La Presse Anarchiste

Une visite à Eslander

I.
Invi­ta­tion au voyage

Ayant
lu son Édu­ca­tion au point de vue soci­ologique, 336
pages, et son École nou­velle, 275 pages, j’écrivis
à M. Els!ander, à Brux­elles, pour lui pro­pos­er quelques
objec­tions un peu rudes. Il me répon­dit : — Venez à
Novel­la ; — et pour me faciliter le voy­age, il mit à ma
dis­po­si­tion l’un des aéro­planes qui font le ser­vice de sa
petite ville.

C’est
vous dire que cette his­toire se passe en utopie, — et en uchronie.

II.
L’aéroplane

J’emmenai
Fani, j’emmenai Saert. Je n’aime pas courir la péd­a­gogie sans
quelqu’un de mes petits Vosviques. J’emmenai Gode­froy aus­si, surnommé
le Petit Vieux, parce qu’il a besoin d’ex­er­ci­ce. Et tous les
qua­tre, nous nous instal­lâmes, der­rière un pilote muet,
dans la coque de ce par­fait monoplan.

Com­ment
exprimer bien la grâce, la vic­to­rieuse douceur de ce mouvement
nou­veau ! Le regard y crée la direc­tion : mer­veille première
qui nous déshabitue enfin des con­tor­sions où les
voitures et les trains nous astreignent si nous voulons contempler
(une sec­onde) un feuil­lage ou un vis­age. — Tout pays devient beau,
com­posé qu’il est par un seul coup d’œil dans le creux des
douces collines ou au long des riv­ières fuyantes. — Une
ivresse nous exalte, parce que le vol nous livre enfin, vain­cue, la
troisième dimen­sion de l’e­space : nous avançons et nous
tournons, aus­si bien que sur une route, sans route ; mais aus­si nous
plon­geons et nous mon­tons, bar­que de sur­face et bar­que de fond,
sou­p­lesse qui caresse la terre et qui se baigne dans l’azur, nerveux
et libres comme l’hi­ron­delle!… — Mes trois petits chantent : et
der­rière nous, dans le sil­lage d’air qui les emporte mêlées
à des rayons, leurs voix traî­nent comme des rubans
d’ar­gent et d’or. — Nos ailes s’élèvent, nos ailes
s’abais­sent : et soudain nous ressen­tons les vagues, la houle, le
mou­ve­ment invis­i­ble et pal­pi­tant de l’océan céleste ;
une écume de lumière frise à notre bor­dage, les
nuages enchan­tés se penchent ; un courant de fraîcheur
nous frappe, un courant de tiédeur nous baise ; nos corps ne
font qu’un avec la machine mer­veilleuse ; et l’ex­trême de la
sécu­rité, l’ex­trême du péril se confondent
dans notre extase.


Je con­tin­uerais bien : mais voici que nous descen­dons, et les arbres
de Novel­la couron­nent l’horizon.

III.
Trois juge­ments sur l’aviation

Que
pensez-vous de ça ? demandé-je aux trois Vosviques.

Je
suis fier, dit Fani, que l’Homme ait enfin con­quis les airs, parce
que c’é­tait le dernier pro­grès à faire.

Gen­tille,
mai­gre fig­ure gri­maçante et jaune… Rien à répondre
à ce primaire. 

Moi,
dit Saert, je trou­ve que. ça va plus vite que tout.

Réflex­ion
util­i­taire que je n’eusse pas atten­due de cet enfant si doux, si
petit et qui sem­ble tou­jours rêver un si beau rêve.

Je
me détourne alors vers Gode­froy qui ne par­le pas, les mains
élevées, les doigts écartés comme s’il
voulait peign­er l’air admirable, sa tête vieil­lotte, ridée
et grise écla­tante à présent, rose et, dorée,
ivre du nou­veau don que lui ont fait les hommes…

Va,
lui dis-je, c’est encore toi le moins, bête de nous quatre.

Les
autres rirent et nous atterrîmes.

IV.
Novella

Affectueux
et mag­nifique, M. Els­lan­der nous salua comme un roi d’autre­fois ses
bons cousins :


Soyez
les bien­venus à Novella !

