La Presse Anarchiste

Pour l’anarchisme

 

Présen­ta­tion

Le
mou­ve­ment anar­chiste a aujourd’hui cent ans, si on le fait naître
au moment où les bak­ounin­istes entrèrent dans
l’Association inter­na­tionale des tra­vailleurs ; depuis lors il s’est
éten­du à plusieurs pays du monde, restant un mouvement
minori­taire et mécon­nu, mais vivace. Une cer­taine force se
dégage de son his­toire, mais en même temps de la
faib­lesse — en par­ti­c­uli­er dans le domaine de la chose écrite.
La lit­téra­ture anar­chiste anci­enne pèse de tout son
poids sur le mou­ve­ment actuel, et nous avons de la peine à en
créer une nou­velle. Si les écrits de nos prédécesseurs
sont nom­breux, la plu­part sont aujourd’hui épuisés,
et le reste est sou­vent désuet.

Le
texte qu’on va lire pro­pose une présen­ta­tion nou­velle de
l’anarchisme. Ecrit en Angleterre au print­emps 1969, il s’adresse
égale­ment au lecteur de langue française — car il y a
actuelle­ment en Grande-Bre­tagne et en Europe un renou­veau d’intérêt
pour la pen­sée lib­er­taire qui, aban­don­nant les anciennes
dis­sen­sions, pose les bases d’une dis­cus­sion pra­tique pour
l’avenir.

Les
opin­ions exposées ici sont naturelle­ment per­son­nelles ; en
effet, un des traits car­ac­téris­tiques de l’anarchisme, c’est
qu’il repose sur le juge­ment indi­vidu­el ; mais elles ne manqueront
pas de tenir compte de théories plus générales
sur l’anarchisme et de les présen­ter impar­tiale­ment. La
langue choisie est volon­taire­ment sim­ple, et évite les
références fréquentes à des écrivains
ou à des événe­ments passés ; ain­si ce
texte sera com­pris même par le lecteur peu intro­duit dans le
sujet. Il s’inspire d’écrits antérieurs et ne
pré­tend pas à l’originalité, pas plus qu’il
ne pré­tend être défini­tif : on ne peut pas tout
dire sur l’anarchisme en quar­ante-huit pages, et ce résumé
sera sans doute bien­tôt rem­placé, comme ceux qui l’ont
précédé.

Surtout,
je ne voudrais pas qu’on me prenne pour une autorité en la
matière, car un autre trait car­ac­téris­tique de
l’anarchisme, c’est qu’il ne se résume pas aux théories
de quelques maîtres à penser. Si mes lecteurs ne
trou­vent pas à me cri­ti­quer, c’est que j’ai échoué.
Le texte qu’on va lire est un exposé per­son­nel sur
l’anarchisme, qui voit le jour après quinze ans de lectures
et de dis­cus­sions à ce sujet, et après dix ans
d’activité dans le mou­ve­ment et la presse anarchistes.

N.
W.

Que
croient les anarchistes

Les
pre­miers que l’on surnom­ma anar­chistes le furent par insulte au
cours des révo­lu­tions anglaise et française des XVIIe
et XVI­I­Ie siè­cles, pour laiss­er enten­dre qu’ils voulaient
l’anarchie, c’est-à-dire le chaos ou la con­fu­sion. Mais,
depuis les années 1840, furent anar­chistes ceux qui
accep­tèrent ce nom comme sym­bole pour mon­tr­er qu’ils
voulaient l’anarchie, c’est-à-dire l’absence de
gou­verne­ment. Le mot grec anarkhia, comme le mot français
anar­chie, a les deux sens ; ceux qui ne sont pas anarchistes
sou­ti­en­nent que tous deux revi­en­nent au même, mais les
anar­chistes tien­nent à faire la dis­tinc­tion. Depuis plus d’un
siè­cle, sont anar­chistes ceux qui croient non seule­ment que
l’absence de gou­verne­ment ne sig­ni­fie pas for­cé­ment chaos et
con­fu­sion, mais encore qu’une société sans
gou­verne­ment sera vrai­ment meilleure que celle où nous vivons.

L’anarchie
est l’élaboration poli­tique de la réaction
psy­chologique con­tre l’autorité qui appa­raît dans les
groupes humains. Cha­cun con­naît les anar­chistes instinc­tifs qui
refusent de croire ou de faire ce qu’on leur dit précisément
parce qu’on le leur a ordon­né. Au cours de l’histoire,
cette ten­dance se ren­con­tre chez les indi­vidus et les groupes se
révoltant con­tre ceux qui les gou­ver­nent. L’idée
théorique de l’anarchie est égale­ment très
vieille ; en effet, on peut trou­ver la descrip­tion d’un âge
d’or révolu, sans gou­verne­ment, dans la pen­sée de la
Chine et de l’Inde anci­ennes, de l’Égypte, de la
Mésopotamie, de la Grèce et de Rome, et de même
d’innombrables écrivains poli­tiques et religieux ain­si que
des com­mu­nautés rêvent d’une utopie sans gouvernement.
Mais l’application de l’anarchie à la sit­u­a­tion présente
et plus récente, c’est seule­ment dans le mouvement
anar­chiste du siè­cle dernier que l’on trou­ve l’exigence
d’une société sans gou­verne­ment ici et maintenant.

D’autre
groupes, à gauche comme à droite, veu­lent en théorie
se débar­rass­er du gou­verne­ment, soit lorsque l’économie
de marché sera si libre qu’elle ne néces­sit­era plus
de con­trôle, soit lorsque les indi­vidus seront si égaux
qu’il n’y aura plus de con­trainte néces­saire ; mais les
mesures qu’ils pren­nent sem­blent ren­forcer tou­jours plus le
gou­verne­ment. Seuls les anar­chistes veu­lent se débar­rass­er du
gou­verne­ment en pra­tique. Cela ne veut pas dire qu’ils pensent que
tous les hommes sont naturelle­ment bons, iden­tiques, per­fectibles, ou
quelque autre sor­nette roman­tique. Cela veut dire qu’ils estiment
que presque tous les hommes sont socia­bles, égaux, et capables
de vivre leur pro­pre vie. Beau­coup de gens dis­ent que le gouvernement
est néces­saire parce qu’il y a des gens qui ne savent pas se
con­duire, mais les anar­chistes dise nt que le gou­verne­ment est
nuis­i­ble parce qu’on ne peut faire con­fi­ance à per­son­ne pour
con­duire les autres. Si tous les hommes sont à ce point
mau­vais qu’ils doivent être gou­vernés par d’autres,
dis­ent-ils, qui est alors assez bon pour gou­vern­er les autres ? Le
pou­voir tend à cor­rompre, et le pou­voir absolu corrompt
absol­u­ment. D’autre part, les richess­es de la terre sont produites
par le tra­vail de l’humanité tout entière, et tous
les hommes ont un droit égal à pren­dre part à ce
tra­vail et à jouir de son pro­duit. L’anarchisme est un
mod­èle idéal qui exige à la fois la liberté
totale et l’égalité totale.

Libéral­isme
et socialisme

On
peut con­sid­ér­er l’anarchisme comme un développement
soit du libéral­isme, soit du social­isme, soit des deux. Comme
les libéraux, les anar­chistes veu­lent la lib­erté ; comme
les social­istes, ils veu­lent l’égalité. Mais le
libéral­isme seul ou le social­isme seul ne les sat­is­font pas.
La lib­erté sans égal­ité sig­ni­fie que les pauvres
et les faibles sont moins libres que les rich­es et les forts, et
l’égalité sans lib­erté sig­ni­fie que nous
sommes tous esclaves ensem­ble. La lib­erté et l’égalité
ne sont pas con­tra­dic­toires mais com­plé­men­taires ; à la
place de la vieille polar­i­sa­tion liberté-égalité
— selon laque­lle plus de lib­erté sig­ni­fierait moins
d’égalité, et vice-ver­sa —, les anar­chistes font
remar­quer qu’en pra­tique on ne peut avoir l’une sans l’autre.
La lib­erté n’est pas authen­tique si quelques-uns sont trop
pau­vres ou trop faibles pour en jouir, et l’égalité
n’est pas authen­tique si quelques-uns sont gou­vernés par
d’autres. La con­tri­bu­tion déci­sive des anar­chistes à
la théorie poli­tique est la con­stata­tion que lib­erté et
égal­ité sont en fin de compte la même chose.

L’anarchisme
se dif­féren­cie aus­si du libéral­isme et du socialisme
par sa con­cep­tion du pro­grès. Les libéraux voient
l’histoire comme un déroule­ment linéaire allant de la
sauvagerie, de la super­sti­tion, de l’intolérance et de la
tyran­nie à la civil­i­sa­tion, à la cul­ture, à la
tolérance et à l’émancipation. Il y a des
avances et des reculs, mais le véri­ta­ble progrès
de l’humanité va dans le sens d’un som­bre passé à
un avenir radieux. Les social­istes voient l’histoire comme un
développe­ment dialec­tique depuis la sauvagerie, pas­sant par le
despo­tisme, la féo­dal­ité et le cap­i­tal­isme, jusqu’au
tri­om­phe du pro­lé­tari­at et à l’abolition du système
des class­es. Il y a des révo­lu­tions et des réactions,
mais le vrai pro­grès de l’humanité va encore d’un
triste passé à un bel avenir.

Les
anar­chistes con­sid­èrent le pro­grès tout différemment ;
en fait, ils con­sid­èrent sou­vent qu’il n’y a pas de
pro­grès du tout. Nous voyons l’histoire non pas comme un
déroule­ment linéaire ou dialec­tique dans une direction,
mais comme un proces­sus dual­iste. L’histoire de toutes les sociétés
humaines est l’histoire d’une lutte entre gou­ver­nants et
gou­vernés, entre nan­tis et mis­éreux, entre ceux qui
veu­lent com­man­der et être com­mandés et ceux qui veulent
se libér­er en même temps que leurs cama­rades ; les
principes d’autorité et de lib­erté, de gouvernement
et de rébel­lion, d’Etat et de société sont en
per­pétuel con­flit. Cette ten­sion n’est jamais résolue ;
le mou­ve­ment de l’humanité va tan­tôt dans un sens,
tan­tôt dans l’autre. La nais­sance d’un nou­veau régime
ou la chute d’un ancien ne sont pas des rup­tures mystérieuses
dans le développe­ment ou des paliers encore plus mystérieux
dans ce développe­ment, elles ne sont que des événements.
Les événe­ments his­toriques ne sont bien­venus que dans
la mesure où ils accrois­sent la lib­erté et l’égalité
pour tout le monde ; il n’y a aucune rai­son d’appeler bon ce qui
est mau­vais sim­ple­ment parce que c’est inévitable. Nous ne
pou­vons faire aucune prévi­sion utile pour l’avenir, et nous
ne pou­vons pas être sûrs que le monde sera meilleur.
Notre seul espoir c’est que, au fur et à mesure que la
con­nais­sance et la con­science se dévelop­pent, les gens
devien­dront plus aptes à décou­vrir qu’ils peuvent
s’organiser sans avoir besoin d’aucune autorité.

Néan­moins,
l’anarchisme dérive bien du libéral­isme et du
social­isme, à la fois his­torique­ment et idéologiquement.
Le libéral­isme et le social­isme ont précédé
l’anarchisme, et celui-ci est né de leur oppo­si­tion ; la
plu­part des anar­chistes ont d’abord été libéraux,
ou social­istes, ou tous les deux. L’esprit de révolte est
rarement pleine­ment dévelop­pé à sa nais­sance, et
générale­ment il mène à l’anarchisme
plutôt qu’il n’en provient. Dans un sens, les anarchistes
restent tou­jours libéraux et social­istes, et, chaque fois
qu’ils rejet­tent ce qui est bon dans cha­cune de ces idéologies,
ils trahissent un peu l’anarchisme. D’un côté, nous
nous appuyons sur la lib­erté d’expression, de réunion,
de mou­ve­ment, de com­porte­ment, et par­ti­c­ulière­ment sur la
lib­erté d’être dif­férent ; d’un autre côté,
nous nous appuyons sur l’égalité des pos­ses­sions, sur
la sol­i­dar­ité humaine et par­ti­c­ulière­ment sur le
partage des pou­voirs. Nous somme libéraux, mais plus que cela,
nous sommes social­istes, et plus que cela.

Cepen­dant,
l’anarchisme n’est pas seule­ment un mélange de libéralisme
et de social­isme ; ça c’est la social-démoc­ra­tie, ou
le cap­i­tal­isme d’abondance. Quoi que nous devions aux libéraux
et aux social­istes, si proches d’eux que nous soyons, nous sommes
fon­da­men­tale­ment dif­férents d’eux — et des
soci­aux-démoc­rates — parce que nous reje­tons l’institution
du gou­verne­ment. Tous comptent sur le gou­verne­ment — les libéraux
osten­si­ble­ment pour préserv­er la lib­erté mais en vérité
pour empêch­er l’égalité, les socialistes
osten­si­ble­ment pour préserv­er l’égalité mais
en vérité pour empêch­er la lib­erté. Même
les libéraux et les social­istes les plus extrémistes ne
peu­vent se pass­er du gou­verne­ment, de l’exercice de l’autorité
par quelques-uns sur les autres. L’essence de l’anarchisme, la
seule chose sans laque­lle il n’y a plus d’anarchisme, c’est le
refus de l’autorité d’un homme sur un autre.

Démoc­ra­tie
et représentation

Bien
des gens sont opposés à un gouvernement
anti­dé­moc­ra­tique, mais les anar­chistes se dis­tinguent d’eux
en s’opposant aus­si aux gou­verne­ments démoc­ra­tiques. Il y a
d’autres gens qui sont opposés aux gouvernements
démoc­ra­tiques, mais les anar­chistes se dis­tinguent d’eux en
l’étant non point parce qu’ils craig­nent ou haïssent
le gou­verne­ment du peu­ple, mais parce qu’ils croient que la
démoc­ra­tie n’est pas le gou­verne­ment du peu­ple — que la
démoc­ra­tie est en fait une con­tra­dic­tion logique, une
impos­si­bil­ité physique. La vraie démoc­ra­tie n’est
pos­si­ble que dans une petite com­mu­nauté ; où cha­cun peut
pren­dre part à toutes les déci­sions ; à ce
moment-là, elle n’est plus néces­saire. Ce qu’on
appelle démoc­ra­tie et dont on pré­tend que c’est le
gou­verne­ment du peu­ple par lui-même, c’est en fait le
gou­verne­ment du peu­ple par des gou­ver­nants élus, et on devrait
plutôt l’appeler « oli­garchie consentie ».

Le
gou­verne­ment par des chefs qu’on a choi­sis est dif­férent et
générale­ment meilleur que celui où les chefs se
sont choi­sis eux-mêmes, mais c’est encore le gou­verne­ment de
cer­tains sur d’autres. Même dans le gou­verne­ment le plus
démoc­ra­tique, il y a tou­jours ceux qui ordon­nent ou
inter­dis­ent, et ceux qui obéis­sent. Même quand nous
sommes gou­vernés par nos représen­tants nous continuons
d’être gou­vernés, et dès qu’ils com­men­cent à
le faire con­tre notre volon­té ils cessent d’être nos
représen­tants. La plu­part des gens admet­tent que l’on
n’a aucune oblig­a­tion envers un gou­verne­ment dans lequel on ne peut
se faire enten­dre ; les anar­chistes vont plus loin et soulig­nent que
nous n’avons aucune oblig­a­tion envers le gou­verne­ment que nous
avons élu. Nous pou­vons lui obéir parce que nous sommes
d’accord ou parce que nous sommes trop faibles pour désobéir,
mais rien ne nous force à lui obéir quand nous sommes
en désac­cord et assez forts pour refuser de le faire. La
plu­part des gens admet­tent que ceux qui sont con­cernés par un
change­ment devraient être con­sultés avant qu’une
déci­sion soit prise ; les anar­chistes vont plus loin et
soulig­nent qu’ils devraient pren­dre la déci­sion eux-mêmes
et la met­tre en application.

