La Presse Anarchiste

De Spartacus à la commune de Munich (2)

III

Quelques
jours après ces derniers com­bats de rue scel­lés par la
défaite des spar­tak­istes…, à la suite d’une
dis­cus­sion fort ani­mée chez des amis, je ren­trai chez moi à
pied, vers dix heures, dix heures et demie du soir. Dans le bas de la
mai­son, je ne remar­quai rien d’anormal, de sorte que je n’hésitai
pas à mon­ter jusqu’à notre entresol, puis, ayant
ouvert la porte de l’appartement je gag­nai sur la droite ma grande
et belle cham­bre, non sans toute­fois not­er qu’au fond du couloir se
fer­mait une autre porte, là où logeait une fort
avenante péripatéticienne.

Le
milieu de ma cham­bre était occupé par une grande table
recou­verte de drap de bil­lard d’un vert som­bre, et, au cen­tre de ce
drap, juste au-dessous de la lampe élec­trique, s’étalait
une grande feuille de papi­er sur laque­lle une main vigoureuse avait
écrit :

« Un
lieu­tenant et six hommes. »

C’est
alors que, me retour­nant, je m’aperçus que les tiroirs de la
com­mode n’étaient pas fer­més comme d’habitude.

Sans
per­dre un atome de mon sang-froid, je remis le papi­er sur la table et
sor­tis dans le cor­ri­dor. Aus­sitôt vint se planter en face de
moi un joli lieu­tenant tiré à qua­tre épingles,
en même temps que sur­gis de tous les côtés, six
sol­dats s’avançaient sur moi, le canon de leur fusil braqué
dans la direc­tion de mon respectable nombril.

Haut
les mains ! m’ordonna le lieutenant.

Je
lev­ai les mains et l’on me fouil­la. Bien enten­du, on ne trou­va pas
sur moi la plus petite arme, bien décidé que j’étais
à gag­n­er toute une guerre mon­di­ale sans jamais avoir été
armé.

Vous
êtes en état d’arrestation, me dit le lieutenant.
Suiv­ez-nous à la Hausvogtei [[Prison berli­noise réservée aux prévenus.]]. Vous avez de l’argent
sur vous ?

Je
sor­tis mon porte­feuille, qu’il exam­i­na et dans lequel il trouva
quelques bil­lets de cent marks. La rai­son de cette exceptionnelle
for­tune résidait tout bon­nement dans le fait que je venais de
pass­er et au « Sim­pli­cis­simus » et à une autre
rédac­tion, où l’on m’avait ver­sé des
honoraires.

D’où
avez-vous cet argent ? me deman­da le lieutenant.

C’est
de l’argent très hon­or­able­ment gag­né. Com­ment ? C’est
ce que je n’expliquerai qu’au juge d’instruction.

Plus
tard, au cours de la même nuit, led­it lieu­tenant rendit
égale­ment vis­ite à ma sœur Lili…, qui, à
cette occa­sion, se serait écriée :

« Tant
d’hommes robustes pour une faible femme ! » Et à quatre
heures du matin tou­jours accom­pa­g­né de ses hommes, il alla
trou­ver Madame la con­seil­lère Franziska Turel [[La mère de l’auteur.]]. « Votre
fils, lui dit-il, est un homme extrême­ment intelligent.
Pourquoi n’a‑t-il pas pris la fuite ? » Sur quoi Madame la
con­seil­lère, toute royale de dig­nité, lui répondit :
« Sans doute mon lieu­tenant, parce qu’il n’a rien fait de
mal. »

Après
mon arresta­tion, nous descendîmes pren­dre un taxi, que, bien
enten­du, je dus pay­er. Sur le devant, à côté du
chauf­feur et son fusil entre les genoux, avait pris place un soldat.
Quant à moi, l’on m’avait fait asseoir sur la banquette
arrière, à côté du lieu­tenant tenant
tou­jours à la main son pis­to­let chargé. Nous nous mîmes
en route, et his­toire de garder intérieure­ment mes distances
envers ces indi­vidus, je me réc­i­tai non moins intérieurement
à moi-même ces vers de Verlaine :

La lune blanche
Luit dans les bois ;
De chaque branche
Part une voix
Sous la ramée…

Ô bien aimée.

