La Presse Anarchiste

Introduction à la « Confession » de Bakounine

[(
L’«Introduction à la “Con­fes­sion” de Bak­ou­nine » fut écrite par Brup­bach­er pour l’édition française de cette œuvre étrange et cap­i­tale retrou­vée par les bolcheviks dans les archives impéri­ales, et dont la tra­duc­tion, établie par Paulette Brup­bach­er – qui me deman­da de la met­tre défini­tive­ment en français – parut en 1922 aux édi­tions Rieder. Pen­dant l’Occupation, le livre fut mis au pilon par les Alle­mands. À mon grand regret, des raisons de place me con­traig­nirent à ne pas insér­er l’« Intro­duc­tion » dans le recueil de textes de Brup­bach­er, « Social­isme et lib­erté », paru l’an dernier à La Bacon­nière. Aus­si ne me fais-je que plus volon­tiers un devoir de la don­ner à présent dans « Témoins ». – Dans ses Mémoires, par­lant de son exclu­sion du PC suisse en 1932, Brup­bach­er ne men­tionne pas un détail intéres­sant à con­naître en rap­port avec le présent texte. Le PC suisse trou­va expé­di­ent – il avait mis le temps : une dizaine d’années – de « décou­vrir » l’«  Intro­duc­tion », pour la faire servir de pré­texte à l’exclusion défini­tive de Brup­bach­er. Le jour­nal com­mu­niste zuri­chois « Der Kämpfer » pub­lia en leader un arti­cle inti­t­ulé « Fritz Brup­bach­er s’exclut lui-même », presque entière­ment com­posé de cita­tions emprun­tées à l’« Intro­duc­tion » et qui ne pou­vaient certes laiss­er aucune équiv­oque sur le dégoût inspiré à Brup­bach­er par tout ce que, fort tôt, il avait entre­vu des élé­ments de dégénéres­cence insé­para­bles du « cen­tral­isme démocratique ».)]

I



Michel Bak­ou­nine, pour la plu­part de nos con­tem­po­rains, est un incon­nu. Si un cer­tain nom­bre de gens le con­nais­sent encore de nom, cela leur suf­fit pour le haïr et le calom­nier ; quelques-uns pour­tant l’aiment avec ferveur.

Jadis, Bak­ou­nine fut vrai­ment un très grand nom. Alors qu’on chercherait en vain celui de Karl Marx dans l’édition parue en 1866 du grand dic­tio­n­naire ency­clopédique de Brock­haus, ce même ouvrage, dès 1864, con­sacre à Bak­ou­nine, con­tem­po­rain de Marx, presque toute une page qui se ter­mine en ces ter­mes : « Bak­ou­nine a une per­son­nal­ité cap­ti­vante, de bril­lantes fac­ultés intel­lectuelles jointes à une rare énergie, mais aus­si à une pas­sion fanatique. »

Cela n’est pas un hasard. Bak­ou­nine est un des hommes qui ont par­ticipé à la révo­lu­tion bour­geoise de 1848–49 ; mais les bour­geois, depuis lors, ont oublié qu’ils furent, il y a beau temps, des révo­lu­tion­naires ; ils ont donc oublié leurs héros ; ils ont donc oublié Bakounine.

Oui, mais Karl Marx, lui aus­si, a été quar­ante-huitard, et il n’en est pas moins l’un des hommes les plus célèbres de nos jours. Plus d’un dira : « Si Marx n’avait été qu’un révo­lu­tion­naire bour­geois, il serait certes oublié. Mais ce qui survit de Karl Marx, ce n’est pas l’homme de 48, c’est le théoricien de la révo­lu­tion prolétarienne. »

À quoi nous répon­drons que Bak­ou­nine a été, lui aus­si, après 1860 et 1870, l’un des esprits dom­i­nants de l’Association inter­na­tionale des tra­vailleurs et, lorsque Marx l’en eut exclu, cette exclu­sion entraî­na la mort de l’Internationale. Marx fut obligé de tuer la Pre­mière Inter­na­tionale pour empêch­er qu’elle ne tombât aux mains des bak­ounistes. Telle était, en réal­ité, la sit­u­a­tion en 1872.

À l’heure actuelle, seule l’Espagne et l’Amérique du Sud comptent un assez grand nom­bre de dis­ci­ples de Bak­ou­nine, alors que dans tous les pays du monde les marx­istes sont aus­si nom­breux que les grains de sable de la mer.

Lorsque Bak­ou­nine fut exclu de la Pre­mière Inter­na­tionale, les Fédéra­tions nationales de Bel­gique, de Hol­lande, d’Espagne et d’Angleterre, le suivirent, de même que des minorités con­sid­érables dans d’autres pays. Bak­ou­nine était alors une puis­sance dans le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire prolétarien.

Aujourd’hui, chez les pro­lé­taires, le même Bak­ou­nine et, avec lui, l’anarchisme sont à peu près com­plète­ment tombés dans l’oubli.

Le sou­venir de Bak­ou­nine a dis­paru dans la mesure où dis­parurent dans le pro­lé­tari­at cer­taines ten­dances psy­chologiques. Dis­ons-le dès main­tenant : à mesure que s’est dévelop­pée la grande indus­trie, a dis­paru dans le pro­lé­tari­at l’aspiration à la lib­erté, à la per­son­nal­ité ; – les ten­dances lib­er­taires et anar­chistes du bak­ounisme sont allées s’effaçant et, en même temps, le sou­venir de Bakounine.

Non seule­ment le désir de la lib­erté a dis­paru, mais une véri­ta­ble haine a été vouée à tous ceux qui con­tin­u­aient à vouloir la lib­erté de l’individu ; cette haine s’est par con­séquent tournée con­tre Bak­ou­nine et con­tre ses doc­trines. Et c’est la même haine qui a engen­dré les calom­nies répan­dues con­tre sa personne.

La grande indus­trie ayant tué la volon­té d’être libre, l’esclavage a engen­dré chez le pro­lé­taire la volon­té de puis­sance, non seule­ment la volon­té d’exercer le pou­voir poli­tique aux dépens de la bour­geoisie, mais la volon­té de puis­sance en tant que telle, la soif d’imposer sa puis­sance à tout ce qui a fig­ure humaine. Tout indi­vidu dom­iné par la volon­té de puis­sance, plus par­ti­c­ulière­ment le pro­lé­taire poli­tique­ment act­if, en arrive à con­sid­ér­er comme son enne­mi mor­tel quiconque garde la volon­té d’être libre ; et cela d’autant plus qu’une dis­ci­pline extrême­ment rigoureuse est dev­enue vrai­ment néces­saire dans la lutte soutenue par le pro­lé­tari­at con­tre ses ennemis.

À la phase anti­au­tori­taire du social­isme a suc­cédé un social­isme autori­taire qui, sous cette forme, a vain­cu en Russie la féo­dal­ité et la société bourgeoise.

Quiconque aspire à la lib­erté devient un con­tre-révo­lu­tion­naire et mérite la haine et la calom­nie. Bak­ou­nine étant l’antiautoritaire par excel­lence, il mérite par excel­lence la calom­nie et la haine.

Ain­si, calom­nié par le pro­lé­tari­at con­tem­po­rain, oublié par une bour­geoisie qui a cessé d’être révo­lu­tion­naire, Bak­ou­nine doit se con­tenter d’être aimé par ceux qui, encore qu’à dis­tance et après bien des périples effec­tués à tra­vers la psy­cholo­gie des dif­férentes class­es, pressen­tent la venue d’un temps où le luxe de la lib­erté recom­mencera d’être con­sid­éré comme l’un des plus grands biens de l’humanité.

Nous avons vu pourquoi Bak­ou­nine est incon­nu, pourquoi il est haï et calom­nié et pourquoi, cepen­dant, quelques amis l’aiment avec fer­veur. Il s’agit main­tenant de le présen­ter à ceux qui l’ignorent ou qui ne con­nais­sent de lui que la fig­ure men­songère inven­tée par la calomnie.

II



On ne perd pas grand-chose à ne rien savoir de la vie de Karl Marx, on perd presque tout quand on ignore celle de Bak­ou­nine. Tout d’abord, cette vie elle-même est un roman ; un roman qui, grâce avant tout à Max Net­t­lau, ensuite à Kornilow et, en troisième lieu, à Polon­sky, a fait l’objet de recherch­es infati­ga­bles. L’existence de Bak­ou­nine a inspiré plus d’un écrivain ; Tour­guéni­eff et Dos­toïewsky l’ont util­isé dans leurs romans, tan­dis que Ricar­da Huch, grande roman­cière alle­mande, a écrit un Bak­ou­nine ; enfin, Lucien Descav­es et Mau­rice Don­nay l’ont mis à la scène.

Pour quiconque n’est pas empris­on­né dans une cuirasse doc­tri­naire, pour quiconque n’a pas, une fois pour toutes, décidé d’appartenir à une ortho­dox­ie mil­i­tante, ou bien n’est pas aveuglé par la sit­u­a­tion par­ti­c­ulière à sa classe, la per­son­nal­ité de Bak­ou­nine est extrême­ment séduisante.

C’est-à-dire pour un très petit nombre.

Son plus grand charme, c’est d’être une fig­ure pré­cap­i­tal­iste, une sorte de sauvage avec beau­coup, beau­coup de cul­ture. Féo­dal en révolte con­tre le despo­tisme féo­dal, bour­geois et pro­lé­tarien, c’est l’homme le moins améri­cain que l’on puisse imag­in­er, c’est le moins for­di­en et, par­tant, le moins stal­in­ien des hommes, et si nous autres, Européens d’aujourd’hui, nous pou­vons nous ent­hou­si­as­mer pour Bak­ou­nine, cet ent­hou­si­asme est plus fait de nos­tal­gie que de notre capac­ité de vivre le bak­ounisme. Et plus nous serons des Européens déjà mod­ernes et ratio­nal­isés, plus nous nous sen­tirons attirés par ce païen sauvage, par cette force naturelle indomp­tée. J’imagine assez bien que ceux qui le haïssent le plus sont ceux-là mêmes qui ne sont pas encore sûrs de soi ; qui ont peur encore du dia­ble en eux-mêmes et chez leurs cama­rades. Ain­si Bak­ou­nine rede­vien­dra-t-il actuel le jour où l’homme com­mencera à trou­ver insup­port­a­bles le despo­tisme bour­geois et le despo­tisme prolétarien.

