La Presse Anarchiste

Buissons typographiques

On
a dit un peu partout que la poésie, après la faveur
dont elle béné­fi­cia entre 1940 et 1944, est redevenue
l’affaire de quelques-uns. Ou bien encore qu’il n’est plus que
les poètes pour lire les poètes. Assuré­ment, en
effet, la poésie n’a aujourd’hui que fort peu de lecteurs
[[Mais la sit­u­a­tion n’est pas nou­velle. Vers 1860, Lemerre,
l’éditeur des Par­nassiens, avouait « qu’un vol­ume de
poèmes quand on en vend par an soix­ante exem­plaires, c’est
une bonne vente ». Et l’on se sou­vient de la vio­lente formule
de Baude­laire (extraite d’une let­tre à Ancelle de février
1866): « Vous avez été assez enfant pour oublier
que la France a hor­reur de la poésie, de la vrai poésie ;
quelle n’aime que les sali­gauds, comme Béranger et de
Mus­set » (a).

(a). Oui, depuis Baude­laire, il est devenu de bon ton de mépriser
l’inégal et cepen­dant si vrai poète Alfred de Musset.
La « ter­reur dans les let­tres » remon­terait-elle au génial
auteur des « Fleurs du mal » ? L’admiration jalouse à
laque­lle il a droit ne devrait cepen­dant pas nous inter­dire d’être
assez libres pour oser estimer qu’il serait temps de songer à
procéder, nous aus­si, à nos réhabilitations.
Vaste sujet auquel nous comp­tons bien revenir. (Sam­son)]]. Et
cepen­dant, il n’y a jamais eu tant de poètes en France,
jamais tant de pla­que­ttes de vers pub­liées chaque année.
Jamais aus­si une telle pro­liféra­tion de revues de poésie
sou­vent bien éphémères [[« Les revues
meurent tou­jours. C’est une don­née immé­di­ate de
l’expérience », fait dire Nizan à l’un des
pro­tag­o­nistes de « La Con­spir­a­tion»…]], certes mais
tou­jours renais­santes. Qu’elles aient une faible audience
(l’essentiel étant naturelle­ment quelles soient pensées,
rédigées, imprimées et dif­fusées), nous
l’accorderons volon­tiers à la con­de­scen­dance de certains
détracteurs. Mais en dépit d’un pub­lic trop limité,
d’un for­mat par­fois bien mince et d’une paru­tion rien moins que
régulière, ce qui n’est pour­tant point une règle
générale, elles représen­tent le creuset le plus
bouil­lon­nant de la lit­téra­ture d’un peu­ple et d’un pays.
C’est en effet en leurs feuil­lets que s’élaborent les
con­cep­tions futures, que s’affrontent les écoles et les
grands noms de demain.

*
* * *

L’existence
de la « petite revue » est une tra­di­tion dans les pays
latins et plus par­ti­c­ulière­ment en France et dans les pays de
langue française. Dès avant 1914, un Bar­rès les
qual­i­fi­ait non sans quelque ironie, d’Orphéons, ce
qui ne man­quait pas de per­ti­nence et d’humour, cer­taines n’étant
pas tou­jours dépourvues d’un petit côté Société
de musique et Auberge de Jeunesse, voire même veau à
cinq pattes !

Il
nous faut remon­ter aux années qui précédèrent
et suivirent immé­di­ate­ment la dernière guerre pour
assis­ter à la créa­tion des plus célèbres
d’entre elles. Citons — out­re les tou­jours excel­lentes revues
sur­réal­istes, renais­sant per­pétuelle­ment de leurs
cen­dres — Soutes, de Luc Decaunes, Fontaine, de
Charles Autrand et Max-Pol Fouchet, l’Usage de la parole, de
Georges Hugnet, l’Arche de Jean Amrouche, Mes­sages, de
Jean Les­cure, Con­flu­ences, de René Tav­ernier, Poésie
40–48,
de Pierre Seghers , les Cahiers GLM, de Mano, les
Cahiers de l’Ecole de Rochefort,
de Jean Bouhi­er, la Pipe en
écume
de J.-D. Maublanc, Regains, de Pierre Boujut,
Empé­do­cle, de Jean Vagne… Cer­taines ont fait peau
neuve, d’autres ont som­bré corps et biens…