Les
anar­chistes rejet­tent donc l’idée du con­trat social et celle
de la délé­ga­tion des pou­voirs. Sans aucun doute, en
pra­tique, la plu­part des choses seront tou­jours faites par peu de
monde — par ceux qui sont intéressés par un problème
et sont capa­bles de le résoudre —, mais il n’y a aucune
rai­son pour qu’ils soient choi­sis par sélec­tion ou élection.
Ils émerg­eront tou­jours de toute façon, et il vaut
mieux que cela se fasse naturelle­ment. L’important est que les
lead­ers et les experts ne soient pas for­cé­ment des chefs, que
l’expérience et la capac­ité d’organisation ne
soient pas néces­saire­ment liées à l’autorité.
Il peut arriv­er que la représen­ta­tion soit utile ; mais le vrai
représen­tant est le délégué ou le député
qui est man­daté par ceux qui l’envoient et qui peut être
révo­qué immé­di­ate­ment par eux. En quelque sorte,
le chef qui se réclame de la représentativité
est pire que l’usurpateur, parce qu’il est plus dif­fi­cile de
s’attaquer à l’autorité quand elle est enveloppée
de jolis mots ou d’arguments abstraits. Que nous puis­sions élire
nos chefs de temps à autre ne sig­ni­fie pas que nous devions
leur obéir tout le temps. Si nous le faisons, c’est pour des
raisons pra­tiques et non morales. Les anar­chistes sont con­tre les
gou­verne­ments, de quelque manière qu’ils soient par­venus au
pouvoir.

État
et classe

Les
anar­chistes ont tra­di­tion­nelle­ment con­cen­tré leur oppo­si­tion à
l’autorité sur l’État — l’institution qui
réclame le mono­pole de l’autorité dans un certain
domaine. Cela parce que l’État est l’exemple suprême
de l’autorité dans la société, et également
la source ou la con­fir­ma­tion de l’utilisation de l’autorité
dans son sein. D’ailleurs, les anar­chistes se sont
tra­di­tion­nelle­ment opposés à toutes les formes d’État
— non seule­ment à la tyran­nie évi­dente d’un roi,
d’un dic­ta­teur ou d’un con­quérant, mais aus­si à des
vari­antes telles que le despo­tisme éclairé, la
monar­chie pro­gres­siste, l’oligarchie féo­dale ou commerciale,
la démoc­ra­tie par­lemen­taire, le com­mu­nisme soviétique,
etc. Ils ont même eu ten­dance à dire que tous les États
se valent et qu’il n’y a pas à choisir par­mi eux.

C’est
une sim­pli­fi­ca­tion abu­sive. Certes tous les États sont
autori­taires, mais quelques-uns le sont bien plus que d’autres, et
toute per­son­ne nor­male préfère vivre dans un État
moins autori­taire qu’un autre. Pour don­ner un sim­ple exem­ple, cet
exposé de l’anarchisme n’aurait pas pu être publié
dans la plu­part des Etats du passé, et il ne pour­rait toujours
pas être pub­lié dans la plu­part des États de
gauche comme de droite, à l’Est comme à l’Ouest ;
j’aime mieux vivre là où il peut être publié,
et la plu­part de mes lecteurs aus­si, sans doute.

Rares
sont les anar­chistes qui ont encore une atti­tude aus­si simpliste
vis-à-vis de cette abstrac­tion appelée « l’État »,
et les anar­chistes con­cen­trent leurs efforts à l’attaque du
gou­verne­ment cen­tral et des insti­tu­tions qui en dérivent, non
pas unique­ment parce qu’ils font par­tie de l’État mais
parce qu’ils sont les exem­ples extrêmes de l’utilisation de
l’autorité dans la société. Nous opposons
l’État à la société, mais nous ne le
voyons plus comme opposé à elle, comme une excroissance
arti­fi­cielle ; au con­traire, nous con­sid­érons qu’il fait
par­tie de la société, qu’il en est un développement
naturel. L’autorité est un com­porte­ment naturel, tout comme
l’agressivité : mais c’est un com­porte­ment qu’il faut
con­trôler et dont il faut se libér­er. On n’y arrivera
pas en essayant de trou­ver les moyens de l’institutionnaliser, mais
en cher­chant à s’en passer.

Les
anar­chistes refusent les insti­tu­tions ouverte­ment répressives
du gou­verne­ment — admin­is­tra­tion, lois, police, tri­bunaux, prisons,
armée, etc. — et aus­si celles qui sont apparemment
bien­faisantes — con­seils locaux, indus­tries nationalisées,
ser­vices publics, ban­ques et com­pag­nies d’assurance, écoles
et uni­ver­sités, presse et radio, et tout le reste. Cha­cun peut
voir que les pre­mières reposent non sur le con­sen­te­ment mais
sur l’obligation, et en fin de compte sur la force ; les anarchistes
affir­ment que les sec­on­des ont la même main de fer, même
si elles por­tent un gant de velours.

Néan­moins,
les insti­tu­tions qui dérivent directe­ment ou indi­recte­ment de
l’État ne peu­vent être com­pris­es si on les considère
unique­ment comme mau­vais­es. Elles peu­vent avoir leur bons côtés.
D’une part, elles ont une fonc­tion néga­tive utile
lorsqu’elles empêchent l’usage de l’autorité par
d’autres insti­tu­tions telles que par­ents cru­els, propriétaires
avides de gain, patrons bru­taux, crim­inels vio­lents ; et elles ont
une fonc­tion pos­i­tive utile quand elles met­tent sur pied des
insti­tu­tions sociales désir­ables comme les travaux publics,
les inter­ven­tions en cas de cat­a­stro­phes, les trans­ports, l’art et
la cul­ture, les ser­vices médi­caux, les retraites, le soutien
aux pau­vres, l’éducation, la radio. Il y a donc l’État
libéra­teur et l’État prov­i­den­tiel, l’État
tra­vail­lant pour la jus­tice et l’État tra­vail­lant pour
l’égalité.

La
pre­mière réponse anar­chiste à cela, c’est que
nous avons aus­si l’État oppresseur — que la principale
fonc­tion de l’État est en fait de soumet­tre le peu­ple, de
lim­iter la lib­erté —et que toutes les fonc­tions utiles de
l’État peu­vent être exer­cées, et l’ont
sou­vent été, par des asso­ci­a­tions volon­taires. Ici
l’État ressem­ble à l’Église médiévale.
Au Moyen Age, l’Église était impliquée dans
toutes les activ­ités essen­tielles, et on ne pou­vait imaginer
que ces activ­ités fussent pos­si­bles sans elle. Seule l’Église
pou­vait bap­tis­er, mari­er et enter­rer les gens, et il fal­lut apprendre
qu’elle ne con­trôlait pas en fait l’amour, la nais­sance et
la mort. Tout acte pub­lic devait recevoir une bénédiction
religieuse (c’est encore le cas pour cer­tains), et il fallut
appren­dre que l’acte était tout aus­si effec­tif sans
béné­dic­tion. L’Église s’interposait et
sou­vent con­trôlait les aspects de la vie qui sont maintenant
dom­inés par l’État. On apprit à se rendre
compte que la par­tic­i­pa­tion de l’Église était inutile
et même nuis­i­ble ; ce qu’il faut appren­dre main­tenant, c’est
que la dom­i­na­tion de l’État est égale­ment pernicieuse
et super­flue. Nous avons besoin de l’État aus­si longtemps
que nous croyons en avoir besoin, et tout ce qu’il fait peut être
fait aus­si bien et même mieux sans la sanc­tion de l’autorité.

La
sec­onde réponse anar­chiste, c’est que la fonction
essen­tielle de l’État est de main­tenir l’inégalité
exis­tante. Les anar­chistes ne con­sid­èrent pas comme les
marx­istes que l’unité de base de la société
est la classe sociale, mais ils sont d’accord pour dire que l’État
est l’expression poli­tique de la struc­ture économique, qu’il
est le représen­tant de ceux qui pos­sè­dent ou contrôlent
la richesse de la com­mu­nauté et l’exploiteur de ceux qui
four­nissent le tra­vail qui crée cette richesse. L’État
ne peut redis­tribuer équitable­ment la richesse parce qu’il
est le prin­ci­pal instru­ment de la dis­tri­b­u­tion injuste. Les
anar­chistes pensent comme les marx­istes que le sys­tème actuel
doit être détru­it, mais ils ne pensent pas que le
sys­tème futur puisse être établi par un État
tenu en de nou­velles mains ; l’État est une cause aus­si bien
qu’une con­séquence du sys­tème de class­es, et une
société sans class­es instau­rée par un État
rede­vien­dra vite une société de class­es. L’État
ne dépéri­ra pas — il doit être délibérément
aboli par le peu­ple prenant le pou­voir aux dirigeants et la richesse
aux pos­sé­dants ; ces deux actions sont liées, et l’une
sans l’autre sera tou­jours inutile. L’anarchie au sens le plus
vrai sig­ni­fie une société à la fois sans
dirigeants et sans riches.

Organ­i­sa­tion
et bureaucratie

Ceci
ne veut pas dire que les anar­chistes rejet­tent l’organisation, bien
qu’il y ait là un des préjugés les plus forts
con­tre eux. La plu­part des gens admet­tent bien que l’anarchie
puisse ne pas sig­ni­fi­er seule­ment chaos et con­fu­sion et que les
anar­chistes ne veuil­lent pas le désor­dre mais l’ordre sans
gou­verne­ment, mais ils sont sûrs que l’anarchie signifie
l’ordre qui sur­git spon­tané­ment, et que les anarchistes
refusent l’organisation. C’est le con­traire de la vérité.
En fait, ils veu­lent beau­coup plus d’organisation, mais sans
autorité. Le préjugé con­tre l’anarchisme
dérive d’un préjugé au sujet de
l’organisation ; on ne peut pas imag­in­er qu’elle ne repose pas sur
l’autorité, qu’en fait elle marche mieux sans autorité.

Un
instant d’attention mon­tre à l’évidence que,
lorsque l’obligation sera rem­placée par le con­sen­te­ment, il
y aura plus de dis­cus­sions et de plans, pas moins. Tous ceux qui sont
con­cernés par une déci­sion pour­ront pren­dre part à
son élab­o­ra­tion, et per­son­ne ne pour­ra laiss­er cette tâche
à des fonc­tion­naires payés ou à des
représen­tants élus. Sans règles à
observ­er, sans précé­dents à suiv­re, chaque
déci­sion devra être prise pour la pre­mière fois.
Sans dirigeants à qui obéir, sans guides à
suiv­re, cha­cun sera capa­ble de pren­dre sa pro­pre décision.
Pour que tout fonc­tionne, la mul­ti­plic­ité et la complexité
des liens entre les indi­vidus seront accrues, non réduites.
Une telle organ­i­sa­tion peut être brouil­lonne et inefficace,
mais elle collera de plus près aux besoins et aux sentiments
des gens con­cernés. Si on ne peut faire quelque chose que
grâce à l’ancienne forme d’organisation, avec son
autorité et sa con­trainte, c’est qu’il ne vaut
prob­a­ble­ment pas la peine de le faire, et il vaudrait mieux le
laiss­er tomber.

Ce
que les anar­chistes rejet­tent, c’est l’institutionnalisation de
l’organisation, l’établissement d’un groupe particulier
dont la fonc­tion est d’organiser les autre gens. L’organisation
anar­chiste serait flu­ide et ouverte ; dès qu’une organisation
se durcit et se ferme, elle tombe aux mains d’une bureaucratie,
devient l’instrument d’une classe et l’expression de l’autorité
au lieu du lien de coor­di­na­tion de la société. Tout
groupe tend vers l’oligarchie, le gou­verne­ment du petit nom­bre, et
toute organ­i­sa­tion tend vers la bureau­cratie, le gou­verne­ment des
pro­fes­sion­nels ; les anar­chistes doivent tou­jours lut­ter con­tre ces
ten­dances, aujourd’hui comme demain, et par­mi eux aus­si bien que
chez les autres.

La
propriété

Les
anar­chistes ne rejet­tent pas non plus la propriété,
bien qu’ils aient là-dessus leur idée pro­pre. En un
sens, la pro­priété c’est le vol — c’est-à-dire
que l’appropriation exclu­sive de quoi que ce soit par qui que ce
soit est une spo­li­a­tion pour tous les autres. Cela ne veut pas dire
que nous soyons tous com­mu­nistes ; cela veut dire que le droit d’une
per­son­ne sur un objet ne repose pas sur le fait qu’elle l’ait
fab­riqué, trou­vé, acheté, reçu, qu’elle
l’utilise ou le désire, ou qu’elle ait un droit légal
sur cela, mais sur le fait qu’elle en a besoin — plus encore
qu’elle en a davan­tage besoin que quelqu’un d’autre. Cela n’est
pas une ques­tion de jus­tice abstraite ou de loi naturelle, mais de
sol­i­dar­ité humaine et de bon sens. Si j’ai une miche de pain
et que tu as faim, elle est à toi, non à moi. Si j’ai
un man­teau et que tu as froid, il t’appartient. Si j’ai une
mai­son et que tu n’en as pas, tu as le droit d’utiliser au moins
une de mes cham­bres. Mais, dans un autre sens, la propriété
c’est la lib­erté, c’est-à-dire que la jouis­sance de
biens en quan­tité suff­isante est une con­di­tion essentielle
d’une vie agréable pour l’individu.

Les
anar­chistes sont pour la pro­priété privée de ce
qui ne peut être util­isé pour exploiter autrui — ces
objets per­son­nels que nous accu­mu­lons depuis l’enfance et qui font
par­tie de notre vie. Mais nous sommes con­tre la propriété
publique qui n’est pas utile en elle-même et ne peut servir
qu’à exploiter — pro­priété foncière
et immo­bil­ière, instru­ments de pro­duc­tion et de distribution,
matières pre­mières et arti­cles man­u­fac­turés. Le
principe, en fin de compte, c’est qu’un homme peut avoir un droit
sur ce qu’il pro­duit par son pro­pre tra­vail mais non sur ce qu’il
obtient par le tra­vail des autres ; il a un droit sur ce dont il a
besoin et qu’il utilise, mais non sur ce dont il n’a pas besoin
et qu’il ne peut utilis­er. Dès qu’un homme a plus
qu’assez, ou bien il gaspille ou bien il empêche quelqu’un
d’autre d’avoir assez.

Par
con­séquent, les rich­es n’ont aucun droit sur leurs
pro­priétés, car ils sont rich­es non parce qu’ils
tra­vail­lent beau­coup, mais parce que beau­coup de gens travaillent
pour eux ; et les pau­vres ont un droit sur la propriété
des rich­es, car ils sont pau­vres non parce qu’ils tra­vail­lent peu
mais parce qu’ils tra­vail­lent pour les autres. En fait, les pauvres
tra­vail­lent tou­jours beau­coup plus longtemps à des tâches
beau­coup plus ingrates que les rich­es, et dans des con­di­tions pires.

Per­son­ne
n’est jamais devenu riche ni ne l’est demeuré par son
pro­pre tra­vail, mais seule­ment en exploitant le tra­vail des autres.
Un homme peut avoir une mai­son et un bout de terre, les out­ils de sa
pro­fes­sion et une bonne san­té toute sa vie et il peut
tra­vailler aus­si dur qu’il voudra et aus­si longtemps qu’il
pour­ra, il pro­duira assez pour sa famille mais pas beau­coup plus ; et
il ne sera même pas indépen­dant, il dépen­dra des
autres pour obtenir cer­taines matières pre­mières et
pour échang­er ses produits.

Pour
ce qui est des biens publics, il ne s’agit pas seule­ment de savoir
qui les pos­sède mais encore qui les con­trôle. Il n’est
pas néces­saire d’être pro­prié­taire pour
exploiter les autres. Les rich­es ont tou­jours employé d’autres
gens pour gér­er leurs biens et main­tenant que des sociétés
anonymes et des entre­pris­es nation­al­isées ten­dent à
rem­plac­er les pro­prié­taires privés, ce sont les
« man­agers » qui devi­en­nent les prin­ci­paux exploiteurs des
ouvri­ers. Tant dans les pays avancés que dans les pays
sous-dévelop­pés, tant dans les États
cap­i­tal­istes que com­mu­nistes, c’est une petite minorité de
la pop­u­la­tion qui pos­sède ou con­trôle la grande majorité
des biens publics.

