La Presse Anarchiste

Amis de quarante ans (1)

[[Pré­face à « Social­isme et lib­erté », choix de textes de Fritz Brup­bach­er, – égale­ment précédé d’une étude de François Bondy (v. « Témoins », nos 3–4), – com­posé et traduit par J. P. Sam­son, et qui paraî­tra cet automne aux édi­tions de La Baconnière.]]

Nous nous sommes con­nus, Brup­bach­er et moi, pen­dant quar­ante années. Mal­gré tant d’événements, mal­gré nos car­ac­tères et nos tem­péra­ments si dif­férents, à cause peut-être de cette dif­férence, nous sommes restés amis. Tou­jours d’accord ? Évidem­ment non. Mais l’estime mutuelle dom­i­nait chaque fois nos façons de voir dif­férentes. Il me sem­ble qu’à tra­vers ces dernières cinquante années si chargées d’histoire, nous avons marché dans la même direc­tion, mais cha­cun à son pas, cha­cun avec ses préoc­cu­pa­tions par­ti­c­ulières. Rien de ce que nous espéri­ons ne s’est réal­isé. Lui, il est mort très mal­heureux, croy­ant avoir gâché sa vie. Je suis sûr qu’il ne l’a pas gâchée. Pas plus que je n’ai gâché la mienne. On a fait ce que l’on a pu. Si c’était à recom­mencer, je recom­mencerais. Les bêtis­es com­pris­es ? Pourquoi pas ? Brup­bach­er aus­si recom­mencerait, je crois. Il a vécu pour le social­isme, pour la paix entre les hommes. Il revivrait pour cela.

C’est en 1908 que je fis sa con­nais­sance. L’Union ouvrière de Genève nous avait appelés tous deux à par­ticiper à son meet­ing tra­di­tion­nel du 1er mai. Brup­bach­er pour y dis­courir en alle­mand, moi en français, Bertoni par­lant aux ouvri­ers ital­iens. À ma descente de tri­bune, un grand dia­ble s’avança vers moi, les mains ten­dues. C’était Brupbacher.

Nous fai­sions con­nais­sance, en chair et en os, mais nous nous con­nais­sions déjà depuis plusieurs années, cinq ou six peut-être. Nous avions un ami com­mun, James Guil­laume, cette grande fig­ure de la Pre­mière Internationale.

James Guil­laume est oublié aujourd’hui, injuste­ment oublié, aus­si bien en Suisse, son pays natal, qu’en France, son pays d’adoption. Il avait, en ces temps loin­tains d’après 1900, la préoc­cu­pa­tion de réveiller la Pre­mière Inter­na­tionale, de la faire revivre, au moins dans la con­nais­sance de la jeune généra­tion. Naturelle­ment il se heur­tait à maintes dif­fi­cultés. Com­bi­en de mil­i­tants se fig­urent que le mou­ve­ment a com­mencé avec eux ? Ceux de cette espèce s’irritaient con­tre ce vieil­lard tou­jours four­ré dans leurs jambes. Lui, il le voy­ait ou ne le voy­ait pas, ne s’en for­mal­i­sait pas en tout cas. Quand il avait déniché quelqu’un d’autre, il ne le lâchait pas. Les grandes années de sa jeunesse, les débuts de la Pre­mière Inter­na­tionale, ils les revivait dou­ble­ment, en écrivant et nous racon­tant ses Sou­venirs, en les retrou­vant dans la mon­tée de la CGT et du syn­di­cal­isme révo­lu­tion­naire. Il tenait à ce que ses pro­pres amis, ses jeunes amis, se con­nais­sent entre eux. Voulait-il reformer en petit la Fra­ter­nité inter­na­tionale créée autre­fois par Bak­ou­nine ? Il attachait un grand prix aux liens per­son­nels. Il recher­chait par­ti­c­ulière­ment à faciliter la com­préhen­sion entre révo­lu­tion­naires alle­mands et révo­lu­tion­naires français. Un cama­rade de Suisse alle­mande comme Brup­bach­er pou­vait servir de lien pré­cieux entre les uns et les autres. Aus­si com­bi­en de fois m’avait-il par­lé de lui ! Brup­bach­er ne m’était donc pas incon­nu quand je le vis pour la pre­mière fois à Genève. Naturelle­ment, ce jour-là, on bavar­da pas mal.