Fondées
sans aucun but lucratif et com­mer­cial, les revues-orphéons
qu’elles soient post ou para-surréalistes,
néo-clas­siques, sym­bol­istes-attardées ou lettristes
démen­tielles — témoignent d’un attachement
véri­ta­ble et d’un amour tout désintéressé
de la poésie. Leur moin­dre intérêt n’est pas un
car­ac­tère par­fois absol­u­ment arti­sanal et manuel. « Pauvres
mais pleins d’ardeur, les poètes ont appris à se
pass­er d’argent » : bien sou­vent une presse à bras
suf­fit aux directeurs de revues pour leur tra­vail de création.
Ils auraient d’ailleurs tort d’oublier que Maeter­linck imprima
lui-même son pre­mier livre et que Pierre Reverdy par­le quelque
part du « plaisir que peut don­ner la pub­li­ca­tion d’un livre
que l’on a fait soi-même d’un bout à l’autre
depuis le texte jusqu’au brochage ». Pass­er le rouleau encreur
sur les car­ac­tères en plomb, soulever des feuillets
fraîche­ment imprimés « voilà pour un poète
une activ­ité exal­tante et de nature à lui faire
recon­sid­ér­er les prob­lèmes de l’écriture
eux-mêmes. » [[Jean Rous­selot, dans
« Panora­ma cri­tique des nou­veaux poètes français »,
Seghers éd.]]

Ce
qui pré­side à la fon­da­tion d’une de ces revues, ce
n’est pas le cli­mat, la lon­gi­tude ou l’éclairage, le
vil­lage ou la cap­i­tale (il existe à Paris des revues
« provin­ciales »), mais avant tout le tempérament
poé­tique de son directeur-ani­ma­teur qui rassem­blera à
ses côtés quelques « proches poètes »,
pour un jour don­ner nais­sance non pas tant à une école
poé­tique ou à une chapelle qu’à une équipe
solide­ment con­sti­tuée. Ain­si, suiv­ant les cas, notre homme à
tout faire, réveil­lant les âmes vacantes et les
puis­sances disponibles saura don­ner à sa revue un style
pro­pre, une per­son­nal­ité sin­gulière et non
inter­change­able. Cette équipe, sans for­mer un bloc inerte et
mono­lithique, ou évo­quer un per­pétuel salon de
l’auto(-admiration), aura une exis­tence col­lec­tive lui permettant
« d’accommoder, de cadr­er et de rec­ti­fi­er l’image (qu’elle
se forge) des faits, des hommes, des idées » ? (Edi­to­r­i­al
de La Brèche, octo­bre 1961). Chaque semaine ou chaque
mois auront lieu des réu­nions con­sacrées à la
pré­pa­ra­tion de la revue et à l’élaboration de
ses posi­tions. De ces agapes intel­lectuelles sor­tiront des cahiers de
plus ou moin­dre impor­tance, peu ou prou réus­sis, mais presque
tou­jours extrême­ment vivants. [[« Une
revue n’est vivante que si elle mécon­tente chaque fois un
bon cinquième de ses abon­nés », affir­mait un
con­nais­seur, Péguy, dans ses mémorables « Cahiers
de la Quin­zaine ». Tan­dis que Flaubert, dans une let­tre à
Louise Colet, s’expliquait ain­si : «… je ne deman­derais pas
mieux que de me mêler d’une revue pen­dant quelque temps. Mais
voici comme je com­prendrais la chose : ce serait d’être
surtout har­di et d’une indépen­dance out­rée ; je
voudrais n’avoir pas un ami, ni un ser­vice à rendre. »]]