En
très peu de temps notre taxi était arrivé au
« Landwehrkanal », à la hau­teur du pont d’Hercule.
Nous dûmes faire halte, car le pont était hérissé
de bar­belés, et, se bal­ançant comme des loups de mer
sur leurs puis­santes jambes un peu courbes, vin­rent vers nous un
cer­tain nom­bre de mer­ce­naires baltes à la cein­ture desquels
pendaient force grenades.

Un
gars tra­pu ouvrit la por­tière et deman­da au lieu­tenant d’où
nous venions et où nous allions. Mon lieu­tenant répondit
à peu de chose près : « Spar­tak­iste. Mandat
d’arrêt. Hausvogtei. »

Sur
quoi le Balte émit ces paroles clas­siques : « Un genre de
client que je ne prendrais même pas la peine d’aller livrer. »
Et ce dis­ant, il pas­sa son énorme pat­te à l’intérieur
de la voiture, comme s’il eût voulu m’en tir­er comme un
lapin afin de me flan­quer à l’eau. Mais « mon »
lieu­tenant, sai­sis­sant de la main gauche la poignée de la
por­tière, fer­ma douce­ment, de sorte que notre butor fut obligé
de retir­er son bras et se con­tenta de dire : « Passez ! »

Ain­si
arrivâmes-nous à la Hausvogtei, puis, de là,
au Polizeiprä­sid­i­um [[Tout ensem­ble pré­fec­ture de police et prison.]] Alexan­der­platz. Çà
et là, on tirait encore du haut des toits.

Le
Polizeiprä­sid­i­um était alors le plus étonnant
mod­èle d’une sorte d’infernal grand mag­a­sin ou de
car­a­van­sérail asi­a­tique. Naturelle­ment, je ne pus m’en
ren­dre compte que le lende­main. Au pre­mier abord, l’édifice
se mon­tra à moi sous l’aspect de n’importe quel
péni­tenci­er de l’ère vic­to­ri­enne. Du cen­tre partaient
en étoile de grandes galeries, véri­ta­bles cañons
dénudés de part et d’autre desquels les cellules,
telles les alvéoles d’une ruche, étaient réparties
en étages reliés entre eux par tout un léger
réseau de passerelles, de ponts et d’échelles de fer.

Toute
la nuit, la vaste arma­ture métallique reten­tit d’un lourd
bruit de pas, puis, dès le matin, tout cela se mit à
grouiller. Non seule­ment de gar­di­ens dis­tribuant du café —
ou du moins ce qu’on osait appel­er ain­si — mais en out­re de
crieurs de jour­naux, de marchands de cig­a­rettes et d’une foule de
per­son­nages dont on n’eût pu dire s’il s’agissait de gens
du ser­vice, d’agents provo­ca­teurs ou de camelots. C’est sans
doute la rai­son pour laque­lle on avait omis de me retir­er mon
porte­feuille, afin que je fusse en mesure d’acheter tout ce dont il
me prendrait envie aux vigoureux las­cars venant offrir à la
porte des cel­lules jour­naux, cig­a­rettes et, cueil­lis en ville ou
inven­tés sur place, le plus bel assor­ti­ment de faux bruits.

Un
matin, le troisième, je pense, après mon entrée
dans ce noble édi­fice, son impor­tance Georg Bern­hard [[Ancien social-démoc­rate et l’une des huiles du monde de la presse.]]
venait m’honorer de sa vis­ite… et dès le lende­main j’avais
l’honneur sup­plé­men­taire de recevoir celle de l’avocat
« indépen­dant » [[C’est-à-dire du par­ti social­iste indépen­dant.]] Me Rosen­feld, qui me pro­posa de
con­fi­er ma défense à son par­ti. Sur quoi je lui
répondis que j’avais déjà accepté
d’être défendu par un autre de ses confrères,
Me Werthauer.