Les remous du mou­ve­ment ouvri­er devaient, quelques mois plus tard, nous per­me­t­tre de faire encore mieux con­nais­sance. Après la fusil­lade de ter­rassiers grévistes à Draveil-Vigneux, la man­i­fes­ta­tion de Vil­leneuve-Saint-Georges et la grève générale parisi­enne de vingt-qua­tre heures du lende­main, je fus amené à pass­er en Suisse pour éviter la prison. Le soir de la man­i­fes­ta­tion de Vil­leneuve, tard dans la nuit, au petit matin même, sor­tant de l’imprimerie de la rue Mont­martre où j’avais été prêter la main à Pouget pour le numéro spé­cial de « la Voix du Peu­ple » appelant à la grève générale parisi­enne, je ren­con­tre un ami cor­recteur. « Le bruit court d’un tas d’arrestations. Ne ren­tre donc pas chez toi. Viens couch­er à la mai­son. » Dans la mat­inée, la femme de cet ami allait aux nou­velles à mon domi­cile. La police était venue en effet au petit jour pour me cueil­lir. J’avais donc échap­pé à l’arrestation. Le plus sage était de pass­er la fron­tière. Mer­rheim arrangea mon trans­port à la gare de La Roche, avec le secré­taire des chauf­feurs de taxis, c’était alors Fiancette – un Fiancette qui ne pen­sait pas encore à devenir séna­teur de la Seine et min­istre de l’Intérieur de Léon Blum. À La Roche, dans l’Y­onne, mous­tach­es coupées et envelop­pé d’une redin­gote d’Ernest Lafont, ce qui me don­nait l’air d’un cler­gy­man, je pris le rapi­de pour Annemasse. Je me retrou­vai vite en Suisse.

La sol­i­dar­ité n’était pas un vain mot. Tout de suite Baud et ses cama­rades de l’imprimerie de Lau­sanne des Unions ouvrières roman­des s’offrirent à m’embaucher. Non comme cor­recteur, mais pour me faire faire mon appren­tis­sage de typo. C’était accep­té, mais divers amis des coins les plus dif­férents de Suisse ne l’entendirent pas ain­si. « Viens d’abord pass­er quelques semaines chez nous ; tu com­menceras l’apprentissage ensuite. » C’est ain­si que je pas­sai de chez les Wintsch, à Lau­sanne, où j’étais venu tout d’abord, chez Schnei­der à Fri­bourg, de là à Zurich chez Brup­bach­er, ensuite à Ascona, chez le Dr Fried­berg, le pio­nnier alle­mand de la grève générale, que j’avais ren­con­tré l’année d’avant au con­grès anar­chiste d’Amsterdam ; après, à Bienne, chez Adhé­mar Schwitzgué­bel, le fils de l’ancien mil­i­tant de la Fédéra­tion jurassi­enne. Là, un matin de novem­bre ou de décem­bre, les jour­naux annon­cèrent un non-lieu général dans le procès de l’affaire dite de Vil­leneuve-Saint-Georges. Le soir même, je réin­té­grais Paris. J’avais raté mon appren­tis­sage de typo, mais j’avais fait un vrai tour de Suisse et m’étais lié avec quelques bons camarades.

C’est ain­si que je pas­sai un grand mois à Zurich, chez Brup­bach­er. Il vivait à ce moment avec son ami Tobler et la plus jeune de ses sœurs. Brup­bach­er n’était pas un médecin ama­teur ; il était pris de longues heures à sa clin­ique. Tobler n’était pas moins pris au « Volk­srecht », le quo­ti­di­en social­iste de Zurich, dont il était le rédac­teur. Quant à la sœur de Brup­bach­er, elle devait être, si je ne me trompe, employée au secré­tari­at de l’Union ouvrière de Zurich. C’est aux repas qu’on se retrou­vait, surtout à celui du soir.

