La Presse Anarchiste

Périodiques et correspondance

Au risque de paraître indis­crets, nous com­mencerons cette brève rubrique par nous-mêmes, puisqu’il s’agit d’abord d’un texte déclenché par la déplorable let­tre de Georges Duhamel pub­liée dans « Témoins 2 » ; jugeant en effet que notre pro­pre réponse appelait un com­plé­ment, notre ami Robert Proix a rédigé l’article que voici :

Irrévérence…

Quand nous avions vingt ans, cer­tains écrivains en passe de notoriété, mais suff­isam­ment jeunes encore pour ne point dédaign­er quelque joyeuseté, nous invi­taient à l’irrespect envers les soliveaux du bout-du-pont-des-Arts…

Mon­sieur Georges Duhamel, de dix ans notre aîné, jouis­sait alors d’un com­mence­ment de pres­tige dû à l’indépendance de son esprit, à la per­ti­nence de son juge­ment, à l’excellence de sa plume. Toutes ces ver­tus allaient du reste bien­tôt s’affirmer, à l’épreuve d’un cat­a­clysme mon­di­al où, s’exerçant à même le « matériel humain » le médecin-major Denis Thévenin se révélerait un des « témoins » les plus sen­si­bles et per­spi­caces du trag­ique des­tin de l’homme du XXe siècle.

Or, les années se suc­cé­dant, Georges Duhamel allait devenir de plus en plus sérieux, de plus en plus grave. Son tour d’esprit évoluerait, ses préoc­cu­pa­tions chang­eraient d’azimut, sa plume gag­n­erait en emphase ce qu’elle perdrait en naturel, en spon­tanéité, pour finale­ment tourn­er au par­fait académisme, ce qui vaudrait tôt ou tard à notre auteur un fau­teuil sous la Coupole…

Cette démarche toute clas­sique s’accomplit donc selon les rites habituels, et si nous en conçûmes quelque décep­tion, touchant le bâtis­seur de « Civil­i­sa­tion » et de « Vie des Mar­tyrs », nous y vîmes une nou­velle occa­sion d’apprécier un car­ac­tère à sa juste valeur et une invi­ta­tion nou­velle à ne nous point bercer d’illusions quant à la sincérité de cer­taines pro­fes­sions de foi. Ain­si com­prend-on mieux la méfi­ance des sim­ples hommes du peu­ple devant les protes­ta­tions d’amitié des intellectuels !

On se prit donc à hauss­er les épaules en présence de cette si par­faite réus­site bour­geoise d’un écrivain dont on avait espéré davan­tage vers l’an vingtième de ce siècle.

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Sous l’habit vert, Georges Duhamel (est-ce l’effet de la mau­vaise con­science dont par­le notre ami dans le précé­dent fas­ci­cule de « Témoins » ?), Georges Duhamel s’évertua à con­serv­er, par­mi les représen­tants des let­tres pop­u­laires, cer­taines ami­tiés. Il sut même se garder de con­de­scen­dance à leur endroit, de telle sorte qu’imposant silence à leur sens cri­tique, de mau­vais­es têtes comme Poulaille, Wul­lens et quelques autres con­tin­uèrent à lui témoign­er la plus extrême déférence. Or, puisque nous nom­mons feu Wul­lens (toutes réserves faites sur l’attitude que crut devoir pren­dre, de 1939 à 1945, cet ancien cama­rade avec qui notre désac­cord fut pro­fond), rap­pelons à Georges Duhamel qu’il pos­sède la col­lec­tion com­plète des « Hum­bles » et con­seil­lons-lui de la refeuil­leter, s’il en a le loisir. Cela lui per­me­t­tra de retrou­ver, par­mi les col­lab­o­ra­teurs les plus assidus de cette com­bat­ive revue, le nom de notre ami Jean Paul Sam­son ; cela lui pro­cur­era motif à prof­itable réflex­ion. Lorsqu’on prend de l’âge, il con­vient de se méfi­er de sa mémoire et de ne pas pré­ten­dre avoir tout retenu. La let­tre que Georges Duhamel a com­mis l’imprudence d’adresser au directeur de « Témoins » nous assure, ou bien que notre académi­cien lorsqu’il protes­tait auprès de Wul­lens de son fidèle attache­ment aux « Hum­bles » ne dis­ait pas la vérité, ou bien que la déliques­cence que nous soupçon­nons volon­tiers chez les pen­sion­naires de l’Institut a pro­duit dans son intel­lect de sérieux ravages.