En
dépit des apparences, cela n’est pas un problème
poli­tique ou légal. Ce qui importe n’est pas la distribution
de l’argent ou le sys­tème de répar­ti­tion des terres,
l’organisation des impôts, la méth­ode de tax­a­tion ou
la loi sur les héritages, mais le fait fon­da­men­tal que
cer­taines per­son­nes tra­vail­lent pour d’autres, tout comme certaines
obéis­sent à d’autres. Si nous refu­sions de travailler
pour les rich­es et les puis­sants, la propriété
dis­paraî­trait, de la même façon que, si nous
refu­sions d’obéir aux dirigeants, l’autorité
dis­paraî­trait. Pour les anar­chistes, la propriété
est basée sur l’autorité, non le con­traire. Le
prob­lème n’est pas de savoir com­ment les paysans engraissent
les pro­prié­taires ou com­ment les ouvri­ers enrichissent les
patrons, mais pourquoi ils le font, et c’est là qu’est le
prob­lème politique.

Cer­tains
essaient de résoudre le prob­lème de la propriété
en changeant la loi ou le gou­verne­ment, par des réformes ou
par la révo­lu­tion. Les anar­chistes n’ont aucune confiance
dans ces solu­tions, mais ils ne s’accordent pas tous sur la bonne
solu­tion. Il y en a qui veu­lent le partage de tout entre tout le
monde, afin que cha­cun ait une part de la richesse mon­di­ale, et un
sys­tème com­mer­cial de lais­sez-faire avec crédit gratuit
pour éviter l’accumulation exces­sive. Mais la plu­part des
anar­chistes n’ont pas non plus con­fi­ance dans cette solu­tion, et
veu­lent l’expropriation de tous ceux qui pos­sè­dent plus que
le néces­saire, afin que nous ayons tous accès à
la richesse mon­di­ale, et que le con­trôle soit aux mains de la
com­mu­nauté. Mais, au moins, tous s’accordent pour dire que
le sys­tème actuel de pro­priété doit être
détru­it en même temps que le sys­tème actuel
d’autorité.

Dieu
et l’Église

Les
anar­chistes sont tra­di­tion­nelle­ment anti­cléri­caux et athées.
Les pre­miers anar­chistes étaient autant opposés à
l’Église qu’à l’État, et la plupart
d’entre eux s’opposaient à la reli­gion même. La
for­mule « Ni Dieu ni maître » a sou­vent été
util­isée pour résumer le mes­sage anar­chiste. Bien des
gens font encore leur pre­mier pas vers l’anarchisme en abandonnant
leur foi et en devenant ratio­nal­istes ou human­istes ; le refus de
l’autorité divine encour­age le refus de l’autorité
humaine. La plu­part des anar­chistes aujourd’hui sont probablement
athées, ou du moins agnostiques.

Mais
il y a eu des anar­chistes religieux, bien qu’ils soient
habituelle­ment en dehors du courant prin­ci­pal du mou­ve­ment. Ce sont
par exem­ple les sectes héré­tiques qui devancèrent
les idées anar­chistes avant le XIXe, et les groupes de
paci­fistes religieux en Europe et en Amérique du Nord durant
les XIXe et XXe siè­cles, en par­ti­c­uli­er Tol­stoï et ses
dis­ci­ples au début du XXe siè­cle et le mouvement
ouvri­er catholique (« Catholic Work­er»;) aux États-Unis
depuis 1930.

La
haine générale des anar­chistes envers la religion
décline à mesure que décline la puis­sance de
l’Église, et beau­coup d’anarchistes pensent maintenant
qu’il s’agit là d’une ques­tion per­son­nelle. Ils
s’opposeraient à l’interdiction de la reli­gion par la
force comme à son renou­veau par la force. Ils laisseraient
cha­cun croire et faire ce qu’il veut tant que cela ne con­cerne que
lui ; mais ils ne lais­seraient pas l’Église reprendre
davan­tage de pouvoir.

En
fait, l’histoire de la reli­gion est un mod­èle pour
l’histoire de l’État. On a longtemps pen­sé qu’une
société sans Dieu était impos­si­ble ; aujourd’hui,
Dieu est mort. On pense encore qu’une société sans
État est impos­si­ble ; il s’agit main­tenant de détruire
l’État.

Guerre
et violence

Les
anar­chistes se sont tou­jours opposés à la guerre, mais
ils ne s’opposent pas tous à la vio­lence. Ils sont
anti­mil­i­taristes, mais pas néces­saire­ment paci­fistes. Pour
eux, la guerre est l’exemple suprême de l’autorité
hors d’une société, et à la fois une puissante
con­fir­ma­tion de l’autorité au sein de la société.
La vio­lence et la destruc­tion organ­isées de la guerre sont une
ver­sion immen­sé­ment agrandie de la vio­lence et de la
destruc­tion organ­isées de l’État, la guerre est la
san­té de l’État. Le mou­ve­ment anar­chiste a une solide
tra­di­tion de résis­tance à la guerre et à la
pré­pa­ra­tion de la guerre. Quelques anar­chistes ont soutenu des
guer­res, mais ils ont tou­jours été considérés
comme des rené­gats par leurs cama­rades, et cette totale
oppo­si­tion aux guer­res nationales est un des grands facteurs
uni­fi­ca­teurs des anar­chistes. Mais les anar­chistes ont distingué
les guer­res nationales — entre États — des guer­res civiles
— entre class­es. Le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire anarchiste,
depuis la fin du XIXe siè­cle, appelle à l’insurrection
vio­lente pour détru­ire l’État, et les anar­chistes ont
pris une part active dans maints soulève­ments armés et
guer­res civiles, surtout en Russie et en Espagne. Tout en y
par­tic­i­pant, ils ne se fai­saient pas d’illusions sur les chances de
déclencher la révo­lu­tion par ces seuls com­bats. La
vio­lence pou­vait être néces­saire pour détruire
l’ancien sys­tème, mais elle était inutile et même
dan­gereuse pour con­stru­ire un nou­veau sys­tème. Une armée
pop­u­laire peut vain­cre une classe dirigeante et détru­ire un
gou­verne­ment, mais elle ne peut aider le peu­ple à créer
une société libre, et il ne sert à rien de
gag­n­er une guerre si on ne sait pas gag­n­er la paix.

Beau­coup
d’anarchistes doutent en fait que la vio­lence puisse jamais être
utile. Comme l’État, ce n’est pas une force neu­tre dont
les effets vari­ent selon qui l’utilise, et elle n’aura pas
for­cé­ment de bons effets sim­ple­ment parce qu’elle est en de
bonnes mains. Bien sûr, la vio­lence des opprimés n’est
pas la même que la vio­lence de l’oppresseur, mais, même
lorsque c’est la meilleure façon de sor­tir d’une situation
intolérable, elle n’est qu’un pis-aller. C’est un des
phénomènes les plus déplaisants de la société
actuelle, et elle demeure déplaisante même si elle part
de bonnes inten­tions ; d’ailleurs, elle a ten­dance à détruire
son pro­pre but, même dans les cir­con­stances où elle
sem­ble néces­saire — comme dans une révolution.
L’expérience de l’histoire mon­tre que le suc­cès de
la révo­lu­tion n’est pas garan­ti par la vio­lence ; au
con­traire, plus il y a de vio­lence, moins il y a de révolution.

Tout
cela peut sem­bler absurde à qui n’est pas anar­chiste. L’un
des préjugés les plus anciens et les plus tenaces à
l’égard des anar­chistes, c’est qu’ils sont avant tout
vio­lents. Le stéréo­type de l’anarchiste avec une
bombe sous le man­teau est vieux de qua­tre-vingts ans, mais il est
encore vivace. Beau­coup d’anarchistes ont été
favor­ables à la vio­lence, cer­tains ont été
par­ti­sans de l’assassinat de per­son­nal­ités, et un petit
nom­bre a même été pour le ter­ror­isme dans la
pop­u­la­tion, pour aider à détru­ire le système
actuel. C’est une face som­bre de l’anarchisme, et il n’y a pas
à la nier. Mais ce n’est qu’un aspect de l’anarchisme,
et un petit aspect. La plu­part des anar­chistes sont opposés à
toute vio­lence, sauf à celle qui est vrai­ment inévitable
— la vio­lence qui survient quand le peu­ple se débar­rasse de
ses dirigeants et de ses exploiteurs.

Ceux
qui com­met­tent le plus de vio­lence sont ceux qui exer­cent l’autorité,
non ceux qui l’attaquent. Les grands lanceurs de bombes ne sont pas
les des­per­a­dos trag­iques de l’Europe mérid­ionale d’il y a
un demi-siè­cle, mais les engins mil­i­taires de tous les États
du monde à tra­vers l’histoire. Aucun anar­chiste ne peut
rivalis­er avec le Blitz ou la bombe atom­ique, aucun Rava­chol ou
Bon­not ne peut être com­paré à un Hitler ou à
un Staline. Nous encour­a­geons les tra­vailleurs à occu­per leurs
usines et les paysans à s’emparer de leurs ter­res, et il se
pour­rait que des vit­rines soient brisées et des barricades
con­stru­ites, mais nous n’avons pas de sol­dats, pas d’avions, pas
de police, pas de pris­ons, pas de camps, pas de pelo­tons d’exécution,
pas de cham­bres à gaz ni de bour­reaux. Pour les anarchistes,
la vio­lence est l’exemple extrême de l’usage du pouvoir
d’une per­son­ne con­tre une autre, le parox­ysme de tout ce contre
quoi nous luttons.

Quelques
anar­chistes ont même été paci­fistes, bien que ce
ne soit pas fréquent. Beau­coup de paci­fistes ont été
(ou sont devenus) anar­chistes, et les anar­chistes ont eu ten­dance à
se rap­procher du paci­fisme au fur et à mesure que le monde
s’est rap­proché de la destruc­tion. Quelques-uns ont été
par­ti­c­ulière­ment attirés par le paci­fisme militant
défendu par Tol­stoï et Gand­hi et par l’utilisation de
la non-vio­lence comme tech­nique d’action directe, et un grand
nom­bre ont pris part aux mou­ve­ments con­tre la guerre où ils
ont eu par­fois une cer­taine influ­ence. Mais la plu­part des
anar­chistes — même les plus mil­i­tants — trou­vent le
paci­fisme trop large dans son refus de toute vio­lence par tout homme
en toute cir­con­stance, et trop étroit dans son affir­ma­tion que
l’élimination de la vio­lence seule ren­dra la société
dif­férente. Là où les paci­fistes voient
l’autorité comme une ver­sion affaib­lie de la vio­lence, les
anar­chistes voient la vio­lence comme une man­i­fes­ta­tion exacerbée
de l’autorité. Ils sont aus­si rebutés par le côté
moral­isa­teur du paci­fisme, l’ascétisme et la droi­ture, et
par sa con­cep­tion bien­veil­lante du monde. Répétons-le,
ils sont anti­mil­i­taristes mais pas néces­saire­ment pacifistes.

L’individu
et la société

L’unité
de base de l’humanité est l’homme, l’être humain
indi­vidu­el. Presque tous les indi­vidus vivent en société,
mais la société n’est rien de plus qu’une somme
d’individus, et son seul but est de leur per­me­t­tre une vie
épanouie. Les anar­chistes ne croient pas que les hommes aient
des droits naturels, et cela s’applique à cha­cun : aucun
indi­vidu ne peut se réclamer d’un droit pour agir ni pour
inter­dire à un autre d’agir. Il n’y a pas de volonté
générale, pas de norme sociale à laque­lle on
doive se soumet­tre. Nous sommes égaux, non iden­tiques. La
com­péti­tion et l’entraide, l’agressivité et la
ten­dresse, l’intolérance et la tolérance, la violence
et la douceur, l’autorité et la révolte sont toutes
des formes naturelles de com­porte­ment social, mais certaines
favorisent et d’autres entra­vent l’épanouissement de la
vie indi­vidu­elle. Des anar­chistes croient que le meilleur moyen de
garan­tir cet épanouisse­ment est d’accorder une liberté
égale à chaque mem­bre de la société.

Par
con­séquent, nous n’avons pas le temps de moralis­er au sens
tra­di­tion­nel, et nous ne nous intéres­sons pas à la vie
privée des autres. Que cha­cun fasse ce qu’il veut dans la
lim­ite de ses pro­pres capac­ités, du moment qu’il laisse les
autres faire de même. Des choses telles que l’habillement,
l’apparence, le lan­gage, la manière de vivre, les relations,
etc., sont matières à préférences
per­son­nelles. De même pour la sex­u­al­ité. Nous sommes
pour l’amour libre, mais cela ne veut pas dire que nous soyons pour
la promis­cuité uni­verselle ; cela veut dire que tout amour est
libre, sauf la pros­ti­tu­tion et le viol, et que les gens devraient
être capa­bles de choisir (ou de rejeter) les formes d’attitude
sex­uelle et les parte­naires sex­uels qui leur con­vi­en­nent. Une liberté
sex­uelle extrême pour­ra con­venir à l’un et une extrême
chasteté à l’autre — bien que la plu­part des
anar­chistes pensent que le monde serait plus viv­able si on avait
moins fait de tra­cas et plus fait l’amour. Le même principe
s’applique aux drogues : les gens peu­vent s’intoxiquer à
l’alcool, à la caféine, au haschich ou aux
amphé­t­a­mines, au tabac ou à l’opium, et nous n’avons
aucun droit de les en empêch­er, de les punir, bien qu’on
puisse essay­er de les aider. De même, que cha­cun adore à
sa façon, tant qu’il laisse les autres pra­ti­quer le culte
qui leur con­vient ou n’en point pra­ti­quer du tout. Tant pis pour
les offusqués ; ce qui importe, c’est de ne pas bless­er. Il
n’y a pas besoin de s’inquiéter des différences
d’attitude per­son­nelle ; ce dont il faut s’inquiéter, c’est
de la grossière injus­tice de la société
autoritaire.

L’ennemi
prin­ci­pal du libre indi­vidu est le pou­voir écras­ant de l’État,
mais les anar­chistes sont aus­si opposés à tout autre
forme d’autorité qui lim­ite la lib­erté — dans la
famille, à l’école, au tra­vail, dans le voisinage —
et à toute ten­ta­tive de stan­dard­is­er l’individu. Cependant,
avant d’examiner com­ment la société peut être
organ­isée pour don­ner le max­i­mum de lib­erté à
ses mem­bres, il nous faut décrire les différentes
formes qu’a pris­es l’anarchisme selon les con­cep­tions des
rela­tions entre l’individu et la société.

Les
divers courants
de l’anarchisme

Les
anar­chistes sont célèbres pour leurs désaccords,
et en l’absence de chefs et de fonc­tion­naires, de hiérarchies
et d’orthodoxies, de puni­tions et de récom­pens­es, de
poli­tiques et de pro­grammes, il est nor­mal que des gens dont le
principe de base est le refus d’autorité tendent
per­pétuelle­ment à diverg­er d’opinion. Néanmoins,
il y a plusieurs types bien étab­lis d’anarchismes parmi
lesquels la plu­part des anar­chistes ont choisi celui qui exprime le
mieux leurs vues personnelles.