Nous
suiv­ions un boule­vard sous des arbres si grands qu’il était
frais comme un long aque­duc d’om­bre. À tra­vers les feuillages
on dis­tin­guait des vil­las blanch­es et rouges, des bâtisses
tra­pues sous leurs ardois­es, des jardins en pente et des tours.


Ce
n’est pas une Ruche, me dis­ais-je en pen­sant à Sébastien
Fau­re, c’est un Rucher.



est l’é­cole ? deman­da Fani.


Il
n’y a pas d’é­cole, dit M. Els­lan­der avec bien­veil­lance, Il y a
des fer­mes, des ate­liers, des parcs, un musée, un théâtre,
un palais…


Est-ce
qu’il pleut quelque­fois ? ques­tion­na Saert d’une voix innocente.

Il
fau­dra que je sur­veille ce petit chenapan. M. Els­lan­der le regardant
avec minu­tie, répli­qua non sans sourire :


La
pluie de Novel­la ne mouille pas.

V.
L’an­tiq­ui­té, l’a­gri­cul­ture et l’é­d­u­ca­tion physique

À
la ferme, C’é­tait un ordre admirable d’écuries,
d’éta­bles, de poulaillers, de pigeon­niers, de lai­ter­ies, de
pres­soirs et de granges. Le ciel étince­lait, le soleil
peignait à terre de mag­nifiques ombres. Les machines
tran­quilles patien­taient sous les hangars. Un peu­ple multicolore
d’en­fants nous salu­ait gaî­ment par­mi les hommes.


Voici
notre école pri­maire, dit M. Els­lan­der. Il est bon que
l’en­fant, en qui l’hu­man­ité se recom­mence, assiste à
tous les travaux de l’hu­man­ité prim­i­tive, sous l’aspect qu’ils
ont encore à la campagne.

J’al­lais
pro­test­er, mais Fani me devança :



apprend-on à lire ?


Labour­er,
semer, fan­er, moisson­ner, bat­tre, moudre, pétrir, Cuire le
pain, ton­dre la laine, récolter les œufs et le miel, répliqua
M. Els­lan­der avec ent­hou­si­asme, ça vaut mille fois mieux que
lire. On n’ap­prend pas à lire.

Fini
haus­sa les épaules, Saert dit : — C’est dom­mage. — Mais
Gode­froy s’écria du fond du cœur : — Oh, veine !

M.
Els­lan­der l’embrassa soudain. Nous vis­itâmes tous les
bâti­ments, puis le potager, le verg­er et le moulin ; et nous
revîn­mes par les ate­liers de van­ner­ie, de poterie, de
menuis­erie où les garçons et les filles étudiaient,
par expéri­ence, l’arith­mé­tique, la mécanique et
la géométrie… — Et dans la grande cour, les
faucheurs par­tant, Gode­froy me deman­da avec les yeux étincelants
du désir :


Oh
m’sieu, je peux-ti aller avec eux ?

Je
le lui per­mis, et M. Els­lan­der me con­sid­érant indul­gem­ment me
dit :


Voilà
qui vous réfute. Un con­ver­ti au bout d’une heure !

VI.
Le moyen-âge, l’in­dus­trie et l’é­d­u­ca­tion technique

Après
un peu de repos, (la bière de Novel­la est délicieuse),
M. Els­lan­der se leva.


Visi­tons
le moyen âge, me dit-il. — Et à mes deux enfants : —
Aujour­d’hui, le col­lège est à la brasserie.

Ah,
remar­qua Saert, vous avez chimie le ven­dre­di ? Nous, c’est le
mercredi.


Mais
non, grogna Fani, c’est une prom­e­nade, comme M. Fer­nand devrait nous
en faire faire pour expli­quer ses cours.

M.
Els­lan­der les cou­vait d’un regard doux et magnétique.


Il
n’y a pas de cours, expli­qua-t-il, il n’y a pas de pro­gramme ici.

Vos
cama­rades sont tou­jours en prom­e­nade. Aujour­d’hui à la
brasserie, demain au gazomètre, après-demain à
la car­rière. Le mois prochain, nous descen­drons le canal, nous
vis­iterons trois ports de mer, nous irons peut-être en
Angleterre… Pau­vres petits, comme cela vous aimeriez la géographie !