Obstiné­ment attachés aux enseigne­ments que nous prodiguèrent, au temps de notre jeunesse, Georges Duhamel et ses com­plices de l’Abbaye, nous nous per­me­t­trons de con­sid­ér­er avec gogue­nardise l’indignation toute puérile que revêt le fac­tum de notre auteur. Il rend un son « valet de col­lège » auquel doivent répugn­er ceux dont l’ambition, à l’époque de leurs juvéniles ardeurs, tendait vers la « Sagesse » et vers la « Certitude»…

Comme il est regret­table que les vieil­lards qual­i­fient « expéri­ence » ce qui n’est pour la plu­part d’entre eux qu’acheminement vers l’acrimonie, la sénile van­ité, l’absence totale de générosité !

[/R. Proix/]

Rec­ti­fi­ca­tion : Un ami nous sig­nale que l’expression « lit­téra­ture de témoignage » n’est pas, quoi qu’il pré­tende, de Georges Duhamel, mais de Sainte-Beuve.

[/R. P./]

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Au dossier de « La cen­sure en pro­grès » ouvert par une rubrique de la « Nou­velle NRF » de jan­vi­er, il y aurait lieu de vers­er le scan­dale qui vient de mar­quer en Suisse les rap­ports du ciné­ma et de la cri­tique. Le pro­prié­taire d’une salle de Zurich, homme cepen­dant d’habitude d’un esprit sen­si­ble­ment plus ouvert que nom­bre de ses con­frères de la cor­po­ra­tion, ayant jugé que le jour­nal­iste Carl Selig ne par­lait pas assez favor­able­ment de ses pro­grammes, non seule­ment ne l’invita plus aux pre­mières, mais encore don­na l’ordre à la caisse de l’établissement de refuser de lui ven­dre un bil­let. Carl Selig, soucieux de faire respecter la lib­erté de la presse, inten­ta au ciné­ma en ques­tion un procès, qu’il perdit, les juges esti­mant que tout com­merçant est maître chez soi. L’affaire est actuelle­ment en appel devant le Tri­bunal fédéral de Lau­sanne, dont il faut espér­er qu’il se ral­liera à un point de vue plus saine­ment civique et civ­il. Il serait vrai­ment trop dom­mage que dans la plus équili­brée des démoc­ra­ties d’Europe occi­den­tale, quand les intérêts de l’esprit sont en cause, on se vît désor­mais obligé d’écrire la phrase de Proud­hon : la pro­priété c’est le viol [sic].

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Est-ce que parce que des amis venaient de m’emmener à Sen­lis, à Ermenonville (pourquoi donc, me dis­ais-je, ta per­pétuelle nos­tal­gie de retourn­er encore et encore à Rome, à Agri­gente, aux rives ion­i­ennes, quand les plus dépaysantes et sur­réelles mer­veilles sont à deux pas de Paris ?), que lisant, dans la « Nou­velle NRF » de décem­bre le texte de Proust « Sur Ner­val », je me sen­tis à ce point trans­porté ? Ce serait vrai­ment trop touriste : Non – il y a ce coup au cœur que l’on ressent en décou­vrant des pages à tel point mar­quées par le génie, et par la vérité.

Dans la seule œuvre qu’à mon sens il ait tout à fait réussie – une toute petite pré­face, je crois – Girau­doux était presque l’unique, avant, qui eût su par­ler de Ner­val. Mais la div­ina­tion du malade Mar­cel Proust, – et ce dégon­fle­ment en règle de la légende pour per­son­nes sages d’un Ner­val « bien de chez nous », tra­di­tion­nel et tout mesure ! Comme Proust a su com­pren­dre que Sylvie, c’est déjà Aurélia. Étrange de songer que leurs deux œuvres – Proust, Ner­val – d’être l’une et l’autre « témoignage au bord du gouf­fre » nous com­posent à jamais l’une de nos pro­fondes, pré­caires, irrévo­ca­bles raisons d’être.