En
soi, l’agitation qui rég­nait à l’Alexanderplatz eût
été fort amu­sante si nous n’avions pas lu, nous
autres pris­on­niers, dans les jour­naux qui nous étaient offerts
en si grande abon­dance, le mas­sacre des com­mu­nistes dans la forêt
de Tegel­er et l’assassinat de Liebknecht et de Rosa Luxembourg,
tan­dis que nos aimables gar­di­ens nous racon­taient que Noske lui-même
était déjà en prison et que les officiers
avaient sys­té­ma­tique­ment entre­pris, au cours des « transports »,
de liq­uider tous les spartakistes.

Un
matin, je vis sur la porte de ma cel­lule une croix blanche, et,
devant aller chez le coif­feur, j’en décou­vris aus­si sur bon
nom­bre d’autres portes. Le gar­di­en chargé de m’accompagner
à l’aller comme au retour me con­fia que cela visait les gens
désignés pour être « fusil­lés lors
d’une ten­ta­tive de fuite » lors du prochain trans­port. J’eusse
été bien en peine de décider s’il s’agissait
d’un sim­ple bluff.

Un
autre jour, vers cinq heures du matin, après que l’on eut
vio­lem­ment frap­pé à la porte de ma cel­lule, j’entendis
crier : « Soyez prêt à six heures ! On vien­dra vous
chercher. »

Je
m’apprêtai donc. Puis, à l’heure dite, fus conduit,
avec d’autres détenus, dans la cour encore obscure. Un
panier à salade nous attendait. On nous y entas­sa sur deux
rangées, les uns en face des autres. A ma gauche était
assis un petit matelot. Il n’y avait en lui rien de marin, à
l’exception de son uni­forme. Il se mit aus­sitôt à me
gliss­er dans le tuyau de l’oreille : « Vous savez pourquoi on
m’a cof­fré ? Paraît que j’aurais dévalisé
des boîtes aux let­tres. Moi ? Vous vous ren­dez compte ! »

Je
pou­vais com­pren­dre son indig­na­tion, mais, à la vérité,
j’avais d’autres soucis, car la seule chose qui pût me
don­ner la trouille, c’était le trans­port d’une prison à
une autre, éventuelle­ment accom­pa­g­né de ten­ta­tives de
libéra­tion. On m’avait infor­mé que cela pou­vait se
pro­duire et que je devais bien me garder de tomber dans le piège.

Aus­si
ne me sen­tais-je pas de joie lorsque, sans que per­son­ne eût
entre­pris de nous « libér­er », nous fîmes
enfin halte à la prison de Moabit :

Und
das Zuchthaus, heilig gross,

Oeffnet
ihm den Mutterschoss,

(Et
la prison, sain­te­ment immense, lui ouvre son giron mater­nel) comme il
est si bien dit dans Heine. Quand les portes de fer se furent
refer­mées sur nous, je pous­sai un soupir de soulage­ment, et
c’est avec une véri­ta­ble gaîté que je descendis
de notre panier à salade, bien qu’un gar­di­en à la
mine féroce se fût immé­di­ate­ment hâté
de m’accueillir en me dis­ant (il avait lu sans doute dans les actes
que j’étais né à Peters­bourg) que j’étais
russe et que, par con­séquent, il s’agissait d’abord de
m’épouiller.

Je
descendis dans la cave, dus me met­tre tout nu, pren­dre une douche et
me savon­ner. Ensuite, on me don­na la tenue d’ordonnance et m’intima
l’ordre de sign­er un papi­er comme quoi l’on m’avait pris ma
mon­tre et mon porte­feuille con­tenant telle et telle somme. Cela fait,
je me vis enfer­mé dans une cel­lule souterraine.