Irez-vous
en Amérique ? deman­da Saert.

M.
Els­lan­der res­ta coi. Et moi enchan­té. — Sym­bol­es abstraits,
sym­bol­es con­crets, nous ne pou­vons pas nous représen­ter la vie
autrement que par des symboles.

J’abrège.
Nous explorâmes la mal­terie du ger­moir à la touraille et
la brasserie du con­casseur aux pro­fondes caves à foudres.
L’odeur de l’orge et du hou­blon nous trans­portait dans les champs,
l’odeur du feu nous rame­nait aux usines flam­boy­antes. Puis M.
Els­lan­der inter­ro­gea les vosviques étourdis.


Je
savais tout cela, dit Fani, mais je suis bien con­tent de l’avoir vu.


Je
n’y ai rien com­pris, dit Saert : il aurait fal­lu qu’on nous fasse une
leçon avant.

M.
Els­lan­der me regar­da avec tristesse : — Voyez quelles mécaniques
vous fab­riquez ! soupi­ra-t-il, la sen­sa­tion ne les pénètre
plus.

Et
moi, ne sachant pas si je devais en éprou­ver fierté ou
honte, je murmurai :


Arrivons
aux temps modernes.

VII.
Les temps modernes

Sans
embar­ras, M. Els­lan­der prononça comme dans son livre :


Après
l’an­tiq­ui­té agri­cole, ère de la Sen­sa­tion, vient le
moyen âge, époque de l’Em­pirisme et du Tra­vail Manuel.
Et la Méth­ode Expéri­men­tale va don­ner sa
car­ac­téris­tique à la troisième phase, qui est
représen­tée en grande par­tie dans les méthodes
actuelles.


Bah,
m’écriai-je..

Mais
comme j’ou­vrais la bouche pour m’indign­er, Saert, et Fani l’ouvraient
pour bâiller. Et M. Els­lan­der leur fit un large sourire.


Venez
encore, dit-il. 

VIII.
L’œil de la société future

C’é­tait
le soir déjà. Sur les chemins, entre les arbres,
pul­lu­lait une foule joyeuse. Les feuil­lages por­taient des fruits
élec­triques, pareils à des étoiles rapprochées.
Des jardins s’él­e­vait douce­ment le par­fum du crépuscule.
Le. vent ame­nait des musiques. Et dans la hau­teur du ciel, comme les
ailes d’un prodigieux moulin hor­i­zon­tal, tournoy­ait la lumière
blanche d’un phare. Nous obéîmes à son
invi­ta­tion, et nous arrivâmes devant un édi­fice en style
égyp­tien, ger­manique et belge qui jetait du feu par ses
fenêtres rondes.


L’é­cole,
dit M. Els­lan­der, doit cess­er d’être l’or­gane de l’adaptation
des enfants aux con­di­tions de la vie qui les attend, elle doit
devenir le cen­tre de toute l’évo­lu­tion humaine, le point où
ray­on­nent toutes les activ­ités qui con­courent au progrès
de l’espèce.

Ayant
souf­flé, il allait con­tin­uer : mais il s’aperçut que les
vosviques n’é­coutaient pas et que je fai­sais une moue
scep­tique. Il haus­sa les épaules et, nous pous­sant sur un
per­ron de mar­bre et d’ét­in­celles, il dit avec modestie :


Pénétrez
dans ce palais.

Le
sou­venir de cette soirée est le plus ver­tig­ineux que je garde
de Novel­la. Théâtre, salle de con­cert, laboratoires,
ate­liers, obser­va­toire, musée, salles de conférences,
gym­nas­es, bains, tout y bouil­lon­nait du peu­ple doux des utopistes.
Saert me quit­ta pour les acteurs, Fani pour les astronomes. Et moi,
cau­sant avec des ouvri­ers, des femmes, des savants, des vieillards
venus là pour appren­dre encore, entouré de leur
curiosité, de leur sci­ence et de leur espérance,
j’au­rais aban­don­né mon doute si l’élo­quence de M.
Els­lan­der ne m’avait déplu.


Ain­si
l’É­cole, cri­ait-il, l’É­cole a repris la mis­sion de
la Reli­gion
. Ayant pré­paré les enfants à
vivre, elle y aidera les hommes. Autour d’elle se con­stituera la
société future.

