La Presse Anarchiste

Le secrétariat international contre l’internationalisme

Dans son Congrès
de Toron­to, la Fédéra­tion améri­caine du Travail,
l’Amer­i­can Fed­er­a­tion of Labor, vient de décider son
adhé­sion au Secré­tari­at international.

C’est là un fait
d’une grande impor­tance. Pour s’en ren­dre compte, il est nécessaire
de se reporter à la dernière Conférence
inter­na­tionale [[VIe Conférence
des Secré­taires des Cen­tres nationaux des Syn­di­cats, tenue à
Paris, du 30 août au 1er sep­tem­bre 1909.]]
et de voir com­bi­en les dis­cus­sions et la réso­lu­tion principale
y furent pro­fondé­ment influ­encées par la possibilité
d’ad­hé­sion de l’Amérique.

La grosse ques­tion, on
s’en sou­vient, c’é­tait la sub­sti­tu­tion de Congrès
inter­na­tionaux aux Con­férences des secrétaires
nationaux ; c’é­tait, découlant évidemment
du même esprit, l’élar­gisse­ment du Secré­tari­at et
sa trans­for­ma­tion en une Con­fédéra­tion internationale
du Tra­vail ; en un mot l’étab­lisse­ment de con­tacts réels
et fréquents entre les organ­i­sa­tions ouvrières de tous
les pays.

Deux organisations
seule­ment réclamèrent ces mod­i­fi­ca­tions, deux
organ­i­sa­tions qui sous le rap­port des con­cep­tions de la lutte
ouvrière se trou­vent net­te­ment opposées ; l’une
représen­tant le syn­di­cal­isme révo­lu­tion­naire, l’autre
le cor­po­ratisme paix sociale : la C.G.T. et l’Amer­i­can
Fed­er­a­tion
, la pre­mière adhérente au Secrétariat,
l’autre non adhérente encore.

Sans l’Amer­i­can
Fed­er­a­tion
, dont le Secré­tari­at désir­ait l’adhésion
à tout prix, la Con­férence se serait terminée
sur une réso­lu­tion dif­férente. Il n’est pas dou­teux que
la maçon­ner­ie sociale-démoc­rate qui tient sous sa
tutelle le mou­ve­ment syn­di­cal européen aurait envoyé
promen­er la C.G.T. et sa propo­si­tion de Congrès
internationaux.

Mais, les Américains
étaient là ; ils avaient soumis une proposition
ana­logue. Or si l’on ne tenait guère au main­tien de l’adhésion
de la France, si l’on n’y tenait même pas du tout, il en allait
autrement pour l’ad­hé­sion américaine.

De là un refus
momen­tané, ne fer­mant pas défini­tive­ment la porte aux
Con­grès internationaux.

Ne nous illu­sion­nons pas.
La France aura beau faire ; ses efforts seront impuis­sants à
ouvrir cette porte. Seule, l’Amérique pour­ra y arriv­er…, si
jamais elle y arrive.

Dix ans d’efforts impuissants

Voilà dix ans que
la France réclame l’or­gan­i­sa­tion de Congrès
inter­na­tionaux. Que dis-je, dix ans ? Trente ans et plus.

En 1877, elle prenait
l’ini­tia­tive d’or­gan­is­er un pre­mier Con­grès international ;
le Con­grès de Lyon, le IIe Con­grès des
Syn­di­cats français, en don­nait le man­dat aux syndicats
parisiens.

Dès ce moment,
une con­cur­rence se dres­sa : les social­istes de l’Égal­ité,
J. Gues­de, Mas­sard, G. Dev­ille, etc., songèrent à
oppos­er un Con­grès inter­na­tion­al social­iste au Congrès
inter­na­tion­al syndical.

Le Con­grès ne se
tint pas ou plutôt il se tint sur les bancs de la 10e
cham­bre cor­rec­tion­nelle où se trou­vèrent rassemblés
Isidore Finance, Jules Gues­de, Aimé Lavy, etc.

En 1886, une Conférence
inter­na­tionale se tint dans l’im­meu­ble qui sert actuelle­ment d’annexe
à la Bourse du Tra­vail de Paris. Mais délégués
de syn­di­cats et délégués d’organisations
social­istes se trou­vèrent réunis.

Pen­dant dix ans,
jusqu’au Con­grès de Lon­dres, il en allait être ainsi.
Pen­dant dix ans, les syn­di­cats allaient marcher à la remorque
des par­tis social­istes, subis­sant leurs rival­ités et leurs
scis­sions, leur ser­vant de recru­teurs électoraux.

Vous reconnaîtrez
l’ef­fi­cac­ité de l’ac­tion poli­tique, leur ordon­na le Congrès
de Zurich (1894).

Nous vous chas­serons si
vous ne la recon­nais­sez pas, leur sig­nifia le Con­grès de
Lon­dres (1906) préférant accueil­lir Jaurès,
Millerand, Gérault-Richard et Viviani, non mandatés,
plutôt que les anar­chistes régulière­ment délégués
de syndicats.