III



Bak­ou­nine, dans la « con­fes­sion » à laque­lle ces pages doivent servir d’introduction, rap­porte bien des événe­ments de sa vie.

Le père de Bak­ou­nine, noble de Russie dans l’aisance, riche de cinq cents serfs et de dix enfants, admin­is­trait lui-même ses ter­res, aux­quelles il avait adjoint une fab­rique de coton­nades qui, d’ailleurs, ne rap­por­tait pas grand-chose.

Né en 1814, Bak­ou­nine avait par con­séquent onze ans lorsque la noblesse russe fit con­tre le tsar sa dernière fronde, la révolte des dékabristes. Sa mère était par­ente des Mouravief, rebelles dont l’un fut pen­du, trois autres con­damnés aux travaux for­cés à per­pé­tu­ité, deux, enfin, aux travaux for­cés à temps et a la dépor­ta­tion dans les colonies péni­ten­ti­aires. Un autre mem­bre de la famille, moins glo­rieux, était ce Mouravief qui s’est ren­du célèbre comme bour­reau de la Pologne.

Lorsque Michel eut atteint l’âge de qua­torze ans, son père l’envoya à l’école d’artillerie de Péters­bourg afin qu’il pût un jour gag­n­er sa vie comme offici­er, point sur lequel le père de Bak­ou­nine insista dans une let­tre en ter­mes exprès, dis­ant que l’on n’était pas riche.

À dix-huit ans, Michel Bak­ou­nine devint offici­er d’artillerie, sans ent­hou­si­asme. Bien plus, il se sen­tait isolé et four­voyé, il aspi­rait à quit­ter la vie mil­i­taire, il rêvait de sci­ence. Offici­er en vérité fort peu mil­i­taire, intel­lec­tu­al­isé à l’excès, il se vit envoy­er dans une petite gar­ni­son pour s’être promené en civ­il à une heure où l’uniforme était de rigueur.

Au lieu de tout ce qui touchait le ser­vice, ce qu’il voulait savoir, c’était le but de son exis­tence et quelle fonc­tion lui était dévolue, à lui Bak­ou­nine, dans la grande machiner­ie de l’univers. Aus­si, ayant réus­si à obtenir un con­gé, il ne réin­té­gra plus l’armée, mais prit la réso­lu­tion de devenir pro­fesseur de philoso­phie, au grand effroi de son père. Pour le jeune Bak­ou­nine, d’ailleurs, un pro­fesseur de philoso­phie était quelque chose de fort peu pro­fes­so­ral, mais un homme qui cherche la pierre philosophale – et qui la trouve.

Cette pierre philosophale, il la cher­cha pen­dant cinq ans, avec un grand nom­bre de cama­rades, dis­cu­tant jour et nuit de Kant, de Fichte, de Hegel, se détachant tou­jours davan­tage de la société offi­cielle et de ses idéaux, comme on peut le voir dans une let­tre où il écrivait à sa sœur : « En quoi l’existence de cette société me con­cerne-t-elle ? Elle peut dis­paraître, je ne remuerai pas le petit doigt pour la sauver ».

Toutes les let­tres de cette époque vibrent d’une invin­ci­ble aspi­ra­tion à la lib­erté, unie au besoin intense d’une intime com­mu­nion avec d’autres hommes ani­més des mêmes idées.

Du point de vue philosophique, à la fin de cette péri­ode, Bak­ou­nine est hégélien. Il attend, du devenir « dialec­tique » de l’esprit, et sa pro­pre rédemp­tion et celle du monde.

Quant à la manière dont cette libéra­tion devait se réalis­er effec­tive­ment, il crut pou­voir l’apprendre dans le pays même du maître. Aus­si, en 1840, à l’âge de vingt-six ans, se rendait-il en Alle­magne grâce à l’aide finan­cière de ses amis Herzen et Granowski.

IV



En Russie, seuls quelques jeunes gens isolés com­mençaient alors à chercher un nou­v­el idéal en con­tra­dic­tion avec ce que tzar, noblesse et koup­ti (grands com­merçants) recon­nais­saient comme légitime dans la pen­sée et dans l’action.

Dans l’Allemagne de 1840, Bak­ou­nine allait trou­ver une nom­breuse classe bour­geoise en oppo­si­tion avec la féo­dal­ité, les princes et la noblesse ; plus d’un philosophe, par con­séquent, était révo­lu­tion­naire, et l’école hégéli­enne avait en par­ti­c­uli­er don­né nais­sance à une aile gauche.

Bak­ou­nine fut entraîné par le mou­ve­ment démoc­ra­tique alle­mand et se lia d’amitié avec Her­wegh et d’autres démoc­rates. Le gou­verne­ment russe ayant com­mencé à s’occuper de lui, il quit­ta l’Allemagne avec Her­wegh et se ren­dit à Zurich. Dans cette ville, il fit la con­nais­sance du tailleur com­mu­niste Weitling, qui fit sur lui une grande impres­sion. Lors de l’arrestation de Weitling, on décou­vrit égale­ment dans les papiers de ce dernier le nom de Bak­ou­nine, qui dut alors quit­ter la Suisse et se ren­dre à Brux­elles, puis à Paris, où il vécut de 1844 à 1848.

Le gou­verne­ment suisse, ou plus exacte­ment le gou­verne­ment zuri­chois l’ayant dénon­cé au tzar comme révo­lu­tion­naire, Bak­ou­nine fut con­damné par con­tu­mace, en 1848, à la perte de tous ses biens et à la dépor­ta­tion en Sibérie.

À son arrivée à Paris, Bak­ou­nine était déjà révo­lu­tion­naire en poli­tique. Pour la réal­i­sa­tion de son idéal philosophique, il comp­tait sur la force destruc­tive de la classe poli­tique­ment et économique­ment opprimée. La mis­ère engen­drée par les class­es dom­i­nantes devait, croy­ait-il, et comme le pen­sait d’ailleurs toute la gauche hégéli­enne, créer chez les opprimés un état d’esprit tel qu’il ne leur resterait néces­saire­ment pas d’autre issue que de faire explo­sion et d’anéantir ain­si la société tout entière,

Et voilà pourquoi Bak­ou­nine était, de tout son cœur, du côté des opprimés. Il les aimait parce qu’ils représen­taient à ses yeux une force de destruc­tion. Il les aimait dans la mesure où eux-mêmes haïs­saient la classe dominante.

À Paris, Bak­ou­nine fit la con­nais­sance de Con­sid­érant, Lamen­nais, Flo­con, Louis Blanc, George Sand et de beau­coup d’autres per­son­nal­ités, mais l’homme qu’il fréquen­ta le plus, c’est Proud­hon, qu’il aimait beau­coup. Marx fait égale­ment par­tie des rela­tions parisi­ennes de Bakounine.

En dépit de toutes ces rela­tions, il se sen­tait isolé dans Paris. En out­re, sa sit­u­a­tion finan­cière y était des plus mis­érables, comme d’ailleurs durant presque toute sa vie. Il lisait beau­coup, surtout de l’histoire, des math­é­ma­tiques, des ouvrages de sta­tis­tique et d’économie, et il vécut bien­tôt très seul. Révo­lu­tion­naire, il n’avait pas de cama­rades d’idées par­mi ses pro­pres com­pa­tri­otes, d’ailleurs extrême­ment rares, vivant à l’étranger. Les émi­grés de tous les autres pays étaient, à cet égard, plus favorisés que Bak­ou­nine. S’ils ne sen­taient pas d’armées der­rière eux, ils avaient du moins quelques batail­lons. Bak­ou­nine était alors le seul Russe révo­lu­tion­naire, le pre­mier Russe qui arborât le dra­peau rouge.

Il l’arbora publique­ment le 29 novem­bre 1847, dans un dis­cours pronon­cé devant les Polon­ais, qui l’avaient invité à la fête com­mé­mora­tive de leur insur­rec­tion de 1831. Ce dis­cours imprimé en alle­mand sous le titre « Rus­s­land wie es wirk­lich ist » (La Russie telle qu’elle est en réal­ité) fit une impres­sion foudroy­ante dans les milieux russ­es offi­ciels de Paris ; l’ambassadeur de Russie deman­da l’expulsion immé­di­ate de Bak­ou­nine du ter­ri­toire français. L’ambassade, en out­re, fit répan­dre le bruit que Bak­ou­nine était un agent provo­ca­teur du gou­verne­ment russe, pour­suivi et con­damné pour vol dans son pays. Les hommes croy­ant volon­tiers à la bassesse, ces bruits ont ren­con­tré plus d’écho que l’œuvre même de Bak­ou­nine ; ils ne cessèrent de le pour­suiv­re tout au long de son exis­tence. Cette calom­nie, accueil­lie avec com­plai­sance par tous ses adver­saires, a con­tin­ué son chemin jusqu’à l’époque la plus récente.

De Paris, Bak­ou­nine regagna Brux­elles. Il y retrou­va Marx et son milieu. Aucun rap­proche­ment n’eut lieu entre Marx et Bak­ou­nine. Le pro­gramme de Marx était le « Man­i­feste com­mu­niste » et la seule classe à laque­lle il crût, le pro­lé­tari­at. Le pro­gramme de Bak­ou­nine était son dis­cours au Polon­ais. Il lut­tait pour la libéra­tion de tous les opprimés, mais avant tout pour la lib­erté des peu­ples slaves.

Engels, d’ailleurs, dans une let­tre du 6 sep­tem­bre 1846, avait écrit à son ami Karl Marx que Bak­ou­nine était forte­ment soupçon­né d’être un mouchard. Une let­tre de Bak­ou­nine à Her­wegh nous mon­tre, d’autre part, que l’amour de Bak­ou­nine pour Marx n’était pas non plus très intense.

