cet appel ne sem­ble à notre con­nais­sance avoir été enten­du (out­re les dém­a­gogues des syn­di­cats dits libres) que par les ouvri­ers polon­ais et en par­ti­c­uli­er ceux des anci­ennes usines Staline foy­er de l’in­sur­rec­tion de Poz­nan en juin 1956 à qui le gou­verne­ment Gomul­ka dépêcha des émis­saires spé­ci­aux pour les raison­ner et les faire renon­cer à leur men­ace de grève. 

« Le pro­lé­tari­at français et le pro­lé­tari­at anglais ne fer­ont rien en faveur du pro­lé­tari­at espag­nol. Il est inutile de nous faire des illu­sions. Il serait mal­hon­nête de nous en faire. », écrivait Berneri dans Guerre de Class­es (p.23) avec rai­son ― mal­heureuse­ment. L’échec de la révo­lu­tion sociale n’est pas dans la lim­ite des capac­ités créa­tri­ces du pro­lé­tari­at mais dans celle de sa sol­i­dar­ité effec­tive ― paralysée par les struc­tures éta­tiques. Sur la force de l’ar­mée russe, ce ne sont pas seule­ment Khrouchtchev et Tito qui ont intro­n­isé Kadar comme ils avaient intro­n­isé Gerö mais bien tous les gou­verne­ments de l’ONU qui préfèrent un gou­verne­ment fan­toche que d’avoir en face d’eux « per­son­ne ». « Par qui pour­rait-on rem­plac­er les envoyés de M. Kadar ? » demandait l’édi­to­ri­al­iste du Monde (7 décem­bre). Évidem­ment, on voit mal des envoyés des États de l’ONU adress­er la parole aux con­seils ouvriers.

Où est l’Internationale ?

L’échec de la troisième révo­lu­tion hon­groise est celui de toute révo­lu­tion isolée par son cadre nation­al. L’Eu­rope est partagée entre deux Sainte-Alliance des États, deux impéri­al­ismes ayant leurs « chas­s­es gardées » définies par l’OTAN et le Pacte de Varso­vie où dans les deux cas les « class­es secrètes » antirévo­lu­tion­naires et anti-ouvrières sont les class­es prin­ci­pales. Cette organ­i­sa­tion préven­tive et répres­sive rend automa­tique­ment caduc tout essai de révo­lu­tion dans un seul pays et pose la néces­sité d’une révo­lu­tion inter­na­tionale. Car, jusqu’i­ci, seule la répres­sion est inter­na­tionale et immé­di­ate en face du manque total de coor­di­na­tion des mou­ve­ments ouvri­ers. Les ouvri­ers hon­grois font aujour­d’hui les frais de cette désunion comme ils l’avaient déjà fait en 1920 avec l’échec du boy­cott inter­na­tion­al du régime Hor­thy par les syn­di­cats des autres pays.

Et pour­tant dès qui des craque­ments ont paru ébran­ler les États ― cap­i­tal­istes comme stal­in­iens ― les fron­tières n’ont pu empêch­er tout à fait la sol­i­dar­ité des peu­ples. Rap­pelons-nous 1848, 1918 et 1945. Mais rap­pelons-nous aussi :

- 1953 : mort de Staline. Péri­ode de Beria. Insur­rec­tion du 17 juin à Berlin-Est gag­nant toute l’Alle­magne ori­en­tale puis la Tché­coslo­vaquie (Plsen, Brno… ) et au-delà. Coup de force de l’ar­mée con­tre la police : Beria arrêté ― révolte des tra­vailleurs du Grand-Nord (Vokhouia, Igar­ka…) Pre­mier gou­verne­ment Nagy.
— 1956 : Rap­port Khrouchtchev. Déstal­in­i­sa­tion. Insur­rec­tion de Poz­nan. Échecs des coups de force stal­in­iens de Rakosi au début juil­let en Hon­grie et du groupe de Natolin en octo­bre en Pologne― gou­verne­ment Gomul­ka ― révo­lu­tion hongroise. 

Chaque fois que les cir­con­stances les favorisent les peu­ples man­i­fes­tent leur oppo­si­tion au même sys­tème oppres­sif du cap­i­tal­isme d’État. 

Chaque fois les tra­vailleurs se lèvent con­tre la classe bureau­cra­tique et ten­tent de s’or­gan­is­er pour venir à bout du nou­veau sys­tème plan­i­fié d’exploitation.