Depuis ce jour, les
Con­grès inter­na­tionaux social­istes ont eu beau se dire
ouvri­ers, ils n’ont été que les Con­grès du
social­isme parlementaire.

Les pre­miers, les
syn­di­cats français avaient ressen­ti le besoin de Congrès
inter­na­tionaux et en avaient con­vo­qué un ; la
social-démoc­ra­tie, en vingt ans, fai­sait sa chose des Congrès
inter­na­tionaux et en chas­sait les initiateurs.

Quelque chose d’analogue
s’est passé pour le Secré­tari­at inter­na­tion­al. En 1900,
la C.G.T. réu­nis­sait un Con­grès international
cor­po­ratif, à Paris. À
l’or­dre du jour était portée : La créa­tion
d’un Secré­tari­at inter­na­tion­al
.

Ce Con­grès fit un
fias­co com­plet. Il vint cinq à six délégués
étrangers : Rigo­la, pour l’I­tal­ie ; Lambillotte,
pour les ver­ri­ers belges ; Calame, pour l’U­nion ouvrière
de Zurich ; quelques délégués des
trans­ports qui avaient un Con­grès inter­na­tion­al de leur
cor­po­ra­tion. Un point c’est tout. C’é­tait peu. Le Congrès
inter­na­tion­al avait été habile­ment boycotté.

L’idée d’un
Secré­tari­at inter­na­tion­al ne cor­re­spondait-elle pas à
un besoin ressen­ti ? N’é­tait-elle pas encore mûre ?

Le besoin existait ;
l’idée était arrivée à maturité.
Mais il ne fal­lait pas qu’elle se réal­isât sous
l’ini­tia­tive de la France ; la social-démoc­ra­tie, seule,
avait le droit de met­tre cet enfant au monde et de le con­duire par la
vie.

Aus­si, l’année
d’après, en 1901, la Com­mis­sion générale des
syn­di­cats alle­mands réu­nis­sait-elle à Copen­h­ague un
cer­tain nom­bre de secré­taires de cen­tres nationaux. On créait
en famille sociale-démoc­rate le Secrétariat
international.

Les pro­fanes pouvaient
venir désor­mais. On les invi­tait à la IIe
Con­férence qui se tenait en 1902 à Stuttgart. La France
s’y fai­sait représen­ter et demandait, sans pou­voir l’obtenir
naturelle­ment, que le Secré­tari­at ne bornât pas sa tâche
à un échange de sta­tis­tiques et que les Conférences
de secré­taires soient trans­for­mées en Congrès.

Vient la IIIe
Con­férence. Elle se tient en 1903, à Dublin, la semaine
de la course Gor­don-Ben­nett. Grif­fu­el­h­es et Yve­tot y sont délégués.
Pau­vres délégués qui cour­ront plusieurs jours à
la recherche de leurs codélégués, sans les
trou­ver. Finale­ment en trois heures — dis­cours d’ou­ver­ture et temps
pour la tra­duc­tion com­prise — la Con­férence est expédiée.
Les délégués français, qui se proposaient
de dis­tribuer un rap­port sur l’an­ti­mil­i­tarisme et la grève
générale et de deman­der l’in­scrip­tion de ces deux
ques­tions à l’or­dre du jour de la Con­férence suivante,
ne purent le faire. Ne sup­posant pas que le tra­vail serait bâclé
en une après-midi, ils avaient lais­sé leur paquet de
rap­ports à l’hôtel.

Quel est le pre­mier rôle
d’une organ­i­sa­tion ouvrière inter­na­tionale ? Quel est le
prob­lème qui se pose à elle, impérieuse­ment et
avant tout autre ? Peut-il y avoir embry­on de conscience
inter­na­tionale s’il n’y a pas volon­té d’empêcher la
guerre, d’empêcher que les class­es ouvrières unies
inter­na­tionale­ment se fusil­lent entre elles sur l’or­dre de leurs
exploiteurs ?

La C.G.T. croy­ait que la
guerre à la guerre était la pre­mière tâche
d’un Secré­tari­at international.

On est en 1904, la
guerre rus­so-japon­aise éclate ; il est ques­tion d’une
inter­ven­tion armée du gou­verne­ment français en faveur
de son allié ; une guerre européenne peut
s’allumer.

Va-t-on atten­dre les
bras bal­lants que cette tragédie com­mence ? Le
Secré­tari­at inter­na­tion­al ne bouge pas. Le Comité
con­fédéral, les deux sec­tions réu­nies, décide,
à l’u­na­nim­ité, de pro­pos­er la réu­nion d’une
Con­férence inter­na­tionale, afin de con­naître l’attitude
de la classe ouvrière de chaque nation au cas d’une guerre
européenne.

La réponse est
nette. L’Alle­magne s’op­pose à la tenue d’une telle Conférence.
« Elle ne pren­dra part qu’à la délibération
de ques­tions pra­tiques ou de telles ques­tions théoriques qui
regar­dent les syn­di­cats tout directe­ment, comme celle des sec­ours aux
sans-travail. »

L’opin­ion alle­mande est
trans­mise aux nations en même temps que la proposition
française. La majorité décide qu’il n’y aura pas
de Con­férence. L’escouade obéit au com­man­de­ment… de
ne rien faire.