En 1848, à la nou­velle de la révo­lu­tion de févri­er, Bak­ou­nine accou­rut à Paris.

V



Le 23 févri­er 1848, la révo­lu­tion avait éclaté à Paris, et, dès le 24, la France était en république. « Ce mou­ve­ment déclenché par les libéraux prof­i­ta à la République, dont ils avaient peur, et, au dernier moment, le suf­frage uni­versel fut établi par les répub­li­cains, à l’avantage du social­isme, qui leur inspi­rait le plus grand effroi. » Le chemin de fer ne con­duisit pas Bak­ou­nine au-delà de la fron­tière belge ; de là, il se ren­dit, en trois jours et à pied, à Paris, où il arri­va le 26 févri­er, et où il prit naturelle­ment par­ti pour l’extrême gauche, donc pour les social­istes, lesquels devaient être mitrail­lés en juin par les libéraux et les répub­li­cains réu­nis, qui les craig­naient comme le feu.

Lorsque Bak­ou­nine arri­va à Paris, les bar­ri­cades étaient encore dressées. Pas de bour­geois dans les rues : la peur les avait paralysés. Partout des ouvri­ers en armes. La révo­lu­tion avait enivré tout le monde. Y com­pris Bak­ou­nine, naturelle­ment. À deux heures du matin, son fusil à côté de lui, il s’endormait sur sa pail­lasse, dans la caserne des Mon­tag­nards ; à qua­tre heures, il était debout, courant de réu­nion en réu­nion, de club en club. C’était « une fête sans fin ». Il par­lait de tout, avec tous. Son ami Herzen écrit que Bak­ou­nine prêchait alors le com­mu­nisme, l’égalité des salaires, le niv­elle­ment égal­i­taire, la libéra­tion de tous les Slaves, la destruc­tion de tous les États à l’autrichienne, la révo­lu­tion en per­ma­nence, la guerre jusqu’à l’anéantissement de tous les enne­mis. Le « prési­dent des bar­ri­cades », Caus­sidière, qui ten­tait de faire naître « l’ordre du désor­dre », aurait dit de Bak­ou­nine : « Le pre­mier jour de la révo­lu­tion, c’est lit­térale­ment un tré­sor ; le sec­ond jour, il faudrait tout sim­ple­ment le fusiller. » En sa qual­ité de bour­geois peu soucieux de la révo­lu­tion sociale, Caus­sidière avait rai­son de par­ler ain­si. D’autres affir­ment que Bak­ou­nine a dirigé la fameuse démon­stra­tion ouvrière du 17 mars 1848, visant la caste priv­ilégiée des anciens gardes nationaux. Il a lui-même racon­té qu’au début tout le monde vivait dans la fièvre et que, si quelqu’un s’était avisé d’affirmer que le bon Dieu venait d’être chas­sé du ciel et que la République y avait été proclamée, on l’aurait cru sur parole… Bak­ou­nine eut tôt fait de se ren­dre compte que la Révo­lu­tion était en dan­ger et, son pre­mier ravisse­ment passé, il jugea que sa présence était néces­saire à la fron­tière russe, afin de soulever les Slaves con­tre le tzar. Se trou­vant, comme tou­jours, dans la plus grande pénurie, il sol­lici­ta du gou­verne­ment pro­vi­soire un prêt de deux mille francs. Son inten­tion était d’aller en Pos­nanie, où il eût établi son cen­tre d’action. Le gou­verne­ment pro­vi­soire lui accor­da la somme demandée, et lui délivra deux passe­ports, l’un à son vrai nom, l’autre à un nom d’emprunt.

Au début d’avril, il se ren­dit, par Stras­bourg, à Franc­fort, où siégeait le Pré­par­lement alle­mand ; Bak­ou­nine fit la con­nais­sance de Jacob, de Willich et de quelques autres démoc­rates. Puis, par Cologne, il se ren­dit à Berlin. Une let­tre de lui, écrite de Cologne le 17 févri­er 1848, nous a été con­servée. Il règne ici, dit-il en sub­stance, un calme « philistin ». Le manque absolu de cen­tral­i­sa­tion se fait lour­de­ment sen­tir dans la révo­lu­tion alle­mande. Le pou­voir, ajoute-t-il, a main­tenant passé des rois à la bour­geoisie, laque­lle a peur de la République, cette dernière devant néces­saire­ment pos­er la ques­tion sociale. La seule réal­ité vivante en Alle­magne, c’est le pro­lé­tari­at, qui s’agite, et la classe paysanne. Bak­ou­nine pense que la révo­lu­tion démoc­ra­tique se pro­duira dans un délai de deux à trois mois. Partout les bour­geois s’arment con­tre le peu­ple. D’autre part, dans la « Con­fes­sion », il racon­te qu’il deve­nait de plus en plus triste à mesure qu’il se rap­prochait du Nord. À Berlin, il fut aus­sitôt for­cé de par­tir. Il renonça à son voy­age en Pos­nanie, où le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire avait été écrasé. À Bres­lau, il se vit en butte à la méfi­ance des Polon­ais, nou­velle con­séquence des hon­teuses calom­nies répan­dues à son sujet par l’ambassadeur russe de Paris. Tris­te­ment, il attendait son heure. À Bres­lau, il fréquen­ta le club démoc­ra­tique allemand.

Lorsque, au début de juin 1848, un con­grès slave fut con­vo­qué à Prague, Bak­ou­nine se hâta naturelle­ment d’y accourir. Mais il con­vient, tout d’abord, de situer ce con­grès dans la suite des événements :

Du 13 au 15 mars 1848, l’émeute avait éclaté à Vienne. La garde nationale et les étu­di­ants sont maîtres de la ville.

Le 15 mai 1848, deux­ième émeute à Vienne. L’empereur s’enfuit à Inns­bruck. Dès la révo­lu­tion parisi­enne de févri­er, les dif­férentes nation­al­ités réu­nies par leur com­mune soumis­sion aux Hab­s­bourg veu­lent retrou­ver leur indépen­dance ; les Alle­mands récla­ment leur union à l’Allemagne ; les Ital­iens exi­gent de retourn­er à l’Italie ; les Mag­yars cherchent à s’isoler ; tous enfin aspirent à la liberté.

Le con­grès slave de Prague avait été con­vo­qué par le par­ti du Tchèque Palac­ki. Ce devait être une sorte de pré­par­lement, ana­logue à celui de Franc­fort. Y par­tic­i­paient des représen­tants des nation­al­ités tchèque, morave, slo­vaque, ruthène, polon­aise, croate et serbe.

Les Tchèques, dès le début de la Révo­lu­tion autrichi­enne, avaient for­mé un gou­verne­ment pro­vi­soire dirigé par Palac­ki. Le rêve de ce dernier était de réalis­er une restau­ra­tion de l’Autriche et des Hab­s­bourg sous la tutelle des Tchèques. Au lieu de la dom­i­na­tion alle­mande exer­cée jusque-là sur les Tchèques, ceux-ci eussent au con­traire dom­iné les Alle­mands. Palac­ki entrete­nait des rela­tions à demi offi­cielles avec l’empereur réfugié à Inns­bruck. Il voulait guérir par les Tchèques la mal­adie des Habsbourg.

Le même Palac­ki présidait le con­grès slave. Bak­ou­nine lui opposa, ain­si qu’aux autres panslav­istes réac­tion­naires, sa fédéra­tion slave démoc­ra­tique, et s’appliqua à éveiller la défi­ance des con­ser­va­teurs à l’égard des dynas­ties russe et autrichi­enne. Il pré­con­isa, entre les peu­ples slaves, une alliance fédéra­tive devant avoir pour base l’égalité entre tous et l’amour frater­nel. Toute forme d’assujettissement devait dis­paraître. Il ne devait plus y avoir d’autres iné­gal­ités que les dif­férences créées par la nature. Plus de castes ni de class­es ; en quelque lieu qu’une aris­to­cratie, une noblesse priv­ilégiée existât encore, celle-ci devait renon­cer à ses priv­ilèges et à sa richesse.

Les rêves de Bak­ou­nine allaient encore beau­coup plus loin. Dans les quelques idées qu’il se bor­nait à exprimer, il ne voy­ait qu’un pre­mier germe, un pre­mier moyen de ren­vers­er plus tard le tsarisme. Il rêvait de la créa­tion d’un grand État slave démoc­ra­tique, ayant Con­stan­tino­ple pour cap­i­tale et devant égale­ment englober les Grecs, les Mag­yars, etc. Cet État aurait for­mé une République, mais sans par­lement. À son avis, une dic­tature pro­vi­soire était néces­saire. Une dic­tature sans restric­tion, sans lib­erté de la presse. Cette dic­tature devait sub­sis­ter jusqu’à ce que les peu­ples eux-mêmes fussent suff­isam­ment éclairés. L’exercice de la dic­tature devait ten­dre à la ren­dre elle-même inutile.