Le
lende­main matin, je fus con­duit à l’un des étages
supérieurs dans une cel­lule indi­vidu­elle dont tout le mobilier
se rédui­sait à une couchette, une petite table avec, en
évi­dence, le Nou­veau Tes­ta­ment, et une toi­lette dépourvue
de chas­se d’eau. A côté de la porte, on me mon­tra un
bou­ton sur lequel il suff­i­sait de press­er pour que, dans le corridor,
s’abaissât un petit dra­peau faisant signe au gar­di­en de
venir.

Ayant
tou­jours pen­sé qu’une mansarde est le meilleur lieu d’où
se puisse gou­vern­er l’univers, j’aurais dû, dans cette
cel­lule, me sen­tir par­faite­ment à mon aise. Seule­ment, la
lib­erté de mou­ve­ment s’y trou­vait plutôt réduite :
ne pas pou­voir ouvrir la porte de sa pro­pre demeure, cela, malgré
tout, fait quand même une sacrée différence.

Le
soir de ce même jour, bien après que l’on eut coupé
la lumière, j’hésitai longtemps à me coucher.
Et pour­tant il fai­sait froid, mais j’ai beau­coup plus peur de la
ver­mine que de tous mes enne­mis par­mi mes con­tem­po­rains. Finalement,
il fal­lut bien que je me glisse sous la cou­ver­ture, — une épaisse
cou­ver­ture de cheval, mais dure comme une planche. Cette première
nuit, je gelai ferme, mais, dès le lende­main, je rece­vais de
ma mère un gros paquet con­tenant une mer­veilleuse couverture
en poil de chameau, dans laque­lle je pus m’envelopper comme une
che­nille dans son cocon. Seule­ment, au cours de cette sec­onde nuit,
je décou­vris, sinon, à vrai dire, des punais­es, du
moins deux à trois poux. Je mis fin à leur existence
et, le matin, j’appuyai sur le bou­ton. Au bout d’un certain
temps, je perçus au dehors un bruit métallique, puis la
porte s’ouvrit et, l’air furieux, le gar­di­en se plan­ta devant
moi.

Qu’est-ce
que vous avez encore ? grogna-t-il, bien que ce fût très
exacte­ment la pre­mière fois que je l’appelais.

C’est
que, dis-je, j’ai trou­vé des poux.

Hein ?
Des poux ? Ici, dans mon ser­vice ? impos­si­ble ! Ça n’est
encore jamais arrivé. Vous les aurez apportés
vous-même, énonça-t-il avec, à peu de
chose près, la mine de la pro­prié­taire d’un garni
parisien s’adressant à un pau­vre émi­gré. Il
faut encore vous faire épouiller. Passez-moi vos affaires.

Je
pâlis, au moins intérieure­ment, à la pensée
que ma mer­veilleuse cou­ver­ture en poil de chameau allait pass­er à
l’étuve et me reviendrait sans doute aus­si dure que la
cou­ver­ture de la prison. Dés­espéré, je fouillai
au plus pro­fond de mon imag­i­na­tion créa­trice et dis :

Mon­sieur
le gar­di­en, je n’ai jamais vu de poux. Peut-être n’en
étaient-ce point. J’ai déjà jeté ces
insectes dans les cabinets.

Com­ment
étaient-ils ? me deman­da mon cerbère.

Verts,
Mon­sieur le gar­di­en, verts !

Dans
ce cas, ce n’étaient pas des poux. Je le savais bien ! Dans
mon ser­vice, cela n’arrive jamais.

C’est
ain­si que je pus con­serv­er la belle cou­ver­ture mater­nelle et n’eus
du moins plus besoin d’endurer un froid polaire. Car, dès
qua­tre heures de l’après-midi, le chauffage s’arrêtait
com­plète­ment et, si immu­nisé que j’aie tou­jours été
à cette époque con­tre la grippe, j’eusse fort bien pu
sans cela, pen­dant les semaines qui suivirent, con­tracter un satané
refroidissement.

