La Presse Anarchiste

Gloses

L’un des esprits les plus sûrs de l’heure actuelle, Czes­law Milosz, ce Polon­ais évadé de l’empire eurasien, écrivait un jour que l’on dis­cute inten­sé­ment, dans son pays, comme de ques­tions vitales, des prob­lèmes poé­tiques, parce que ce sont les seuls sur lesquels il soit encore pos­si­ble – jusqu’à nou­v­el ordre – d’exprimer une opin­ion rel­a­tive­ment libre.

Eh bien, ce qui est peut-être vrai en un pays total­i­taire ou en voie de le devenir, cesse étrange­ment de l’être dès que l’on envis­age cer­tain vaste secteur de la vie des let­tres en France.

Tout, en effet, dans ce que l’on peut appel­er grosso modo la « gauche » de nos let­tres, se passe comme si nos écrivains com­mu­nistes ou com­mu­nisants, y com­pris cer­tains que com­bat­tent les com­mu­nistes de stricte obser­vance, con­stru­i­saient dans leurs œuvres, tant bien que mal ou plutôt mal que bien, un monde séparé dont la car­ac­téris­tique essen­tielle est ou l’absence totale de dis­cus­sions sérieuses ou, ce qui revient au même, la pléthore de pseu­do-dis­cus­sions sur de pseudo-problèmes.

Bien plus, la plu­part des écrivains français qui, aujourd’hui encore, se croient tenus de main­tenir leur adhé­sion au stal­in­isme – un Aragon, par exem­ple – ou même, – sans être stal­in­iens, comme tels d’entre les plus voy­ants des exis­ten­tial­istes ou des plus « engagés » de nos chré­tiens soci­aux, con­tin­u­ent de louch­er vers le par­ti, parais­sent n’avoir rien de plus pressé, rien de plus cher que d’écrire désor­mais « au-dessous de leur talent ».

En vérité, si l’on me demandait quelle école lit­téraire est aujourd’hui la plus répan­due, songeant à ce reniement de soi plus ou moins volon­taire, je répondrais : l’école du suicide.

Oh ! s’il ne s’agissait en l’espèce que d’une aber­ra­tion de lit­téra­ture, il ne vaudrait certes pas la peine de s’y éten­dre. Mais le phénomène est nou­veau, en France, le symp­tôme d’un tel abaisse­ment des valeurs est si grave qu’il serait encore beau­coup plus grave de l’ignorer. Et si le fait de vivre à l’étranger m’y rend peut-être plus par­ti­c­ulière­ment sen­si­ble, eh bien tant mieux ! Beau­coup de Français de France ne sem­blent pas net­te­ment apercevoir la carence de l’esprit qui se man­i­feste dans une telle abdi­ca­tion. Or, qui veut défendre la lib­erté de l’esprit doit défendre l’esprit d’abord.

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Bien sûr – c’est une lapalis­sade – il ne peut pas y avoir sui­cide là où il n’y a point de vie, – en ter­mes de lit­téra­ture : là où il n’y a pas de talent.

Seule­ment, le tal­ent qui n’est que tal­ent, on a vite fait de voir ce qu’en vaut l’aune. Et mieux que de longs dis­cours une sim­ple con­tre-épreuve en illus­tr­era la fon­da­men­tale, l’incurable van­ité. Les amis qui, en vue de me faciliter la pré­pa­ra­tion des présentes remar­ques, avaient comme pris à cœur d’accumuler sur ma table – l’amitié n’exclut pas tou­jours un doux sadisme – un petit tas de livres com­mu­nisants ou com­mu­nistes, y glis­sèrent égale­ment deux gros romans signés Ray­mond Abel­lio, « Les yeux d’Ezéchiel sont ouverts » (Gal­li­mard) et « Heureux les paci­fiques » (Le Portulan).