Par méti­er, par goût aus­si je crois bien, Brup­bach­er était entraîné à inter­roger ses patients, malades et non-malades. Un médecin est un peu for­cé de jouer au juge d’instruction. C’est dire que je fus pas mal tenu sur le gril tout le temps qu’il lui fal­lut pour se faire une opin­ion sur le syn­di­cal­iste parisien ami du père Guil­laume. L’examen ne fut pas trop déce­vant, j’imagine, puisque nous sommes restés grands amis toute notre vie. Il est vrai que l’examen fut peut-être brusque­ment inter­rompu. Sa pre­mière femme, qui vivait en Russie, tom­ba sur nous un beau jour. Le lende­main, le cou­ple par­tait pour la montagne.

Je souris encore quelque­fois lorsque je me rap­pelle cer­taines épreuves – des tests plutôt – que me fit pass­er Brup­bach­er. Un soir, Tobler et lui me menèrent à un con­cert d’orgue. À la sor­tie, ques­tion à brûle-pour­point : com­ment pou­vais-je mari­er la joie musi­cale que j’avais éprou­vée et le syn­di­cal­isme révo­lu­tion­naire ? Inter­loqué, je répondis que la ques­tion était drôle et que le syn­di­cal­isme ne se la posait pas. Il suff­i­sait à tout ce que soule­vait la ques­tion sociale, mais il lais­sait les gens libres de tranch­er une foule de choses suiv­ant leurs goûts. Dans un tas de domaines, depuis la musique jusqu’à la façon de met­tre ses bretelles, cha­cun était libre.

Un autre soir, ils m’emmenèrent dîn­er dans un restau­rant végé­tarien et antial­coolique assez strict. Je fis aus­si bonne con­te­nance que pos­si­ble devant les tisanes et les bouil­lies. Néan­moins, ma fig­ure ne s’illumina pas. La leur non plus, d’ailleurs. Le repas fut assez gris. Con­clu­sion de Brup­bach­er en sor­tant : « Décidé­ment, le syn­di­cal­isme français marche au vin. Le nôtre, hélas ! marche à la bière. » Dès ce jour, à la table famil­iale, les vins les plus divers défilèrent devant mon assi­ette. – Quelle fameuse cave vous avez ! – Hein ? – C’était celle d’un marc­hand de comestibles ital­ien du quarti­er. Je n’ai retrou­vé une telle diver­sité qu’au front quelques années plus tard.

Naturelle­ment, Tobler et lui, tout en étant d’accord sur les principes essen­tiels du syn­di­cal­isme révo­lu­tion­naire, héri­ti­er et suc­cesseur de la Pre­mière Inter­na­tionale, les com­prenant tout au moins et les amal­ga­mant de leur mieux avec les principes de la social-démoc­ra­tie, ne pou­vaient s’empêcher de regret­ter au fond d’eux-mêmes la faib­lesse numérique des syn­di­cats français. D’autant plus qu’ils baig­naient, Tobler surtout, en rai­son de la néces­sité où il était de dépouiller toute la presse social-démoc­rate de langue alle­mande, dans une atmo­sphère de dén­i­gre­ment du syn­di­cal­isme français. La mul­ti­tude de cor­re­spon­dants que cette presse entrete­nait à Paris – en tête Grum­bach et Rap­poport – con­cour­ait à qui débin­erait et même men­ti­rait le mieux. Nul effort pour com­pren­dre et faire com­pren­dre. Les événe­ments qui avaient suivi la fusil­lade de Draveil-Vigneux, le traque­nard de Clemenceau à Vil­leneuve, la réponse des ouvri­ers parisiens n’étaient qu’une bonne mine par­ti­sane à exploiter. Aucun sen­ti­ment de fra­ter­nité de classe. Aucun réflexe de révolte con­tre la bour­geoisie française. À table, Tobler glis­sait dans la con­ver­sa­tion sa cueil­lette du jour. Était-il vrai que tous les syn­di­cats parisiens impor­tants étaient réformistes ? Qu’aucun d’eux n’avait pris part à la grève de protes­ta­tion ? Pour Grum­bach et Cie, le syn­di­cat parisien des typos était un cas embar­ras­sant. Ils recon­nais­saient qu’il avait répon­du à l’appel de grève, mais ils le rangeaient par­mi les réformistes. Ils se gar­daient bien de dire que, depuis le mou­ve­ment pour les huit heures de 1906, ce syn­di­cat avait ral­lié la ten­dance révo­lu­tion­naire et con­sti­tu­ait l’âme d’une oppo­si­tion impor­tante au sein de la Fédéra­tion du Livre. Le syn­di­cat de la maçon­ner­ie-pierre avec quinze mille mem­bres, celui des ter­rassiers avec dix mille ne méri­taient aucune atten­tion. Du haut de leur orgueil social-démoc­rate, ils ne les aperce­vaient pas. Et leur orgueil n’était pas mince. À Amiens, dans les couloirs du con­grès con­fédéral, Rap­poport ne m’avait-il pas dit : « Pen­dant que vous faisiez la bombe au Quarti­er Latin, je fai­sais des bombes à Moscou. » Le souf­fle coupé, j’avais trou­vé tout de même le moyen de lui répon­dre : « Si vous n’avez pas plus fait de bombes à Moscou que je n’ai fait la bombe au Quarti­er Latin, je ne m’explique pas le ton que vous prenez pour nous juger. »