Cepen­dant
la poésie ne s’élabore pas unique­ment dans les revues
à tirage lim­ité, ne fer­mente pas dans ces seuls
alam­bics. On l’accueille aus­si du côté des grandes
revues lit­téraires ; mais à faible dose comme si l’on
feignait encore de croire après Vil­liers de l’Isle Adam que
« la poésie empêche les hon­nêtes gens de
dormir tran­quilles ». Non ce serait trop beau et la poésie
vivante n’a que faire de ce genre de bravade. Cette restriction,
cette posi­tion de par­ent pau­vre à elle imposée n’est
sans doute imputable qu’à un légitime (?) souci
com­mer­cial des grands édi­teurs dont la plu­part commanditent
une revue cotée pos­sé­dant ses poètes-maison.
Pour la Nou­velle Revue Française, Hen­ri Thomas, Jean
Gros­jean, Edith Bois­sonas Jean Fol­lain. D’autres comme Esprit,
Preuves
(Pierre Emmanuel), les Temps Mod­ernes, Europe, le
Mer­cure de France
(Yves Bon­nefoy, André du Bouchet) , la
Table Ronde, les Let­tres nou­velles, Tel Quel
ou les Cahiers
des Saisons
accor­dent à la poésie une place encore
plus épisodique et aléa­toire. Il sem­ble donc qu’il
n’y ait que dans les « petites revues » que la poésie
soit véri­ta­ble­ment fêtée, sacrée et
sacralisée…

Nous
ne par­lerons point ici des bul­letins plus ou moins confidentiels,
organes d’associations d’«amis » quelque peu abusifs
de poètes con­sacrés, tel Le Bateau Ivre
la sys­té­ma­ti­sa­tion des recherch­es rim­bal­di­ennes relève
plus de la paléon­tolo­gie que de la poésie. Il ne sera
ques­tion enfin que des revues œuvrant pour une poésie
authen­tique, « absolu quo­ti­di­en », et non de celles où
de séniles esthètes s’offrent un inoffensif
dépayse­ment — char­mant loisir dominical.

Avant
d’étudier les plus impor­tantes et les plus caractéristiques
de ces revues — les plus représen­ta­tives des divers
dis­tricts poé­tiques — bor­no­ns-nous à rap­pel­er que
Fran­cis Ponge par­le à leur pro­pos de « buissons
typographiques ». Des buis­sons ardents, cela va sans dire !

En
France :

La
Brèche
(Paris), née seule­ment en 1961, appar­tient à
la longue théorie des revues sur­réal­istes dont elle est
la dernière incar­na­tion, après La Révo­lu­tion
sur­réal­iste, Le Sur­réal­isme au ser­vice de la
Révo­lu­tion, Mino­tau­re, VVV, Médi­um, Le Surréalisme
même
et Bief.

Un
extrait du texte lim­i­naire de la pre­mière livrai­son mérite
d’être repro­duit comme exem­ple typ­ique de cet esprit
sur­réal­iste fait de fer­veur révo­lu­tion­naire et de
fas­ci­na­tion alchimiste. « Ce numéro, comme ceux qui
suiv­ront, nous retrou­vera notam­ment attachés, au-delà
d’une action poli­tique ren­due plus que jamais inex­primable, à
cette réé­val­u­a­tion poé­tique de la pensée
que le sur­réal­isme attribue au principe d’analogie. »

Autour
d’André Bre­ton, la jeune garde sur­réal­iste : Gérard
Legrand, José Pierre, Robert Benay­oun et Jean Schuster.

Les
Cahiers du Sud,
pub­liés à Mar­seille, qui entament
leur 49e année d’existence, sont la plus anci­enne et la plus
« autorisée » des revues poétiques
français­es. Par­fois très austères, ils semblent
démen­tir leur méditer­ranéisme géographique.
Chaque numéro con­tient, out­re des poèmes (qui
car­ac­térisent une des ten­dances majeures de la poésie
actuelle, issue du sym­bol­isme, plus intel­lectuelle que char­nelle, et
aboutis­sant à Joë Bous­quet, Saint-John Perse et leurs
épigones), essais et chroniques, des Fron­tons souvent
pas­sion­nants et ency­clopédiques, con­sacrés aux
prob­lèmes du lan­gage et à l’approche des
man­i­fes­ta­tions poé­tiques loin­taines ou présentes, des
Trou­ba­dours arméniens aux Appren­tis­sages d’Eluard,
des Anciens bardes gal­lois à la Jeune poésie
américaine.

Prin­ci­paux
ani­ma­teurs : Jean Bal­lard, Léon-Gabriel Gros, René
Ménard et Toursky.