Le con­grès avait beau n’accorder aucune réso­nance aux idées de Bak­ou­nine, il n’en servit pas moins de pré­texte à une inter­ven­tion de l’armée dynas­tique autrichi­enne com­mandée par Windis­chgratz. Les Autrichiens provo­quèrent les Tchèques en nom­mant à Prague un com­man­dant mil­i­taire réac­tion­naire. Les Alle­mands con­ser­va­teurs se réjouirent de cette nom­i­na­tion et for­mèrent une « société pour l’ordre et la paix », sorte de garde civique pour la défense du régime autrichien. Sur quoi les étu­di­ants tchèques pré­parèrent l’insurrection pour le 12 juin 1848. Bak­ou­nine, qui en prévoy­ait l’échec, la décon­seil­la. Pour­tant, à la date fixée et à l’occasion d’une man­i­fes­ta­tion tchèque, une ren­con­tre se pro­duisit avec les gardes de la « Société pour l’ordre et la paix », qui n’étaient autre chose que l’avant-garde de l’armée autrichi­enne con­duite par Windis­chgratz. Lorsque les Alle­mands ne furent plus en état de tenir seuls, la force armée offi­cielle vint à leur sec­ours, et les Tchèques accep­tèrent le com­bat. Il dura du 13 au 17 juin 1848 et se ter­mi­na par la défaite des insurgés. Beau­coup de légen­des ont cou­ru sur l’action de Bak­ou­nine pen­dant ces journées. Ce qu’il y a de cer­tain, c’est qu’il se bat­tit courageuse­ment. Il lut­ta con­tre l’éparpillement des forces, tra­vail­la à l’organisation d’un comité cen­tral, cher­cha à faire instituer une stricte dis­ci­pline, étu­di­ant sans arrêt les posi­tions des révo­lu­tion­naires et celles de leurs enne­mis, aidant enfin à la répar­ti­tion des troupes rebelles. Après la défaite, il s’enfuit à Bres­lau, où il arri­va le 20 juin 1848.

Du 23 au 26 juin 1848, Paris fut le champ de bataille où s’affrontèrent la réac­tion et la révo­lu­tion ; dix mille ouvri­ers périrent et d’innombrables vain­cus furent con­damnés à la dépor­ta­tion. La révo­lu­tion était frap­pée au cœur ; la défaite du pro­lé­tari­at parisien don­na le sig­nal de la con­tre-révo­lu­tion dans toute l’Europe occi­den­tale, tout comme elle déclen­cha les nou­veaux fiévreux efforts ten­tés par Bak­ou­nine pour sauver ce qui pou­vait encore être sauvé, pour enflam­mer ce qui pou­vait l’être encore.

On eût dit que la révolte de toute l’Europe s’était réfugiée dans son cerveau et dans son cœur, et si cette Europe asservie avait ressem­blé à Bak­ou­nine, il ne serait pas resté une seule pierre de tout l’édifice de la société féo­dale et bour­geoise. Son espoir, c’était le pro­lé­tari­at et la classe paysanne. En dépit de tous les égare­ments et de toutes les bassess­es, sa foi révo­lu­tion­naire était for­ti­fiée et, loin de dés­espér­er, il voy­ait le vieux monde se rap­procher de sa destruc­tion. Il con­sid­érait avec un sou­verain mépris le cré­tin­isme des par­lemen­taires, l’Assemblée con­sti­tu­ante et autres trompe‑l’œil pseu­do-révo­lu­tion­naires. Il n’avait foi qu’en la puis­sance de choc des mass­es pro­lé­tari­ennes et paysannes. « La tem­pête et la vie, s’écrie-t-il, voilà ce qu’il nous faut, un monde nou­veau, sans lois et, par con­séquent, libre. » Partout il pour­suit son tra­vail d’agitateur, atti­sant les pas­sions, organ­isant la lutte. Ses souf­frances per­son­nelles ajoutaient encore à sa vigueur poli­tique. Sa con­tin­uelle mis­ère, l’insistance renou­velée de la calom­nie ten­dant à le faire pass­er pour un agent provo­ca­teur russe, ne brisèrent point la force de cet homme ; au con­traire, il s’en trou­va ren­for­cé dans sa volon­té de vain­cre un monde mon­strueux – ou de le détru­ire. Il tra­vail­lait avec des Alle­mands, des Polon­ais, des Tchèques. Revenu à Berlin, il y retrou­va Marx, Stirn­er, d’autres encore. Expul­sé de Prusse, puis de Dres­de, il trou­va un asile dans l’Anhalt, qui était encore « rouge » ; c’est là qu’il écriv­it son « Appel aux Slaves », où il met en garde ses frères de sang con­tre le nation­al­isme et les nation­al­istes, les inci­tant à détru­ire les États russe, autrichien, prussien et turc, leur mon­trant la néces­sité d’une action com­mune avec les révo­lu­tion­naires alle­mands et avec les Mag­yars. Il tra­vaille à pré­par­er une action, autant que pos­si­ble simul­tanée, des révo­lu­tion­naires de tous les pays. Ses plans d’alors, écrit Polon­sky, attes­tent une admirable et pro­fonde com­préhen­sion du mécan­isme de la révo­lu­tion. Il pro­je­tait, pour la Bohême, une révolte rad­i­cale et déci­sive, qui, même vain­cue, eût tout boulever­sé. Tous les nobles devaient être chas­sés, tous les ecclési­as­tiques, tous les féo­daux ; tous les domaines eussent été con­fisqués, et on les eût, d’une part, répar­tis entre les paysans pau­vres et, d’autre part, employés à cou­vrir les frais de la révo­lu­tion. Tous les châteaux devaient être détru­its, tous les tri­bunaux sup­primés, tous les procès d’État sus­pendus, toutes les hypothèques et toutes les dettes au-dessous de 1000 guldens annulées. Une telle révo­lu­tion eût ren­du impos­si­ble tout essai de restau­ra­tion, dût-il être ten­té par une réac­tion vic­to­rieuse, et eût égale­ment servi d’exemple aux révo­lu­tion­naires alle­mands. La Bohême devait être trans­for­mée en un camp révo­lu­tion­naire, d’où serait par­tie l’offensive déclenchée par la révo­lu­tion dans tous les pays, offen­sive à laque­lle tous les autres révo­lu­tion­naires se seraient joints. On eût créé à Prague un gou­verne­ment révo­lu­tion­naire dis­posant de pou­voirs dic­ta­to­ri­aux illim­ités et assisté par un petit nom­bre de spé­cial­istes. Les clubs, les jour­naux, les man­i­fes­ta­tions eussent été inter­dits, la jeunesse révo­lu­tion­naire envoyée dans le pays pour y faire de l’agitation et créer une organ­i­sa­tion mil­i­taire et révo­lu­tion­naire. Tous les chômeurs devaient être armés et enrôlés dans une armée « rouge » com­mandée par d’anciens officiers et sous-officiers polon­ais et autrichiens. Toutes les vieilles insti­tu­tions, toutes les anci­ennes règles de la vie sociale eussent été réduites à néant.

Avec l’aide d’amis tchèques, qui d’ailleurs ne purent tenir ce qu’ils sem­blaient promet­tre, Bak­ou­nine essaya de réalis­er ses plans par la fon­da­tion d’une organ­i­sa­tion secrète à direc­tion cen­tral­isée. Il se mit égale­ment en rap­port avec les Polon­ais, qui promirent de l’argent et des officiers. En dépit du grand dan­ger auquel il s’exposait, il alla lui-même à Prague véri­fi­er où en étaient les pré­parat­ifs. Or, non seule­ment rien n’avait été pré­paré, mais les démoc­rates tchèques furent lit­térale­ment épou­van­tés par le rad­i­cal­isme de Bak­ou­nine. Cela ne le découragea en rien, son zèle pour la cause crois­sant avec chaque obsta­cle. Pour­tant, il dut regag­n­er la Saxe, le ter­ri­toire de la Bohême étant devenu trop peu sûr. La société secrète fut décou­verte par suite d’une impru­dence com­mise peu de temps avant l’émeute de Dres­de. Le procès occa­sion­né par les pré­parat­ifs de Prague dura jusqu’en 1851 et se ter­mi­na par un grand nom­bre de con­damna­tions à mort, qui d’ailleurs ne furent pas exé­cutées, et par une large dis­tri­b­u­tion d’années de prison.

Entre-temps, en Alle­magne, la sit­u­a­tion était mûre pour un dernier choc entre la réac­tion et la révo­lu­tion. Rap­pelons quelques dates pour mieux fix­er les événements :

1848, 31 octo­bre : prise de Vienne par les troupes impéri­ales. 1848, 10 novem­bre : entrée à Berlin de Wrangel, général des troupes gou­verne­men­tales et royales prussi­ennes. Pro­mul­ga­tion de l’état de siège. Désarme­ment de la garde nationale.

1849, 3 avril : le roi de Prusse déclare ne pas vouloir accepter la Con­sti­tu­tion alle­mande sans l’assentiment des princes, lesquels, naturelle­ment, s’y opposèrent. Il eût alors été du devoir de la Révo­lu­tion alle­mande de défendre sa Con­sti­tu­tion et de com­bat­tre pour ses « idées ». Et de fait des émeutes éclatèrent à Dres­de, dans le Palati­nat, dans le duché de Bade. Or, à l’époque de l’insurrection de Dres­de, Bak­ou­nine se trou­vait pré­cisé­ment dans cette ville. Le 30 avril 1849, le roi de Saxe prononça la dis­so­lu­tion de « son » par­lement, et le bruit se répan­dit de l’arrivée des Prussiens. Le 3 mai, le peu­ple voulant s’emparer de l’arsenal pour se pro­cur­er des armes, les troupes royales tirèrent sur la foule. Aus­sitôt, des bar­ri­cades furent dressées et le roi prit la fuite. Mal­heureuse­ment, les chefs du mou­ve­ment pop­u­laire, trop débon­naires comme tou­jours, signèrent un armistice pour per­me­t­tre au roi de regrouper ses troupes. Le 4 mai 1849, Bak­ou­nine se ren­dit au siège du gou­verne­ment pro­vi­soire de la révo­lu­tion sax­onne, auquel il offrit ses ser­vices ; il étu­dia la carte de Saxe, don­na des instruc­tions et des ordres, devint, en un mot, le véri­ta­ble chef mil­i­taire de l’insurrection. Il don­na à tous les chefs de la garde nationale carte blanche d’incendier les maisons chaque fois que pareille mesure serait néces­saire au pro­grès de la lutte engagée. « Ce dia­ble d’homme ne con­nais­sait pas de ménage­ments. » Il aurait, dit-on, ter­ror­isé le gou­verne­ment pro­vi­soire, dis­tribué armes, muni­tions et vivres, et fait met­tre des torch­es sur les bar­ri­cades. Par con­tre, la légende selon laque­lle il aurait con­seil­lé d’y plac­er la Madone de Raphaël pour empêch­er de tir­er les Prussiens « ama­teurs d’art », sem­ble peu croy­able. Lorsque la défaite parut inévitable, il aurait pro­posé de faire sauter l’hôtel de ville avec tout le gou­verne­ment. Ce con­seil ne fut pas accep­té. Alors, prof­i­tant d’une lacune dans l’encerclement des troupes assiégeantes, il organ­isa la retraite en bon ordre d’environ mille huit cents révo­lu­tion­naires, avec lesquels il comp­tait se fray­er un chemin jusqu’en Bohême ; mais cette troupe se déban­da peu à peu. Bak­ou­nine et Heub­n­er, mem­bre du gou­verne­ment pro­vi­soire, se rendirent alors à Chem­nitz, où, n’en pou­vant plus d’épuisement, ils se résignèrent à dormir. Au cours de la nuit du 10 mai 1849, des bour­geois de Chem­nitz venaient les sur­pren­dre dans leur som­meil à l’hôtel de L’Ange bleu, procé­daient à leur arresta­tion, et enfin les livraient au com­man­dant d’un batail­lon prussien. Nous ne sauri­ons dire si ces bour­geois de Chem­nitz ont touché les 10000 rou­bles d’argent promis en 1847 par le gou­verne­ment russe à quiconque réus­sir­ait à s’emparer de Bakounine.