Quand la C.G.T. eut
con­nais­sance de la date de la IVe Con­férence, elle
déci­da de porter à l’or­dre du jour les deux questions
qui avaient fait l’ob­jet de son rap­port à Dublin, plus la
journée de huit heures à pro­pos de laque­lle le Congrès
nation­al de Bourges venait de décider une campagne
d’ag­i­ta­tion. Elle fai­sait de l’in­scrip­tion de ces ques­tions la
con­di­tion de sa par­tic­i­pa­tion à la Conférence
d’Am­s­ter­dam. C’é­tait assez com­préhen­si­ble après
tout ce qui s’é­tait produit.

Le secrétaire
inter­na­tion­al, Legien, objecte que ces ques­tions sor­tent du cadre des
con­férences et qu’il ne peut les inscrire. Il con­sulte les
organ­i­sa­tions des autres pays, sans oubli­er de don­ner son avis. Les
propo­si­tions français­es sont écartées.

Par une erreur postale,
la C.G.T. n’est pas touchée par la let­tre où Legien lui
fait part du résul­tat de la con­sul­ta­tion des nations. N’ayant
pas de réponse, elle n’en­voie pas de délégués
et la Con­férence d’Am­s­ter­dam décide que :

Sont exclues des
dis­cus­sions toutes les ques­tions théoriques et toutes celles
qui ont trait aux ten­dances et à la tac­tique du mouvement
syn­di­cal dans les dif­férents pays.

À
nou­veau, écla­tent des bruits de guerre entre la France et
l’Alle­magne. À
pro­pos du Maroc, cette fois. Que faire ? S’abstenir ?
Atten­dre ? Rumin­er le refus opposé par l’Allemagne
ouvrière deux ans auparavant ?

Non, ce n’est pas
pos­si­ble. Et la C.G.T. décide d’en­voy­er Grif­fu­el­h­es auprès
de la Com­mis­sion générale des syn­di­cats alle­mands afin
d’or­gan­is­er des deux côtés du Rhin une cam­pagne de
protes­ta­tion con­tre la guerre menaçante.

— La loi ne nous
per­met pas de faire une telle cam­pagne, en tant que syndicats,
répond-on à Grif­fu­el­h­es pour l’é­con­duire. Puis
devant son insis­tance, on ajoute : Adressez-vous au parti
socialiste.

— Si vous estimez
devoir faire faire votre besogne par le par­ti social­iste, réplique
Grif­fu­el­h­es, nous n’avons rien à y voir ; cela vous
regarde seuls, et j’ac­cepte d’ac­com­pa­g­n­er votre délégation,
mais en revendi­quant pour les organ­i­sa­tions ouvrières
français­es la même autonomie que nous vous
reconnaissons. 

La délégation
se rend au Reich­stag trou­ver divers grands députés
soci­aux-démoc­rates. — La guerre à pro­pos du Maroc,
dis­ent ces nota­bles avec un souri­ant mépris, mais c’est de la
fan­taisie diplo­ma­tique. Voyez-vous la France et l’Alle­magne se battre
pour les plateaux incultes du Maroc ? — Du tout, répond
Grif­fu­el­h­es, il y a là-bas de rich­es gise­ments et vos barons
de la métal­lurgie et les nôtres se les dis­putent. — Des mines, au Maroc, mais non ! mais non ! Ce n’est pas
sérieux.

Évidem­ment,
il n’é­tait pas écrit dans la Bible marx­iste qu’il
existe des mines au Maroc et qu’un jour Schnei­der et Krupp se les
dis­putant déchaîn­eraient peut-être la guerre entre
leurs deux pays. Par con­séquent les théologiens
alle­mands devaient l’ig­nor­er. Aujour­d’hui, c’est là pourtant
un fait indis­cutable. Les hurlu­ber­lus avaient rai­son con­tre les puits
de science.

Schnei­der et Krupp se
sont mis d’ac­cord pour détrouss­er en com­mun le Maroc. S’ils ne
s’é­taient pas enten­dus, que serait-il advenu ? S’ils se
rebrouil­laient demain à pro­pos du partage, qu’adviendrait-il ?

Ce qu’il adviendrait ?
Une bonne guerre qui saign­erait à blanc les deux prolétariats,
pen­dant que les doctes pon­tif­es de la social-démocratie
égrèn­eraient le chapelet marxiste.

Grif­fu­el­h­es revint de
Berlin con­fus et navré. Les syn­di­cal­istes purent se deman­der à
quoi rimait la fameuse phrase : « Tra­vailleurs de
tous les pays, unissez-vous ! »

Fal­lait-il con­tin­uer à
par­ticiper au petit jeu du Secré­tari­at inter­na­tion­al dont la
seule rai­son d’être sem­blait con­sis­ter unique­ment à
décon­sid­ér­er l’in­ter­na­tion­al­isme, à en tarir la
foi, à en bris­er la vigueur au lieu de les décupler ?
Le Con­grès con­fédéral d’Amiens (1906) se posa la
question.