Col­labo notoire et, si je ne me trompe, en fuite, l’auteur, on le sait, n’appartient pas au même camp total­i­taire que les autres écrivains dont il est ques­tion ici. Il n’en est peut-être que plus intéres­sant de le con­fron­ter avec eux : l’inconsistance de la pen­sée et de la mise en forme dont témoignent ses « œuvres », ne met­tent que mieux en évi­dence, par leur exagéra­tion, leur impudeur, la même chute et le même sui­cide. Tant il est vrai que l’on peut être enne­mis d’étiquette et se ressem­bler comme des jumeaux. Entre frères enne­mis, tel geste, tel silence avouent pour toute la famille. Notez que je ne nie pas que l’auteur des deux livres à l’instant men­tion­nés n’ait un sens assez vif du style, une verve riche, un tem­péra­ment qui débor­de. Mais rien, sous sa plume, qui vrai­ment accède à l’existence. Que peut bien faire le pau­vre lecteur d’un tel chaos ? Encore « Les yeux d’Ezéchiel » com­por­tent-ils de curieuses pages sur cer­tains aspects de l’Occupation, et il est pos­si­ble qu’un his­to­rien ou un phénoméno­logue trou­ve là quelque jour des doc­u­ments sur cer­taines formes de cet héroïsme volon­taire­ment sans raisons qui sem­ble con­stituer l’idéal de tant de nos con­tem­po­rains que leur méfi­ance envers les idées ne fait plus agir que par humeur. Mais, dans « Heureux les paci­fiques », l’auteur sem­ble pren­dre au sérieux ses per­son­nages « com­mu­nistes », qui joignent à la doc­trine du matéri­al­isme his­torique, ou enfin à ce qu’ils croient tel, le plus inat­ten­du des occultismes. Karl Marx accom­modé à la sauce astrologique, – il y a pro­pre­ment de quoi s’arracher les cheveux ! Et, je le répète, M. Ray­mond Abel­lio ne se con­tente pas de pein­dre, ici, des cas qui ont peut-être existé, tout est pos­si­ble ; non, lui-même est évidem­ment dans le coup, lui-même nous invite tout brave­ment à déguster cet « hor­ri­ble mélange », à méditer toute cette gnose pour esthètes en mal de métaphysique.

L’intérêt de ces élu­cubra­tions si décon­cer­tantes, c’est que, par exem­ple, à en croire le chiffre de la cou­ver­ture, « Heureux les paci­fiques » en est au moins à sa tren­tième édi­tion. Quel signe, en cet âge de la dés­in­té­gra­tion, – ain­si qu’André Rousseaux a si pro­fondé­ment défi­ni notre époque, – quel symp­tôme de la dés­in­té­gra­tion de l’intelligence ! – et qui, par con­tre-coup, per­met, lui aus­si, de mesur­er cet abaisse­ment général des valeurs dont nous voyons croître la men­ace, cette abdi­ca­tion de l’esprit qui ne se man­i­feste pas moins, au fond, et même de façon bien plus grave parce qu’autrement sérieuse, chez deux au moins d’entre les écrivains les plus doués de ce temps.

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Au moment d’écrire, dans la présente énuméra­tion de sui­cides spir­ituels, le nom de Sartre, j’avoue que le courage me manque presque.

Quoi, le mer­veilleux créa­teur de « La Nausée », le médi­tatif auteur des « Mouch­es» ; l’implacable accusa­teur de « Huis-clos » et de « La Putain respectueuse» ; le philosophe dont l’humanisme intrépi­de ne peut qu’imposer le respect, même à ceux dont la pen­sée emprunte d’autres voies ; l’honnête homme de nos meilleures mau­vais­es con­sciences ; le sig­nataire du bel hom­mage à Gide si infin­i­ment équitable que nul esprit tant soit peu soucieux de résis­ter au men­songe ne saurait se per­me­tte d’en oubli­er jamais la leçon de lucide dig­nité ; cette intel­li­gence hors ligne, ce tra­vailleur infati­ga­ble serait lui aus­si, en même temps, l’un des arti­sans du mal que l’on ose dénon­cer ici ? J’entends d’avance les protes­ta­tions de beau­coup de mes amis. Et pour­tant, quelque amère qu’en puisse être la con­stata­tion, je pense ne pas me tromper. Je le pense si peu que, ces mod­estes lignes, je voudrais croire que, si jamais il devait jeter les yeux sur elles, elles pour­raient l’aider à se res­saisir, à con­sen­tir – le mot que je vais employ­er est bien étrange pour un homme aus­si con­scient – à un réveil.