L’anarchisme
philosophique

A
l’origine, l’anarchisme était ce qu’on appelle
main­tenant l’anarchisme philosophique. C’est l’idée
qu’une société sans gou­verne­ment est belle, mais pas
vrai­ment désir­able, ou plutôt désir­able, mais pas
vrai­ment pos­si­ble, du moins pas encore. Une telle atti­tude domine
dans tous les écrits anar­chistes d’avant 1840, et cela a
empêché les mou­ve­ments pop­u­laires anar­chiques de devenir
une men­ace plus sérieuse pour les gou­verne­ments. C’est une
atti­tude que l’on trou­ve encore chez ceux qui se dis­ent anarchistes
mais restent à l’écart de tout mou­ve­ment organisé,
et aus­si chez quelques per­son­nes au sein du mou­ve­ment anarchiste.
Très sou­vent, cela sem­ble être une atti­tude inconsciente
de croire que l’anarchisme, comme le Roy­aume de Dieu, est en vous.
Cela se révèle tôt ou tard par des phras­es comme :
« 
Bien sûr, je suis anar­chiste, mais…»

Les
anar­chistes mil­i­tants ont ten­dance à dédaign­er les
anar­chistes philosophiques, et c’est com­préhen­si­ble, bien
que regret­table. Tant que l’anarchisme reste un mouvement
minori­taire, un sen­ti­ment d’ensemble favor­able aux idées
anar­chistes, même vague, crée un cli­mat qui fait que
l’on écoute la pro­pa­gande et que le mou­ve­ment peut se
dévelop­per. D’un autre côté, l’adhésion
à l’anarchisme philosophique peut aller à l’encontre
d’une appré­ci­a­tion de l’anarchisme véri­ta­ble ; mais
c’est au moins préférable à l’indifférence
totale. Comme les anar­chistes philosophiques, il y a beau­coup de gens
proches de nous mais qui refusent l’étiquette d’anarchistes,
et d’autres qui refusent toute éti­quette. Eux tous ont un
rôle à jouer, ne serait-ce que pour fournir une audience
favor­able et pour tra­vailler à la lib­erté dans leur vie
privée.

Indi­vid­u­al­isme,
égoïsme, courant libertaire

Le
pre­mier type d’anarchisme qui fut plus que sim­ple­ment philosophique
fut l’individualisme. C’est l’idée que la société
n’est pas un organ­isme mais une col­lec­tion d’individualités
autonomes, qui n’ont aucune oblig­a­tion envers la société
mais seule­ment les unes envers les autres. Cette optique existait
bien avant qu’il y ait quoi que ce soit comme l’anarchisme, et
elle a con­tin­ué d’exister indépen­dam­ment de lui. Mais
l’individualisme tend tou­jours à sup­pos­er que les individus
qui for­ment la société doivent être libres et
égaux, et qu’ils peu­vent le devenir seule­ment par un effort
per­son­nel et non par l’action d’institutions extérieures ;
et tout développe­ment de cette atti­tude tend évidemment
à faire pass­er l’individualisme pur vers l’anarchisme
vrai.

La
pre­mière per­son­ne à éla­bor­er une théorie
claire­ment anar­chiste fut un indi­vid­u­al­iste : William God­win, dans An
Enquiry con­cern­ing Polit­i­cal Jus­tice
(Recherche sur la justice
poli­tique), 1793. En réac­tion con­tre les par­ti­sans et les
adver­saires de la Révo­lu­tion française, il pos­tu­la une
société sans gou­verne­ment et avec le minimum
d’organisation pos­si­ble, dans laque­lle les indi­vidus souverains
devraient se garder de toute forme d’association per­ma­nente ; malgré
de nom­breuses vari­antes, c’est encore la base de l’anarchisme
indi­vid­u­al­iste. C’est l’anarchisme des intel­lectuels, des
artistes et des non-con­formistes, des gens qui tra­vail­lent seuls et
préfèrent rester à l’écart. Depuis
l’époque de God­win, il en a séduit plusieurs, en
Angleterre et en Amérique du Nord, par exem­ple des
per­son­nal­ités comme Shel­ley et Wilde, Emer­son et Thoreau,
Augus­tus John et Her­bert Read. Ils peu­vent se don­ner une autre
éti­quette, mais on sent tou­jours l’individualisme chez eux.

Cela
nous égare peut-être un peu de lim­iter l’individualisme
à une sorte d’anarchisme ; l’individualisme a eu une
influ­ence pro­fonde sur tout le mou­ve­ment anar­chiste, et si on observe
les anar­chistes on voit que c’est encore une par­tie essen­tielle de
leur idéolo­gie, ou du moins de leur moti­va­tion. Les
indi­vid­u­al­istes sont, pour­rait-on dire, les anar­chistes de base, qui
souhait­ent sim­ple­ment détru­ire l’autorité et ne
voient pas la néces­sité de met­tre quoi que ce soit à
la place. C’est un point de vue val­able jusqu’à un certain
point, mais il ne va pas assez loin pour affron­ter les problèmes
réels de la société, qui a sûre­ment plus
besoin d’action sociale que per­son­nelle. Seuls, nous pou­vons nous
sauver nous-mêmes, mais nous ne pou­vons rien pour les autres.

Une
forme plus extrême de l’individualisme est l’égoïsme,
surtout sous la forme exprimée par Max Stirn­er dans Der
Einzige und sein Eigen­tum
(L’Unique et sa propriété),
1845. Comme Marx ou Freud, il est dif­fi­cile d’interpréter
Stirn­er sans irrit­er ses dis­ci­ples, mais on peut quand même
dire que son égoïsme dif­fère de l’individualisme
en général, parce qu’il rejette des abstractions
telles que la moral­ité, la jus­tice, l’obligation, la raison,
le devoir, au prof­it d’une recon­nais­sance intu­itive de l’existence
unique de chaque indi­vidu. Il refuse évidem­ment l’État,
mais il refuse égale­ment la société et tend vers
le nihilisme (l’idée que rien n’a d’importance) et le
solip­sisme (l’idée que seul soi-même existe). Ceci est
de toute évi­dence anar­chiste, mais de façon plutôt
impro­duc­tive puisque toute forme d’organisation visant au delà
d’une éphémère « union d’égoïstes »
est con­sid­érée comme la source d’une nouvelle
oppres­sion. C’est l’anarchisme des poètes et des
vagabonds, de ceux qui veu­lent une solu­tion absolue et refusent tout
com­pro­mis. C’est l’anarchie ici et main­tenant, sinon dans le
monde, du moins dans notre pro­pre vie.

Une
ten­dance plus mod­érée qui dérive de
l’individualisme est le courant lib­er­taire. Dans son sens le plus
sim­ple, cela sig­ni­fie que la lib­erté est une bonne chose ; dans
un sens plus strict, c’est l’idée que la liberté,
est le but poli­tique le plus impor­tant. Ain­si le « libertarisme »
n’est pas tant un type spé­ci­fique d’anarchisme qu’une
forme tem­pérée de celui-ci, un pre­mier pas. On emploie
par­fois ce terme comme syn­onyme ou euphémisme pour
l’anarchisme en général, lorsqu’il y a quelque
rai­son d’éviter un mot trop lourd d’émotivité ;
mais plus sou­vent il sig­ni­fie la recon­nais­sance d’idées
anar­chistes dans un domaine par­ti­c­uli­er, sans que cela implique
l’acceptation com­plète de l’anarchisme. Les
indi­vid­u­al­istes sont lib­er­taires par déf­i­ni­tion, mais les
social­istes lib­er­taires ou les com­mu­nistes lib­er­taires sont ceux qui
appor­tent au social­isme ou au com­mu­nisme la recon­nais­sance de la
valeur essen­tielle de l’individu.

Mutuel­lisme
et fédéralisme

Le
type d’anarchisme qui appa­raît quand des individualistes
met­tent leurs idées en pra­tique est le mutuel­lisme. C’est
l’idée que, au lieu de s’en remet­tre à l’État,
la société devrait être organ­isée par des
indi­vidus qui con­clu­raient entre eux des accords volon­taires sur une
base d’égalité et de réciproc­ité. Le
mutuel­lisme est un aspect de toute asso­ci­a­tion qui est plus
qu’instinctive et moins qu’officielle, et il n’est pas
néces­saire­ment anar­chiste ; mais il a été
his­torique­ment impor­tant pour le développe­ment de
l’anarchisme, et presque toutes les propo­si­tions anar­chistes visant
à la réor­gan­i­sa­tion de la société ont été
essen­tielle­ment mutuellistes.

Le
pre­mier qui se nom­ma délibéré­ment anarchiste
était mutuel­liste : Pierre-Joseph Proud­hon, dans
Qu’est-ce que la pro­priété?, 1840. En réaction
con­tre les social­istes utopiques et révo­lu­tion­naires du XIXe
siè­cle, il pos­tu­la une société composée
de groupes coopérat­ifs d’individus libres, échangeant
les pro­duits indis­pens­ables à la vie sur la base de la valeur
du tra­vail, et per­me­t­tant le crédit gra­tu­it grâce à
une Banque du peu­ple. C’est l’anarchisme des arti­sans, des petits
pro­prié­taires et petits com­merçants, de ceux qui
exer­cent des pro­fes­sions libérales et des spécialistes,
des gens qui tien­nent à leur indépen­dance. Malgré
ses con­tra­dicteurs, Proud­hon eut de nom­breux dis­ci­ples, surtout parmi
les ouvri­ers qual­i­fiés et les petits bour­geois, et son
influ­ence fut con­sid­érable en France pen­dant la deuxième
moitié du XIXe siè­cle ; le mutuel­lisme eut aus­si un
attrait par­ti­c­uli­er en Amérique du Nord. Il fut repris plus
tard par des gens qui voulaient instau­r­er une réforme
moné­taire ou des com­mu­nautés autonomes — mesures qui
promet­tent des résul­tats rapi­des mais qui ne changent pas la
struc­ture fon­da­men­tale de la société. C’est un point
de vue val­able jusqu’à un cer­tain point, mais il ne va pas
assez loin pour traiter des prob­lèmes de l’industrie et du
cap­i­tal, du sys­tème de class­es qui les domine ni — par
dessus tout — de l’État.

Le
mutuel­lisme est bien sûr le principe du mou­ve­ment coopératif,
mais les sociétés coopéra­tives suiv­ent des
règles plutôt démoc­ra­tiques qu’anarchistes. Une
société organ­isée selon le principe de
l’anarchisme mutuel­liste serait une société dans
laque­lle les activ­ités com­mu­nales seraient aux mains de
sociétés coopéra­tives sans directeurs permanents
ni admin­is­tra­teurs élus. Le mutuel­lisme économique peut
ain­si être con­sid­éré comme un coopératisme
moins la bureau­cratie, ou un cap­i­tal­isme moins le profit.

Sur
le plan géo­graphique plutôt qu’économique, le
mutuel­lisme devient le fédéral­isme. C’est l’idée
que la société, dans un sens plus large que la
com­mu­nauté locale, devrait être coor­don­née par un
réseau de con­seils cou­vrant de plus grandes zones. Le trait
essen­tiel de l’anarchisme fédéral­iste est que les
mem­bres de tels con­seils seraient délégués sans
aucune autorité exéc­u­tive, immédiatement
révo­ca­bles, et que les con­seils n’auraient aucun pouvoir
cen­tral mais seule­ment un sim­ple secré­tari­at. Proudhon,
pre­mier théoricien du mutuel­lisme, fut aus­si le premier
théoricien du fédéral­isme — dans Du
principe fédératif…,
1863 — et ses disciples
furent appelés fédéral­istes aus­si bien que
mutuel­listes, surtout ceux qui par­ticipèrent active­ment au
mou­ve­ment ouvri­er ; ain­si de ceux qui, au début de la Première
Inter­na­tionale et lors de la Com­mune de Paris, devancèrent les
idées du mou­ve­ment anar­chiste mod­erne, la plu­part se disaient
fédéralistes.

Le
fédéral­isme n’est pas tant un type d’anarchisme
qu’une par­tie inévitable de l’anarchisme. Virtuellement,
tous les anar­chistes sont fédéral­istes, mais aucun ne
se définit comme unique­ment fédéral­iste. Après
tout, le fédéral­isme est un principe com­mun qui n’est
d’aucune façon exclu­sive­ment anar­chiste. Il ne com­porte rien
d’utopique. Les sys­tèmes inter­na­tionaux de coor­di­na­tion des
chemins de fer, de la nav­i­ga­tion, des liaisons aéri­ennes, des
ser­vices postaux, du télé­graphe et du téléphone,
la recherche sci­en­tifique, les cam­pagnes con­tre la faim ou con­tre les
sin­istres, et beau­coup d’autres activ­ités à l’échelle
mon­di­ale sont essen­tielle­ment de struc­ture fédéraliste.
Les anar­chistes ajoutent sim­ple­ment que de tels systèmes
marcheraient tout aus­si bien à l’intérieur d’un
pays qu’entre dif­férents pays. D’ailleurs, c’est déjà
vrai de l’énorme quan­tité de sociétés,
d’associations et d’organisations volon­taires de toutes sortes
qui tien­nent en main la par­tie des activ­ités sociales qui ne
sont pas renta­bles sur le plan financier ou politique.

Col­lec­tivisme,
com­mu­nisme, syndicalisme

Le
type d’anarchisme qui va plus loin que l’individualisme ou le
mutuel­lisme et qui com­porte une men­ace directe pour le système
de class­es et pour l’État est ce que l’on appelait
autre­fois le col­lec­tivisme. C’est l’idée que la société
ne pour­ra être recon­stru­ite que lorsque la classe ouvrière
aura pris le con­trôle de l’économie par une révolution
sociale, aura détru­it l’appareil de l’État et
réor­gan­isé la pro­duc­tion sur la base de la propriété
col­lec­tive con­trôlée par les asso­ci­a­tions de
tra­vailleurs. Les instru­ments de tra­vail seront propriété
col­lec­tive, mais les pro­duits du tra­vail seront distribués
selon la for­mule : « De cha­cun selon ses moyens à chacun
selon son travail ».

Les
pre­miers anar­chistes mod­ernes — les bak­ounin­istes de la Première
Inter­na­tionale — étaient col­lec­tivistes. En réaction
con­tre les mutuel­listes et les fédéral­istes réformistes
ain­si que con­tre les blan­quistes et les marx­istes autori­taires, ils
revendiquèrent une forme sim­ple d’anarchisme
révo­lu­tion­naire, l’anarchisme de la lutte de classe et du
pro­lé­tari­at, de l’insurrection en masse des pau­vres contre
les rich­es, et le pas­sage immé­di­at à une société
libre et sans class­es, sans aucune péri­ode tran­si­toire de
dic­tature. C’est l’anarchisme des ouvri­ers et des paysans qui ont
une con­science de classe, des mil­i­tants du mou­ve­ment ouvri­er, des
social­istes qui veu­lent la lib­erté autant que l’égalité.

Ce
col­lec­tivisme anar­chiste ou révo­lu­tion­naire ne doit pas être
con­fon­du avec le col­lec­tivisme autori­taire et réformiste,
mieux con­nu, des soci­aux-démoc­rates — col­lec­tivisme fondé
sur la pro­priété col­lec­tive de l’économie mais
aus­si sur le con­trôle de la pro­duc­tion par l’État. En
par­tie à cause du dan­ger de con­fu­sion, et en par­tie parce que
c’est ici que les anar­chistes et les social­istes se rap­prochent le
plus, on appellera plus volon­tiers ce type d’anarchisme socialisme
lib­er­taire ; celui-ci com­prend non seule­ment des anar­chistes qui sont
social­istes mais aus­si des social­istes qui penchent vers l’anarchisme
sans y adhér­er tout à fait.

Le
type d’anarchisme qui appa­raît dans un col­lec­tivisme plus
élaboré est le com­mu­nisme. C’est l’idée
qu’il n’est pas suff­isant que les moyens de pro­duc­tion soient la
pro­priété de tous, mais que les pro­duits du travail
doivent aus­si être mis en com­mun et dis­tribués selon la
for­mule : « De cha­cun selon ses moyens à cha­cun selon ses
besoins ». L’argument com­mu­niste est le suiv­ant : tout homme a
droit à la pleine valeur de son tra­vail, mais il est
impos­si­ble de cal­culer la valeur du tra­vail d’un seul homme, car le
tra­vail de cha­cun est englobé dans le tra­vail de tous, et des
travaux dif­férents ont des valeurs dif­férentes. Il vaut
donc mieux que l’économie tout entière soit aux mains
de la société dans son ensem­ble, et que le système
des salaires et des prix soit aboli.