La
Tour de Feu
(Jarnac) est née après la Libération,
mais les seize années écoulées depuis sa
fon­da­tion n’ont pas émoussé le tran­chant, ni entamé
grave­ment le com­pagnon­nage qui sert de base à cette entreprise
orig­i­nale. En fait, La Tour de Feu se définit par les
titres de ses numéros spé­ci­aux qui man­i­fes­tent assez
bien ses deux ten­dances majeures, à savoir la magie poétique
et la morale révo­lu­tion­naire (proche en cela, bien que teintée
de provin­cial­isme, de l’ubiquité sur­réal­iste) [[ La
Tour de Feu
et l’actuel groupe sur­réal­iste entretiennent
d’ailleurs d’excellents rap­ports. On a pu le con­stater lorsque
après la paru­tion d’un cahi­er de la TdF intitulé
Salut à la tem­pête, André Bre­ton, Benjamin
Péret et une quin­zaine de leurs amis rédigèrent
le man­i­feste « Démasquez les physi­ciens, videz les
lab­o­ra­toire », dans lequel ils rendaient hom­mage à la
pri­or­ité de la revue jar­nacaise dans la lutte anti-nucléaire
(a).

(a).
Sur cette ques­tion de la lutte anti­nu­cléaire, qu’il soit
per­mis à la rédac­tion de cette revue de préciser
que l’on n’y partage pas unanime­ment, loin de là, le point
de vue de La Tour de Feu et du groupe sur­réal­iste. Ce
n’est pas la sci­ence ni les lab­o­ra­toires qu’il faut combattre —
sinon, on retombe dans le ridicule d’Auguste Comte voulant
pro­scrire l’étude des étoiles dou­bles — mais bien
les struc­tures sociales qui en déter­mi­nent l’utilisation
homi­cide. Et puis, par­tir en guerre con­tre les physi­ciens dans le
monde tel qu’il est n’aurait, par impos­si­ble, des conséquences
que de ce côté-ci du rideau de fer. On ne voit guère
les Russ­es, et encore moins les Chi­nois inter­dire les recherch­es de
cet ordre pour des motifs paci­fistes. Sans compter que si l’on
peut, en pays non-total­i­taire, faire de bonne foi cam­pagne con­tre la
physique nucléaire, c’est en fin de compte grâce à
la pro­tec­tion très exacte­ment nucléaire, elle aussi,
dont, sans en être plus fiers pour cela, nous nous trou­vons bon
gré mal gré béné­fici­er grâce à
l’existence de l’une des forces qui s’opposent et se
con­tre­bal­an­cent dans le triste, mais, hélas, provisoirement
indis­pens­able équili­bre des ter­reurs. (Témoins)]]:
Silence à la vio­lence, L’Alliance des vil­lages, Droit de
sur­vivre, Ne cherchez pas la lune, Ter­ror­isme bur­lesque, Expérience
des Arcanes,
jusqu’aux récents et controversés
cahiers con­sacrés à Artaud.

Prin­ci­paux
col­lab­o­ra­teurs : Pierre Bou­jut, Edmond Humeau, Adri­an Miatlev, Jean
Lau­rent et Pierre Chabert, Pierre Chaleix, J.-C. Roulet et Fred
Bourguignon.

D’autre
part, André Bre­ton a mon­tré son estime pour la TdF en
appor­tant sa lumineuse col­lab­o­ra­tion au cahi­er con­sacré à
Antonin Artaud — cahi­er défendu avec force par Gérard
Legrand dans le n° 12 de Bief, organe de « jonction
surréaliste»…

Le
Pont de l’Épée
(Dijon) est la revue d’un seul
homme, batailleur et cul­tivé, intran­sigeant et frater­nel : Guy
Cham­bel­land. Jus­ti­fia sa posi­tion régionale par un hom­mage à
trois Dijon­nais célèbres, Aloy­sius Bertrand, Marcel
Mar­tinet et, fig­ure plus prob­lé­ma­tique, Xavier Forneret.

Alter­nances
(Caen), dirigée par Robert Dela­haye est revue moins
com­bat­ive, mais plus éclec­tique. Sig­nalons un excel­lent cahier
dédié au trop mécon­nu Pierre-Albert Birot,
pour­tant à l’origine du bouil­lon­nement poétique
contemporain.