Cela a com­mencé avec le troisième vol­ume des « Chemins de la lib­erté ». Vous vous rap­pelez : le réc­it de la défaite, les pris­on­niers, les raison­nements à n’en plus finir. Et certes, peu importerait que le livre fût si mal écrit, si hâtive­ment. La seule fois de ma vie que j’ai vu Sartre – c’était après une con­férence qu’il était venu faire à Zurich – je lui ai dit mon éton­nement de la tech­nique sur-morcelée, sur-com­pliquée, sur-améri­can­isée du précé­dent vol­ume, « Le Sur­sis », et com­bi­en cette tech­nique me fai­sait crain­dre qu’elle ne risquât de com­pro­met­tre la portée du roman. À quoi il a répon­du : « Il peut être amu­sant de jouer per­dant ». Soit, mais dans ce vol­ume dont je par­le, il ne s’est pas amusé, – il n’y avait pas de quoi ! Il a, très hon­nête­ment, cher­ché à servir une vérité, une éthique, cette éthique qu’il voudrait tant se for­muler, nous for­muler un jour (nous l’attendons encore) ; mais il a oublié son roman pour une thèse, – et c’est sans doute ce qui amène un écrivain aus­si intel­li­gent, à faire dire à un sol­dat qui vient de voir les officiers se défil­er en douce : « Per­son­ne ne nous aimait ». Un sol­dat, un troufion par­lant à d’autres troufions, – vous vous ren­dez compte !

Je n’aurais pas la cru­auté de rap­pel­er tout cela – les plus beaux créa­teurs ont con­nu de ces chutes – s’il n’y avait pas eu la suite. Pas du roman, mais les pièces écrites depuis. Oh ! ni « Les Mains sales » ni « Le Dia­ble et le Bon Dieu » n’ont les faib­less­es du livre. Sartre est un stupé­fi­ant, un ter­ri­ble agenceur de scènes. Et, avec les acteurs qu’il a, rien d’étonnant s’il fait salle comble. Mais le com­mu­nisme à pro­pos de quoi l’on ne cesse d’y ergot­er – car j’en demande bien par­don à MM. François Mau­ri­ac et Thier­ry Maulnier, le vrai sujet, même dans « Le Dia­ble…» ce n’est ni Dieu ni même qu’« il n’y a pas de bon Dieu », mais bien les rap­ports entre l’homme qui essaie de penser et les autres – ce « communisme»-là, en vérité, à quoi rime-t-il ? Sartre a beau être devenu, en lit­téra­ture, l’ennemi numéro un des enfants de chœur de feu Staline [[Hélas, plus tant que cela. (F.)]] ; il a beau c’est bien le moins – s’être dis­tancé des méth­odes du MVD, force nous est de con­stater – il nous l’a dit lui-même – que les prob­lèmes et les réal­ités de l’actuelle Russie restent « siens ». Cela ne peut évidem­ment s’expliquer que parce qu’il refuse de « voir » ce qu’est dev­enue la trag­ique expéri­ence issue de la volon­té de Lénine. Alors, ce refus de voir, et en même temps le refus d’adhérer, ce refus de penser, en somme, – en dépit de tant de cog­i­ta­tions, – le con­damnent, mal­gré toute son intel­li­gence et tout son tal­ent, en ces pièces nou­velles, à une sorte de mono­logue dans l’abstrait. Dans « Les mains sales » – pièce stal­in­i­enne sans même le vouloir – le com­mu­niste sar­trien, Hugo, est une pure inven­tion de Saint-Ger­main-des-Prés. Et pour ce qui est de la pro­fonde inadéqua­tion au réel, et à un choix qui serait dic­té par le réel, du « Dia­ble et le Bon Dieu » – dont l’immense suc­cès, d’ailleurs, révèle une inadéqua­tion toute sem­blable dans le pub­lic – je n’ai rien à ajouter à ce que, si per­tinem­ment, Her­bert Lüthy a déjà écrit dans « Preuves » de cette pièce telle­ment inquié­tante à force de ne pas l’être. Car l’aboutissant de tout le prob­lème de Gœtz, c’est l’inavouable con­formisme de la sol­i­dar­ité avec les mass­es « quelles qu’elles soient ». Et dès lors, peu impor­tent la jus­tice et le monde, – et la vérité.