C’était l’époque où lors d’un con­grès cor­po­ratif inter­na­tion­al qui se tenait dans je ne sais plus quelle ville d’Autriche, il arrivait à Luquet, alors secré­taire adjoint de la CGT, cette curieuse his­toire. Il venait d’exposer la con­cep­tion française de l’antimilitarisme et de la grève générale. La tra­duc­tion fut accueil­lie par les sourires ironiques de la salle. Tout à coup, un délégué monte à la tri­bune trou­ver Luquet : « Voulez-vous me per­me­t­tre de rétablir votre exposé fausse­ment ren­du par le tra­duc­teur ?» Exacte­ment ren­du, l’exposé de Luquet rece­vait un accueil com­plète­ment dif­férent. Aux sourires nar­quois suc­cé­dait l’approbation. Mais l’infidèle tra­duc­teur – c’était Rap­poport – s’était éclip­sé. C’était ain­si qu’on tra­vail­lait à la com­préhen­sion et à l’entente entre les pro­lé­taires de tous les pays.

Ain­si que l’espérait le père Guil­laume, des hommes comme Brup­bach­er et Tobler pou­vaient con­tribuer à rap­procher révo­lu­tion­naires alle­mands et révo­lu­tion­naires français. Pou­vaient-ils beau­coup ? Ils pou­vaient tout d’abord être de fidèles tra­duc­teurs des uns et des autres ; ils pou­vaient aider à se com­pren­dre des deux côtés de la fron­tière fran­co-alle­mande. L’année suiv­ante, lorsque je fondai « la Vie ouvrière », Brup­bach­er et Tobler en furent tout naturelle­ment les col­lab­o­ra­teurs. Plus que cela même. Brup­bach­er a écrit très juste­ment qu’avec Tobler ils furent « quelque chose comme les représen­tants de la Suisse dans le noy­au de la « Vie ouvrière », qui était en même temps un noy­au inter­na­tion­al révolutionnaire. »

C’est Brup­bach­er qui eut l’excellente idée du numéro spé­cial con­sacré aux « 70 ans de James Guil­laume ». Ce numéro s’ouvre sur un arti­cle de Brup­bach­er. Comme je ne pou­vais con­fi­er la tra­duc­tion de ce man­u­scrit au père Guil­laume, notre tra­duc­teur habituel d’allemand, puisque nous voulions lui faire la sur­prise de ce numéro, je la demandai à Albert Thier­ry. Enchan­té de notre pro­jet de numéro, Thier­ry ne se con­tenta pas d’une sim­ple tra­duc­tion ; il me chargea de deman­der à Brup la per­mis­sion de met­tre du sien dans son tra­vail, pas mal de sien. Les curieux pour­ront se reporter à cet arti­cle, fruit savoureux de la col­lab­o­ra­tion de Brup­bach­er et de Thierry.