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Au bord du gouf­fre, voilà où sem­ble con­duire bien des meilleurs de nos cama­rades la crise que subit actuelle­ment « La Révo­lu­tion pro­lé­tari­enne ». Depuis com­bi­en d’années répète-je à Monat­te : Louzon est assuré­ment l’honnêteté même, mais si remar­quable que soit chez lui la fac­ulté com­bi­na­toire et logique, c’est un « esprit faux ». Au moins, à présent cela se voit-il comme le nez au milieu du vis­age, depuis que (« R P » d’octobre) notre « marx­iste » nous a démon­tré que nous devons tous, dès main­tenant, nous con­sid­ér­er comme mem­bres du par­ti améri­cain, voire de la nation améri­caine. Cela, dans la revue qui main­tient la tra­di­tion du syn­di­cal­isme révo­lu­tion­naire ! En ce qui nous con­cerne, nous n’adhérons pas (nous n’adhérons plus) à la thèse du salut par une classe. Mais pas davan­tage à celle du salut par une nation. Aus­si quel soulage­ment, quel récon­fort, de lire ensuite (« R P » de novem­bre) l’article de Pierre Monat­te, rel­e­vant le dra­peau inter­na­tion­al­iste ! Il est vrai que, depuis, les let­tres des lecteurs ne sont pas des plus encour­ageantes. Heureuse­ment, le beau texte intel­li­gent d’Hagnauer (dont encore une fois je ne partage pas l’ouvriérisme) (« R P » de jan­vi­er) peut être un gage que le groupe irrem­plaçable de « la Révo­lu­tion pro­lé­tari­enne » gardera encore quelque cohésion.

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À pro­pos de l’éditorial de « Preuves » 34 (déc.), François Bondy et nous-même avons échangé les deux let­tres suivantes :

[/Le 1er jan­vi­er 1954/]

Mon cher Bondy,

Je relis à l’instant l’éditorial de « Preuves » dans le numéro de décem­bre 1953 à pro­pos duquel j’avais déjà voulu vous écrire en rece­vant la revue il y a quelque quinze jours, et puis j’avais ajourné, car, à ce moment-là, le fameux ulti­ma­tum de M. Dulles était encore trop récent, même pour un vieil inter­na­tion­al­iste de ma trempe, pour que je n’eusse pas dû crain­dre d’obéir à un tan­ti­net de ressen­ti­ment, dans une dis­cus­sion sur la sit­u­a­tion internationale.

Mais ma sec­onde lec­ture a suff­isam­ment con­fir­mé mon impres­sion pre­mière pour que je puisse me dire qu’il est peut-être utile que je vous la sig­nale en toute amitié.

Le fond même de l’article en ques­tion n’est pas en cause : rien de plus juste, rien de plus sage que de dénon­cer cette « nos­tal­gie des temps nor­maux » qui paraît accom­pa­g­n­er la régres­sion de trop d’Européens, très spé­ciale­ment en France, vers des posi­tions et des habi­tudes de pen­sée, hélas ou tant mieux, par­faite­ment inactuelles. Ce n’est pas on sait trop bien quel vieux provin­cial­isme de nos nations européennes qui pour­rait leur tenir lieu de salut, pas plus sous forme de « neu­tral­isme » que sous les espèces du pseu­do-rêve de grandeur d’on sait égale­ment trop bien quels nation­al­ismes attardés. Vu l’état actuel du monde, – « Preuves » ne pou­vait mieux dire que de par­ler ici du dan­ger d’une « nor­mal­i­sa­tion pré­maturée », ni mieux faire que d’inviter tous nos illu­sion­nistes à songer – après Prague et Berlin et tout le reste – qu’en dépit du proverbe « l’absence de peur… n’est prob­a­ble­ment pas bonne conseillère ».

La leçon de Munich et de la débâ­cle de 40 n’est-elle pas, en effet, que le com­mence­ment du courage est par­fois d’oser avoir peur, et c’est juste­ment parce qu’il est une prise de con­science de l’angoisse dans laque­lle, bien à notre corps défen­dant, l’imposture moscovite nous oblige à vivre, que le Con­grès pour la Lib­erté de la Cul­ture, dont « Preuves » est l’organe, a d’emblée acquis les sym­pa­thies de tous ces entêtés que nous sommes, nous qui avons le front, aujourd’hui encore, de rester fidèles à notre amour de la liberté.

Seule­ment, mon cher Bondy, la date de pub­li­ca­tion de l’éditorial qui me fait vous écrire, fait – sans que « Preuves », j’en suis per­suadé, l’ait véri­ta­ble­ment voulu – que la voix du Con­grès sem­ble, – je dis : sem­ble – par­ler exacte­ment le même lan­gage que le min­istre des affaires étrangères de la plus grande puis­sance occidentale.

Mais atten­tion : pas de malentendu.