Or si, de pra­ti­quer le sui­cide de l’esprit, con­siste, pour un écrivain, à écrire au-dessous de son tal­ent, au-dessous de sa pen­sée, puisse Sartre nous prou­ver bien­tôt par une œuvre nou­velle, et qui soit un renou­velle­ment, le car­ac­tère pas­sager de ce qu’il faut bien appel­er, sa défail­lance actuelle. [[Ces lignes, est-il besoin de le dire, furent écrites avant la rup­ture avec Camus et le pèleri­nage de Vienne. Faut-il con­clure de ces derniers faits que Sartre est défini­tive­ment per­du pour la cause de l’homme, lui qui pré­tendait pour­tant que l’existentialisme « est un human­isme » ? Certes, le renou­velle­ment, le redresse­ment que l’on appelait ici n’aurait sans doute, tout d’abord, ni la net­teté ni l’absence d’atermoiement qu’on lui voudrait. Et pour­tant il sem­ble encore impos­si­ble que l’écrivain qui a si per­tinem­ment défi­ni les « salauds », se résigne à leur ressem­bler à jamais. C’est par hon­nêteté – oh para­doxe – qu’il en est venu à se laiss­er aller à une pen­sée finale­ment mal­hon­nête, puisque par un « choix des cama­rades », mal enten­du (il serait peut-être plus vrai de par­ler d’un trop facile choix des enne­mis), il défend en fait, par son refus de voir claire­ment et dis­tincte­ment le despo­tisme d’Eurasie, tout ce con­tre quoi il pré­tend se révolter. Étrange, ce besoin d’ombre chez un esprit à tel point dom­iné, au moins l’aurait-on cru, par la pas­sion de la lucid­ité, de l’intelligence. Que voilà bien un exem­ple insigne des tours que peut vous jouer la trop grande con­fi­ance accordée à l’esprit raison­neur. En vérité, toute sa grande intel­li­gence, s’il n’a qu’elle, ne le sauverait pas. Sa seule chance, c’est qu’il y ait du vrai dans l’instinct qui fait dire encore aujourd’hui, et mal­gré tout : peut-être l’indéniable et sai­sis­sante authen­tic­ité, chez lui, de l’homme antérieur, de tout ce qu’il fut autorise-t-elle à ne pas dés­espér­er, déjà, tout à fait de son car­ac­tère ? (F.)]]

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« Blan­chard ne s’était pas demandé si Paulette avait enlevé (du mur) le papa Mar­cel (pré­cisons pour les non-ini­tiés qu’il s’agit d’un por­trait de Cachin)… l’idée ne lui en serait pas venue, mais de se trou­ver nez à nez avec lui, comme ça, au début de jan­vi­er 40, ça fai­sait drôle­ment bat­tre le cœur. »

Que voulez-vous, l’ouvrier qu’Aragon met ici en scène dans le tome III de ses « Com­mu­nistes » n’est pas obligé de penser au social-patri­o­tisme de Mar­cel Cachin pen­dant la pre­mière grande guerre – oh ! la voix pathé­tique du « papa Mar­cel » lorsque, ayant été porter la con­tra­dic­tion de la part des Jeuness­es, à sa sec­tion du 18e, con­tra­dic­tion qui con­sis­tait à rap­pel­er tout bon­nement l’internationalisme du par­ti que, nous les jeunes, nous avions eu la naïveté de pren­dre au sérieux, je m’entendis apos­tro­pher en ces ter­mes : « Jeune homme qui ne con­nais­sez pas l’histoire !…». Depuis, en fait d’histoire – Aragon n’en était pas encore à par­ler de « Moscou la gâteuse » – il y a eu le voy­age de Cachin en Ital­ie pour décider Mus­soli­ni à déclencher, argent comp­tant, sa cam­pagne inter­ven­tion­niste, et plus tard, dans Stras­bourg recou­vrée, ces larmes du « papa Mar­cel » qui lui val­urent les félic­i­ta­tions de Ray­mond Poin­caré. Hélas, sans s’en douter, Aragon n’aura jamais si bien dit : de savoir par­faite­ment pos­si­ble et vraisem­blable le tableau de son ouvri­er à tel point ému de retrou­ver l’effigie de ce pau­vre homme, en vérité – mais bien autrement que l’auteur ne le sug­gère – cela fait « drôle­ment bat­tre le cœur ».