Bien
que seule­ment en prison préven­tive, je fus, non point certes
l’objet de mau­vais traite­ments, mais presque soumis au régime
d’un con­damné. La per­mis­sion d’écrire ne me fut
accordée qu’exactement deux jours avant mon acquittement,
fin mars. Je n’avais pas davan­tage le droit de me faire envoy­er des
livres du dehors. Une fois par semaine, je touchais, sur le fonds de
la bib­lio­thèque, un vague bouquin d’aspect minable, que
d’ailleurs, par curiosité, je lisais aus­sitôt, ne
fût-ce que pour voir quel genre de lit­téra­ture passait
pour pos­séder des ver­tus péd­a­gogiques auprès des
bag­nards. Tous ces livres, il faut le dire, prove­naient d’un monde
net­te­ment meilleur que le nôtre.

Deux
ou trois fois, on me fit sor­tir de ma cel­lule pour m’amener devant
le juge d’instruction. Avec ce mag­is­trat, je par­lai le moins
pos­si­ble, tout en réfléchissant à l’attitude à
adopter lors des prochains débats du tri­bunal. Ayant, comme
j’ai dit, refusé l’assistance de Rosen­feld, je discutai,
en revanche, toute mon affaire avec Werthauer, mais comme avec un
homme appar­tenant à un autre univers que moi. Je tenais pour
cer­tain qu’un grand avo­cat a for­cé­ment tou­jours ten­dance à
drama­tis­er les caus­es à lui con­fiées, alors que, pour
ma part, j’étais bien décidé à
renon­cer, non seule­ment à tout rôle de mar­tyr, mais
encore à toute recherche d’effet, ne fût-ce que parce
que je voy­ais là le plus sûr moyen d’éviter de
nuire à d’autres. Toutes choses aux­quelles je réfléchis
avec le plus par­fait sang-froid. Quant à l’interdiction
d’écrire, je la sup­por­t­ais presque sans impa­tience, d’autant
que j’étais résolu à n’exposer aucun texte
d’importance à la curiosité du juge d’instruction.
Je comp­tais unique­ment sur ma mémoire, tout comme je rédige
aujourd’hui le présent cur­ricu­lum vitae sans me
servir de la moin­dre note prise naguère.

Si
j’en avais vite fini avec le livre prêté chaque
semaine par l’administration, il y avait en revanche sur ma table,
le l’ai noté plus haut, un exem­plaire du Nou­veau Testament.
J’en fis donc mon sujet d’étude, fort aidé en cela
par les cours que je m’étais avisé de suivre
aupar­a­vant chez Eduard Mey­er. Mais c’est seule­ment ici, je veux
dire dans ma cel­lule de Moabit, que je dis­tin­guai pleine­ment la
puis­sante stratégie religieuse que l’on se refuse à
voir dans le Nou­veau Tes­ta­ment et même dans l’histoire de la
Pas­sion, désireux que l’on est d’ordinaire de ne prêter
atten­tion qu’aux seuls impérat­ifs d’amour et, serais-je
ten­té d’écrire, au seul lyrisme social du Ser­mon sur
la Montagne.

IV

(Après
son acquit­te­ment à Berlin en mars 1919, Turel, dès le
même mois, se trou­ve à Munich, où deux jours
après son arrivée — il n’y a là aucune
rela­tion de cause à effet ! —éclatait la Commune.)

A
Munich, en mars 1919, je ne m’intéressai en aucune façon
à la déplorable rhé­torique des réunions
au cours desquelles Gus­tav Lan­dauer et ses pareils per­daient un temps
pré­cieux à pon­ti­f­i­er à pro­pos des problèmes
de l’éducation du peu­ple ou bien philosophaient sur les
disposi­tions des bons bour­geois et philistins à se muer
en cos­mopaci­fistes. Après quelques échan­til­lons de ce
bel esprit, je m’abstins d’aller en écouter davan­tage, ne
fût-ce que dans la crainte que tant d’humanité si
pro­fondé­ment bien­veil­lante ne m’amenât à
out­repass­er les bornes de la cour­toisie et que tous ces gens-là
ne finis­sent par me con­sid­ér­er comme la dernière des
brutes militaristes.