La dis­cus­sion à pro­pos d’un arti­cle de Charles Andler sur le nation­al­isme de la social-démoc­ra­tie alle­mande fut menée par nous d’un bout à l’autre en accord avec Brup­bach­er. L’article d’Andler pub­lié dans je ne sais plus quelle revue était passé inaperçu. Repro­duit par « la Vie ouvrière », il toucha les milieux social­istes au point d’y soulever une tem­pête. Jean Longuet, Grum­bach, Kaut­sky répondirent avec vio­lence à Andler. Naturelle­ment, nos points de vue ne se con­fondaient pas avec celui d’Andler ; ils s’accordaient sur le fait essen­tiel, le nation­al­isme de la social-démoc­ra­tie alle­mande ; mais tan­dis qu’Andler se dres­sait en tant qu’Alsacien, nous par­lions avec notre sen­ti­ment inter­na­tion­al­iste. L’avenir devait se dépêch­er de con­firmer qu’Andler avait vu juste et que nous avions eu grande­ment rai­son de dire qu’il avait vu juste. Mais Andler, la guerre venue, se mon­tra aus­si ardem­ment patri­ote français que la social-démoc­ra­tie alle­mande se mon­tra patri­ote allemande.

Cette par­tic­i­pa­tion à une telle dis­cus­sion ne fut pas sans influ­ence sur la déci­sion du par­ti social-démoc­rate suisse d’exclure Brup­bach­er. Son livre sur Marx et Bak­ou­nine non plus. Le dis­cours où il présen­ta sa défense : « Social-démoc­rate et anar­chiste », fut pub­lié par « la Vie ouvrière» ; il peut être relu aujourd’hui avec prof­it. Tous ceux qui veu­lent un social­isme résolu à ne pas ren­dre les hommes esclaves de la col­lec­tiv­ité ver­ront que leur effort présent s’appuie sur des efforts déjà anciens.

La guerre de 1914 tom­ba sur l’Europe, et spé­ciale­ment sur la France et l’Allemagne, sans que les organ­i­sa­tions ouvrières, syn­di­cats et par­tis, aient eu vrai­ment con­science de l’approche du dan­ger. Com­ment s’étonner qu’elles n’aient pas envis­agé les moyens de le con­jur­er ? Syn­di­cal­isme révo­lu­tion­naire à la française et mou­ve­ment syn­di­cal de masse à l’allemande furent égale­ment sur­pris, égale­ment assom­més, égale­ment vain­cus. L’Internationale social­iste comme l’Internationale syn­di­cale fut réduite à néant. Quelques indi­vid­u­al­ités seules, dans chaque pays bel­ligérant, se cram­pon­nèrent à leur foi inter­na­tion­al­iste. Je rece­vais dans les pre­miers mois de la guerre une carte de Zurich où Brup­bach­er m’envoyait le salut amer de l’un des derniers internationalistes.

Je dois à Brup une fière chan­delle. Notre ami James Guil­laume, pour qui la France restait en dépit de tout la France de 1793, pour qui aus­si le ressen­ti­ment con­tre la social-démoc­ra­tie était ravivé, se rangea par­mi les par­ti­sans acharnés de la guerre. Je l’entends encore, assis près de son lit de malade, me reprocher ami­cale­ment mais dure­ment ma posi­tion de paci­fiste. Quand je don­nai ma démis­sion du Comité con­fédéral pour pro­test­er con­tre le verse­ment de la CGT dans l’Union sacrée et pour alert­er ce qui restait de l’opinion ouvrière, il fut plus dur encore. Que m’aurait-il dit si Brup­bach­er, sans nous con­cert­er, n’avait pas réa­gi de la même façon et adop­té la même posi­tion inter­na­tion­al­iste ! L’un et l’autre nous venions, avec nos espérances et nos con­cep­tions, de rouler au fond d’un pro­fond ravin ; en remon­te­ri­ons-nous jamais ? Et com­ment, par quels sentiers ?