Entre­tiens
(Rodez), ani­mée par Jean Dig­ot, manque plus de
per­son­nal­ité que de qual­ité. Poèmes, essais et
chroniques sont sou­vent excel­lents, bien que s’enchaînant
sans grande unité.

On
aimerait que la présence de Luc Decaunes (arti­san du très
com­plet numéro d’hommage à Pierre Reverdy) insufflât
à la revue une plus grande vir­u­lence de ton, ne devant rien à
une quel­conque poésie politique.

Action
poé­tique
(Mar­seille) reprend pré­cisé­ment à
son compte tous les lieux com­muns de cet engagement
poéti­co-poli­tique. Citons toute­fois l’important numéro
des poètes con­tre la guerre l’Algérie, paru en
décem­bre 1960. (Atten­tion, cama­rades, le poète n’est
pas un colleur d’affiches!)

Par­ler
(Greno­ble) veut à tout prix se don­ner l’aspect d’une
grande revue lit­téraire. Et de pub­li­er sans le moindre
dis­cerne­ment des textes plus ou moins inédits de… Voltaire,
Paster­nak ou Prévert. Quant à ce que Par­ler veut
dire…

Cinquième
Sai­son
(Paris). Beau titre util­isé voici bien des années
par un poète des Cahiers du Sud. La revue se prétend
de « poésie évo­lu­tive»… Dans le
numéro 14/15, accom­pa­g­né d’un disque de poèmes
plus mal­lar­méens qu’«évolutifs », Michel
Seuphor et Camille Bryen rivalisent pour s’attribuer un rôle
prépondérant de « con­struc­teurs des espaces ».

Poésie
nou­velle
(Paris), organe de « l’Internationale lettriste »
ose affirmer avec une fatu­ité désar­mante sa primauté
sur toutes les autres revues de poésie. Cepen­dant ne refusons
pas à Poésie nou­velle son seul mérite
bien que tout à fait for­tu­it : un fla­grant con­stat de la
fail­lite et même de l’inexistence absolue du lettrisme.

Points
et Con­tre­points
(Paris) défend judi­cieuse­ment la poésie
néo-clas­sique dans le sil­lage des poètes « fantaisistes »
Car­co, Musel­li et Cha­baneix. Mal­gré une pointe de maurassisme,
le niveau général de la revue se situe infiniment
au-dessus des pro­duc­tions de la « Société des
poètes français », fief immuable de la médiocrité
en forme fixe.

Citons
encore : Les Nou­veaux Cahiers de Jeunesse (Bor­deaux), Promesse
(Bar­bezieux), Les Cahiers de la Licorne (Mont­pel­li­er), Le
Musée du Soir
et Le Borée (Lille), Les
Cahiers du Nou­v­el Human­isme
(Puy-de-Dôme), Sens
plas­tique
et Ari­ane (Paris), Moissons (Lille). Sans
oubli­er, bien qu’elles vien­nent mal­heureuse­ment de disparaître
avec leurs ani­ma­teurs, le per­sévérant Marsyas de
Sul­ly-André Peyre, et les si beaux Cahiers de l’Artisan
de Lucien Jacques, ancien co-équip­i­er de Giono aux Cahiers
du Contadour.

En
Belgique :

Trop
d’usines, trop de gri­saille, ou bien… sub­sides gouvernementaux,
la Bel­gique est, dit-on, le pays d’Europe qui présente la
plus forte den­sité de poètes au kilomètre
car­ré… Mais à tout seigneur, tout honneur :

Le
Jour­nal des poètes
(dirigé par Paul-Louis Flouquet
et Arthur Haulot) est peu à peu devenu, depuis sa fon­da­tion en
1930, une véri­ta­ble insti­tu­tion tout en demeu­rant une
pré­cieuse ency­clopédie de la poésie mondiale.
Peut-être par­fois peut-on lui reprocher un cer­tain académisme
ou quelque absence d’humour ; il n’est alors que de se plonger
dans trois revues mitoyennes, issues du dadaïsme et du
sur­réal­isme : Temps mêlés (dirigée à
Verviers par André Blavier), Phan­tomas (de Théodore
Koenig) et Rhé­torique (André Bosmans).

Mar­ginales,
dirigée par Albert Aygues­parse, fait quant à elle
fig­ure de petite NRF.