Les
per­son­nal­ités mar­quantes du mou­ve­ment anar­chiste de la fin du
XIXe siè­cle et du début du XXe — comme Kropotkine,
Malat­es­ta, Reclus, Grave, Fau­re, Gold­man, Berk­man, Rock­er, etc. —
étaient com­mu­nistes. Par­tant du col­lec­tivisme, et en réaction
con­tre Marx, ils pos­tulèrent une forme d’anarchisme
révo­lu­tion­naire plus élaboré — un anarchisme
con­tenant une cri­tique des plus minu­tieuses de la société
actuelle et des propo­si­tions pour la société future.
C’est l’anarchisme de ceux qui acceptent la lutte de classe mais
ont une vision du monde plus large. Si le col­lec­tivisme est un
anar­chisme révo­lu­tion­naire axé sur le problème
du tra­vail et fondé sur la col­lec­tiv­ité des
tra­vailleurs, alors le com­mu­nisme est un anar­chisme révolutionnaire
axé sur le prob­lème de la vie et fondé sur la
com­mune populaire.

Depuis
les années 1870, le principe du com­mu­nisme est admis par la
plu­part des organ­i­sa­tions anar­chistes révo­lu­tion­naires. La
prin­ci­pale excep­tion a été le mou­ve­ment espag­nol, qui
con­ser­va le principe du col­lec­tivisme à cause d’une forte
influ­ence bak­ounini­enne ; mais, en fait, ses buts étaient à
peine dif­férents de ceux des autres mou­ve­ments, et
pra­tique­ment le « comu­nis­mo lib­er­tario » instauré
pen­dant la révo­lu­tion espag­nole de 1936 fut l’exemple le
plus mar­quant de com­mu­nisme anar­chiste dans l’histoire.

Ce
com­mu­nisme anar­chiste ou lib­er­taire ne doit évidem­ment pas
être con­fon­du avec le com­mu­nisme beau­coup mieux con­nu des
marx­istes — com­mu­nisme fondé sur la propriété
col­lec­tive de l’économie et sur le con­trôle de l’État
sur la pro­duc­tion et la dis­tri­b­u­tion, et fondé aus­si sur la
dic­tature du Par­ti. L’origine his­torique du mou­ve­ment anarchiste
mod­erne dans la con­tro­verse avec les marx­istes pen­dant la Première
et la Deux­ième Inter­na­tionale se reflète dans
l’obsession qu’ont les anar­chistes du com­mu­nisme autori­taire, qui
s’est ren­for­cée depuis les révo­lu­tions russe et
espag­nole. Le résul­tat fut que beau­coup d’anarchistes
sem­blent s’être appelés com­mu­nistes non pas tant par
con­vic­tion pro­fonde que par désir de lancer un défi aux
marx­istes sur leur pro­pre ter­rain et de les dis­créditer aux
yeux de l’opinion publique. On peut soupçon­ner les
anar­chistes d’être rarement vrai­ment com­mu­nistes, en partie
parce qu’ils sont tou­jours trop indi­vid­u­al­istes, et aus­si parce
qu’ils refusent de faire des plans pré­cis pour un avenir qui
doit rester libre de s’organiser.

Le
type d’anarchisme qui appa­raît quand le col­lec­tivisme ou le
com­mu­nisme se con­cen­trent exclu­sive­ment sur le prob­lème du
tra­vail est le syn­di­cal­isme. C’est l’idée que la société
devrait être basée sur les syn­di­cats considérés
comme l’expression de la classe ouvrière, réorganisés
de façon à cou­vrir à la fois les activités
et le ter­ri­toire, et trans­for­més de façon à être
entre les mains de la base, de sorte que l’économie entière
soit dirigée selon le principe du con­trôle ouvrier.

La
plu­part des col­lec­tivistes anar­chistes et de nom­breux com­mu­nistes au
XIXe siè­cle étaient implicite­ment syn­di­cal­istes ; c’est
par­ti­c­ulière­ment vrai des anar­chistes de la Première
Inter­na­tionale. Mais l’anarcho-syndicalisme ne fut pas
explicite­ment dévelop­pé avant l’essor du mouvement
syn­di­cal français à la fin du siè­cle. Lorsque ce
dernier se scin­da en sec­tions révo­lu­tion­naires et sections
réformistes dans les années 1890, les syndicalistes
révo­lu­tion­naires eurent la majorité, et de nombreux
anar­chistes se joignirent à eux. Quelques-uns, tels Fernand
Pell­outi­er et Émile Pouget, dev­in­rent influ­ents, et le
mou­ve­ment syn­di­cal­iste français, quoique jamais complètement
anar­chiste, fut une force impor­tante pour l’anarchisme jusqu’à
la Pre­mière Guerre mon­di­ale et à la révolution
russe. Les organ­i­sa­tions anar­cho-syn­di­cal­istes furent aus­si fortes
dans les mou­ve­ments ouvri­ers d’Italie et de Russie tout de suite
après la Pre­mière Guerre mon­di­ale, et surtout en
Espagne jusqu’à la fin de la guerre civile en 1939.

C’est
l’anarchisme des élé­ments les plus mil­i­tants et les
plus con­scients dans un mou­ve­ment ouvri­er puis­sant. Mais le
syn­di­cal­isme n’est pas néces­saire­ment anar­chiste ni même
révo­lu­tion­naire ; dans la pra­tique, les anarcho-syndicalistes
ont eu ten­dance à devenir autori­taires, ou réformistes,
ou les deux à la fois, et il s’est révélé
dif­fi­cile de main­tenir un équili­bre entre les principes
lib­er­taires et les pres­sions de la lutte quo­ti­di­enne pour obtenir un
salaire et des con­di­tions de tra­vail meilleures. Ceci n’est pas
tant un argu­ment con­tre les anar­cho-syn­di­cal­istes que le signe du
dan­ger qui les men­ace con­stam­ment. L’argument véritable
con­tre l’anarcho-syndicalisme et le syn­di­cal­isme en général,
c’est qu’il accentue à l’excès l’importance du
tra­vail et le rôle de la classe ouvrière. Le système
de class­es est un prob­lème poli­tique cru­cial, mais la lutte
des class­es n’est pas la seule activ­ité poli­tique pour les
anar­chistes. Le syn­di­cal­isme est accept­able lorsqu’on le considère
comme un aspect de l’anarchisme, non lorsqu’il en dis­simule tous
les autres aspects. C’est un point de vue val­able jusqu’à
un cer­tain point, mais il ne va pas assez loin pour traiter des
prob­lèmes de la vie en dehors du travail.

Des
dif­férences minimes

Recon­nais­sons
que les dif­férences entre les types d’anarchisme se sont
estom­pées ces dernières années. A l’exception
des sec­taires, la plu­part des anar­chistes ont ten­dance à
con­sid­ér­er les vieilles dis­tinc­tions comme plus appar­entes que
réelles — comme des dif­férences artificielles
d’accentuation, même de vocab­u­laire, plutôt que comme
de sérieuses dif­férences de principe. Il vaudrait mieux
en fait les con­sid­ér­er non pas comme des anarchismes
dif­férents, mais comme des aspects dif­férents de
l’anarchisme, et cela en fonc­tion de l’orientation de nos
intérêts personnels.

Ain­si,
dans notre vie privée nous sommes indi­vid­u­al­istes, ayant nos
pro­pres occu­pa­tions et choi­sis­sant nos com­pagnons et amis pour des
raisons per­son­nelles ; dans notre vie sociale nous sommes
mutuel­listes, con­clu­ant libre­ment des accords entre nous, don­nant ce
que nous avons et rece­vant ce dont nous man­quons par des échanges
égal­i­taires ; dans notre tra­vail nous seri­ons pratiquement
col­lec­tivistes, nous joignant à nos col­lègues pour
pro­duire les biens com­muns — et dans l’organisation du travail
nous seri­ons syn­di­cal­istes, nous joignant à nos collègues
pour décider com­ment le tra­vail doit être fait ; dans
notre vie poli­tique nous seri­ons plutôt com­mu­nistes, nous
alliant à nos voisins pour décider com­ment la
com­mu­nauté doit être organ­isée. C’est bien sûr
un sché­ma, mais il exprime assez bien ce que les anarchistes
pensent aujourd’hui.

Que
veu­lent les anarchistes ?

C’est
dif­fi­cile de dire ce que veu­lent les anar­chistes, non seule­ment parce
qu’ils sont si dif­férents les uns des autres, mais parce
qu’ils hési­tent à faire des propo­si­tions détaillées
pour un avenir dont ils ne peu­vent ni ne veu­lent décider. Au
fond, ils veu­lent une société sans gou­verne­ment, et
celle-ci vari­era évidem­ment d’une époque à
l’autre et d’un lieu à l’autre. Le trait essen­tiel de la
société que veu­lent les anar­chistes est qu’elle sera
ce que ses mem­bres eux-mêmes voudront en faire. Néanmoins,
il est pos­si­ble de dire ce que la plu­part voudraient voir dans une
société libre, tout en rap­pelant qu’il n’y a pas de
ligne offi­cielle, et pas non plus de moyen de réc­on­cili­er les
extrêmes : l’individualisme et le communisme.

L’individu
libre

La
plu­part des anar­chistes adoptent d’abord une atti­tude libertaire
envers la vie privée, et voudraient qu’il y ait un choix
beau­coup plus vaste de com­porte­ments per­son­nels et de relations
sociales. Mais si l’individu est l’atome de la société,
la famille en est la molécule, et la vie de famille subsistera
même si la coerci­tion qui la ren­force disparaît.
Néan­moins, bien que la famille puisse être une chose
naturelle, elle n’est plus néces­saire ; une contraception
effi­cace et une intel­li­gente divi­sion du tra­vail ont dégagé
l’humanité de l’alternative entre le céli­bat et la
monogamie. Un cou­ple n’est plus obligé d’avoir des
enfants, et les enfants peu­vent être élevés par
plus ou moins de per­son­nes que deux par­ents. On peut vivre seul et
cepen­dant avoir des parte­naires sex­uels, ou vivre en communauté
sans parte­naires per­ma­nents ni par­en­té officielle.

Sans
aucun doute, on con­tin­uera à pra­ti­quer cer­taines formes de
mariage, et la plu­part des enfants seront élevés dans
un cadre famil­ial, quoi qu’il arrive à la société ;
mais il pour­ra y avoir une grande variété
d’arrangements per­son­nels à l’intérieur d’une
seule com­mu­nauté. L’exigence fon­da­men­tale est que les femmes
soient libérées de l’oppression mas­cu­line et que les
enfants soient libérés de l’oppression des parents.
L’exercice de l’autorité ne vaut pas mieux dans le
micro­cosme famil­ial que dans le macro­cosme social.

Les
rela­tions per­son­nelles hors de la famille ne seront pas réglementées
par des lois arbi­traires ou par la com­péti­tion économique,
mais par la sol­i­dar­ité naturelle de l’espèce humaine.
Cha­cun d’entre nous, ou presque, sait com­ment traiter autrui —
comme il voudrait qu’autrui le traite —, et le respect de
soi-même et l’opinion publique sont de bien meilleurs guides
de l’action que la crainte ou la cul­pa­bil­ité. Des
adver­saires de l’anarchisme ont pré­ten­du que l’oppression
morale de la société serait pire que l’oppression
physique de l’État, mais il y a un dan­ger bien plus grand :
dans un sys­tème éta­tique, l’autorité déchaînée
des groupes de vig­iles, des hordes de lyncheurs, de la bande de
pil­lards ou du gang crim­inel émerge comme une forme
rudi­men­taire d’État lorsque l’autorité réglementée
de l’État réel fait défaut pour une rai­son ou
une autre.

Mais
les anar­chistes sont en général d’accord sur la vie
privée, ce n’est pas un grave prob­lème. Après
tout, bien des gens se sont déjà organ­isés à
leur manière sans atten­dre ni révo­lu­tion ni quoi que ce
soit. Tout ce qui est néces­saire pour la libéra­tion de
l’individu, c’est son éman­ci­pa­tion des vieux préjugés
et l’obtention d’un cer­tain niveau de vie. Le vrai problème,
c’est la libéra­tion de la société.

La
société libre

L’exigence
pri­or­i­taire pour une société libre est l’abolition de
l’autorité et l’expropriation. Au lieu d’un gouvernement
for­mé de représen­tants per­ma­nents élus
occa­sion­nelle­ment et de bureau­crates de car­rière pratiquement
inamovi­bles, les anar­chistes veu­lent une coor­di­na­tion par des
délégués tem­po­raires, immédiatement
révo­ca­bles, et par des experts pro­fes­sion­nels véritablement
respon­s­ables. Dans un tel sys­tème, toutes les activités
sociales qui impliquent une organ­i­sa­tion seraient probablement
admin­istrées par des asso­ci­a­tions libres. On peut les appeler
con­seils, coopéra­tives, col­lec­tiv­ités, communes,
comités, syn­di­cats ou sovi­ets, ou n’importe com­ment — leur
titre n’a pas d’importance, seule compte leur fonction.

Il
y aura des asso­ci­a­tions de tra­vail allant de l’atelier ou de la
petite entre­prise aux plus grands com­plex­es indus­triels ou agricoles,
qui s’occuperont de la pro­duc­tion et du trans­port des biens,
décideront des con­di­tions de tra­vail, et fer­ont marcher
l’économie. Il y aura des asso­ci­a­tions régionales
allant du voisi­nage ou du vil­lage aux plus grandes unités de
rési­dence, qui s’occuperont de la vie de la communauté
— loge­ment, rues, voirie, con­fort. Il y aura des asso­ci­a­tions qui
s’occuperont des aspects soci­aux des activ­ités comme les
com­mu­ni­ca­tions, la cul­ture, les loisirs, la recherche scientifique,
la san­té et l’éducation.

La
coor­di­na­tion par des libres asso­ci­a­tions plutôt que
l’administration par des hiérar­chies con­sti­tuées aura
pour résul­tat une décen­tral­i­sa­tion extrême selon
des principes fédéral­istes. Cela peut sem­bler un
argu­ment con­tre l’anarchisme, mais nous affir­mons que c’est un
argu­ment en sa faveur. Une des bizarreries de la pensée
poli­tique mod­erne, c’est de pré­ten­dre que les guer­res sont
dues à l’existence de petites nations, alors que les pires
guer­res de l’histoire ont été causées par un
petit nom­bre de grands pays. De même, les gouvernements
essaient de créer des unités admin­is­tra­tives de plus en
plus grandes, alors que l’observation mon­tre que les plus petites
sont les meilleures. La chute des grands sys­tèmes politiques
sera un des grands bien­faits de l’anarchisme, et les pays pourront
rede­venir des entités cul­turelles, tan­dis que les nations
disparaîtront.

L’association
chargée de toute sorte de richess­es ou de biens aura la grave
respon­s­abil­ité soit de s’assurer qu’ils soient honnêtement
répar­tis entre les gens con­cernés, soit de les garder
en pro­priété com­mune et de s’assurer que leur usage
soit hon­nête­ment répar­ti entre les gens concernés.
Les solu­tions anar­chistes vari­ent, et celles des mem­bres d’une
société libre varieront sans doute aus­si ; ce sera aux
mem­bres de chaque asso­ci­a­tion d’adopter la méth­ode qu’ils
préféreront. Il pour­ra y avoir une rémunération
égale pour tous, ou pro­por­tion­nelle aux besoins, ou pas de
rémunéra­tion du tout. Cer­taines associations
utilis­eront l’argent pour leurs échanges, d’autres pour
des trans­ac­tions impor­tantes ou com­plex­es, d’autres n’en
utilis­eront pas du tout. Les biens seront achetés ou loués,
rationnés ou libres. Si des spécu­la­tions de cette sorte
sem­blent absur­des, irréal­istes ou utopiques, que l’on pense
sim­ple­ment à tout ce que nous pos­sé­dons déjà
en com­mun et à tout ce qui peut être utilisé
sans payer.