La planification base du socialisme

La méth­ode cen­trale de lutte est la lutte con­tre le cap­i­tal­isme d’É­tat et le cap­i­tal­isme privé c’est celle des con­seils des sovi­ets de tra­vailleurs prenant en main la défense armée comme la pro­duc­tion et la dis­tri­b­u­tion. Le sys­tème des con­seils se fédérant est celui que décrivent les théoriciens anar­chistes et que naturelle­ment utilisent les tra­vailleurs à maintes repris­es : citons à nou­veau la riche expéri­ence d’Es­pagne où le pro­lé­tari­at des usines et des champs a poussé le plus avant l’ex­péri­ence déjà entre­prise par les tra­vailleurs russ­es en 1905 et après 1917I et 1918 et vers laque­lle les tra­vailleurs hon­grois se sont d’eux-mêmes dirigés à nou­veau en 1956, comme y ten­dent égale­ment les tra­vailleurs polonais. 

Les bases du social­isme ne sont pas plus dans une struc­ture économique marx­iste que bour­geoise, mais dans les class­es ouvrières et paysannes elles même. Le cap­i­tal­isme d’É­tat est-il plus proche du social­isme que le cap­i­tal­isme privé ? pas néces­saire­ment, et en tout cas, le total­i­tarisme ne rap­proche pas du com­mu­nisme véri­ta­ble. Dans les États du type marx­iste, le grand cap­i­tal privé est détru­it, ce n’est qu’une con­di­tion néga­tive du social­isme. La con­di­tion pos­i­tive essen­tielle est que les tra­vailleurs gèrent la pro­duc­tion et procè­dent à une dis­tri­b­u­tion égal­i­taire. Cette con­di­tion les tra­vailleurs d’eux-mêmes chaque fois l’étab­lis­sent et chaque fois l’É­tat les chas­se de la ges­tion pour s’ap­pro­prier la plus-val­ue, le prof­it, les béné­fices d’une répar­ti­tion et d’une ori­en­ta­tion des dépens­es à son avan­tage. Il est bien enten­du que tout régime social­iste sup­pose l’abo­li­tion de l’é­conomie con­cur­ren­tielle privée et son rem­place­ment par un sys­tème de prévi­sion de la con­som­ma­tion, de coor­di­na­tion de la répar­ti­tion et de plan­i­fi­ca­tion de la pro­duc­tion des biens. Ce qui ne veut pas dire que tout sys­tème de plan­i­fi­ca­tion soit un pas vers le social­isme. Ce qui est impor­tant ce n’est pas l’ex­is­tence d’or­gan­ismes plan­i­fi­ca­teurs, c’est de savoir pour qui ils tra­vail­lent. Or, spon­tané­ment les tra­vailleurs insurgés en régime cap­i­tal­iste comme en régime stal­in­ien organ­isent une pro­duc­tion plan­i­fiée selon les besoins : voici la base du social­isme. Alors qu’un appareil plan­i­fi­ca­teur peut être aus­si bien mis aus­si bien au ser­vice d’une bureau­cratie que d’une bour­geoisie tra­di­tion­nelle, par exem­ple en cas de grande crise, de guerre, on passe de l’é­conomie dirigée à une économie plan­i­fiée de fait ou fas­ciste, et que de toute façon il tend tou­jours à ren­forcer les priv­ilèges et à accroître la part de la classe dirigeante par l’en­trem­ise de l’É­tat, ce qui est le con­traire du socialisme.

Évolution vers les Conseils ou vers l’État ?

La réal­ité est que toutes les réformes entre­pris­es tant en Russie depuis le XXe con­grès qu’en Yougoslavie titiste depuis des années et qu’en Pologne gomulk­iste mènent à un efface­ment pro­gres­sif et à la dis­so­lu­tion du par­ti dans l’É­tat. Et le boukhan­nien Nagy ne pou­vait souhaiter autre chose.

Rap­pelons-nous que les ouvri­ers hon­grois de 1919 avaient pris le chemin inverse celui de fon­dre le PC devenu Union des Ouvri­ers Com­mu­nistes dans l’ensem­ble de leur classe organ­isée en con­seils. Ce qui est exacte­ment le con­traire que de créer un corps social séparé du peu­ple et assim­ilé à l’État. 