IX.
Incomplétude

Les
trois enfants se retrou­vèrent, on les coucha. Puis nous
instal­lant, M. Els­lan­der et moi, sous un grand arbre étoilé,
dans la nuit odor­ante, nous discutâmes.


D’abord,
dis-je, vous n’au­rez jamais fini. Est-ce pas cocasse, qu’après
dix ans d’é­cole mater­nelle et cinq ou six ans de promenades,
vous n’of­friez à vos élèves qu’une espèce
de lycée, instru­ment de recherche et de con­fu­sion nouvelles ?


Quoi ?
se récria-t-il, croyez-vous que l’É­d­u­ca­tion soit jamais
achevée ?

Moi :
— Ne dérangez donc pas l’évo­lu­tion pour si peu.
Fau­dra-t-il que nous appre­nions à lire toute la vie ? Il y a
des édu­ca­tions : elles finis­sent, pour se suc­céder et
dif­fér­er. Mais la pre­mière, vous l’avez con­fon­due ici
avec la ges­ta­tion, et là avec l’expérience.


Je
vous trou­ve bien util­i­taire, dit M. Es!ander.

X.
DÉSORDRE


Et
moi, repris-je, je vous trou­ve bien impru­dent au som­met de votre
idéal­isme. Sans pro­gramme, sans cours suiv­is, sans
discipline…

M.
Els­lan­der — Nous avons deux règles inflex­i­bles. Ne pas
entre­pren­dre un tra­vail exigeant trop de forces ; ne pas aban­don­ner un
tra­vail commencé.

Moi :
— Voilà qui est raisonnable. Cela suf­fit-il cepen­dant pour
m’as­sur­er que ces enfants, lorsqu’ils vous quit­teront, sauront ce que
nous autres, pro­fanes, nous appelons les sci­ences, la morale,
l’his­toire ? Ils auront des clartés de tout dans un désordre
affreux : c’est-à-dire qu’ils pataugeront dans les ténèbres.


Et
croyez-vous donc, s’écria M. Els­lan­der, qu’ils vivent en
désor­dre par­mi les paysans, les ouvri­ers et les éducateurs
de Novel­la ? Une inten­tion occulte dirige tous leurs pas, ils sont
sans cesse observés ; leurs désirs sont provoqués
en secret, leurs ques­tions sont la cause d’un énorme travail
ignoré ; un plan très pré­cis, très
étroite­ment suivi enveloppe tous leurs actes…

Je
ne voy­ais pas les traits de M. Els­lan­der ; je n’en­tendais que sa voix
d’é­d­u­ca­teur lib­er­taire énonçant avec
com­plai­sance ces propo­si­tions d’é­d­u­ca­teur jésuite ; et
je me lev­ai pour ne pas m’indigner.

XI.
Artifice


Notre
dif­férend est ici, dis-je avec calme. Je sais un petit
pro­fesseur dans une petite école, je suis pau­vre et inquiet.
Vous êtes riche, vous avez la foi, un bien­fai­teur vous a payé
ce départe­ment, et vous y avez instal­lé votre
Clairière.


Une
Clair­ière ! protes­ta-t-il. Au con­traire, j’ai retrouvé
la nature et la néces­sité mêmes ! L’homme s’est
élevé sous la con­trainte du besoin : com­ment voulait-on
que l’en­fant s’élève sans elle ? On lui supprimait
toute rai­son naturelle de tra­vailler, on la rem­plaçait par une
autorité, par une néces­sité arti­fi­cielles qu’il
ne pou­vait évidem­ment com­pren­dre. Moi, au contraire…


Bavardage,
inter­romp­is-je sans politesse. C’est comme si vous soute­niez qu’il
faut établir les écoles chez les Troglodytes, pour que
nos enfants réca­pit­u­lent l’ex­péri­ence qua­ter­naire. La
Néces­sité a changé, et même la Nature :
elles sont dev­enues sociales. Ce qu’il faut à un enfant de
1910, c’est la lec­ture, l’écri­t­ure, la logique ; c’est une
con­nais­sance pré­cise des préjugés, des formules
et des lois ; c’est un méti­er enfin et un bon cat­a­logue de
livres.