La cap­ture de Bak­ou­nine fit, en tout cas, le plus grand plaisir au gou­verne­ment du tsar. Il y avait longtemps qu’on espérait le tenir. Un haut fonc­tion­naire de la police avait jadis pro­posé de le faire pure­ment et sim­ple­ment cueil­lir à l’étranger ; quelques hommes bien bâtis, envoyés en Europe, se seraient sai­sis du crim­inel et l’eussent ramené en Russie. Les mouchards les plus hauts en grade trou­vèrent cepen­dant le procédé par trop inso­lite. Cette fois, dès que l’on eut télé­graphié l’arrestation de Bak­ou­nine à la gen­darmerie russe, le chef de cette dernière dépêcha à la fron­tière un offici­er et une troupe de sol­dats ayant ordre de se faire remet­tre le coupable pieds et poings liés et de le con­duire dans une prison de Péters­bourg. Le tsar s’était un peu trop pressé, il lui fal­lut patien­ter deux années encore avant de tenir Bak­ou­nine à sa mer­ci. Sax­ons et Autrichiens tenaient d’abord à pass­er sur lui leur humeur. Pour com­mencer, il fut interné à la prison de Dres­de, abon­dante en ver­mine et où l’on pre­nait soin de le charg­er de chaînes pour le con­duire aux inter­roga­toires. On le trans­porta, au bout de deux mois, à la forter­esse de Konig­stein, naturelle­ment dûment enchaîné et encadré de sous-officiers munis de pis­to­lets chargés ; de même, un offici­er le précé­dait et un autre fer­mait la marche ; tout le groupe, par sur­croît, était entouré d’infanterie. Il fai­sait nuit noire. On lui ban­da néan­moins les yeux avant d’entrer dans la forter­esse. La fenêtre de sa cel­lule fut aveuglée avec des planch­es clouées. Si nous en avions ici la place, nous repro­duiri­ons ses let­tres écrites de prison. Elles sont pleines de sagesse et de courage, mais aus­si du regret de la lib­erté et de la société des hommes. Car chez per­son­ne, peut-être, le besoin de socia­bil­ité ne fut aus­si pro­fond que chez Bak­ou­nine ; c’est même peut-être là le trait dom­i­nant de son car­ac­tère. Il préférait le con­tact de mau­vais­es gens à la soli­tude. La mort ne lui parais­sait point red­outable, mais le tombeau d’une cel­lule refer­mée sur lui à per­pé­tu­ité l’emplissait d’épouvante.

Après avoir été con­damné à mort le 14 jan­vi­er 1850, Bak­ou­nine vit sa peine com­muée en prison per­pétuelle et fut ensuite livré à l’Autriche. Un détache­ment de cara­biniers vint le pren­dre à la forter­esse de Konig­stein et, à la fron­tière autrichi­enne, le remit à un pelo­ton de cuirassiers, qui le con­duisirent à Prague. Dans cette ville, on prit soin de plac­er des sol­dats munis de fusils chargés à balle au-dessus et de part et d’autre de sa cel­lule. Ce qui, d’ailleurs, ne trou­bla en rien l’appétit uni­verselle­ment célèbre de Bak­ou­nine, dont l’estomac exigeait la dou­ble ration d’un homme ordinaire.

Comme on craig­nait à Prague que les Tchèques ne fis­sent leur pos­si­ble pour délivr­er ce pris­on­nier de mar­que, un con­voi de drag­ons le con­duisit à Olmütz. L’officier assis près de lui dans la voiture, chargea osten­si­ble­ment son pis­to­let pour l’avertir qu’une balle lui serait logée dans la tête à la moin­dre vel­léité de fuite. À Olmütz, les chaînes furent scel­lées au mur de la prison. Bak­ou­nine essaya en vain de se sui­cider avec des allumettes au phosphore.

Le 15 mai 1851, les Autrichiens le con­damnèrent à la pendai­son, mais com­muèrent sa peine en celle de la réclu­sion à per­pé­tu­ité, Bak­ou­nine devant en out­re pay­er sa nourriture.

Cepen­dant, à la fron­tière russe, les sbires du tsar attendaient impatiem­ment l’arrivée du grand crim­inel. Le mois de mai ne s’était pas écoulé qu’on le réveil­lait en pleine nuit dans sa prison d’Olmütz ; on venait le chercher pour le remet­tre à son « petit père » Nico­las Ier. Une voiture soigneuse­ment fer­mée le con­duisit à la gare, d’où un wag­on non moins ver­rouil­lé l’emporta vers la fron­tière. Il se serait, paraît-il, réjoui comme un enfant à la vue des uni­formes russ­es. L’officier autrichien récla­ma à l’officier du tsar la resti­tu­tion de la chaîne fournie par l’Autriche. Bak­ou­nine, en échange, fut chargé de chaînes russ­es, et elles lui parurent plus légères. Incar­céré derechef dans une voiture her­mé­tique­ment close, il allait alors être con­duit à Péters­bourg, dans les cachots de la forter­esse Pierre-et-Paul.

VI



De mai 1851 à mars 1854, Bak­ou­nine res­ta dans la forter­esse Pierre-et-Paul ; puis il fut trans­féré à la Schlüs­sel­bourg, où on le tint enfer­mé jusqu’en 1857. En tout six années de cel­lule. Deux mois durant, on ne s’occupa point de lui, puis le comte Orloff, colonel de gen­darmerie, vint lui dire au nom du tsar : « L’empereur m’envoie auprès de vous et me charge de vous répéter les paroles suiv­antes : “Dis-lui de m’écrire comme un fils spir­ituel écrirait à son père en l’esprit.” Voulez-vous écrire ? » Bak­ou­nine réflé­chit ; devant un jury, au cours d’un procès pub­lic, il eût été dans l’obligation de rester, jusqu’au bout, fidèle à son rôle, mais entre qua­tre murs, à la mer­ci de l’ours, il lui était per­mis de tran­siger sur la forme. Il deman­da donc un délai d’un mois, au bout duquel il fit remet­tre sa « Confession ».

Celle-ci venait d’être pub­liée lorsque je me trou­vais à Moscou, en 1921 ; Véra Fign­er, mon amie éter­nelle­ment jeune et qui a passé elle-même vingt-deux années de sa vie à la Schlüs­sel­bourg, m’en don­na un exem­plaire, sec­ouant tris­te­ment la tête pour la façon dont Bak­ou­nine présente sa vie et ses actes, et pour le ton de ces pages, dégradant au pre­mier abord. Je n’avais pas le temps, alors, d’étudier la « Con­fes­sion », mais quelques jours plus tard, je me trou­vais chez Radek, lequel voy­ait d’un tout autre œil que Véra Fign­er le texte de Bak­ou­nine. Il me dit en substance :

« Bak­ou­nine était en prison : il voulait naturelle­ment en sor­tir et il avait alors évidem­ment le droit d’adopter le style le plus con­forme à cet objec­tif. » Plus tard, lisant enfin la « Con­fes­sion », j’ai com­mencé, moi aus­si, par me pren­dre la tête dans les mains, car je me suis sen­ti quelque peu désori­en­té, tout au moins au point de vue pure­ment sen­ti­men­tal ; mais me rap­pelant aus­sitôt que les sen­ti­ments ne con­stituent pas toutes nos fac­ultés et que nous dis­posons aus­si de la rai­son, je me suis mis à réfléchir à la « Con­fes­sion » elle-même, à ce qu’en avaient écrit, de plus, Net­t­lau, Polon­sky et Sas­chine, et je finis par aboutir aux con­clu­sions suivantes :

1° Du ton de soumis­sion adop­té par Bak­ou­nine, il faut, pure­ment et simplement,
sous­traire toute une par­tie qui ne représente que des for­mules de politesse ou d’étiquette en usage à l’époque, et qui n’ont pas plus de sig­ni­fi­ca­tion que les phras­es stéréo­typées dont nous nous ser­vons aujourd’hui pour écrire une let­tre de récla­ma­tion au préfet de police bour­geois ou social-démoc­rate, lorsque nous com­mençons par l’appeler « Mon­sieur » et ter­mi­nons en l’assurant de notre « plus haute considération ».

2° Le sur­croît d’humilité qui reste encore dans le texte, en même temps que les louanges prodiguées au « glo­rieux tsar » et le souci de soulign­er la grandeur du sou­verain, peu­vent, enfin, s’expliquer chez un homme dont toute la force ne relève plus que du seul ordre psy­chologique, en présence d’un maître tem­porelle­ment tout-puis­sant, car c’étaient là les seuls moyens d’éveiller la « gra­cieuse » indul­gence du tsar et d’obtenir de lui le « don » de la liberté.