Nous devions tous les deux remon­ter par le sen­tier de Zim­mer­wald. Déjà les arti­cles de Romain Rol­land, « Au-dessus de la mêlée », me servirent de cor­dial. Brup­bach­er, lui, n’aimait pas Rol­land ; ses arti­cles ne le touchèrent ni ne l’aidèrent. Devant Zim­mer­wald, notre atti­tude fut pour­tant dif­férente. Il en suiv­ait le courant, mais avec une cer­taine réserve. Il n’avait qu’une con­fi­ance mit­igée dans les hommes qui en avaient pris l’initiative, députés social­istes suiss­es comme Grimm, par­lemen­taires social­istes ital­iens, social-démoc­rates russ­es de nuances divers­es. Peut-être aus­si parce que la guerre et l’impuissance ouvrière devant elle étaient venues ren­forcer son scep­ti­cisme fonci­er. Il ne se rendait pas compte que les événe­ments por­tent les hommes au-dessus d’eux-mêmes et que des clas­si­fi­ca­tions nou­velles et sur­prenantes s’opèrent aux grands moments. Peut-être même quelque ressort frag­ile res­ta brisé en lui après l’épreuve de 1914.

Au con­traire, mes amis et moi, notre révolte con­tre la guerre nous jeta dans les bras de Trot­sky, dès que nous le con­nûmes, à l’automne 1914, à son arrivée à Paris. Et par lui dans les bras des Russ­es qui devaient être les vrais arti­sans de Zim­mer­wald : – Com­ment, tout est per­du ? Au con­traire, la révo­lu­tion est main­tenant sûre au bout de cette guerre, nous dis­ait Trot­sky. Je n’ai pas exagéré en dis­ant jadis que deux hommes, Rol­land et Trot­sky, m’avaient sauvé du dés­espoir en 1914. De là une manière de regarder la Révo­lu­tion russe assez dif­férente de celle de Brup­bach­er. De Zim­mer­wald à la Révo­lu­tion russe, à tra­vers la guerre de 1914–1918, la route était toute droite pour moi.

Brup­bach­er avait le grand avan­tage de con­naître la Russie et les Russ­es mieux que nous ne les con­nais­sions en France. Il a écrit avec humour qu’il a été mar­ié avec la Russie. En effet, trois fois mar­ié, il l’aura été trois fois avec des femmes russ­es. Par elles, il a été mar­ié en même temps avec le pays, le peu­ple, la manière de sen­tir et de penser russ­es. Il a eu un mot frap­pant un jour en dis­tin­guant « l’intelligence occi­den­tale de la vraie – la russe ». On ne peut oubli­er que ses pre­mières grandes admi­ra­tions sont allées à Bak­ou­nine et à Kropotkine, dont « Autour d’une vie » l’a réchauf­fé longtemps. Il était au courant de l’histoire intérieure des par­tis social­istes russ­es. Sa pre­mière femme apparte­nait au par­ti social­iste révo­lu­tion­naire de droite. Elle était retournée vivre en Russie pour par­ticiper au tra­vail de son par­ti. Zurich avait tou­jours eu une forte colonie d’étudiants russ­es. Brup renouera des liens avec cer­tains d’entre eux con­nus autre­fois. C’est ain­si, je crois, que s’explique sa cama­raderie avec Men­thin­s­ki, qui jouera un rôle impor­tant à la Tché­ka, et avec Stasso­va, qui appartint longtemps au secré­tari­at de Staline. Je n’ai pas besoin de dire qu’avec eux, comme avec tous, plus qu’avec les autres peut-être, il gar­dait son franc-par­ler, Tout cela l’a aidé à com­pren­dre, bien sûr, la Russie et sa révo­lu­tion, mais l’a desservi par­fois. Il con­nais­sait des hommes dans tous les camps russ­es, qu’il jugeait aus­si estimables les uns que les autres, mais lorsqu’un con­flit sur­ve­nait entre eux, notre Brup­bach­er ne se décidait pas à pren­dre par­ti. En out­re, il y avait au fond de lui une hos­til­ité pour les social-démoc­rates russ­es, pour Trot­sky comme pour Lénine, comme pour Boukharine à l’égard de qui il aura dans ses Sou­venirs une page ter­ri­ble et, à mon avis, injuste.