En
Angleterre, par exem­ple, la com­mu­nauté pos­sède quelques
indus­tries lour­des, les trans­ports par air et par rail, les bacs et
les auto­bus, la radio, l’eau, le gaz et l’électricité,
mais nous devons pay­er pour utilis­er tout ça ; en revanche, les
rues, les ponts, les riv­ières, les plages, les parcs, les
bib­lio­thèques, les ter­rains de jeux, les toi­lettes publiques,
les écoles, les uni­ver­sités, les hôpi­taux et le
ser­vice du feu ne sont pas seule­ment pro­priété commune,
ce sont aus­si des ser­vices gratuits.

La
dis­tinc­tion entre la pro­priété privée et
pro­priété com­mune, et entre ce qu’on peut utiliser
con­tre paiement et ce qui est gra­tu­it, est tout arbi­traire. Il peut
paraître naturel de pou­voir utilis­er les routes et les plages
sans rien pay­er, mais ce n’a pas tou­jours été le cas,
et la gra­tu­ité des hôpi­taux et des universités
n’existe en Angleterre que depuis le début du siècle.
De même, il peut sem­bler naturel de pay­er pour les transports
et pour l’essence, mais ce ne sera pas nécessairement
tou­jours le cas, et il n’y a pas de rai­son pour que ce ne soit pas
gratuit.

Bien
sûr, tous les ser­vices doivent être financés par
une sorte d’impôts, mais ceux-ci n’auront pas forcément
tou­jours la forme con­traig­nante qu’ils ont dans la société
actuelle. On peut imag­in­er que les mem­bres d’une société
assurent sans rémunéra­tion une grande par­tie des
ser­vices publics, que les con­tri­bu­tions soient volon­taires ou
dif­féren­ciées (argent ou autres presta­tions); le
fonc­tion­nement des ser­vices publics tient évidem­ment à
la divi­sion du tra­vail établie dans une société
donnée.

La
divi­sion équitable ou la libre dis­tri­b­u­tion des richesses
plutôt que leur accu­mu­la­tion aura pour résul­tat la fin
du sys­tème de class­es basé sur la propriété.
Mais les anar­chistes veu­lent aus­si la fin du sys­tème de classe
basé sur le con­trôle monop­o­lis­tique. Cela implique une
vig­i­lance con­stante pour prévenir la crois­sance de la
bureau­cratie, et par-dessus tout cela implique la réorganisation
du tra­vail sans classe patronale.

Le
travail

Les
besoins élé­men­taires de l’homme sont la nourriture,
l’abri et les vête­ments qui per­me­t­tent de sur­vivre ; ses
sec­onds besoins sont un con­fort sup­plé­men­taire qui fait que la
vie vaut la peine d’être vécue. La première
activ­ité économique de tout groupe humain est la
pro­duc­tion et la dis­tri­b­u­tion de biens qui sat­is­font ces besoins ; et
l’aspect le plus impor­tant de la société — après
les rela­tions per­son­nelles, dans lesquelles elle se fonde — est
l’organisation du tra­vail indis­pens­able. Que pensent les
anar­chistes du tra­vail ? En pre­mier lieu, ils con­sid­èrent que
tout tra­vail est désagréable mais peut être
organ­isé de façon à devenir sup­port­able et même
agréable ; en sec­ond lieu, que le tra­vail devrait être
organ­isé par ceux qui le four­nissent réellement.

Les
anar­chistes s’accordent avec les marx­istes pour dire que le travail
dans la société actuelle aliène le travailleur.
Ce n’est pas sa vie, mais ce qu’il fait pour pou­voir vivre ; sa
vie est ce qu’il fait en dehors du tra­vail, et lorsqu’il fait
quelque chose qui lui fait plaisir il ne l’appelle pas travail.
C’est vrai de la plu­part des travaux que font la plu­part des gens,
partout, et c’est sûre­ment vrai d’une quan­tité de
travaux qu’ont fait une quan­tité de gens à toutes les
épo­ques. Le labeur fati­gant et répéti­tif qu’il
faut effectuer pour faire pouss­er des plantes et prospér­er des
ani­maux, pour faire marcher des branch­es indus­trielles ou des
trans­ports, pour pro­cur­er aux gens ce qu’ils désirent et
pour leur enlever ce dont ils ne veu­lent pas, ce labeur ne peut être
aboli sans une chute rad­i­cale du niveau de vie matériel ; et
l’automation, qui peut dimin­uer la fatigue, aug­mente encore la
répéti­tion. Mais les anar­chistes affir­ment que la
solu­tion n’est pas de con­di­tion­ner les gens à croire que
cette sit­u­a­tion est inévitable ; ce qu’il faut faire, c’est
réor­gan­is­er le tra­vail essen­tiel de telle sorte que, en
pre­mier lieu, il soit nor­mal que chaque per­son­ne capa­ble en fasse sa
part et qu’elle n’y passe pas plus de quelques heures par jour ;
en sec­ond lieu, qu’il soit pos­si­ble à cha­cun d’alterner
entre dif­férents types de travaux ennuyeux, qui par leur
var­iété per­dront un peu de leur ennui. Ce n’est pas
seule­ment une ques­tion de parts équita­bles pour cha­cun, mais
aus­si de travaux équivalents.

Les
anar­chistes s’accordent aus­si avec les syn­di­cal­istes pour dire que
le tra­vail doit être organ­isé par les tra­vailleurs. Cela
ne veut pas dire que la classe ouvrière — ou les syndicats,
ou un par­ti de la classe ouvrière (c’est-à-dire un
par­ti qui pré­tende la représen­ter) — organise
l’économie et ait un con­trôle ultime sur le travail.
Cela ne veut pas dire non plus, à une échelle plus
petite, que le per­son­nel d’une usine puisse élire le
directeur ou voir les comptes. Cela veut sim­ple­ment dire que les gens
qui ont une tâche par­ti­c­ulière contrôlent
totale­ment et directe­ment ce qu’ils font, sans patrons ni
directeurs ni inspecteurs. Cer­tains peu­vent faire de bons
coor­di­na­teurs, et ils peu­vent se borner à faire de la
coor­di­na­tion, mais il n’est pas néces­saire qu’ils aient
aucun pou­voir sur ceux qui four­nissent le tra­vail réel.
D’autres peu­vent être paresseux ou inef­fi­caces, mais il y en
a déjà aujourd’hui. Il faut arriv­er à avoir le
plus grand con­trôle pos­si­ble sur son pro­pre tra­vail, aus­si bien
que sur sa pro­pre vie.

Ce
principe s’applique à toutes les sortes de tra­vail — aux
champs comme en usine, dans de grandes ou de petites entre­pris­es, à
des tâch­es qual­i­fiées ou non, et à des travaux
salis­sants comme aux pro­fes­sions libérales — et ce n’est
pas qu’une mesure utile pour ren­dre les ouvri­ers heureux, mais
c’est un principe fon­da­men­tal pour toute économie libérée.
On objectera immé­di­ate­ment que le con­trôle total des
tra­vailleurs mèn­era à une compétition
désas­treuse entre les divers lieux de tra­vail et à
la pro­duc­tion de biens inutiles ; on répon­dra immédiatement
que le manque total de con­trôle ouvri­er con­duit exacte­ment à
cette sit­u­a­tion. Ce qu’il faut, c’est une planification
intel­li­gente, et mal­gré ce que l’on sem­ble penser celle-ci
ne repose pas sur un con­trôle plus éten­du au som­met mais
sur une infor­ma­tion plus éten­due à la base.

La
plu­part des écon­o­mistes se sont préoc­cupés de la
pro­duc­tion plus que de la con­som­ma­tion — de la fab­ri­ca­tion des
biens plutôt que de leur util­i­sa­tion. Les gens de gauche et de
droite veu­lent tous que la pro­duc­tion aug­mente, soit pour que les
rich­es s’enrichissent, soit pour que l’Etat se ren­force, et il en
résulte une sur­pro­duc­tion côtoy­ant la pauvreté,
une pro­duc­tiv­ité crois­sante avec un chô­mage croissant,
de plus hauts bâti­ments admin­is­trat­ifs en même temps
qu’une crise du loge­ment, de plus grandes moissons à
l’hectare avec de plus en plus d’hectares en friche. Les
anar­chistes se préoc­cu­pent plus de la con­som­ma­tion que de la
pro­duc­tion — de l’utilisation des biens pour sat­is­faire les
besoins de tous plutôt que pour aug­menter les prof­its des
rich­es et des puissants.

Le
néces­saire et le superflu

Une
société qui pré­tend à la décence
ne peut pas autoris­er l’exploitation des besoins fon­da­men­taux. On
peut admet­tre que les objets de luxe soient achetés et vendus,
puisqu’on a le choix de les utilis­er ou non ; mais les objets
néces­saires ne sont pas de pures marchan­dis­es, puisqu’on n’a
pas le choix de les utilis­er ou non. S’il faut retir­er quelque
chose du marché com­mer­cial et des mains des groupes
monop­o­lis­tiques, c’est bien cer­taine­ment la terre sur laque­lle nous
vivons, la nour­ri­t­ure qui y pousse, les maisons qui y sont
con­stru­ites, et les choses essen­tielles qui con­stituent la base
matérielle de la vie humaine — vête­ments, outils,
meubles, essence, etc. Il est aus­si évi­dent que, lorsqu’une
chose néces­saire est abon­dante, cha­cun devrait pou­voir en
pren­dre autant qu’il en a besoin ; mais, lorsque quelque chose
manque, il devrait y avoir un sys­tème de rationnement adopté
libre­ment, de telle sorte que cha­cun ait une part équitable.
Il y a évidem­ment quelque chose de faux dans un système
où gaspillage et pénurie se côtoient, où
cer­tains ont plus que le néces­saire tan­dis que d’autres
man­quent de tout.

Par
dessus tout, il est clair que le pre­mier devoir d’une société
saine est d’éliminer la rareté des biens
indis­pens­ables — comme le manque de nour­ri­t­ure dans les pays
sous-dévelop­pés et le manque de loge­ments dans les pays
dévelop­pés — par l’utilisation des connaissances
tech­niques et des ressources sociales. Si les qual­i­fi­ca­tions et la
force de tra­vail exis­tant en Angleterre ou en France, par exemple,
étaient con­ven­able­ment util­isées, il n’y a pas de
rai­son qu’on ne puisse pro­duire assez de nour­ri­t­ure et construire
assez de maisons pour nour­rir et loger toute la pop­u­la­tion. Ce n’est
pas le cas aujourd’hui, parce que la société actuelle
a d’autres pri­or­ités, mais ce n’est pas impos­si­ble. On a
pré­ten­du à une époque qu’il était
impos­si­ble que cha­cun soit habil­lé con­ven­able­ment, et les
pau­vres por­taient des gue­nilles ; main­tenant, on dis­pose d’une
quan­tité de vête­ments, et on pour­rait aus­si disposer
d’une quan­tité d’autres choses.

Le
luxe, par un étrange para­doxe, est aus­si nécessaire,
mais ce n’est pas une néces­sité de base. Le second
devoir d’une société saine est de ren­dre le luxe
acces­si­ble libre­ment bien que ce soit un domaine où l’argent
pour­rait avoir encore une fonc­tion utile à con­di­tion qu’il
ne soit pas dis­tribué selon le sys­tème ridicule des
pays cap­i­tal­istes, ou le sys­tème encore plus absurde des pays
com­mu­nistes. Le prob­lème essen­tiel est que cha­cun ait accès
libre­ment et égale­ment au luxe. Mais l’homme ne vit pas de
pain seule­ment, ni même de gâteaux. Les anar­chistes ne
voudraient pas voir toutes les activ­ités de loisir,
intel­lectuelles, cul­turelles, etc., aux mains de la société
— même de la société la plus libertaire.
Néan­moins, il y a des activ­ités qui ne peu­vent être
lais­sées aux indi­vidus groupés en asso­ci­a­tions libres
mais qui doivent être gérées par la société
tout entière. Ce sont les ser­vices soci­aux, l’entraide au
delà des lim­ites de la famille et des amis, en dehors du lieu
d’habitation ou de tra­vail. Exam­inons trois de ces services.

La
société du bien-être

L’éducation
est très impor­tante dans les sociétés humaines,
parce que l’homme met beau­coup de temps à grandir et à
appren­dre les faits et les tech­niques néces­saires à la
vie sociale, et des anar­chistes se sont tou­jours beau­coup intéressés
aux prob­lèmes de l’éducation. Plusieurs penseurs
anar­chistes ont apporté des con­tri­bu­tions de valeur à
la théorie et à la pra­tique de l’éducation, et
plusieurs réfor­ma­teurs de l’éducation ont eu des
ten­dances lib­er­taires — de Rousseau et Pestalozzi à
Montes­sori, A. S. Neill et Freinet. Des idées sur l’éducation
que l’on croy­ait utopiques sont main­tenant intégrées
à l’enseignement tant pub­lic que privé, et
l’éducation est peut-être le domaine de la société
le plus ent­hou­si­as­mant pour ceux qui veu­lent met­tre l’anarchisme en
pra­tique. Si on nous dit que l’anarchisme est une idée
attrayante mais inap­plic­a­ble, nous n’avons qu’à montrer
une école d’avant-garde, une classe d’adaptation
pra­ti­quant des méth­odes actives, un club de jeunes autogéré.
Cepen­dant, même le meilleur sys­tème d’éducation
reste con­trôlé par les gens en place : enseignants,
directeurs, admin­is­tra­teurs, inspecteurs, etc. Les adultes concernés
par l’éducation ont générale­ment ten­dance à
en con­trôler toutes les formes ; en vérité, il
n’est pas néces­saire qu’elle soit contrôlée
par eux, ni à plus forte rai­son par les gens qui n’ont rien
à y voir.

Les
anar­chistes voudraient que les réformes actuelles de
l’enseignement ail­lent beau­coup plus loin. Il ne faudrait pas
seule­ment abolir la dis­ci­pline stricte et les châ­ti­ments, il
faudrait abolir toute dis­ci­pline et toute puni­tion. Il ne faudrait
pas seule­ment que les insti­tu­tions d’enseignement soient délivrées
du pou­voir des autorités extérieures, mais les élèves
eux-mêmes devraient être délivrés du
pou­voir des enseignants et des directeurs. Dans une relation
éduca­tive saine, le fait que l’un en sache plus que l’autre
n’est pas une rai­son pour que l’enseignant ait une autorité
quel­conque sur l’enseigné. Le statut des maîtres dans
la société actuelle est basé sur l’âge,
la force, l’expérience, la loi ; mais le seul statut que
devraient avoir les maîtres devrait être basé sur
leurs con­nais­sances dans un domaine et leur capac­ité de
l’enseigner, et finale­ment sur leur capac­ité d’inspirer
l’admiration et le respect. Il ne faut pas tant un pou­voir étudiant
— bien qu’il soit un utile cor­rec­tif au pou­voir des enseignants
et des bureau­crates — qu’un « con­trôle ouvrier »
exer­cé par tous ceux qui sont con­cernés par une
insti­tu­tion éduca­tive. Le prob­lème essen­tiel est de
bris­er le chaînon entre enseign­er et gou­vern­er, et de libérer
l’éducation.

Cette
rup­ture est en fait beau­coup plus proche dans le ser­vice médical
que dans l’enseignement. Les doc­teurs ne sont plus des magiciens,
les infir­mières ne sont plus des saintes ; et dans bien des
pays — en par­ti­c­uli­er en Angleterre — le droit aux soins médicaux
gra­tu­its est garan­ti. Ce qui est néces­saire, c’est une
exten­sion du principe de lib­erté économique au côté
poli­tique de la médecine. Il faudrait qu’on puisse aller
partout à l’hôpital sans pay­er, et il faudrait aussi
qu’on puisse tra­vailler dans les hôpi­taux sans hiérarchie.
Une fois de plus, il faut un con­trôle exer­cé par tous
les tra­vailleurs employés dans une insti­tu­tion médicale.
De même que l’enseignement est fait pour les élèves,
de même les ser­vices médi­caux sont faits pour les
patients.