Je n’écris pas ceci pour quelque vaine polémique : ce serait inutile­ment facile, – des pages sur les avions que Staline, alors allié d’Hitler, aurait telle­ment voulu nous envoy­er à ce moment-là, paraît-il, au chapitre du sol­dat de la déroute qui reprend un peu courage au seul vu, sur un mur, de l’inscription « Vive Thorez ! », en pas­sant par l’ahurissante dis­cus­sion avec les « traîtres » qui ont quit­té le par­ti à la suite du pacte de Moscou, et avec lesquels il est, bien enten­du, impos­si­ble de par­ler sérieuse­ment, étant don­né que ce sont des gens qui, juste en cette cir­con­stance (on n’y aurait pas pen­sé tout seul !) procla­ment, eux qui peut-être pour la pre­mière fois de leur vie se sont avisés du con­traire, – oui, procla­ment, je n’invente pas, que « la fin jus­ti­fie les moyens ».

Non, pour la polémique et le sar­casme, le sujet est trop sérieux, trop triste.

Cet ouvri­er Blan­chard et tant d’autres du livre, tant d’autres aus­si, non plus dans le livre mais dans la vie, ils ont bien, effec­tive­ment, ce cœur qui bat pour des men­songes, pour des erreurs, pour des fan­tômes. Et je ne doute pas un instant qu’Aragon ne se per­suade qu’il pense comme eux, qu’il n’écrive sincère­ment : « Tous ceux qui dis­cu­tail­lent sur l’URSS, tous ceux qui se refusent à croire à l’évidence » ; je ne doute pas que le poète du « Crève-cœur » et des « Yeux d’Elsa », le romanci­er mag­nifique des « Voyageurs de l’impériale » et d’«Aurélien » ne soit con­va­in­cu qu’il fait son devoir quand, au nom d’on sait trop bien quel « réal­isme social­iste », il s’abaisse à col­o­ri­er ain­si de mis­érables bondieuseries athées du plus out­rageux style St-Sulpice.

Car les quelques lignes que j’ai citées ne sont pas un détail qui, par lui-même, ne sig­ni­fierait rien quant au reste de l’œuvre. Déjà, dans l’immense série qu’il a inti­t­ulée « Le Monde réel », et dont « Les Com­mu­nistes » font par­tie inté­grante, une pre­mière con­ver­sion au « réal­isme social­iste » avait hand­i­capé le roman « Les Cloches de Bâle» ; mais encore y trou­vait-on d’admirables pas­sages, une his­toire d’amour authen­tique, – Aragon enfin. Ici, M. Pierre Daix nous expliquât-il encore plus géométrique­ment qu’il ne le fait dans « La Nou­velle Cri­tique » (sep­tem­bre-octo­bre 1951) que « la con­ti­nu­ité de la poli­tique nationale (sic) du par­ti com­mu­niste français » (Aragon dix­it) rend compte de la con­ti­nu­ité de l’œuvre de notre auteur, nous ne pour­rions que con­stater en toute ingé­nu­ité que, mal­gré tous ses efforts, mal­gré toute sa doc­u­men­ta­tion – mal­gré « la mise en œuvre des sources » comme dit un autre com­men­ta­teur – l’Aragon d’aujourd’hui n’arrive pas un instant à faire vivre son livre.

Encore les pre­miers vol­umes se lisent-ils comme un roman feuil­leton pass­able. Mais je mets au défi tout lecteur sincère de s’y recon­naître dans le fouil­lis que con­stituent les tomes con­sacrés à la cam­pagne de 1940. Cha­cun de ces per­son­nages « réal­istes » est, en réal­ité, si peu réel que, toutes les fois que nous en retrou­vons un, il nous faut remon­ter aux pas­sages où il a été ques­tion de lui. C’est bien sim­ple : nous l’avions oublié, car ce n’était, ce n’est qu’une mar­i­on­nette. [[Pous­sant jusqu’à l’ingénuité le désir de rester impar­tial, M. Gilbert Sigaux, dans « la Table ronde » (mars 1953), écrit de ces mêmes per­son­nages : « Con­ven­tion­nels ? je ne sais pas…» Et il va même jusqu’à dire qu’il les voit et les entend. À bon enten­deur salut ! Vrai­ment, c’est bien de la veine. Et bien sur­prenant aus­si, puisqu’il ajoute presque aus­sitôt : « Per­son­nages de romans, je les trou­ve mécan­isés…». Nous qui ne pré­ten­dons pas avoir des voix, nous ne dis­ons pas autre chose. (F.)]] Et l’illisible ouvrage, où l’on sent très bien l’ambition de con­courir avec Hugo, Stend­hal, Tol­stoï, Alex­is Tol­stoï égale­ment et, qui sait ? peut-être aus­si avec Jules Romains, loin de répon­dre à ce que la bonne volon­té de M. Pierre Daix appelle une « créa­tion romanesque (entraî­nant) la con­vic­tion », n’est plus que du tra­vail sur fich­es. Était-ce donc à tel point inévitable ?