Il n’y répondit
pas net­te­ment et c’est naturel. On hésite à jeter au
dia­ble un instru­ment qui a don­né des décep­tions, mais
qui pour­rait, qui devrait don­ner d’im­menses résul­tats. On
tem­po­rise ; on espère mal­gré tout ; on compte
sur la grande vague qui bal­aiera les hos­til­ités de tactique.
Il n’est pas pos­si­ble, au fond, que l’ou­vri­er syndiqué
alle­mand accepte de cass­er la fig­ure à un ouvri­er français
ou de se faire cass­er la sienne pour les beaux yeux du roi de Prusse
ou de M. Krupp !

Aus­si, le Congrès
d’Amiens adop­ta-t-il la réso­lu­tion suivante :

Le Con­grès,
après avoir enten­du cri­tiques et répons­es sur le
pas­sage du rap­port relatif aux « rapports
inter­na­tionaux », approu­ve l’at­ti­tude du Comité
con­fédéral d’avoir momen­tané­ment sus­pendu les
rela­tions avec le Secré­tari­at, inter­na­tion­al qui a refusé
d’in­scrire, à l’or­dre du jour des Conférences
inter­na­tionales, les ques­tions de la grève générale,
la journée de huit heures et l’antimilitarisme.

Il invite le Comité
con­fédéral à repren­dre à nou­veau les
rela­tions avec le Secré­tari­at inter­na­tion­al en deman­dant à
nou­veau l’in­scrip­tion à l’or­dre du jour des questions
précédem­ment refusées.

Complétée
par cette addition :

Au cas où le
Secré­tari­at inter­na­tion­al s’y refuserait, s’abri­tant derrière
la motion adop­tée à Ams­ter­dam, dont il ne voudrait pas
deman­der l’an­nu­la­tion à la prochaine Con­férence, le
Comité con­fédéral est invité à
entr­er en rap­ports directs avec les autres cen­tres nationaux
affil­iés, en pas­sant par dessus le Secrétariat
international.

La Conférence
inter­na­tionale de Chris­tia­nia devait y faire une singulière
réponse qui ne jette pas une demi-lumière sur le rôle
auquel on veut reléguer les rela­tions internationales
syndicales :

… La Conférence
repro­duit sa réso­lu­tion, adop­tée à Amsterdam,
d’après laque­lle les Con­férences inter­na­tionales ont
pour mission :

« De
dis­cuter le rap­proche­ment de plus en plus étroit des
asso­ci­a­tions pro­fes­sion­nelles de tous les pays, la rédaction
des sta­tis­tiques syn­di­cales uni­formes, le sou­tien mutuel des luttes
économiques, ain­si que toutes les ques­tions qui se trou­vent en
rela­tions immé­di­ates avec l’or­gan­i­sa­tion syn­di­cale de la
classe ouvrière ;

« Mais
elle exclut du débat toutes les ques­tions théoriques,
ain­si que celles qui con­cer­nent les ten­dances et la tac­tique du
mou­ve­ment syn­di­cal dans les divers pays. »

La Conférence
con­sid­ère les ques­tions de l’an­ti­mil­i­tarisme et de la grève
générale comme des objets qui ne relèvent pas de
la com­pé­tence des fonc­tion­naires syn­di­caux, mais dont la
solu­tion incombe exclu­sive­ment à la représentation
inté­grale du pro­lé­tari­at inter­na­tion­al, aux Congrès
social­istes inter­na­tionaux con­vo­qués périodiquement

— d’au­tant plus que les deux ques­tions ont été
résolues, à Ams­ter­dam et à Stuttgart,
con­for­mé­ment aux circonstances ;

La Conférence
regrette que la Con­fédéra­tion n’ait pas voulu
com­pren­dre que l’at­ti­tude de la Con­férence inter­na­tionale des
représen­tants des cen­trales nationales a été
par­faite­ment cor­recte ; qu’elle ait pré­tex­té de
cette atti­tude pour rester étrangère à notre
organ­i­sa­tion internationale ;

La Con­férence
prie instan­ta­né­ment la classe ouvrière de France
d’ex­am­in­er ces ques­tions sus­dites de con­cert avec l’organisation
poli­tique et ouvrière de son pro­pre pays, et, par une adhésion
aux Con­grès social­istes inter­na­tionaux, de col­la­bor­er à
la solu­tion de ces ques­tions, et, dans la suite, de s’af­fil­i­er à
l’or­gan­i­sa­tion syn­di­cale inter­na­tionale, dans le but de résoudre
les prob­lèmes syn­di­caux
.

Certes, il n’est pas
dans la pen­sée des syn­di­cal­istes français de prétendre
que les ques­tions de la grève générale et de
l’an­ti­mil­i­tarisme relèvent de la com­pé­tence des
fonc­tion­naires syn­di­caux, aus­si le Con­grès confédéral
de Mar­seille prit-il le soin de deman­der l’or­gan­i­sa­tion de Congrès
inter­na­tionaux où ces ques­tions seraient utile­ment discutées.