Et
lorsque l’on me mon­trait dans les rues muni­chois­es des milliers
d’habitués des célèbres brasseries se
bal­adant, un fusil non chargé sur l’épaule et le
ven­tre ceint d’une immense écharpe rouge, tout ensem­ble en
trou­peau et en famille, exacte­ment à la façon des
smalas berli­nois­es qui vont sanc­ti­fi­er le dimanche au bord de quelque
lac des envi­rons de la cap­i­tale, j’étais saisi par la
nausée…

Con­sid­érable­ment
déprimé, je me mis à m’intéresser avant
tout à ce qui se pas­sait dans les cam­pagnes, car je savais que
c’était pré­cisé­ment hors de la ville qu’avec
l’aide des plus arriérés et des plus nan­tis des
moyens pro­prié­taires, que l’on avait conçu le beau
pro­jet de réalis­er la révo­lu­tion agraire. Juste en
terre bavaroise ! Alors que dans tous les pays à l’est de
l’Elbe les lat­i­fun­dia restaient aus­si intacts que dans l’Italie
du Sud pour per­me­t­tre aux « gou­ver­nants » social-démocrates
de s’y faire inviter à la chas­se par les junkers, on
espérait amen­er par de beaux dis­cours les koulaks bavarois à
renon­cer avec ent­hou­si­asme à leurs biens fonciers.

Je
me fis don­ner un papi­er selon lequel j’étais désigné,
en qual­ité de com­mis­saire de la révo­lu­tion mondiale,
pour réalis­er le grand soir dans je ne sais plus quel village
situé dans un dis­trict quel­conque entre Munich et le lac
Starn­berg. Sur quoi j’allai me met­tre au vert dans le théâtre
rur­al cen­sé réservé à ma mission.

D’abord
à Starn­berg même où, con­tre paiement d’un loyer
subs­tantiel, je « réqui­si­tion­nai » une chambre
chez deux vieilles dames nobles, lesquelles s’attendaient
évidem­ment à héberg­er un abom­inable commissaire
du peu­ple assoif­fé de sang et de vengeance. Aus­si quelle ne
fut pas leur stu­peur de con­stater que leur nou­veau locataire se
lev­ait à qua­tre heures du matin, se fai­sait lui-même son
café, puis se met­tait à taper comme un sourd sur sa
machine à écrire pour rédi­ger — au fait quoi ?
des ouvrages philosophiques ou des con­damna­tions à mort ? —
c’était la ques­tion… Mais d’un garçon si matinal
les deux vieilles dames n’attendaient cer­taine­ment rien de
dia­bolique. Cette habi­tude de me lever de bon matin, je la dois à
la psy­ch­analyse (vous savez bien : faire sor­tir les gens de leur
nuit). Et puis qui sait si ce n’est pas aus­si se ménag­er la
chance de saisir un beau jour tous les leviers de com­mande de l’État
avant que les gens comme il faut aient seule­ment com­mencé leur
petit déje­uner ? Jusqu’à ce jour (1952), je n’en ai
d’ail­leurs jamais eu l’occasion.

Pen­dant
la journée, j’étudiais à en per­dre le souffle
la sit­u­a­tion mon­di­ale. En un riche vil­lage de koulaks dont je n’ai
pas retenu le nom, une sorte d’assemblée générale
eut lieu dans la vaste salle d’une brasserie. Étaient venus
là de soix­ante à qua­tre-vingts paysans, des gaillards
robustes, bru­taux et cyniques, tout ensem­ble madrés et bornés,
du moins pour moi et à mon pro­pre point de vue sociologique,
encore que je ne veuille pas du tout met­tre en doute qu’ils
s’entendissent par­faitement à se rouler les uns les
autres au marché et à aigu­is­er leur esprit en
d’interminables procès.