L’VII
de Roland Bus­se­len et Alain Bosquet, revue lux­ueuse, sem­ble de ce
fait même quelque peu morne et indif­férente. Pourtant,
« Le Soleil d’Amsterdam », de Roger Bor­dier, déjà
sig­nalé ici, fut une rare révélation.

Citons
encore : Le Thyrse, La Dryade, Le Tau­reau, La Poêle à
frire, Les Cahiers de Jean-Tou­sseul,
gen­tilles et inutiles
revuettes — dont nous n’avons pas inven­té les titres, en
dépit des apparences…

En
Suisse :

Après
avoir con­nu les fameux Cahiers Vau­dois de Ramuz, Cin­gria et
Auber­jonois, et plus tard, Présence (de Gilbert
Trol­liet), la Revue tran­sju­rane, Ren­con­tre (de Hen­ri Debluë)
et Let­tres (de Pierre Courthion), la Suisse est aujourd’hui
para­doxale­ment représen­tée par une revue qui n’est
que géo­graphique­ment helvète, Témoins. « Ces
cahiers indépen­dants
de grande qual­ité, dirigés
depuis Zurich par Jean Paul Sam­son, sont ouverts à tous les
réfrac­taires comme à toutes les idées généreuses
et non-con­formistes » (Tri­bune de Lau­sanne). A pub­lié
des inédits de Camus, Ignazio Silone, Georges Navel et René
Char, ain­si que des numéros « spé­ci­aux » « se
suc­cé­dant avec cette indis­pens­able ubiquité
révo­lu­tion­naire que l’on veut trop sou­vent tax­er de
con­fu­sion­nisme : de Fidél­ité à l’Espagne à
Hom­mage au mir­a­cle hon­grois,
de Vic­tor Serge à
Albert Camus » (M. B. dans la Gazette de Lausanne).
Accorde une grande place à la poésie dans ses
man­i­fes­ta­tions les moins « programmatiques ».

Mais
sig­nalons aus­si, née tout récem­ment, Ecritoire,
revue genevoise pleine de promess­es, ani­mée par de très
jeunes auteurs.

Au
Canada :

Lib­erté,
pub­liée à Québec, s’oppose avec véhémence
à l’étouffoir cléri­cal et groupe plusieurs
bons poètes. Entre­prise peut-être sans précédent
au Cana­da français, elle n’est point sans analo­gies avec
Esprit à ses orig­ines [[On
con­sul­tera la récente Antholo­gie de la poésie
cana­di­enne
(Ed. Seghers, pré­face d’Alain Bosquet).]]
.

En
Afrique :

Hormis
Présence Africaine, éditée à
Paris, et Les Cahiers lit­téraires de l’Océan
indi­en
(à Mada­gas­car), l’Afrique francophone —
actuelle­ment trop préoc­cupée de con­stru­ire son avenir
poli­tique et économique — n’a pas encore fait son entrée
dans le cer­cle des orphéons, ni même dans celui des
grandes revues. (Et pourquoi d’ailleurs l’Afrique adopterait-elle
une tra­di­tion typ­ique­ment latine et sans attache aucune avec sa
civilisation?)

Rap­pelons
cepen­dant que parurent pen­dant de nom­breuses années plusieurs
cahiers dont l’esprit dénué de tout obscurantisme
colo­nial­iste, per­mit d’accueillir et de révéler les
jeunes voix de la lit­téra­ture maghrébine contemporaine :
Soleil à Alger, Simoun à Oran,
Cor­re­spon­dances à Tunis, Aguedal à
Casablanca.

Et
souhaitons que « les chères voix qui se sont tues »
retrou­vent dans le cli­mat de l’indépendance — passé
le cap de l’euphorie ou des désil­lu­sions — leurs
répon­dants poé­tiques et leurs échos
auda­cieux. Telle est notre exi­gence frater­nelle ? [[Nous est arrivé
de Bou­farik le pre­mier numéro d’un petit fas­ci­cule, Clartés,
où l’on peut lire, signé d’un écol­i­er de
treize ans, Had­jaz, un poème inti­t­ulé « La
Guerre » :

Voici que la guerre s’élève
Comme un chien enragé
Et les gens sont tristes
Comme pour s’en aller en prison… 

Michel
Boujut