Plus utile­ment, sans
con­teste, que dans les Con­grès de propriétaires,
d’av­o­cats, de médecins, de pro­fes­sion­nels de la poli­tique que
sont les Con­grès inter­na­tionaux social­istes, où les
préoc­cu­pa­tions par­lemen­taires domi­nent tout, écrasent
tout, enter­rent tout.

Peut-on regarder sans
tristesse le chemin fait par les idées de résis­tance à
la guerre depuis 1891, depuis le Con­grès international
social­iste de Brux­elles où Domela Nieuwen­huis défendait
cette résolution :

Le Con­grès
déclare que les social­istes de tous les pays répondront
à la déc­la­ra­tion d’une guerre par un appel au peuple,
pour proclamer la grève générale.

Rev­enue au Congrès
suiv­ant de Zurich (1893), cette idée, bien soutenue par
Dejeante, au nom de la délé­ga­tion française, fut
assom­mée par toutes les cross­es sociales-démocrates,
depuis Plekanoff jusqu’à Liebknecht, et enter­rée pour
de belles années. Il a fal­lu Hervé, quinze ans plus
tard, pour la ressus­citer dans les assis­es social­istes, mais sans
plus de suc­cès que Domela Nieuwen­huis. Qu’a-t-on fait dans ces
quinze années ? On a dormi.

Et c’est dans ce dortoir
ou ce cimetière qu’on veut envoy­er les syn­di­cats ? Merci.

Mais que penser de ce
fameux respect des ten­dances et des tac­tiques de chaque pays proclamé
par la réso­lu­tion d’Am­s­ter­dam ? N’est-ce pas met­tre les
deux pieds en pleine ques­tion de tac­tique et de ten­dance que
d’ex­am­in­er et de tranch­er pour la France la ques­tion des rap­ports des
syn­di­cats et du par­ti social­iste et de nous envoy­er aux Congrès
inter­na­tionaux socialistes ?

Ces ques­tions de la
grève générale et de l’an­ti­mil­i­tarisme, le
Secré­tari­at inter­na­tion­al n’ig­nore pas que de grands Congrès
inter­na­tionaux de cor­po­ra­tions, comme ceux des mineurs et de la
métal­lurgie, les ont abor­dées, discutées,
solu­tion­nées. Elles sont donc bien du domaine syndical.
Pourquoi leur refuser alors l’ac­cès dans des Congrès
inter­na­tionaux de toutes les corporations ?

Tout sim­ple­ment parce
qu’il faut empêch­er une entente inter­na­tionale de la classe
ouvrière sur le ter­rain économique, au risque d’être
sans cohé­sion, d’être impuis­sants devant les crimes des
maîtres et des tyrans.

La Conférence internationale de Paris

Arrivons‑y. Le Congrès
con­fédéral de Mar­seille déci­da de par­ticiper à
nou­veau et active­ment aux travaux du Secré­tari­at international
et aux Con­férences internationales :

… Le Congrès
affirme son ardent désir de ren­dre plus étroites et
plus effi­caces les rela­tions inter­na­tionales. Il rap­pelle la
réso­lu­tion d’Amiens qu’il com­plète en don­nant man­dat au
Comité con­fédéral de répon­dre aux
con­vo­ca­tions du Bureau inter­na­tion­al, en lui deman­dant de met­tre à
l’or­dre du jour de la pre­mière Con­férence la question
des Con­grès inter­na­tionaux du Tra­vail où seraient
exam­inées les ques­tions dont la dis­cus­sion fut jusqu’ici
sys­té­ma­tique­ment refusée.

Cette ques­tion des
Con­grès inter­na­tionaux fut inscrite à l’or­dre du jour
de la Con­férence. Le siège de celle-ci fut même
changé et fixé à Paris.

Faut-il attribuer ces
mesures à une détente dans les rap­ports avec le
syn­di­cal­isme français ? À
pre­mière vue, on peut les inter­préter de cette façon.
À regarder de plus
près, on s’aperçoit qu’il n’en est absol­u­ment rien.

Lorsque fut prise la
déci­sion de trans­fér­er le siège de la Conférence
à Paris, un fait impor­tant venait de se pro­duire : les
syn­di­cal­istes révo­lu­tion­naires venaient de per­dre le
secré­tari­at de la C.G.T. On crut le moment venu de ral­li­er une
France ouvrière abju­rant ses fautes passées. Puis, quel
coup d’é­paule pour le réformisme que de le voir appuyé
par toute l’Eu­rope syn­di­cale et… sociale-démocrate .

Mais, la tempête
de la grève des postes avait emporté Niel ; les
révo­lu­tion­naires avaient repris le secré­tari­at de la
C.G.T.

La sit­u­a­tion était
tout autre qu’on ne l’e­spérait. Aus­si n’é­tait-on pas
peu inqui­et au Secré­tari­at inter­na­tion­al ! Si peu
inqui­et, qu’on prévoy­ait des impos­si­bil­ités à
tenir la Con­férence à Paris et qu’en prévision
on avait retenu une salle à Brux­elles où tout le monde
social-démoc­rate aurait filé. Tout le monde res­ta à
Paris.