On pour­rait objecter que la fierté du révo­lu­tion­naire devait lui inter­dire de s’humilier de la sorte et de prodiguer au tsar de pareilles flat­ter­ies. À notre avis, on peut se per­me­t­tre juste autant de fierté que l’on a de puis­sance réelle. Toute fierté plus grande que cette puis­sance entre dans la caté­gorie des mal­adies infan­tiles du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire. On peut, éventuelle­ment, l’exiger de l’individu, à titre de sac­ri­fice, lorsque cette fierté doit devenir un écla­tant sym­bole, capa­ble d’aider les mass­es à mieux pren­dre con­science d’elles-mêmes. Durant ses procès d’Allemagne et d’Autriche, Bak­ou­nine a suff­isam­ment prou­vé qu’il avait le courage de ce genre de fierté utile à la révo­lu­tion ; il n’en aurait cer­taine­ment pas man­qué dans un procès pub­lic en Russie. Mais le révo­lu­tion­naire doit aus­si porter en soi le courage d’un Brest-Litowsk et savoir y sac­ri­fi­er son orgueil. Pen­sons à Lénine se con­traig­nant à venir faire amende hon­or­able à l’ambassade d’Allemagne, après l’attentat com­mis par les social­istes-révo­lu­tion­naires de gauche sur la per­son­ne de l’ambassadeur Mirbach.

3° Dans sa « Con­fes­sion » au tsar, Bak­ou­nine se repent de toutes ses idées, et de tous ses actes révo­lu­tion­naires et il en demande par­don. Il y a eu des gens pour pren­dre au sérieux le repen­tir de Bak­ou­nine ; ils n’ont pas réfléchi que l’usage de cette fic­tion con­sti­tu­ait pour lui la con­di­tion sine qua non d’obtenir du tsar Nico­las Ier ce que le pris­on­nier désir­ait, c’est-à-dire son élar­gisse­ment. Que ce repen­tir ait duré juste le temps néces­saire à favoris­er cette délivrance, c’est ce que toute la vie ultérieure de Bak­ou­nine suf­fit à prouver.

4° Que ce remords soit joué de façon si bril­lante et avec un tel accent de vérité, cela s’explique sans doute par le fait qu’en écrivant, Bak­ou­nine, avec son tem­péra­ment d’imaginatif, est entré à fond dans le rôle qu’il s’était choisi pour arriv­er à ses fins.

5° Ce repen­tir si inim­itable­ment imité devait égale­ment per­me­t­tre à Bak­ou­nine de dire sur la Russie des vérités comme Nico­las Ier, avant ou après, n’a cer­taine­ment jamais dû en enten­dre de sem­blables. L’enrobement de ces vérités dans la forme choisie par Bak­ou­nine devait con­train­dre le tsar à leur accorder la plus favor­able audi­ence possible.

6° Bak­ou­nine n’a en rien mod­i­fié ses opin­ions révo­lu­tion­naires, comme le mon­tre la let­tre qu’il réus­sit, pen­dant son empris­on­nement, à faire pass­er à sa sœur Tatiana, et dont nous repro­duisons ce pas­sage essentiel :

«… Vous com­pren­drez, je l’espère, que tout homme qui se respecte un peu doit préfér­er la mort la plus cru­elle à cette lente et déshon­o­rante ago­nie. Ah, mes chers amis, croyez-le bien, toute mort est préférable à l’isolement tant prôné par les phil­an­thropes améri­cains. Pourquoi ai-je atten­du si longtemps ? [[Pour le sui­cide.]] Eh ! qui le dira ? Vous ne savez pas com­bi­en l’espérance est tenace dans le cœur de l’homme. Laque­lle ? me deman­derez-vous. Celle de pou­voir recom­mencer ce qui m’a déjà amené ici, seule­ment avec plus de [illis­i­ble] et plus de prévoy­ance peut-être, car la prison a eu au moins ceci de bon pour moi qu’elle m’a don­né le loisir et l’habitude de réfléchir, elle a pour ain­si dire solid­i­fié mon esprit ; mais elle n’a rien changé à mes anciens sen­ti­ments, elle les a ren­dus au con­traire plus ardents, plus abso­lus que jamais et désor­mais tout ce qui me reste de vie se résume en un seul mot : la lib­erté. » [[Kornilow, « Wan­der­jahre Bakunins », t. II, p.493. L’original de la let­tre est en français.]]

Que l’humilité de Bak­ou­nine représente une feinte, c’est d’ailleurs ce qu’admet entière­ment le bolcheviste Polon­sky. Or, au point de vue bolcheviste, la fin jus­ti­fie les moyens et, par con­séquent, Bak­ou­nine se trou­ve, à ce point de vue, com­plète­ment justifié.

Ain­si, pour aucun bolcheviste sincère, la « Con­fes­sion » de Bak­ou­nine ne saurait-elle jamais con­stituer une pièce d’accusation.

Un seul point de vue exig­erait que l’on con­damnât Bak­ou­nine, le point de vue selon lequel l’homme ne doit point men­tir, fût-ce même dans la plus grande néces­sité. Mais pareil point de vue, à notre con­nais­sance, n’a encore jamais été sérieuse­ment adop­té par aucun politi­cien, surtout quand il s’agit de juger une per­son­nal­ité politique.

Or, jusqu’à un cer­tain point, Bak­ou­nine est tout de même une per­son­nal­ité poli­tique et, par con­séquent, nous ne devons pas admet­tre, nous non plus, que la vérac­ité con­stitue le suprême critère auquel il con­vient de le soumettre.

Par toute la suite de sa vie, Bak­ou­nine a mon­tré qu’il n’avait pas oublié ses idées révo­lu­tion­naires. Après sa sor­tie de prison et en par­ti­c­uli­er après sa fuite de Sibérie, il a prou­vé qu’il n’était point devenu un pécheur repen­tant, comme il s’était effor­cé de le faire croire à Nico­las et à Alexan­dre. Les nom­breuses années qui lui restaient encore à vivre après sa fuite, il les a, au con­traire, unique­ment et exclu­sive­ment con­sacrées au ser­vice de ses idées révolutionnaires.

La « Con­fes­sion », d’ailleurs, ne lui servit de rien. Le tsar Nico­las Ier la lut et écriv­it en marge : « Je ne vois pour lui d’autre issue que la dépor­ta­tion en Sibérie. » C’était le 19 févri­er 1852. En dépit de cette sen­tence, le tsar lais­sa Bak­ou­nine en prison. Nico­las Ier mou­rut en 1855. Alexan­dre II lui suc­cé­da. Bak­ou­nine écriv­it à Alexan­dre II la let­tre repro­duite à la suite de la « Con­fes­sion ». Psy­chologique­ment, cette let­tre doit être inter­prétée comme la « Con­fes­sion » elle-même. Dans quelle mesure elle a pu influ­encer Alexan­dre, c’est une ques­tion que nous ne chercherons pas à résoudre. Dans quelle mesure cette let­tre et les démarch­es de la famille ont-elles ouvert à Bak­ou­nine les portes de sa prison et déter­miné sa dépor­ta­tion en Sibérie, c’est ce qu’on ne saurait dire actuelle­ment avec cer­ti­tude. Un fait demeure : le 14 févri­er 1857, Bak­ou­nine était envoyé en Sibérie.

VII



Bak­ou­nine res­ta exilé en Sibérie de 1857 à 1861. En 1861, il prit la fuite par le Japon, San Fran­cis­co et New York et, le 28 décem­bre de la même année, il arrivait chez son vieil ami, Alexan­dre Herzen, à Londres.

Dès lors, sa fiévreuse activ­ité révo­lu­tion­naire va recom­mencer. Bak­ou­nine col­la­bore à la célèbre « Cloche » de Herzen, ori­ente la feuille à gauche, la fait pass­er de la sim­ple pro­pa­gande à l’action, rassem­ble autour de lui tout un cer­cle de Polon­ais, de Tchèques et de Serbes, dis­cute, prêche, com­mande, rédi­ge, prend des déci­sions et organ­ise toute la journée et presque toute la nuit. Pen­dant ses rares heures de loisir, il écrit des let­tres pour Semi­palatin­sk et Arad, Con­stan­tino­ple et Bel­grade, la Bessara­bie, la Mol­davie et la Belokriniza. C’est à cette époque qu’il rédi­gea sa brochure inti­t­ulée : « À mes amis russ­es et polon­ais », sorte de réédi­tion de son ancien dis­cours de Paris. Il y annonce sa volon­té de con­sacr­er le reste de sa vie à lut­ter pour la lib­erté des Russ­es, des Polon­ais et de toutes les autres nations slaves. En 1863, il se ren­dit en Suède dans l’intention de gag­n­er ensuite la Pologne et de pren­dre part à l’insurrection polonaise.

Après l’insuccès de cette dernière, Bak­ou­nine alla s’établir en Ital­ie, où il déploya son activ­ité de 1864 à 1867. Il y rassem­bla les hommes les plus avancés, dans le cadre de la Fra­ter­nité inter­na­tionale. La Fra­ter­nité inter­na­tionale fut fondée la même année que l’Association inter­na­tionale des tra­vailleurs, dont elle fut l’anticipation en Ital­ie et en Espagne. On peut en lire le pro­gramme dans l’édition alle­mande des œuvres de Bak­ou­nine. C’est le pro­gramme d’une révo­lu­tion, à la fois poli­tique et économique, dirigée par une organ­i­sa­tion inter­na­tionale secrète ayant la lib­erté pour but suprême et exigeant, pour y attein­dre, la sub­or­di­na­tion absolue de l’individu à l’organisme directeur.

En 1867 et en 1868, Bak­ou­nine et ses amis par­ticipent aux Con­grès de la paix tenus à Genève et à Berne, dans l’intention d’étendre leur influ­ence à de plus vastes milieux, et ils fondent, en 1868, l’Alliance de la démoc­ra­tie sociale, organ­i­sa­tion anti-étatiste et antire­ligieuse, des­tinée non point à com­bat­tre, mais à com­pléter l’Internationale ouvrière, à laque­lle le tra­vail par­ti­c­ulière­ment économique restait attribué, tan­dis qu’on se réser­vait d’accorder une plus grande atten­tion aux prob­lèmes d’ordre cul­turel, sans nég­liger toute­fois les ques­tions économiques.