Cette apparence d’identité de lan­gage, si je l’ai trou­vée regret­table, ce n’est pas par ce réflexe « anti­améri­cain » qui est devenu un peu partout en Europe une espèce de con­formisme facile et comme le lieu géométrique de bien des sots. Mais c’est parce que notre ami­tié pour tout ce qu’il y a de meilleur dans l’Amérique doit pré­cisé­ment nous faire main­tenir jalouse­ment, à nous autres vieux Européens, les indis­pens­ables dis­tances qui, jamais ne cessent tout à fait de sépar­er, pour par­ler comme Péguy, le spir­ituel du temporel.

Et puis, sur le fond même de la ques­tion évo­quée, celle de la sol­i­dar­ité de l’Europe, vous penserez tout comme moi, je n’en doute pas un seul instant, que l’on peut être un très sincère ami de l’Europe et de la lib­erté sans pour autant partager absol­u­ment le point de vue du Départe­ment d’État.

Au reste, j’y reviens, il n’y avait qu’apparence d’identité d’arguments. « Preuves », fort légitime­ment, ne par­lait que de l’urgence d’ériger la com­mu­nauté européenne tout court, – mais l’article venant juste après la con­férence des Bermudes et le « c’est à pren­dre ou à laiss­er » de M. Dulles, il y a qua­tre-vingt-dix chances sur cent pour que le lecteur ait traduit : « com­mu­nauté européenne de défense », au sens offi­ciel. Et cela, c’est une autre paire de manch­es. Je veux dire : c’est un prob­lème qui relève de la tac­tique, de l’opportunité, entre autres psy­chologique, du fameux plan. Si désir­able que celui-ci puisse paraître à de très bons esprits, nous ne devons pas oubli­er que, dans tous les domaines, la poli­tique est essen­tielle­ment l’art du pos­si­ble. Et c’est parce que le véri­ta­ble souci d’une authen­tique sol­i­dar­ité européenne et améri­caine com­mande de rap­pel­er cette vérité si élé­men­taire à ceux qui risquent de la per­dre de vue, que je me réjouirais que « Preuves », tout en prof­i­tant de cette oppor­tu­nité de dis­tinguer autant qu’il con­vient le spir­ituel et le tem­porel, mar­quât aus­si à l’occasion que l’identité de lan­gage qui m’a un peu mis en arrêt – et sans doute pas moi seule­ment – n’était, comme au reste j’en suis per­suadé, que pure apparence, une apparence un peu mal­heureuse­ment favorisée par une coïn­ci­dence chronologique.

Que voilà bien une let­tre à n’en plus finir, mon cher Bondy. Par­don­nez-en la longueur extrême, et croyez-moi tou­jours bien fidèle­ment et ami­cale­ment vôtre.

[/Jean Paul Sam­son/]

[/Le 2 jan­vi­er 1954/]

Mon cher Samson,

Votre let­tre con­stitue pour l’essentiel une « mise au point » trop ami­cale et trop éloignée de toute polémique pour que je me sente obligé d’y ajouter. Pour­tant je suis ten­té d’en prof­iter pour revenir sur deux points qui me tien­nent à cœur : 1. La ques­tion de la « coïn­ci­dence » de la posi­tion d’un écrivain poli­tique européen avec l’opinion ou la poli­tique de M. Dulles ; 2. La rela­tion entre la créa­tion d’une Europe viv­able et le vote d’une « Com­mu­nauté Européenne de défense » (CED) qui plutôt que la pierre angu­laire sem­ble devenir la pierre d’achoppement de la con­struc­tion européenne.