Mais la Conférence
ne fut pas sans saveur ; la grosse ques­tion, le « clou »,
c’é­tait, on le pense bien, les Con­grès internationaux.

La Conférence
devait dur­er deux jours : le lun­di 31 août et le mar­di 1er
sep­tem­bre. Le mar­di après-midi, donc à la dernière
séance prévue, le tour de dis­cus­sion des Congrès
inter­na­tionaux arrive. Papelard, le citoyen Camille Huys­mans, délégué
de la Com­mis­sion syn­di­cale belge, mais aus­si secré­taire du
Bureau social­iste inter­na­tion­al, se lève pour deman­der s’il ne
serait pas préférable de pass­er aupar­a­vant aux menues
ques­tions qui com­plè­tent l’or­dre du jour. — Elles ne
deman­deront pas grande dis­cus­sion, affirme-t-il, et nous pour­rons à
loisir dis­cuter l’im­por­tante ques­tion soumise par la France.

C’est un vieux tour. La
mal­ice est cousue d’un trop gros fil blanc. On est à la
dernière séance ; les ques­tions que l’on veut
faire pass­er avant celle des Con­grès, pren­dront toute
l’après-midi et l’on se sépar­era en disant :
Bon­soir, messieurs les syndicalistes !

Jouhaux ne laisse pas
faire. La ques­tion des Con­grès gardera son tour. — Qu’à
cela ne tienne, réplique Huys­mans. Je n’y attachais pas
d’importance.

Quelle autre mal­ice a
donc dans son sac le secré­taire du Bureau socialiste
inter­na­tion­al ? On ne va pas tarder à le savoir.

Loyale­ment, nettement,
Jouhaux expose les raisons qui ont amené la France à
deman­der l’or­gan­i­sa­tion de Con­grès inter­na­tionaux. Ce n’est
pas une nou­velle ques­tion qui se pose ; la France essaya d’en
réalis­er l’ob­jet en 1900 ; en 1902, son délégué
à Stuttgart en fit la propo­si­tion. Il rap­pelle le refus de
dis­cuter la grève générale et l’antimilitarisme.
Il évoque la seule objec­tion qui puisse être faite :
les syn­di­cats peu­vent aller aux Con­grès socialistes
inter­na­tionaux et il répond : les Congrès
poli­tiques ne peu­vent envis­ager les ques­tions ouvrières. C’est
aux organ­i­sa­tions ouvrières elles-mêmes à le
faire.

Il est bref. Huysmans,
cepen­dant, a eu le temps de faire le tour des deux longues tables
autour desquelles sont instal­lés les délégués,
faisant cir­culer une feuille de papi­er que cha­cun signe avec
empressement.

Que con­tient cette
feuille ? Dès que Jouhaux s’assied, Hue­ber, de Vienne,
nous en donne lec­ture sur un ton solen­nel. Hue­ber, vous le connaissez
peu. C’é­tait le général social-démocrate
à la Con­férence. Autre­fois le généralissime,
dans les Con­grès poli­tiques comme dans les Congrès
syn­di­caux, apparte­nait de droit aux Alle­mands. Depuis deux ans, les
Autrichiens leur ont damé le pion ; ils ont envoyé
plus de 80 députés social­istes au Parlement.
L’Alle­magne en pos­sé­dant moins a dû abdi­quer la
direc­tion de la social-démoc­ra­tie. Et il fal­lait voir comment
Hue­ber menait son escouade et tançait les indisciplinés
ou cog­nait sur les adver­saires. Legien lui-même n’échappa
point à sa férule. Quant à Gom­pers, il peut se
tenir pour aver­ti qu’il n’en remon­tr­era pas à un vieux lapin
comme Hueber.

Le généralissime
se lève donc et lit :

Au nom des délégués
d’An­gleterre, Bel­gique, Norvège, Autriche, Dane­mark, Hollande
Suisse, Espagne, Ital­ie, Croat­ie, Bosnie, Hon­grie, j’ai une
déc­la­ra­tion à faire. Il a sem­blé aux délégués
de toutes ces nations, que la tenue de Con­grès ouvriers
inter­na­tionaux était impos­si­ble et inop­por­tune. Ils craignent
que les Con­grès ne soient une Babel où aucun tra­vail ne
sera fait.

Surtout, ils estiment
que l’ac­tion poli­tique et l’ac­tion syn­di­cale sont les deux bras mis
en mou­ve­ment par la volon­té unique du prolétariat.

Il faut agir avec les
deux bras. Il faut unir les deux mou­ve­ments. Ce serait un crime
con­tre le pro­lé­tari­at que de ne pas lut­ter sur les deux
terrains.

Il se rassied, sans
plus. Vous pou­vez, délégués de la C.G.T., dire
tout ce que vous voulez, vous con­nais­sez d’a­vance le sort de votre
propo­si­tion. Elle a con­tre elle toutes les nations. Vous avez donc
intérêt à ren­tr­er vos discours.