Le
traite­ment de la délin­quance a aus­si beau­coup progressé,
mais il est encore loin d’être sat­is­faisant. Que pensent les
anar­chistes de la délin­quance ? En pre­mier lieu, ils
con­sid­èrent que la plu­part de ceux qu’on appelle criminels
sont comme les autres gens juste un peu plus pau­vres, plus faibles,
plus fous, plus malchanceux ; en sec­ond lieu, que ceux qui nuisent
sans cesse aux autres ne devraient pas être punis à leur
tour, mais qu’il faudrait pren­dre soin d’eux. Les plus grands
crim­inels ne sont pas les cam­bri­oleurs mais les patrons, pas les
gang­sters mais les gou­ver­nants, pas les meur­tri­ers mais ceux qui
exter­mi­nent les mass­es. Quelques injus­tices mineures sont mis­es au
pilori et punies par l’État, tan­dis que les plus grandes
injus­tices de la société actuelle sont dissimulées
et même com­mis­es par l’État lui-même. En
général, la puni­tion cause un plus grand mal à
la société que le crime ; elle est plus systématique,
mieux organ­isée, et beau­coup plus effi­cace. Néanmoins,
même la société la plus lib­er­taire devra se
pro­téger con­tre quelques per­son­nes, et cela impliquera
for­cé­ment une cer­taine con­trainte. Mais le traite­ment propre
de la délin­quance fera par­tie du sys­tème éducatif
et curatif et ne sera pas un sys­tème pénal
insti­tu­tion­nal­isé. En dernier ressort, on n’imposera pas
l’emprisonnement ni la mort, mais le boy­cott ou l’expulsion.

Le
pluralisme

Le
con­traire peut aus­si arriv­er. Un indi­vidu ou un groupe peut refuser
de se join­dre à la meilleure société possible,
ou il peut insis­ter pour la quit­ter ; rien ne saurait l’arrêter.
Théorique­ment, un homme peut sub­venir seul à ses
besoins, bien qu’en pra­tique il dépende de la communauté
qui lui four­nit du matéri­au et prend ses pro­duits en échange ;
il est donc dif­fi­cile de se suf­fire lit­térale­ment à
soi-même. Une société col­lec­tiviste ou communiste
devra tolér­er et même encour­ager les zones
d’individualisme. Ce qui serait inac­cept­able, ce serait qu’une
per­son­ne indépen­dante essaie d’exploiter la force de travail
des autres en les engageant à des salaires injustes, ou
qu’elle échange des pro­duits à de faux prix. Cela ne
doit pas arriv­er, parce qu’on ne tra­vaillera généralement
pas ni n’achètera de pro­duits au prof­it d’autrui, mais
seule­ment au sien pro­pre ; et de même qu’aucune loi
n’interdira l’appropriation, aucune n’interdira l’expropriation
— on pour­ra pren­dre ce qu’on voudra à autrui, mais il
pour­ra le repren­dre. L’autorité et la propriété
pour­ront dif­fi­cile­ment être retrou­vées par des individus
isolés.

Un
plus grand dan­ger peut venir de groupes indépen­dants. Une
com­mu­nauté séparée pour­ra facile­ment exister
dans une société, et pour­ra provo­quer de graves
ten­sions ; si elle retourne au sys­tème de propriété
et d’autorité, ce qui pour­ra aug­menter le stan­dard de
vie d’une minorité, d’autres seront ten­tés de
rejoin­dre les séparatistes, par­ti­c­ulière­ment si la
société dans son ensem­ble tra­verse une dure période.

Mais
une société libre doit être plu­ral­iste, et
tolér­er non seule­ment des dif­férences d’opinion sur
la manière de pra­ti­quer la lib­erté et l’égalité,
mais encore des dévi­a­tions à sa théorie de la
lib­erté et de l’égalité. La seule condition
devrait être que per­son­ne ne soit for­cé d’adhérer
à aucune ten­dance con­tre son gré, et il fau­dra là
une sorte de con­trainte pour pro­téger même la plus
lib­er­taire des sociétés. Mais les anar­chistes veulent
rem­plac­er la société de masse par une masse de
sociétés, vivant ensem­ble aus­si libre­ment que leurs
mem­bres. Le plus grand dan­ger pour les sociétés libres
qui ont existé n’a pas été la régression
intérieure mais l’agression extérieure, et le vrai
prob­lème n’est pas tant de savoir com­ment faire marcher une
société libre que de savoir com­ment la faire démarrer.

Révo­lu­tion
ou réforme

Les
anar­chistes ont tra­di­tion­nelle­ment été par­ti­sans d’une
révo­lu­tion vio­lente pour établir une société
libre, mais cer­tains d’entre eux ont rejeté la vio­lence, ou
la révo­lu­tion, ou les deux à la fois — la violence
est si sou­vent suiv­ie d’une con­tre-vio­lence, et la révolution
d’une con­tre-révo­lu­tion. D’autre part, peu d’anarchistes
ont été par­ti­sans de sim­ples réformes, car ils
esti­maient que, tant que le sys­tème d’autorité et de
pro­priété existe, des change­ments super­fi­ciels ne
met­tront jamais en dan­ger l’infrastructure de la société.
Le dif­fi­cile, c’est que ce que les anar­chistes veu­lent est bien
révo­lu­tion­naire, mais une révo­lu­tion n’amènera
pas néces­saire­ment — et même prob­a­ble­ment pas — ce
qu’ils veu­lent. Voilà pourquoi les anar­chistes se sont
sou­vent réso­lus à des actions désespérées
ou sont tombés dans une inac­tiv­ité sans espoir.

Pra­tique­ment,
la plu­part des dis­putes entre les anar­chistes réformistes et
révo­lu­tion­naires sont vaines, car seuls les révolutionnaires
les plus fana­tiques refusent d’accueillir favor­able­ment les
réformes, tous savent bien que leur action ne mènera
générale­ment à rien de plus qu’à des
réformes et tous les réformistes savent que leur action
mène en général à une sorte de
révo­lu­tion. Ce que les anar­chistes veu­lent, c’est une
pres­sion con­stante qui amène la con­ver­sion des indi­vidus, la
for­ma­tion de groupes, la réforme d’institutions, le
soulève­ment du peu­ple, et la destruc­tion de l’autorité
et de la pro­priété. Si cela arrivait sans
désor­dre, cela comblerait nos vœux, mais ça n’est
jamais arrivé, et n’arrivera prob­a­ble­ment jamais. Vient le
moment où il faut sor­tir et affron­ter les forces de l’État
dans son quarti­er, au tra­vail, dans les rues — et si l’État
est vain­cu il fau­dra d’autant plus con­tin­uer à agir
pour empêch­er l’établissement d’un nou­v­el
État et pour com­mencer à con­stru­ire une société
libre. Il y a une place pour cha­cun dans ce proces­sus, et tous
les anar­chistes trou­veront quelque chose à faire dans le
com­bat pour obtenir ce qu’ils veulent.

Que
font les anarchistes ?

La
pre­mière chose que font les anar­chistes, c’est penser et
par­ler. Peu de gens sont anar­chistes de nais­sance, et c’est une
expéri­ence trou­blante de le devenir, qui implique un
con­sid­érable boule­verse­ment émo­tif et intel­lectuel. Un
anar­chiste con­scient est tou­jours dans une sit­u­a­tion dif­fi­cile (à
peu près, dis­ons, comme un athée dans l’Europe
médié­vale); c’est dif­fi­cile de franchir les barrières
de la pen­sée et de per­suad­er les gens que la nécessité
du gou­verne­ment (comme l’existence de Dieu) ne va pas de soi, mais
peut être mise en ques­tion et même rejetée. Un
anar­chiste doit éla­bor­er com­plète­ment une nouvelle
vision du monde et une nou­velle manière d’y agir ; cela se
fait en général dans des con­ver­sa­tions avec des gens
qui sont anar­chistes ou proches de l’anarchisme, particulièrement
dans des groupes ou des activ­ités de gauche.

D’ailleurs,
même l’anarchiste le plus dog­ma­tique a des con­tacts avec des
non-anar­chistes, et ces con­tacts sont inévitable­ment autant
d’occasions de dif­fuser ses idées. Dans sa famille, avec ses
amis, chez lui, au tra­vail, tout anar­chiste qui n’est pas
unique­ment « philosophique » est forcément
influ­encé. Sans que ce soit absolu, les anar­chistes sont en
général moins ennuyés que les autres gens par
des prob­lèmes tels que la fidél­ité de leur
con­joint, l’obéissance de leurs enfants, le con­formisme de
leurs voisins ou la ponc­tu­al­ité de leurs col­lègues. Les
employés et les citoyens anar­chistes aiment moins faire ce
qu’on leur dit, et les enseignants et les par­ents aiment moins
oblig­er les autres à faire ce qu’ils leurs dis­ent. Un
anar­chisme qui ne transparaît pas dans la vie privée
n’est pas vrai­ment digne de confiance.

Il
suf­fit à quelques anar­chistes d’avoir leurs idées et
de lim­iter leurs opin­ions à leur pro­pre vie, mais la plupart
veu­lent aller plus loin et influ­encer autrui. Dans des discussions
sur des prob­lèmes soci­aux ou poli­tiques, ils amè­nent le
point de vue lib­er­taire, et dans les luttes publiques ils défendent
la solu­tion lib­er­taire. Mais, pour avoir un impact réel, il
faut tra­vailler avec d’autres anar­chistes ou dans un groupe
poli­tique qui ait une base plus per­ma­nente que la sim­ple ren­con­tre au
hasard. C’est le com­mence­ment de l’organisation, qui mène
à la pro­pa­gande et finale­ment à l’action.

L’organisation
et la propagande

La
forme ini­tiale de l’organisation anar­chiste est le groupe de
dis­cus­sion. S’il se révèle viable, il se développera
dans deux direc­tions — il créera des liens avec d’autres
groupes, et il élargi­ra son champ d’activité. Les
liens avec d’autres groupes peu­vent finale­ment men­er à une
espèce de fédéra­tion qui coor­don­nera les actions
et en entre­pren­dra de plus ambitieuses. L’activité
anar­chiste com­mence nor­male­ment par de la pro­pa­gande pour amen­er à
l’idée anar­chiste de base. Il y a deux façons
prin­ci­pales de le faire — la pro­pa­gande par la parole et la
pro­pa­gande par le fait.

Les
mots peu­vent être écrits ou dits. Aujourd’hui, les
dis­cours sont moins enten­dus qu’autrefois, mais les réunions
publiques — en salle ou à l’extérieur — restent
une bonne méth­ode pour attein­dre directe­ment les gens. Le
stade final, lorsqu’on devient anar­chiste, est nor­male­ment hâté
par des con­tacts per­son­nels, et une assem­blée peut en fournir
l’occasion. Autant qu’à des assemblées
spé­ci­fique­ment anar­chistes, il vaut la peine d’assister à
d’autres réu­nions pour y amen­er le point de vue libertaire,
en prenant part aux dis­cours ou en les interrompant.

Le
véhicule de la parole le plus per­fec­tion­né aujourd’hui
est évidem­ment la radio et la télévi­sion. Mais
ce sont des moyens de pro­pa­gande assez peu sat­is­faisants, car ils ne
sont pas faits pour com­mu­ni­quer des idées peu familières
ou expli­quer des posi­tions poli­tiques. L’anarchisme passera plus
effi­cace­ment à la radio si on racon­te une his­toire dont on
sug­gère la morale. C’est vrai aus­si d’autres moyens de
dif­fu­sion comme le ciné­ma ou le théâtre, par
lesquels des per­son­nes douées peu­vent faire une propagande
extrême­ment effi­cace. En général, cepen­dant, les
anar­chistes n’ont pas su utilis­er ces moyens comme on aurait pu le
souhaiter.

De
toute façon, aus­si effi­cace que soit la pro­pa­gande par la
parole, les écrits sont néces­saires pour compléter
le mes­sage, et c’est la forme de pro­pa­gande, hier comme
aujourd’hui, la plus fréquente. L’idée d’une
société sans gou­verne­ment a pu exis­ter de façon
souter­raine pen­dant des siè­cles et émerger
occa­sion­nelle­ment dans des mou­ve­ments pop­u­laires rad­i­caux, mais ce
sont des écrivains comme God­win, Proud­hon, Stirn­er qui l’ont
pour la pre­mière fois fait con­naître à des
mil­liers de lecteurs. Et lorsque l’idée prit racine et
s’exprima dans des groupes organ­isés, alors on vit
paraître ce déluge de jour­naux et de brochures qui reste
le prin­ci­pal moyen de com­mu­ni­ca­tion dans le mou­ve­ment anarchiste.
Cer­taines de ces pub­li­ca­tions furent excel­lentes ; la plu­part furent
plutôt médiocres ; mais elles ont été
essen­tielles pour affirmer que le mou­ve­ment ne se repli­ait pas sur
lui-même mais main­te­nait un dia­logue con­stant avec le monde
extérieur. Une fois de plus, autant que de pro­duire des œuvres
spé­ci­fique­ment anar­chistes, il vaut la peine de con­tribuer à
d’autres péri­odiques et d’écrire d’autres livres
pour pro­pos­er un point de vue lib­er­taire à des lecteurs non
anarchistes.

Mais
les mots, dits et écrits, même néces­saires, ne
suff­isent jamais. Nous pou­vons par­ler et écrire en termes
généraux autant que nous voulons, cela ne nous mènera
à rien de soi-même. Il faut donc aller au delà de
la sim­ple pro­pa­gande de deux manières — en dis­cu­tant des
prob­lèmes par­ti­c­uliers au bon moment et d’une manière
immé­di­ate­ment effi­cace, ou en atti­rant l’attention par
quelque chose de plus spec­tac­u­laire que de sim­ples paroles. La
pre­mière manière est l’agitation, la sec­onde la
pro­pa­gande par le fait.

L’agitation
est le lieu où la théorie poli­tique affronte la réalité
poli­tique. L’agitation anar­chiste est utile lorsque les gens sont
par­ti­c­ulière­ment récep­tifs à ce qu’elle
pro­pose à cause d’une ten­sion dans le système
éta­tique — pen­dant des guer­res civiles ou nationales, des
cam­pagnes con­tre l’oppression ou des scan­dales publics —, et elle
con­siste essen­tielle­ment en une pro­pa­gande ramenée sur terre
et ren­due réal­is­able. Dans une sit­u­a­tion où la prise de
con­science est rapi­de, les gens ne s’intéressent pas tant à
des spécu­la­tions générales qu’à des
propo­si­tions spé­ci­fiques. C’est l’occasion de mon­tr­er en
détail ce qui est faux dans le sys­tème actuel et
com­ment l’améliorer. L’agitation anar­chiste a par­fois été
effi­cace, en par­ti­c­uli­er en France, en Espagne et aux Etats-Unis
avant la Pre­mière Guerre mon­di­ale, en Russie, en Ital­ie et en
Chine après la Pre­mière Guerre, en Espagne dans les
années 30.

L’idée
de la pro­pa­gande par le fait est sou­vent mal com­prise, tant par les
anar­chistes que par leurs adver­saires. Lorsque cette expres­sion fut
util­isée pour la pre­mière fois (dans les années
1870), elle sig­nifi­ait man­i­fes­ta­tions, émeutes, soulèvements,
inter­prétés comme des actions sym­bol­iques destinées
à gag­n­er une pub­lic­ité utile plutôt que des
suc­cès immé­di­ats. L’essentiel était que la
pro­pa­gande ne con­siste pas seule­ment en paroles sur ce qui devait
être fait mais aus­si en infor­ma­tions sur ce qui s’était
passé. Cela ne sig­nifi­ait pas à l’origine et ne
sig­ni­fie tou­jours pas vio­lence, encore moins assas­si­nat ; mais, après
la vague d’attentats anar­chistes dans les années 1890,
la pro­pa­gande par le fait a été iden­ti­fiée dans
l’esprit pop­u­laire à des actes per­son­nels de vio­lence, et
cette image ne s’est pas encore effacée.