Dès ma démo­bil­i­sa­tion, en avril 1919, je remets debout « la Vie ouvrière », qui reparaî­tra sous la forme d’un jour­nal heb­do­madaire. Brup­bach­er reste naturelle­ment notre cor­re­spon­dant suisse. La grande ques­tion qui domine toutes les autres est évidem­ment la Révo­lu­tion russe. Il est mar­ié à elle, à la vie et à la mort, a‑t-il écrit quelque part. Nous ne sommes pas moins attachés à elle. Pour­tant, je ne crois pas que nous ayons, lui et nous, dan­sé sur le même pied, du début à la fin. Tan­tôt il a plus de réserve que nous. Tan­tôt, c’est nous. Un jour vien­dra où nous aurons per­du toute con­fi­ance, tan­dis qu’il s’ingéniera à sauver la sienne ou à faire croire qu’il l’a sauvée, au moins en partie.

Il a écrit que le syn­di­cal­isme révo­lu­tion­naire avait immé­di­ate­ment après la guerre de 1914–1918 accom­pli son pro­pre sui­cide en se liant comme il l’avait fait avec les bolcheviks et avec Octo­bre. Est-ce exact ?

Dès août 1914, le syn­di­cal­isme révo­lu­tion­naire s’était trou­vé déchiré, morcelé devant la guerre. En France, à une petite poignée, nous nous étions cram­pon­nés à nos principes de la veille, tan­dis que les dirigeants de la CGT et de la plu­part des Fédéra­tions et des Unions départe­men­tales, Jouhaux et Grif­fu­el­h­es en tête, Grif­fu­el­h­es entraî­nant même Jouhaux, se lançaient dans l’Union sacrée. C’était le moment où une édi­tion de « la Bataille syn­di­cal­iste » parais­sait à Bor­deaux avec des fonds gou­verne­men­taux. Sans par­ler du père Guil­laume ou de cama­rades comme Cor­nelis­sen, alors secré­taire d’un bul­letin inter­na­tion­al des syn­di­cal­istes révo­lu­tion­naires. Pour nous autres, l’opposition à la guerre c’était le main­tien de l’internationalisme ouvri­er ; un peu plus tard, les Sovi­ets russ­es, les comités d’usines ital­iens, les shop-stew­ards anglais, loin d’être une rup­ture avec notre syn­di­cal­isme, en expri­maient l’esprit pro­fond. « L’État et la Révo­lu­tion » de Lénine nous par­lait tou­jours au cœur, tan­dis qu’il ne peut que faire mon­ter le rouge de la honte au front des stal­in­iens et malenkoviens d’aujourd’hui. Brup­bach­er s’est-il imag­iné l’état où j’ai trou­vé le mou­ve­ment à ma démo­bil­i­sa­tion ? Ceux qui avaient marché avec nous, ou avec qui nous avions marché durant la guerre, Mer­rheim, Dumoulin, Mil­lion, Bour­deron, s’étaient ral­liés à Jouhaux. Au moment du règle­ment de comptes, la las­si­tude, une cer­taine peur de l’inconnu, un souci mal com­pris de l’intérêt de l’organisation syn­di­cale, les ame­naient à lâch­er la minorité : « Où vois-tu qu’il y ait encore une minorité syn­di­cal­iste, après le ral­liement de Mer­rheim ?» me dis­ait Dumoulin. Tout était à repren­dre à pied d’œuvre. Et à un moment selon la for­mule de Tom Mann, en con­clu­sion de l’article de tête du pre­mier numéro de la nou­velle série de « la Vie ouvrière », bolchevisme, spar­tak­isme, syn­di­cal­isme avaient le même sens révo­lu­tion­naire. Non, le syn­di­cal­isme révo­lu­tion­naire ne s’est pas sui­cidé en se fon­dant dans le grand courant déchaîné dans le monde par les débuts de la Révo­lu­tion russe. Il aurait pu s’y retrem­per. Il pou­vait y appren­dre beau­coup. En fait, il ne savait pas encore pra­tique­ment ce qu’était une révo­lu­tion ouvrière. Il pou­vait l’apprendre là. Il sem­ble bien qu’il n’y a rien appris. Cepen­dant rien ne dit que lorsque la vague révo­lu­tion­naire remon­tera sur le monde, une généra­tion ayant fait le tri des con­cep­tions qui ont fait la preuve de leur nociv­ité, l’heure du syn­di­cal­isme ne son­nera pas, sous une forme ou sous une autre.

(À suiv­re).
[/Pierre Monat­te/]