Pas mal, n’est-ce pas,
le deux­ième tour mani­gancé par Huysmans ?

Toutes les nations
cepen­dant n’ont pas signé. Il manque la sig­na­ture de
l’Alle­magne. Qu’est-ce à dire ? Legien ruerait-il dans
les bran­car­ds soci­aux-démoc­rates ? Il paraît que le
désir ne lui en manque pas. Le joug lui pèse. La
social-démoc­ra­tie est encore trop avancée pour lui.

Dans un discours
savam­ment dosé, il rosse d’im­por­tance le syndicalisme
français, pré­ten­dant qu’il arrive bon dernier dans
l’In­ter­na­tionale syn­di­cale tant au point de vue de l’or­gan­i­sa­tion, de
la cohé­sion que de l’e­sprit de sac­ri­fice. Mais il faut faire
risette à Gom­pers qui a presque sub­or­don­né l’adhésion
de l’Amer­i­can Fed­er­a­tion of Labor à la transformation
du Secré­tari­at en Con­fédéra­tion internationale
et à l’or­gan­i­sa­tion de Con­grès internationaux.

Les Congrès
inter­na­tionaux sont impos­si­bles momen­tané­ment. Mais dans un
avenir plus ou moins rap­proché, à mesure que le
mou­ve­ment croî­tra en cohé­sion et en force, ils peuvent
être réalisables.

Si la C.G.T. n’a pas de
grosse caisse, l’ar­gent des coti­sa­tions allant non aux caisses
fédérales ou con­fédérale mais en grande
par­tie aux mil­liers de caiss­es syn­di­cales, il n’en est pas de même
pour l’Amer­i­can Fed­er­a­tion et seules, on le sait, les caisses
comptent à cer­tains yeux comme une force.

Hue­ber se redresse. La
propo­si­tion française doit être repoussée
aujour­d’hui et pour tou­jours. Il ne faut plus qu’il en soit question.
Quant à Legien, il ne peut accepter le principe des Congrès,
ce serait en con­tra­dic­tion avec ses principes mêmes.

Il a beau faire ;
Legien a brouil­lé l’escouade ; Rigo­la, au nom de
l’I­tal­ie, déclare qu’en sig­nant la déc­la­ra­tion il n’a
pas plus voulu fer­mer la porte à de futurs Con­grès que
la leur ouvrir ; Hug­gler en dit autant pour la Suisse ;
Bergmans, pour la Belgique.

S’il n’y avait eu que la
France en jeu, il est bien cer­tain que l’u­na­nim­ité de
Chris­tia­nia se serait retrou­vée. Mais il y avait l’Amer­i­can
Fed­er­a­tion
.

Yve­tot et Jouhaux,
cepen­dant, ont fon­cé dur et droit toute l’après-midi
mon­trant et remon­trant le point où pèse le bât :
Vous craignez que ces Con­grès inter­na­tionaux nuisent aux
Con­grès Socialistes.

Ils l’ont fait avec
ardeur, ténac­ité, habileté. Ils n’ont convaincu
per­son­ne, c’est cer­tain. Mais, à tout le moins, ils ont dit
les vérités qu’il fal­lait faire enten­dre et prouvé
qu’on n“était pas dupes : il n’y aura pas
d’in­ter­na­tionale syn­di­cale parce qu’il existe une internationale
social­iste. Cette dernière ne fait rien, mais cela n’a pas
d’im­por­tance. Qu’im­porte le besoin ? L’or­gane ne leur est pas
adap­té. Qu’il vive quand même et que crève
l’or­gane qui cor­re­spondrait au besoin.

Jouhaux et Yve­tot n’ont
con­va­in­cu per­son­ne. Ils ont tout de même fait un sérieux
plaisir à Gom­pers. — Toutes mes con­grat­u­la­tions pour ce beau
com­bat, leur crie-t-il, en leur ser­rant les mains.

Et maintenant ?

L’Amer­i­can Federation
of Labor
est adhérente aujour­d’hui au Secrétariat
inter­na­tion­al. Elle pour­ra cette fois dépos­er et défendre
des propo­si­tions. Repren­dra-t-elle à la Con­férence de
Buda-Pest ses propo­si­tions de cette année ? C’est
pos­si­ble. Mais ce n’est pas cer­tain. C’est si loin l’Amérique
et les sen­ti­ments inter­na­tion­al­istes de l’Amer­i­can Federation
parais­sent si peu vigoureux !

C’est d’elle, cependant,
que dépend la créa­tion véri­ta­ble de
l’In­ter­na­tionale syn­di­cale. Elle seule pour­rait fléchir le
Secré­tari­at inter­na­tion­al et décider les syndicaux
alle­mands à con­stituer à côté de
l’In­ter­na­tionale par­lemen­taire une Inter­na­tionale ouvrière.
Dans l’e­sprit de Gom­pers comme dans celui de Legien, il est certain
que cette Inter­na­tionale devrait être ani­mée d’un esprit
terre-à-terre.