Tant dans « Drôle de jeu » que dans « Bon pied bon œil » (Cor­rêa), Roger Vail­lant mon­tre qu’il est, même encore aujourd’hui, pos­si­ble d’être à la fois com­mu­niste – il est vrai non inscrit au par­ti – et écrivain.

Mais il est vrai que l’appareil se soucie assuré­ment beau­coup moins de ses faits et gestes que de ceux du poète lau­réat qu’est devenu Aragon. Certes, cette lib­erté que l’on accorde à Roger Vail­lant – je n’ai pas encore lu « Un homme seul », mais d’après quelques arti­cles il ne sem­ble pas y être davan­tage gêné dans ses entour­nures – il la doit sans doute au fait de ne pas appartenir à quelque cel­lule. Aragon, recon­nais­sons-le, ne saurait pré­ten­dre au même privilège.

Pour en revenir aux « Com­mu­nistes », M. Pierre Daix, naïve­ment, avoue : « Nous étions prévenus par le par­ti. » « Est-il plus dif­fi­cile, écrivait Auguste Lecœur, pour un homme de plume, mem­bre du par­ti, d’écrire en fonc­tion des tâch­es qui lui sont impar­ties, qu’au mil­i­tant poli­tique et syn­di­cal de résoudre les prob­lèmes poli­tiques de l’heure en fonc­tion des tâch­es fixées par la même ori­en­ta­tion poli­tique ? » (C’est M. Pierre Daix qui souligne.)

Eh bien, quoi qu’on pense, ou feigne de penser le con­traire en Russie comme dans l’état-major du par­ti français, il faut croire, en effet, que c’est plus difficile.

L’«adhésion du pub­lic français », dont par­le égale­ment M. Pierre Daix, non seule­ment fait défaut dans l’opinion en général, ne serait-ce que pour cette rai­son bien sim­ple que, par un inquié­tant phénomène de ségré­ga­tion crois­sante, – inquié­tant mais fort nor­mal si l’on songe à la qual­ité des bouquins –, main­tenant, à moins de s’y astrein­dre comme je viens de m’en appuy­er la corvée, on ne lit plus guère, en dehors du par­ti et assim­ilés, les œuvres des auteurs ortho­dox­es, car à moins d’avoir la grâce on sait trop bien d’avance qu’elles sont mort-nées ; mais, par-dessus le marché, cette soi-dis­ant adhé­sion, exacte­ment pour le même motif, il ne m’est pas encore arrivé, sauf une seule excep­tion (d’ailleurs accom­pa­g­née de réserves), de la ren­con­tr­er chez ceux des com­mu­nistes qui, n’étant pas oblig­és d’écrire, dis­ent spon­tané­ment ce qu’ils pensent de leurs lectures.

En réal­ité, depuis « Les cloches de Bâle », où, ten­té par auto-per­sua­sion, le « réal­isme social­iste » lais­sait encore à l’écrivain quelque jeu, quelque pos­si­bil­ité de respir­er, de vivre, la doc­trine offi­cielle est dev­enue autrement de rigueur : Jdanow a ser­ré la vis aux « ingénieurs des âmes ».

Et voici bien pourquoi, dans ces « Com­mu­nistes » de feu Aragon, le sui­cide est complet

Dans « L’Homme révolté », Camus, par­lant des sur­réal­istes demeurés fidèles à Moscou, a ce mot lourd, tout ensem­ble, de vérité et de tristesse : « En un sens, écrit-il, ils voulaient mourir ». Lam­en­ta­ble des­tin, et d’autant plus trag­ique que ceux en qui nous le voyons s’accomplir con­damnent du même coup toute une part de nous-mêmes – de nos let­tres, de notre cul­ture, de nos valeurs – à mourir en eux chaque jour davan­tage de cette mort qu’ils ne savent peut-être pas qu’ils ont choisie, mais que leur aveu­gle­ment, qu’ils bap­tisent évi­dence, ose en tout cas nous pro­pos­er, – en atten­dant, si jamais quelque « libéra­tion » leur en don­nait pou­voir, qu’enfin, « ad majorem Idoli glo­ri­am », ils ne nous l’imposent

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