En juil­let 1868, Bak­ou­nine adhéra égale­ment à l’Association inter­na­tionale des tra­vailleurs, trans­porta son domi­cile à Genève et devint, en juin 1869, rédac­teur à « l’Égalité », organe des inter­na­tion­al­istes romands. Ses arti­cles de cette époque eussent aus­si bien pu fig­ur­er dans un jour­nal syn­di­cal­iste de 1913 tel que « la Bataille syn­di­cal­iste » de Paris.

Le con­flit avec Marx ne se fit pas atten­dre. Quiconque s’imagine que, dans cette lutte, Marx a défini­tive­ment vain­cu Bak­ou­nine, pos­sède la men­tal­ité d’un éphémère. En l’an 2000, ou même avant, la lutte entre Marx et Bak­ou­nine éclat­era à nouveau.

La vic­toire de Marx sur Bak­ou­nine n’eut point lieu non plus en 1872, lorsque Marx, au con­grès de La Haye, fit exclure Bak­ou­nine en lançant l’accusation calom­nieuse que « Bak­ou­nine (s’était) servi de manœu­vres fraud­uleuses pour s’approprier tout ou par­tie de la for­tune d’autrui, ce qui con­stitue le fait d’escroquerie ». Même après le con­grès de La Haye, les idées de Bak­ou­nine con­tin­uèrent à vivre ; bien plus, en Espagne et en Ital­ie, elles ont duré pen­dant des dizaines d’années, et elles n’ont com­plète­ment dis­paru que là où l’évolution économique a fait dis­paraître l’individualité et, par­tant, la volon­té de préserv­er cette dernière.

Mais dès que l’abondance de vivres et d’autres raisons encore fer­ont réap­pa­raître les indi­vid­u­al­ités, la lutte repren­dra entre le principe du « perinde ac cadav­er » et la volon­té d’être soi-même et d’être libre. Or ce moment vien­dra et notre époque médié­vale – car avons-nous autre chose qu’un autre Moyen Âge ? – devra faire place à une nou­velle Renais­sance, c’est-à-dire à une nou­velle culture.

C’est dire en même temps la vraie nature du con­flit qui a opposé Marx à Bak­ou­nine, les marx­istes et les bak­ounistes de la Pre­mière Internationale.

Marx représen­tait cette couche de pro­lé­taires éprou­vant le besoin d’abandonner le soin de penser à leur pro­pre sort à quelque tuteur bien­veil­lant et pater­nel, en se soumet­tant à lui comme l’esclave à son maître ; Bak­ou­nine, par con­tre, représen­tait les pro­lé­taires ayant la pré­ten­tion de penser par eux-mêmes et de diriger eux-mêmes leurs affaires.

Que Bak­ou­nine, venant pour­tant d’un pays encore arriéré, représen­tât juste­ment les ouvri­ers lib­er­taires, il n’y a là qu’une con­tra­dic­tion appar­ente. Bak­ou­nine venait, sans doute, d’un pays économique­ment arriéré, mais en même temps d’un pays où le dres­sage cap­i­tal­iste n’avait pas encore dévoré l’homme tout entier, d’un pays où l’homme était encore plus proche du Peau-Rouge que de l’automate ratio­nal­isé – de Don Qui­chotte que de Ford et de Staline.

Les années 1870–1874 furent rem­plies par la lutte engagée avec Marx, et c’est aus­si l’époque où les idées anar­chistes de Bak­ou­nine trou­vèrent leur for­mule définitive.

Ces mêmes années sont égale­ment celles de son action sur la Russie et de la rédac­tion du texte con­nu sous le nom de « Catéchisme révo­lu­tion­naire », l’un des doc­u­ments les plus intéres­sants sur une cer­taine caté­gorie de révolutionnaires.

Sig­ni­fi­catif est le point de vue de Bak­ou­nine pen­dant la guerre fran­co-alle­mande. Trans­former cette guerre en une guerre civile, telle fut, dès le début, sa solu­tion. Après la défaite de Sedan, – il jugea le moment prop­ice pour l’insurrection armée et pour la guerre révo­lu­tion­naire con­tre les Prussiens, et c’est dans ce sens qu’il fit de la pro­pa­gande et de l’agitation.

Il ne s’en tint pas là ; il se ren­dit à Lyon, y par­tic­i­pa à une ten­ta­tive d’émeute qui échoua, fut obligé de s’enfuir et, déçu, regagna la Suisse. En 1874, deux ans avant sa mort, bien que déjà cor­porelle­ment très malade, il pre­nait encore part aux pré­parat­ifs d’une insur­rec­tion à Bologne.

VIII



La vie de Bak­ou­nine est si extra­or­di­naire­ment riche en traits pit­toresques, c’est une vie si pleine de vie que beau­coup n’ont pas prêté atten­tion aux pen­sées jail­lies, au courant de cette vie même, dans l’esprit de Bakounine.

Après chaque poussée vitale, nous trou­vons aus­si chez lui une poussée idéologique, une phase pen­dant laque­lle ce qu’il a vécu se cristallise en apho­rismes ou bien s’organise en frag­ments de système.

Les années qui vont de 1868 à 1872 sont par­ti­c­ulière­ment rich­es en pen­sées de ce genre – en un genre de pen­sées étrangères à la généra­tion actuelle. Au cours de ces années, tout ce que Bak­ou­nine a vécu, toute son expéri­ence poli­tique se con­dense en for­mules. Certes, aux esprits bornés instal­lés des deux côtés de la bar­ri­cade, à notre époque avide de dogmes, de sys­tèmes et d’orthodoxie, Bak­ou­nine ne saurait rien apporter, car on ne trou­ve point chez lui de ces machines intel­lectuelles qui sai­sis­sent tous les faits qu’on leur four­nit pour les trans­former automa­tique­ment en sauciss­es – nous voulons dire en sys­tèmes. Nées de la vie, les idées de Bak­ou­nine n’en réjouiront que davan­tage les quelques rares esprits libres assez imper­ti­nents pour exis­ter encore aujourd’hui.

Par­mi les pages intéres­santes de Bak­ou­nine, il faut ranger ce qu’il a écrit de la science
et de ses rap­ports avec l’homme. Cer­tains plumi­tifs ont voulu faire de Bak­ou­nine une sorte de bouf­fon mal­gré lui, de pro­pre à rien et de bohême ; peut-être quelques phras­es tirées de ses « Con­sid­éra­tions philosophiques » (Œuvres, t. III) leur mon­treront-elles que ce qu’il y a de bohème, de débrail­lé chez Bak­ou­nine, n’est autre chose que le chaos pro­fondé­ment humain des instincts en révolte con­tre toutes les tra­di­tions, con­tre toutes les règles tyran­niques acca­blant l’homme, pau­vre créa­ture instinc­tive, de tout le poids de l’histoire de l’humanité. Bak­ou­nine, homme d’un pays pré­cap­i­tal­iste, fils d’un âge encore préhis­torique, se révolte con­tre une cer­taine forme économique de la société, con­tre une forme inadéquate à sa nature ; il se révolte con­tre la ratio­nal­i­sa­tion de tous et de cha­cun au sein de la société humaine, con­tre l’hégémonie du principe du moin­dre effort, con­tre l’esclavage de l’homme asservi à Dieu, à l’État, au dogme et à la théorie. Il se révolte con­tre tous les maîtres, quels que soient les pré­textes par eux invo­qués, quels que soient les par­avents der­rière lesquels ils essaient de cacher leur volon­té de puis­sance. Et c’est ain­si qu’il se révolte égale­ment con­tre la tyran­nie de la sci­ence sur l’homme.

« La sci­ence, c’est la bous­sole de la vie ; mais ce n’est pas la vie. La vie seule crée les choses et les êtres réels. La sci­ence ne crée rien. Elle con­state et recon­naît seule­ment les créa­tions de la vie. Et toutes les fois que les hommes de sci­ence, sor­tant de leur monde abstrait, se mêlent de créa­tion vivante dans le monde réel, tout ce qu’ils pro­posent ou créent est pau­vre, ridicule­ment abstrait, privé de sang et de vie, mort-né, pareil à l’homunculus créé par Wag­n­er. Il en résulte que la sci­ence a pour mis­sion unique d’éclairer la vie, non de la gouverner. »

« On peut dire des hommes de sci­ence, comme tels, ce que j’ai dit des théolo­giens et des méta­physi­ciens : ils n’ont ni sens, ni cœur pour les êtres indi­vidu­els et vivants. Ils ne peu­vent pren­dre intérêt qu’aux généralités. »

« La sci­ence est l’immolation per­pétuelle de la vie fugi­tive, pas­sagère, mais réelle, sur l’autel des abstrac­tions éternelles. »

« Puisque sa pro­pre nature la force d’ignorer l’existence de Pierre et de Jacques, il ne faut jamais lui per­me­t­tre, ni à elle, ni à per­son­ne en son nom, de gou­vern­er Pierre et Jacques. »

« Ce que je prêche, c’est donc, jusqu’à un cer­tain point, la révolte de la vie con­tre la sci­ence, ou plutôt con­tre le gou­verne­ment de la science. »

« Les indi­vidus sont insai­siss­ables pour la pen­sée, pour la réflex­ion, même pour la parole humaine, qui n’est capa­ble d’exprimer que des abstrac­tions. Donc la sci­ence sociale elle-même, la sci­ence de l’avenir, con­tin­uera for­cé­ment de les ignor­er. Tout ce que nous avons droit d’exiger d’elle, c’est qu’elle nous indique, d’une main ferme et fidèle, les caus­es générales des souf­frances individuelles. »

« Les savants, tou­jours pré­somptueux, tou­jours suff­isants et tou­jours impuis­sants, voudraient se mêler de tout, et toutes les sources de la vie se dessécheraient sous leur souf­fle abstrait et savant. »

« La vie est une tran­si­tion inces­sante de l’individuel à l’abstrait et de l’abstrait à l’individuel. C’est ce sec­ond moment qui manque à la sci­ence : une fois dans l’abstrait, elle ne peut plus en sortir. »

Auprès de l’homme cul­tivé, le politi­cien n’a jamais joui d’une renom­mée fort bril­lante, sans doute parce que le sec­ond ne tient pas compte de la nuance, ni de l’individualisation, qual­ités dont la pre­mière con­di­tion est pré­cisé­ment la culture.