Cepen­dant,
pour la plu­part des anar­chistes aujourd’hui, la pro­pa­gande par le
fait est plutôt de nature non vio­lente, ou au moins sans
vio­lence, et s’oppose aux bombes plutôt qu’elle ne les
défend. Elle est en fait rev­enue à sa signification
pre­mière, bien qu’elle ait ten­dance actuelle­ment à
pren­dre dif­férentes formes — « sit-ins », grèves
sur le tas, occu­pa­tions, chahuts organ­isés et manifestations
sauvages. La pro­pa­gande par le fait n’est pas nécessairement
illé­gale, mais elle l’est sou­vent. La désobéissance
civile est un type par­ti­c­uli­er de pro­pa­gande par le fait qui implique
l’infraction ouverte et délibérée aux lois
pour attir­er l’attention. Beau­coup d’anarchistes ne l’aiment
guère, parce que c’est une provo­ca­tion délibérée
à la répres­sion, ce qui est con­traire au principe
anar­chiste d’éviter tout con­tact volon­taire avec les
autorités ; mais à cer­tains moments les anar­chistes ont
trou­vé que la désobéis­sance civile était
une forme utile de propagande.

L’agitation,
surtout quand elle réus­sit, et la pro­pa­gande par le fait,
surtout quand elle est illé­gale, vont beau­coup plus loin que
la sim­ple pro­pa­gande. L’agitation incite à l’action, et la
pro­pa­gande par le fait implique l’action ; c’est là que les
anar­chistes entrent dans le domaine de l’action, et que
l’anarchisme devient une chose sérieuse.

L’action

Le
pas­sage de la théorie anar­chiste à son application
pra­tique exige un change­ment de l’organisation. Le groupe typique
de dis­cus­sion ou de pro­pa­gande, qui est facile­ment ouvert à la
par­tic­i­pa­tion extérieure et à l’observation par les
autorités, et qui est fondé sur la libre action de
cha­cun, devient plus exclusif et plus formel. C’est un moment
dan­gereux, puisque une atti­tude trop rigide con­duit à être
autori­taire et sec­taire, tan­dis qu’une atti­tude trop lâche
con­duit à être con­fus et irre­spon­s­able. C’est encore
plus dan­gereux du fait que, dès que l’anarchisme devient une
chose sérieuse, les anar­chistes devi­en­nent une sérieuse
men­ace pour les autorités, et que la vraie persécution
commence.

La
forme habituelle d’action anar­chiste est l’agitation en
par­ti­c­uli­er en par­tic­i­pant à une cam­pagne. Celle-ci peut être
réformiste, lut­ter pour quelque chose qui ne changera
pas tout le sys­tème, ou révo­lu­tion­naire, pour un
change­ment du sys­tème lui-même ; elle peut être
légale ou illé­gale, ou les deux à la fois,
vio­lente, non vio­lente, ou sim­ple­ment sans vio­lence. Elle peut avoir
une chance de réus­sir ou aucune dès le départ.
Les anar­chistes peu­vent être des acteurs impor­tants ou même
les acteurs prin­ci­paux de cette cam­pagne, ou ils peu­vent simplement
être un des nom­breux groupes qui y par­ticipent. On pense tout
de suite à une grande var­iété de possibilités
d’action, et depuis un siè­cle les anar­chistes les ont toutes
essayées. La forme d’action qui a été la plus
heureuse et la plus typ­ique est l’action directe.

L’idée
de l’action directe est elle aus­si sou­vent mal com­prise, tant par
les anar­chistes que par leurs adver­saires. Lorsque cette expression
fut util­isée pour la pre­mière fois (dans les années
1890), elle ne sig­nifi­ait pas autre chose que le con­traire de
l’action « poli­tique » — c’est-à-dire
par­lemen­taire —; et dans le con­texte du mou­ve­ment ouvri­er, cela
sig­nifi­ait action « indus­trielle », en par­ti­c­uli­er grèves,
boy­cottage et sab­o­tage, que l’on voy­ait comme des préparations
et des répéti­tions de la révo­lu­tion. L’essentiel
était que l’action ne soit pas effectuée
indi­recte­ment par des représen­tants mais directe­ment par ceux
qui sont le plus étroite­ment englobés dans une
sit­u­a­tion, qu’elle porte directe­ment sur cette sit­u­a­tion, et
qu’elle soit des­tinée à aboutir à un certain
suc­cès plutôt qu’à une sim­ple publicité.

Cela
pour­rait sem­bler assez clair, mais on a sou­vent con­fon­du l’action
directe avec la pro­pa­gande par le fait et surtout avec la
désobéis­sance civile. En réal­ité, la
tech­nique de l’action directe a été développée
dans le mou­ve­ment syn­di­cal­iste français en réaction
con­tre les tech­niques extrémistes de la pro­pa­gande par le
fait ; plutôt que de se laiss­er entraîn­er à des
mou­ve­ments spec­tac­u­laires mais inef­fi­caces, les syn­di­cats avancèrent
dans le tra­vail terne mais effi­cace — du moins en théorie.
Mais à mesure que le mou­ve­ment syn­di­cal­iste crois­sait et
entrait en con­flit avec le sys­tème en France, en Espagne, en
Ital­ie, aux États-Unis et en Russie, l’action directe se mit
à pren­dre la même fonc­tion que les actes de propagande
par le fait. Puis, lorsque Gand­hi don­na le nom d’action directe à
ce qui était en fait une forme non vio­lente de désobéissance
civile, les trois phas­es se con­fondirent et finirent par signifier
presque la même chose — toute forme d’activité
poli­tique qui s’oppose à la loi ou du moins se place en
dehors des règles constitutionnelles.

Toute­fois,
pour la plu­part des anar­chistes, l’action directe garde son sens
orig­inel, quoique à côté des formes
tra­di­tion­nelles elle en adopte de nou­velles — occu­pa­tion de bases
mil­i­taires, d’universités, de maisons inhabitées,
d’usines, par exem­ple. Ce qui la rend particulièrement
attrayante, c’est qu’elle est adéquate aux principes
lib­er­taires autant qu’à elle-même. La plu­part des
formes d’action poli­tique par des groupes d’opposition ont pour
but de pren­dre le pou­voir : quelques groupes utilisent les techniques
de l’action directe, mais dès qu’ils pren­nent le pouvoir
il les aban­don­nent et de plus inter­dis­ent à d’autres groupes
de les utilis­er. Les anar­chistes sont par­ti­sans de l’action directe
à tous moments ; ils y voient l’action naturelle, l’action
qui se ren­force elle-même et aug­mente à mesure qu’on
l’utilise, l’action qui peut être employée pour
créer et faire vivre une société libre.

Mais
il y a des anar­chistes qui ne croient pas en la pos­si­bil­ité de
créer une société libre, et par conséquent
leurs actions dif­fèrent de celles ci-dessus. Une des tendances
pes­simistes les plus fortes dans l’anarchisme est le nihilisme. Ce
mot fut créé par Tour­gue­niev (dans son roman Pères
et fils
) pour décrire l’attitude scep­tique et méprisante
des jeunes pop­ulistes russ­es il y a un siè­cle, mais il se mit
à sig­ni­fi­er le point de vue qui dénie toute valeur non
seule­ment à l’État ou la morale dom­i­nante, mais à
la société et à l’humanité même ;
pour le nihiliste rigoureux, rien n’est sacré, pas même
lui — ain­si il fait un pas de plus que l’égoïste le
plus convaincu.

Une
forme extrême d’action inspirée par le nihilisme est
le ter­ror­isme pour lui-même plutôt que par revanche ou
par pro­pa­gande. Les anar­chistes n’ont pas le mono­pole de la
ter­reur, mais elle a sou­vent été très prisée
dans quelques sec­tions du mou­ve­ment. Après l’expérience
frus­trante que représente le prêche d’une théorie
minori­taire dans une société hos­tile ou souvent
indif­férente, il est ten­tant d’attaquer physique­ment cette
société. Cela ne peut pas chang­er grand-chose à
l’hostilité, mais cela empêchera sûrement
l’indifférence ; qu’ils me haïssent pourvu qu’ils me
craig­nent, voilà la ligne de pen­sée ter­ror­iste. Mais si
l’assassinat raison­né a été impro­duc­tif, la
ter­reur au hasard a été con­tre-pro­duc­tive, et ce n’est
pas trop dire que rien n’a causé plus de tort à
l’anarchisme que le courant de vio­lence psy­chopathe qui l’a
tou­jours tra­ver­sé et le tra­verse encore.

Une
forme atténuée d’action inspirée par le
nihilisme est la bohème, qui est un phénomène
con­stant même si son nom sem­ble chang­er à cha­cun de ses
avatars. Elle aus­si a été prisée dans quelques
sec­tions du mou­ve­ment anar­chiste, et bien sûr aus­si en dehors.
Au lieu d’attaquer la société, le bohème s’en
échappe — quoique, tout en vivant sans se con­former aux
valeurs de cette société, il vit en général
par elle et en elle. On a dit beau­coup de bêtis­es à ce
sujet. Les bohèmes peu­vent être des par­a­sites, mais
c’est vrai de bien d’autres gens. D’autre part, ils ne
font de mal à per­son­ne, sauf à eux-mêmes, ce qui
n’est pas vrai de pas mal de monde. Ce qu’on peut dire de mieux à
leur sujet, c’est qu’ils peu­vent faire du bien en s’amusant et
en met­tant en ques­tion les idées reçues d’une manière
osten­ta­toire mais inno­cente. Ce qu’on peut dire de pire, c’est
qu’il ne peu­vent pas réelle­ment chang­er la société
et risquent de per­dre leur énergie en essayant de le faire ;
or, pour beau­coup d’anarchistes, c’est là le problème
cen­tral de l’anarchisme.

Une
manière plus adéquate et con­struc­tive de s’évader
de la société, c’est de la quit­ter et d’organiser
une nou­velle com­mu­nauté autar­cique. A cer­tains moments, cela a
été un phénomène très répandu,
par­mi des ent­hou­si­astes religieux au Moyen Age, par exem­ple, et parmi
dif­férents groupes plus récem­ment, en par­ti­c­uli­er en
Amérique du Nord et en Pales­tine. Les anar­chistes ont été
touchés par cette ten­dance autre­fois, mais plus guère
aujourd’hui ; comme les autres groupes de gauche, ils préfèrent
organ­is­er leur pro­pre com­mu­nauté informelle, basée sur
un noy­au de gens vivant et tra­vail­lant ensem­ble à l’intérieur
de la société, plutôt que d’en sor­tir. On peut
y voir le noy­au d’une nou­velle forme de société
gran­dis­sant à l’intérieur des vieilles formes, ou
bien une forme viable de refuge con­tre les exi­gences de l’autorité,
accept­able pour le com­mun des mortels.

Il
y a une autre forme d’action basée sur une vue pes­simiste de
l’avenir de l’anarchisme, c’est la protes­ta­tion permanente.
Selon ce point de vue, il n’y aucun espoir de chang­er la société,
de détru­ire le sys­tème éta­tique, ni de mettre
l’anarchisme en pra­tique. L’important n’est pas l’avenir,
l’adhésion stricte à un idéal fixé et
l’élaboration soignée d’une belle utopie, mais le
présent, la recon­nais­sance tar­dive d’une amère
réal­ité et la résis­tance con­stante à une
sit­u­a­tion affreuse. La protes­ta­tion per­ma­nente est la théorie
de beau­coup d’anciens anar­chistes qui n’ont pas renon­cé à
ce qu’ils croy­aient mais n’ont plus d’espoir de réussir ;
c’est aus­si la pra­tique de beau­coup d’anarchistes act­ifs qui
gar­dent intact ce à quoi ils croient et con­tin­u­ent comme s’ils
espéraient tou­jours réus­sir, mais qui savent —
con­sciem­ment ou incon­sciem­ment — qu’ils ne ver­ront jamais le
suc­cès. Ce que les anar­chistes ont fait au siècle
dernier peut être décrit comme une protestation
per­ma­nente, quand on regarde en arrière ; mais c’est tout
aus­si dog­ma­tique de dire que rien ne va jamais chang­er que de dire
que tout doit inévitable­ment chang­er, et per­son­ne ne peut dire
si la protes­ta­tion devien­dra effi­cace, et si le présent va
soudain nous devancer. La dis­tinc­tion réelle tient à ce
que la protes­ta­tion per­ma­nente est con­sid­érée comme
action d’arrière-garde dans un cas sans espoir, tan­dis que
la plus grande par­tie de l’activité anar­chiste est vécue
comme une action d’avant-garde, ou au moins d’éclaireur,
dans un com­bat que nous pou­vons ne pas gag­n­er et qui peut ne jamais
finir, mais qui vaut tou­jours la peine d’être mené.

Les
meilleures tac­tiques dans ce com­bat sont celles qui sont con­formes à
la stratégie générale de la guerre pour la
lib­erté et l’égalité, depuis les escarmouches
de guéril­la dans la vie privée jusqu’aux batailles
rangées dans les plus grandes luttes sociales. Les anarchistes
sont presque tou­jours une petite minorité, ils ont donc
rarement le choix du champ de bataille, mais ils doivent combattre
partout où il y a de l’action. En général, les
occa­sions les plus réussies ont été celles où
l’agitation des anar­chistes a con­duit à leur par­tic­i­pa­tion à
de plus larges mou­ve­ments de gauche — en par­ti­c­uli­er dans le
mou­ve­ment ouvri­er, mais aus­si dans des mou­ve­ments anti­mil­i­taristes ou
même paci­fistes dans des pays se pré­parant à des
guer­res ou y par­tic­i­pant, dans des mou­ve­ments anti­cléri­caux ou
human­istes en pays religieux, des mou­ve­ments pour la libération
nationale ou colo­niale, pour l’égalité raciale ou
sex­uelle, pour la réforme légale ou pénale, ou
pour les lib­ertés civiles en général.

Une
telle par­tic­i­pa­tion implique inévitable­ment une alliance avec
des groupes non anar­chistes et cer­tains com­pro­mis, et ceux qui
s’engagent pro­fondé­ment dans de telles actions courent
tou­jours le risque d’abandonner même l’anarchisme. D’autre
part, refuser de courir ce risque sig­ni­fie en général
stéril­ité et sec­tarisme, et il sem­ble que l’influence
du mou­ve­ment anar­chiste a tou­jours été proportionnelle
à son engage­ment. La con­tri­bu­tion par­ti­c­ulière des
anar­chistes dans de telles occa­sions a deux aspects — insis­ter sur
le but d’une société lib­er­taire, et insis­ter pour que
des méth­odes lib­er­taires soient util­isées pour y
par­venir. C’est en fait une seule con­tri­bu­tion, car ce que nous
pou­vons sug­gér­er de plus impor­tant n’est pas seule­ment que
la fin ne jus­ti­fie pas les moyens, mais aus­si que les moyens
déter­mi­nent la fin — les moyens sont des fins, dans la
plu­part des cas. Nous pou­vons être sûrs de nos propres
actions, mais pas de leurs conséquences.

Les
anar­chistes trou­vent une bonne occa­sion de don­ner à la société
un élan vers l’anarchisme : c’est la par­tic­i­pa­tion active
sur de telles bases à des mou­ve­ments non sec­taires comme le
Mou­ve­ment du 22 mars en France, le SDS en Alle­magne, les Provos en
Hol­lande, le Comité des 100 en Angleterre, les Zen­gakuren au
Japon, et les dif­férents groupes pour les droits civiques, la
résis­tance à la guerre et pour le pou­voir étudiant
aux États-Unis. Autre­fois, la meilleure occa­sion pour un
mou­ve­ment réel vers l’anarchisme était bien sûr
dans des épisodes de syn­di­cal­isme mil­i­tant en France, en
Espagne, en Ital­ie, aux États-Unis et en Russie, et par-dessus
tout dans les révo­lu­tions russe et espag­nole ; aujourd’hui,
elle ne réside plus telle­ment dans les révolutions
vio­lentes et autori­taires d’Asie, d’Afrique et d’Amérique
latine, mais plutôt dans des soulèvements
insur­rec­tion­nels comme ceux de Hon­grie en 1956 et de France en 1968.