Je
m’ar­rê­tai. Le regard sur­pris de M. Els­lan­der me cha­gri­nait à
tra­vers l’ombre.


Novel­la,
mur­mu­rai-je, c’est l’île de Robin­son. Vous l’avez meublée,
out­il­lée, mach­inée et peu­plée : les enfants y
sont venus ; et ils en sor­tiront, s’ils en sor­tent, inadaptés,
inadaptables.

XII.
La con­science et l’adaptation

M.
Els­lan­der se leva à son tour. J’en­tendis à sa voix
qu’il souri­ait. Et il prononça :


Qui
vous a dit que je voulais faire des adap­tés?… L’éducation,
c’est le développe­ment spon­tané de l’être humain,
de toutes ses fac­ultés, de toutes les puis­sances qui sont en
lui. Je veux faire des hommes.


Bavardage !
répé­tai-je avec colère. Comme si les hommes, ça
se fai­sait à l’é­cole ! Comme si l’in­ten­tion occulte d’un
maître pou­vait jamais val­oir un bon vieux livre, ou le sourire
d’une mère, ou la douceur sérieuse d’un père
penché sur le pau­vre cœur obscur, ou la fatigue, la peine, la
faim, le remords, l’amour…

Par
chance, M. Els­lan­der m’in­ter­rompit à son tour.


Restez
ici, pro­posa-t-il. Vous serez heureux, vous devien­drez sage à
vivre par­mi des indi­vidus con­scients, par­mi les hommes libres de
l’avenir.


Mer­ci,
dis.-je, je suis un homme d’au­jour­d’hui ; j’aime mieux ma peine. Je
retourne à Vosves.

XIII.
Folie des grandeurs


L’É­d­u­ca­tion,
décla­ma M. Els­lan­der pour me con­va­in­cre, l’Éducation
appa­raît comme l’œu­vre pri­mor­diale, l’œu­vre sacrée ;
plus haute peut-être que la vie même, peut-être sa
rai­son. Ceux qui se récla­ment des grandes aspirations
humaines, ceux qui espèrent en l’avenir doivent y voir comme
une reli­gion, l’ac­com­plisse­ment d’un moyen de salut.

Ces
pro­pos me firent honte. Je répli­quai d’une voix dure :


Moi,
mon­sieur, je ne me réclame de rien, et je n’espère
rien.

Il
me plaig­nit à cause de cela ; et notre entre­tien tom­ba dans le
sentimental.

XIV.
Qua­tre juge­ments sur cette école buis­son­nière du
vingt-et-unième siècle

Puis
revint la douce aurore. — Un autre boule­vard nous con­duisit à
la gare. Les enfants les plus âgés, renonçant au
gazomètre, nous suiv­aient pour étudi­er la construction
et le mécan­isme des locomotives.

Le
Petit Vieux jubi­lait tout raje­u­ni. Sur sa prière, M. Elsander
con­sen­tait à le garder à Novel­la. J’en étais
ravi, ce pau­vre ayant besoin de grandir. Pour­tant je lui dis comme
nous arrivions :


Mais
tu revien­dras à Vosves ?

Ses
lèvres s’é­cartèrent, mais il ne par­la pas. M.
Els­lan­der tri­om­pha des yeux.


Et
toi, Fani ? demanda-t-il.


Je
reviendrai à Novel­la, dit l’en­fant jaune, je voudrais être
astronome. Mais il faut que j’ap­prenne les mathématiques :
c’est m’sieu Fer­nand qui sera épaté !


Et
toi, Saert ? ques­tion­na M. Els­lan­der en hochant la tête.

Saert
me regar­da et répondit :


Moi,
j’ai mon brevet à pass­er bien vite, maman n’est pas riche.

Et
plus bas il ajouta :


Et
puis j’aime mieux l’é­cole de Vosves que cette école
buissonnière.

Le
train pous­sait le cri affreux de ses freins. Les enfants montèrent.
Puis la loco­mo­tive siffla.


Adieu,
cher mon­sieur, dis-je, et quand vous casserez le buste au
bien­fai­teur, encore comme dans la Clair­ière, écrivez-moi
donc. Je me ferai un plaisir d’as­sis­ter à la fête.

Décem­bre
1909.

Albert
Thierry