ad. 1. Je suis comme vous le savez, engagé dans des mou­ve­ments de pen­sée et d’action européistes, ou « fédéral­istes » depuis 1941, ce qui, à ce moment, me liait par­ti­c­ulière­ment à des hommes et groupe­ments de dif­férentes « Résis­tances » anti­hitléri­ennes, comme « Libér­er et Fédér­er » en France du Sud, un groupe d’antifascistes ital­iens dont cer­tains étaient alors au « con­fi­no » de l’île de Ven­totene, cer­tains en exil, comme M. Ein­au­di, actuelle­ment prési­dent de la République ital­i­enne, mais aus­si à des social­istes alle­mands et anglais. Il est curieux de se rap­pel­er qu’alors l’opinion anglaise était très large­ment acquise à l’idée de l’unité fédérale européenne ou au moins d’Europe occi­den­tale, alors que ses grands par­tis ont depuis aban­don­né cette con­cep­tion. L’URSS, elle, n’a jamais var­ié. Elle était comme aujourd’hui adver­saire d’une Europe unie et souhaitait la « balka­ni­sa­tion » de l’Europe comme prélude à sa « satel­li­sa­tion ». Les États-Unis n’étaient pas alors par­ti­c­ulière­ment intéressés à la cause d’une com­mu­nauté européenne qui n’apparaissait pas comme un fac­teur de la réal­ité poli­tique. À Pots­dam, à Yal­ta, l’idée qu’il pût exis­ter un « intérêt européen » était totale­ment absente ; ni la Grande-Bre­tagne ni la France n’ont songé à ce moment à se faire les porte-parole de l’intérêt col­lec­tif des moyennes et petites nations européennes, toutes deux étant trop préoc­cupées de rétablir leur pro­pre rang de « grande puis­sance », si illu­soire fût-il. Il a fal­lu une com­bi­nai­son de bien des cir­con­stances (la main­mise de la Russie sur sa « zone d’influence » européenne à tra­vers une féroce mise au pas, le coup de Prague, le blo­cus de Berlin, la néces­sité de coor­don­ner les mesures améri­caines d’aide à divers­es nations d’Europe, enfin la con­ver­sion à l’idée de com­mu­nauté européenne d’hommes d’État européens comme Robert Schu­man, de Gasperi, Spaak, Ade­nauer, etc. et la con­vic­tion per­son­nelle acquise dans ce même domaine par le général Eisen­how­er en fonc­tion de son expéri­ence à l’OTAN., etc.) pour que l’Amérique s’enthousiasmât pour l’unité européenne et fondât sa poli­tique sur son prob­a­ble avènement.

Entre-temps, en Europe occi­den­tale, les par­tis com­mu­nistes syn­chro­nisés dev­in­rent une « Inter­na­tionale des nation­al­ismes » et se mirent à cour­tis­er tous les courants nation­al­istes, toutes les per­son­nal­ités qui se déclaraient con­tre une com­mu­nauté européenne. Comme en Argen­tine, où Pérón ménage les com­mu­nistes tout en per­sé­cu­tant les libéraux et les social­istes, il a com­mencé à se créer une coali­tion de fait entre nation­al­istes extrêmes et com­mu­nistes, dont la France était le prin­ci­pal théâtre mais – vu de Moscou – l’Allemagne sans doute le véri­ta­ble enjeu.

Les « européistes » se sont trou­vés en accord sur plusieurs points avec la poli­tique du Départe­ment d’État améri­cain et en désac­cord avec le nation­al­isme, qui (en Ital­ie par exem­ple à l’occasion de Tri­este) se rap­prochait et de la droite et du mou­ve­ment com­mu­niste. On en arrive au point où « l’Europe » fini­ra par appa­raître comme une inven­tion améri­caine, la pro­jec­tion d’une expéri­ence améri­caine sur notre vieux con­ti­nent. Ni ses racines ni ses raisons pro­fondé­ment européennes ne sont plus con­sid­érées. Et pour­tant, en dehors de la sym­pa­thie améri­caine et du dan­ger d’un Empire sovié­tique qui a trans­for­mé plus du tiers de l’Europe en « colonies », il y a des caus­es internes et per­ma­nentes qui font que les Européens doivent penser Europe et ne peu­vent se lim­iter à penser Nations et Empires. Adrien Turel dans sa belle biogra­phie de Mau­rice de Saxe (« Dein Werk soll deine Heimat sein », Büchergilde, Zurich, 1942) écrit : « Si un groupe de puis­sances se trou­ve vivre sous le signe d’une même com­mu­nauté de des­tin, comme les États européens de l’Ancien Régime, les­dites puis­sances peu­vent certes se vain­cre les unes les autres ; cela ne change rien au fait qu’elles sont toutes sol­idaires de la même courbe du sort. Sur un bateau en train de couler, deux marins peu­vent assuré­ment se bat­tre entre eux. L’un, même, peut en venir à étran­gler l’autre ; mais cela ne change rien au fait que tous deux, le vain­queur et le vain­cu, sont en train de faire naufrage en même temps. » (p. 367).