Assis
en face d’eux, pour ain­si dire en chaire, je con­sid­érai les
vis­ages, les gueules, les masques de ces êtres soi-dis­ant si
mod­este­ment enrac­inés dans la glèbe. A côté
de moi se tenait, non pas assis mais de­bout, le per­son­nage en
uni­forme feld­grau et en bottes rég­i­men­taires, qui avait la
tâche de me présen­ter et s’en acquit­ta un peu à
la façon d’un pro­fesseur d’université s’apprêtant
à don­ner la parole à un ora­teur de pas­sage venu tenir
une con­férence sur la vic­toire finale de l’idéal
démoc­ra­tique. Le mal­heur des gens for­més par l’alma
mater, c’est de ne pou­voir se défaire en quelque
cir­con­stance que ce soit de leurs bonnes manières, d’ailleurs
fort louables en elles-mêmes. Mon cornac déclara que la
sec­onde, ou même la troisième phase de la révolution
alle­mande avait désor­mais vain­cu à Munich et que le
cama­rade Schul­zenhans (tel était, en effet, mon
pseu­do­nyme si j’ose en l’occurrence employ­er ce terme) était
main­tenant chargé de réalis­er la révolution
mon­di­ale agraire dans ce vil­lage comme dans tout ce dis­trict amis et,
eût-on même été ten­té de dire,
avides de pro­grès et de nouveautés.

Sans
nour­rir une par­ti­c­ulière sym­pa­thie pour les paysans de la
Haute-Bav­ière, je n’en sup­poserai pas moins, entre les
réac­tions de ces incur­ables têtes carrées
rassem­blées devant moi et celles de mon pro­pre système
nerveux, une simil­i­tude frisant presque la haute trahi­son. Eux comme
moi étions en ceci d’accord que les choses ne pou­vaient pas
être ain­si présen­tées. Après ce beau
dis­cours, l’homme à l’uniforme passé et aux bottes
non moins en mau­vais état prit presque aus­si cordialement
con­gé de ces authen­tiques Hauts-Bavarois aspirants
révo­lu­tion­naires que de ma pro­pre per­son­ne. Il me ser­ra la
main d’un air pénétré et, conformément
aux com­pé­tences qu’il avait reçues en haut lieu, me
remit, si l’on peut ain­si par­ler, tous pou­voirs discrétionnaires.
Sur quoi il prit le large, et on ne l’a jamais revu.

Je
me trou­vai donc en tête à tête, moi et tout mon
tal­ent, avec ces gars dont cha­cun avait chez soi son fusil de chasse
et qui les uns comme les autres attendaient en toute confiance
l’arrivée des gardes-blancs. A peu près dans le style
d’un lord anglais s’apprêtant à par­ler à sa
« yeo­man­ry », je m’approchai du lan­dammann de la
région et, le fix­ant d’un air sin­istre, lui dis : « Vous
avez tout enten­du ? Main­tenant, je vais vous dire ce que vous devez
faire. Absol­u­ment rien ! Tenez-vous par­faite­ment peinards. »

Le
bon­homme me regar­da avec toute la bien­veil­lance d’un anthropophage
qui ressen­ti­rait quelque regret d’être dans la nécessité
de con­som­mer ses pro­pres neveux et nièces.

Vers
cinq heures du matin, j’achevai, là où j’habitais,
d’emballer mes affaires et, sans éveiller inutilement
l’attention, dis­parus de ce vil­lage, car je savais que les blancs
étaient déjà, pour ain­si dire, aux portes, et
effec­tive­ment, ain­si que je l’ai appris plus tard, un certain
nom­bre de paysans fai­saient dès midi leur appari­tion chez mes
logeuses, dans la ferme inten­tion de me caress­er de leurs matraques.