Qu’elle se con­stitue et
nous ver­rons bien si les néces­sités de la défense
ouvrière ne relèveront pas son idéal et son
tem­péra­ment. Pour ma part, je ne suis pas pes­simiste. Qu’on
mette en face les uns des autres de véri­ta­bles ouvri­ers de
tous pays et que les faits sur­gis­sent devant eux ; il n’est pas
pos­si­ble qu’ils ne se haussent à la hau­teur des événements.

Mais le rôle des
syn­di­cal­istes français est mai­gre dans cette voie. Ils ont
surtout à atten­dre. Leurs efforts au sein du Secrétariat
inter­na­tion­al compteront peu. C’est à une autre tâche
qu’ils doivent se con­sacr­er : aider à faire pénétrer
les idées syn­di­cal­istes dans les pays sociaux-démocrates.
Il n’est pas de pays où ne s’af­firme une minorité
révo­lu­tion­naire, faible ou puis­sant, sou­vent en dehors de
l’or­gan­i­sa­tion cen­trale nationale. Il faut, tout en restant au
Secré­tari­at inter­na­tion­al et en par­tic­i­pant à ses
Con­férences, ne pas per­dre de vue ces minorités animées
de con­cep­tions sem­blables aux nôtres. Il faut que nous suivions
leur mou­ve­ment et leur développe­ment comme elles suiv­ront les
nôtres.

Certes, la sit­u­a­tion est
dif­fi­cile et l’on com­prend les efforts de cer­taines de ces
organ­i­sa­tions amies pour en sor­tir. De Arbeid (Le Travail),
l’or­gane du secré­tari­at nation­al ouvri­er de Hol­lande disait
notam­ment dans son numéro du 27 novembre :

En Hol­lande, le
Secré­tari­at nation­al du Tra­vail se trou­ve placé en
dehors de l’In­ter­na­tionale ; en Alle­magne, l’U­nion libre des
syn­di­cats ; en Amérique, les Tra­vailleurs indus­triels du
monde ; en Espagne, la
Sol­i­dari­dad
Obr­era
 ; en Ital­ie, en Suisse, en Autriche, de larges
mass­es de syn­diqués se trou­vent égale­ment en dehors des
rela­tions inter­na­tionales, tan­dis que, dans les pays scandinaves,
après les événe­ments de Suède, on peut
s’at­ten­dre à des changements. 

Est-ce que le moment
n’est pas venu pour rechercher sérieuse­ment si cette situation
peut con­tin­uer plus longtemps encore ? On attend l’ini­tia­tive de
la France, nous le savons, mais elle pour­rait tarder, de sorte que de
grands intérêts sont nég­ligés entre temps.

Pour nous, il n’y a
rien à gag­n­er par l’af­fil­i­a­tion à l’Internationale
syn­di­cale des élé­ments ouvri­ers américains
suiv­ant la tac­tique de la petite bour­geoisie, et, pour la C.G.T.
française, pas davantage.

Il nous sem­ble donc
néces­saire qu’on se pose sérieuse­ment, dans tous les
pays, la ques­tion de savoir si l’isole­ment des organisations
syn­di­cales révo­lu­tion­naires doit continuer.

Cet isole­ment des
organ­i­sa­tions syn­di­cales d’e­sprit révo­lu­tion­naire n’est que
trop réel. Mais faut-il y remédi­er en con­sti­tu­ant un
deux­ième secré­tari­at inter­na­tion­al, Une deuxième
Inter­na­tionale ? C’est l’opin­ion de nos amis hol­landais. Je ne
la partage pas. Il est trop facile de prévoir que si le
pre­mier organe est volon­taire­ment impuis­sant, le deux­ième ne
le serait pas moins mal­gré toute notre volonté.

La pre­mière tâche
à faire c’est de nous resser­rer morale­ment, de nous connaître
mieux, de nous informer mutuelle­ment. L’in­ter­na­tion­al­isme, comme tous
les sen­ti­ments, car il est cela d’abord, a besoin d’être
ali­men­té et il ne peut l’être qu’à une condition,
c’est que nous suiv­ions les grandes luttes soutenues par les uns et
par les autres, que nous vib­ri­ons aux suc­cès comme aux revers
de nos amis loin­tains, que nous enfon­cions pro­fondé­ment cette
vérité trop sim­ple pour être longtemps méconnue :
que partout les tra­vailleurs sen­tent leur exploita­tion et que
partout, par sur­sauts ou par efforts tenaces ils font effort pour
redress­er leur échine et leur front.

Ain­si se formera
l’at­mo­sphère où pour­ra pouss­er vigoureuse­ment, en dépit
de toutes les résis­tances, l’In­ter­na­tionale syn­di­cale, la
véri­ta­ble Inter­na­tionale ouvrière, tra­vail­lant à
propager l’in­ter­na­tion­al­isme, un inter­na­tion­al­isme qui ne se limite
pas à éviter sim­ple­ment la guerre — ce n’est là
que sa besogne défen­sive, néga­tive. pour­rait-on dire —
mais à organ­is­er sans souci des fron­tières l’attaque
con­tre le capitalisme.

Pierre Monat­te