Après deux guer­res mon­di­ales qui pour l’Europe ont eu cet aspect de ruine com­plé­men­taire et sol­idaire, il me sem­ble évi­dent que le nation­al­isme est devenu en Europe cet « Ancien Régime », ce cadre où rien ne reste pos­si­ble qu’une rival­ité qui con­duit au « sui­cide col­lec­tif de l’Europe ». Lorsque M. Dulles, dans des déc­la­ra­tions sans doute choquantes par la forme mais bien moins par le fond, a par­lé du « goût européen pour le sui­cide », j’ai pen­sé à ce texte d’un écrivain européen plutôt qu’à n’importe quelle cir­con­stance for­tu­ite et « coïn­ci­den­tielle » de la stratégie améri­caine. Ceux qui pen­saient Europe avant que le Départe­ment d’État eût décou­vert la for­mule con­tin­ueront à penser Europe même si l’Amérique se repli­ait sur une stratégie périphérique, com­prenant l’Espagne de Fran­co, et rem­plaçait la con­cep­tion d’une sol­i­dar­ité d’institutions libérales par une vue pure­ment mil­i­taire et « prag­ma­tique ». Telle est la mesure et la lim­ite d’une « coïn­ci­dence » qui vous choque.

2. Fal­lait-il abor­der la con­struc­tion d’une com­mu­nauté européenne par le biais de l’armée com­mune ? C’était sans doute le biais le plus mau­vais, le plus malchanceux. Mais la guerre de Corée a pré­cip­ité cette évo­lu­tion regrettable.

Elle a prou­vé la présence d’un dan­ger d’agression mil­i­taire en cas de déséquili­bre appar­ent des forces ; les com­mu­nistes eux-mêmes ont alors évo­qué l’Allemagne comme « l’autre Corée ». Or, devant la mil­i­tari­sa­tion poussée de la zone sovié­tique et la démil­i­tari­sa­tion de l’Allemagne occi­den­tale, un déséquili­bre de même nature se créait. D’autre part, la Corée a prou­vé l’importance des moyens tra­di­tion­nels de guerre, de l’infanterie clas­sique, alors que jusque-là tout le monde raison­nait plutôt en ter­mes de guerre atom­ique et apoc­a­lyp­tique. Cela a mod­i­fié les con­cep­tions sur la néces­sité et la pos­si­bil­ité de défendre l’Europe – et il est naturel que cette défense sup­pose la par­tic­i­pa­tion des « défendus » eux-mêmes. Comme le Pacte atlan­tique est né d’initiatives européennes (on l’oublie sou­vent), la pres­sion ten­dant à faire porter l’effort de la com­mu­nauté européenne d’abord sur le plan mil­i­taire est due en bonne part – ce fait est le plus sou­vent ignoré – à l’insistance des min­istres de la défense des États Benelux, donc encore de l’Europe. Le général Eisen­how­er avait con­sid­éré que la com­mu­nauté poli­tique devait logique­ment précéder l’armée européenne. Il est vrai que sans la pres­sante insis­tance améri­caine et la per­spec­tive d’un réarme­ment pré­cip­ité de l’Allemagne, la France n’aurait pas élaboré le plan Pleven, qui reste la base de la CED et que l’Assemblée nationale vota à une large majorité. Des min­istres français qui con­nurent de près les réal­ités mil­i­taires, comme M. Pleven et M. Teit­gen, en restent d’ailleurs des par­ti­sans convaincus.

Néan­moins, direz-vous, ce n’est pas notre rôle d’entrer dans des con­sid­éra­tions tac­tiques ou tech­niques dans ce domaine. D’accord. Mais à étudi­er la ten­dance des attaques con­juguées dirigées con­tre la CED, vous trou­verez qu’elles ne sont presque jamais tac­tiques ou tech­niques mais, comme l’était la lutte con­tre le « plan Schu­man », un aspect de l’opposition à « toute » phase, à « tout » aspect de la com­mu­nauté européenne. L’hostilité con­tre la CED part de la con­vic­tion qu’il ne faut faire aucun effort d’imagination par­ti­c­uli­er pour dépass­er les con­di­tions d’anarchie et de rival­ité « balka­nisantes » de la dernière frange de l’Europe non total­i­taire et de la per­sua­sion que la men­ace sovié­tique a dis­paru avec Staline. Or ces deux prémiss­es ne mènent pas comme on le pré­tend à une Europe « nor­mal­isée », mais à une déca­dence. Faute de pour­suiv­re la créa­tion de l’Europe, d’un début d’Europe, plusieurs nations de ce qui reste d’une Europe rel­a­tive­ment libre peu­vent devenir satel­lites ou nation­al­istes extrêmes, ou com­bin­er ces deux ten­dances total­i­taires, et cela assez rapi­de­ment. C’est de cela, et non de telle ou telle modal­ité de la CED, qu’il s’agissait dans le texte en question.

Je vous remer­cie de m’avoir si ami­cale­ment don­né l’occasion de le pré­cis­er et m’excuse d’en avoir, plus que prof­ité, abusé.

Fidèle­ment vôtre
[/François Bondy/]