Une
fois arrivé à la ligne de chemin de fer
Munich-Starn­berg, je me rendis compte que je ne pou­vais plus
retourn­er à mon ancien loge­ment dans cette dernière
ville et, faisant demi-tour je suiv­is tout bon­nement à pied
les rails en direc­tion de Munich. Là, je com­mençai par
me ren­dre à ma pen­sion de la Schellingstrasse. Dès
qu’elle m’y eut vu paraître, cer­taine jolie femme avec qui
je n’avais jamais eu le moin­dre ten­dre rap­port, vint me par­ler et,
sans me dis­simuler que ses charmes de beauté mag­yare lui
per­me­t­taient d’entretenir des rela­tions fort intimes avec des
par­ti­sans de Wrangel à Con­stan­tino­ple de même qu’avec
un cer­tain nom­bre de Baltes, elle me dit en cama­rade que les présents
libéra­teurs de Munich avaient apporté de Berlin des
listes de com­mu­nistes et que je ferais mieux de fich­er le camp.

J’allai
aus­sitôt trou­ver un avo­cat que je con­nais­sais fort bien, et qui
était mem­bre du par­ti social­iste. Il me fit grimper tout en
haut de sa mai­son, bien au-dessus des cham­bres de bonnes. Ainsi
pas­sai-je cinq jours con­sé­cu­tifs sous la char­p­ente du toit
qui, chauf­fée par le soleil, sen­tait adorable­ment bon. Je
dis­po­sais d’une petite machine à écrire, mes repas
m’étaient passés dans une gamelle, et c’est dans
ces con­di­tions que j’écrivis mon grand arti­cle « La
courbe de l’humanité », auquel je dois que mon premier
véri­ta­ble livre, Selb­ster­lö­sung (L’autolibération),
ait pu paraître à Berlin chez S. Fis­ch­er, — article
dont tout l’élan n’arrive d’ailleurs pas à
dis­simuler que ce que je peux appel­er aujourd’hui ma théorie
de l’histoire en était encore à la phase
embryonnaire.

Lorsque,
env­i­ron cinq jours plus tard, on me fit redescen­dre sur terre,
l’hystérie des exé­cu­tions d’otages s’était
calmée, et je pus regag­n­er Berlin.

Avant
de ter­min­er ce chapitre de mes sou­venirs, je voudrais encore
rap­porter un char­mant épisode mon­trant com­bi­en l’esprit
humain, en péri­ode révo­lu­tion­naire, peut être
ten­té de dés­espér­er de la causal­ité et de
ne plus recon­naître d’existence qu’au pur hasard, dont le
règne fait altern­er comme à plaisir la brutalité
sanglante et de véri­ta­bles idyl­les. Comme je l’ai déjà
dit la tac­tique d’encerclement des « blancs » ne m’avait
plus per­mis, après l’effondrement de ma dic­tature agraire
dans ce vil­lage de koulaks bavarois dont j’ai par­lé, de
réin­té­gr­er mon domi­cile pro­vi­soire de Starnberg.
Or, à Munich, quelque deux jours après que j’avais pu
quit­ter mon per­choir sous les toits, la poste me remet­tait un carton
brun d’une teinte presque aus­si chaude que celle des car­tons dans
lesquels, à Berlin, Madame mon excel­lente mère
expé­di­ait à sa clien­tèle thé, sucre candi
et jujube. Dans le car­ton, il y avait, sur le dessus une épaisse
couche de bret­zels et de petits gâteaux, puis en dessous,
force papi­er de soie et, sous ce papi­er de soie, tous les ordres de
mis­sion du gou­verne­ment révo­lu­tion­naire muni­chois qui
m’eussent valu de sept à dix ans de cachot s’ils étaient
tombés sous les yeux et entre les para­graphes des tribunaux
d’exception de la ter­reur blanche.

Ce
sim­ple détail per­me­t­tra au lecteur de com­pren­dre pourquoi, à
l’égard des dames de l’antique aris­to­cratie, je n’ai
jamais pu me hauss­er à une véri­ta­ble haine.

Adrien
Turel