Ses remar­ques sur la sci­ence per­me­t­tent de voir que Bak­ou­nine fait, avec l’individu, inter­venir en poli­tique un fac­teur net­te­ment indis­ci­pliné et sauvage. Or ce trait pour­rait juste­ment amen­er l’homme de cul­ture à goûter la poli­tique de Bakounine.

Du même coup et pour la même rai­son, Bak­ou­nine ne saurait être con­fon­du avec la foule de ces politi­ciens et de ces hommes mod­ernes en général, qui sont ou des sadiques du gou­verne­ment ou des masochistes de l’obéissance. Bak­ou­nine, d’ailleurs, n’est pas davan­tage mod­erne en un autre sens. Notre époque est l’époque du sys­tème Tay­lor, de la ratio­nal­i­sa­tion à out­rance, non seule­ment de l’économie et des mou­ve­ments cor­porels de l’homme, mais encore de toute la per­son­nal­ité humaine. L’idéal, c’est d’organiser l’homme con­for­mé­ment au principe du moin­dre effort, d’en faire une créa­ture qui « rap­porte », au point de vue soit de la pro­priété privée et de son aug­men­ta­tion, soit de la pro­priété col­lec­tive et de l’accroissement de cette dernière. Or, pour l’individu, que l’on ratio­nalise dans le sens de Ford ou bien dans celui de Staline, cela revient exacte­ment au même. Bak­ou­nine tout entier, le con­tenu même de ses rêves, sont le con­traire de la ratio­nal­i­sa­tion. Bak­ou­nine est chaos, le poète du chaos. Pour Bak­ou­nine, les rêves de l’homme ont plus d’importance que toutes les réal­ités du monde extérieur. Bak­ou­nine est poète – il est le chaos. Car, au fond, il n’est pas seule­ment l’adversaire de l’ordre féo­dal ou bour­geois : il est l’ennemi de l’ordre.

Bak­ou­nine n’est pas mod­erne. Ce n’est pas un marc­hand et, aujourd’hui, les indi­vidus et les col­lec­tiv­ités sont des marchands. Et c’est aus­si la rai­son pour laque­lle Bak­ou­nine est entière­ment incom­pris du grand nombre.

Il ne pour­ra rede­venir com­préhen­si­ble que pour une époque qui aura le temps. Mais, de nos jours, ni le cap­i­tal­iste ni le bolcheviste n’ont le temps. Ils se com­pren­nent mieux, mutuelle­ment, qu’ils ne com­pren­nent Bak­ou­nine. Ils se ressem­blent beau­coup plus dans leur con­sti­tu­tion psy­chologique, dans toutes leurs ver­tus et dans tous leurs vices, qu’ils ne ressem­blent à Bakounine.

C’est ce qui fait le charme de Bak­ou­nine. Le charme de sa vie et de ses idées.

Dans un livre sur la Pre­mière Inter­na­tionale, un petit écrivain offi­ciel de la social-démoc­ra­tie alle­mande d’avant-guerre, Gus­tav Jaeckh, a appelé Bak­ou­nine « eine poli­tis­che Ver­brech­er­natur », « une nature de crim­inel poli­tique ». Si un démolis­seur du Droit est un crim­inel poli­tique, M. Jaeckh a rai­son. Bak­ou­nine veut bris­er toutes les tables du Droit qui rétré­cis­sent la nature humaine. Bak­ou­nine, plaçant l’homme au-dessus du Droit est vrai­ment, de par sa nature, un crim­inel, un démolis­seur, comme du reste tous les grands hommes. Et lorsque M. Jaeckh trou­ve cela affreux, cet auteur mon­tre tout sim­ple­ment qu’il manque quelque chose à ses pareils pour com­pren­dre l’humaine grandeur.

Bak­ou­nine exige la sup­pres­sion de tout ce qui s’oppose, dans le « droit », au fécond devenir de l’homme. Bak­ou­nine est avec ce qui est nou­veau, avec ce qui devient, avec ce qui est à venir, con­tre le passé, le présent, le tra­di­tion­nel. Il est avec la fécon­dité du chaos con­tre ce qui est con­damné à mourir. Bak­ou­nine est une nature prométhéenne ; à côté de lui, Kropotkine est une manière de George Sand et Marx un polici­er rouge, un fonc­tion­naire du Guépéou.

Bak­ou­nine est un destruc­teur du Droit. L’idolâtre du droit proclame : « Vivat justi­tia pereat mundus », tan­dis que Bak­ou­nine vient crier ce que Rabelais, déjà, avait écrit : « Fais ce que voudras ».

Ceux qui aiment à gou­vern­er savent très bien que le meilleur moyen d’asseoir leur puis­sance actuelle ou future est d’appeler indi­vid­u­al­istes tous ceux qui prêchent aux hommes la lib­erté et l’insubordination. Aus­si tous les autori­taires n’ont-ils pas man­qué de traiter Bak­ou­nine d’individualiste, afin de le faire appa­raître comme un être anti­so­cial, aux yeux de braves gens inof­fen­sifs, mais quelque peu bornés. Pour­tant, Bak­ou­nine n’est rien moins qu’un indi­vid­u­al­iste. Bak­ou­nine est l’être social par excel­lence. C’est l’homme qui ne peut vivre sans ami­tiés, sans cama­raderies, sans la plus chaude ambiance frater­nelle. On ne saurait, aujourd’hui, compter les « révo­lu­tion­naires » qui pré­ten­dent pou­voir revendi­quer pareil titre parce qu’ils sont capa­bles de trahir un ami au nom d’une « idée ». Ils en sont même fiers. Ils appel­lent cela se sub­or­don­ner sans arrière-pen­sée à la col­lec­tiv­ité, se fon­dre en elle, être social­iste, com­mu­niste. Dès sa plus ten­dre enfance, Bak­ou­nine a ressen­ti un besoin immense de fra­ter­nité, de com­mu­nion intime avec les hommes. Cette com­mu­nion, pour lui, con­sti­tu­ait l’une des con­di­tions néces­saires de la vie, elle lui était presque la vie même. Si cette intime com­mu­nion, cet amour mutuel, arrivait à pré­val­oir, rien, dis­ait-il, ne serait impossible.

Tan­dis qu’on pour­rait très bien se représen­ter Marx obser­vant les hommes du haut d’une tour et leur indi­quant leur route par radio, on ne saurait imag­in­er Bak­ou­nine autrement qu’au milieu d’une troupe de cama­rades. Si homme fut jamais « zôon poli­tikon », c’est incon­testable­ment Bakounine.

IX



Lorsque, au print­emps de 1873, le révo­lu­tion­naire Debago­ry Mokrievitch vint à Locarno ren­dre vis­ite à Bak­ou­nine, il le trou­va couché et res­pi­rant avec peine, le vis­age enflé et des poches sous les yeux. En se lev­ant, Bak­ou­nine tou­s­sa affreuse­ment, ne pou­vant respir­er, et son vis­age bour­sou­flé devint tout bleu. Il se trou­vait déjà dans un stade avancé d’inflammation rénale chronique com­pliquée d’hypertrophie du cœur et d’hydropisie. Les enne­mis du dehors n’avaient pu vain­cre ce géant, ni bris­er en lui l’espoir et le courage com­bat­if. Ce que tous ses adver­saires ensem­ble n’avaient pas réus­si à faire fut accom­pli par la mal­adie : l’activité amoin­drie des reins entraî­na l’intoxication du sang et par con­séquent du cerveau. Le corps refusa à celui-ci toute force super­flue. Certes, Bak­ou­nine ne descen­dit pas au niveau de ses con­tem­po­rains. Pour un savant de cab­i­net, un min­istre, un théolo­gien ou même pour un prince de l’Eglise, ce cerveau eût encore pos­sédé une valeur au-dessus de la moyenne. Mais il ne suff­i­sait plus, en un temps où il eût fal­lu un nou­veau ren­verse­ment de toutes les valeurs, pour adopter une atti­tude nou­velle devant le monde. Car une atti­tude nou­velle, une méta­mor­phose de l’esprit étaient dev­enues néces­saires, la défaite sanglante du pro­lé­tari­at parisien en 1871 ayant entraîné le reflux de la marée révo­lu­tion­naire, la réac­tion sor­tant de la guerre civile con­sciente de sa vic­toire, et une nou­velle ère de prospérité cap­i­tal­iste sem­blant promet­tre à de nou­velles couch­es pro­lé­tari­ennes leur ascen­sion vers l’aristocratie du travail.

Bak­ou­nine com­prit que ses pro­pres forces ne suff­i­saient plus, dans la sit­u­a­tion nou­velle. Se con­sid­érant comme un vétéran de la révo­lu­tion, son rêve eût été de mourir dans le tour­bil­lon d’une grande émeute.

En 1873, l’activité poli­tique de Bak­ou­nine avait pris fin.

Le reste de ses jours fut attristé par les cha­grins et par les soucis. Une dernière fois encore, en 1874, il prit part aux pré­parat­ifs d’une ten­ta­tive d’insurrection, étouf­fée avant l’heure, à Bologne… Ce n’était plus, comme jadis, par amour joyeux du com­bat : ne pou­vant plus vivre, ce qu’il voulait, c’était mourir sur une bar­ri­cade. Ce désir, il ne put le réalis­er. Le 1er juil­let 1876, à Berne, il suc­com­bait à une crise d’urémie.

[/Fritz Brup­bach­er/]