En Yougoslavie titiste un chemin par­al­lèle fut pris mais en apparence seule­ment pour mieux dis­simuler la réal­ité étatiste : La Ligue des Com­mu­nistes (ancien PC) a été envelop­pée dans l’As­so­ci­a­tion Social­iste du Peu­ple (ancien Front Pop­u­laire). Les con­seils pro­duc­teurs ont été restau­rés d’ans tous les étab­lisse­ments (sauf les « 3 domaines réservés » : Affaires étrangères, armée, police) mais l’É­tat reste tout puissant.
Quant à l’évo­lu­tion annon­cée vers les con­seils en Pologne, il est à crain­dre qu’elle ne soit pro­gres­sive­ment freinée comme en Russie du temps de Lénine, comme dans toute l’Eu­rope occupée depuis 1945 par les Améri­cains ou les Russes.

Les con­seils ouvri­ers ne peu­vent croître qu’aux dépens de l’É­tat., leur tri­om­phe sig­ni­fie révo­lu­tion, régime a‑étatique. Tout par­ti poli­tique au con­traire vise à agir au dessus des con­seils, à se pass­er d’eux, à con­stituer l’É­tat. Or la révo­lu­tion sup­pose la libre expres­sion des opin­ions des tra­vailleurs, le plu­ral­isme de leurs ten­dances, donc la rival­ité de leurs partis.

L’organisation anarchiste

Quelle peut être la fonc­tion de l’or­gan­i­sa­tion anar­chiste spé­ci­fique en ces circonstances ?

Elle ne peut ten­dre, comme les par­tis, à l’ex­er­ci­ce du pou­voir et au mono­pole politique.

Elle peut pré­par­er la phase d’as­saut révo­lu­tion­naire seule ou avec d’autres mou­ve­ments d’avant-garde.

Elle doit par­ticiper en même temps qu’à la destruc­tion de l’or­dre ancien à l’éd­i­fi­ca­tion d’un régime lib­er­taire et fédéral­iste fondé sur les con­seils, les com­munes et les syn­di­cats révo­lu­tion­naires. Mais sa mis­sion orig­i­nale reste de tou­jours met­tre en garde les tra­vailleurs con­tre toute renais­sance d’une classe dirigeante, et surtout elle-même de ne pas se détach­er du pro­lé­tari­at pour diriger l’é­conomie ou la défense ni per­me­t­tre qu’au­cune autre ten­dance ne le fasse. 

Or il ne faut pas se cacher qu’au cours de la révo­lu­tion hon­groise de 1919 comme au cours de la révo­lu­tion espag­nole les anar­chistes en fait se divisèrent à mesure qu’ap­parut sur le pro­lé­tari­at un embry­on d’É­tat, l’amorce d’une classe dirigeante. Une par­tie des anar­chistes avancèrent à côté des marx­istes (en Hon­grie au sein du PC devenu Union des Ouvri­ers Com­mu­nistes) tan­dis qu’une autre s’en séparait (en Hon­grie, l’U­nion Anar­chiste) et dénonçaient la créa­tion d’un nou­veau pou­voir poli­tique, d’une nou­velle armée, d’une nou­velle armée, d’une ter­reur pesant sur les travailleurs.

Et pour­tant l’avons-nous répété que : par­tic­i­pa­tion ou non-par­tic­i­pa­tion au pou­voir est une ques­tion oiseuse pour les anar­chistes même en péri­ode révo­lu­tion­naire ! Le vrai dilemme est celui de la pos­si­bil­ité ou non d’une société sans État, sans classe dirigeante avec tous les prob­lèmes d’or­gan­i­sa­tion économique et tech­nique et de matu­rité psychologique.
Il s’ag­it non d’un vœu, d’une espérance, d’une croy­ance mais d’une dis­po­si­tion humaine ou non, et de cir­con­stances à saisir per­me­t­tant sa réalisation.

Paul Rol­land

Bibliographie

- A. Dauphin-Meu­nier : La Com­mune hon­groise et les anar­chistes, Paris 1926.
— M. Dji­las : Lénine et les rap­ports entre États social­istes, Paris, 1949.
— F. Fej­to : Les démoc­rates pop­u­laires, Paris, 1952. ; La tragédie hon­groise, Paris, 1956.
— Tersen : His­toire de la Hon­grie, Paris, 1955.
— Social­isme ou Bar­barie Nº 20, France-Obser­va­teur jusqu’au Nº 347, etc.