La Presse Anarchiste

Lettre ouverte aux éditions indépendantes NOWA

[(Les édi­tions indépen­dantes NOWA ont été créées en 1977 à Varso­vie dans la mou­vance du KOR. Elles sont très vite dev­enues une insti­tu­tion en Pologne par le remar­quable tra­vail édi­to­r­i­al qu’elles ont accom­pli. Elles ont pub­lié plus de 150 livres, doc­u­ments, œuvres lit­téraires, travaux his­toriques qui n’au­raient jamais pu être pub­liés par les maisons d’édi­tion offi­cielles. Par­mi les auteurs pub­liés, on trou­ve Sol­jen­it­syne, San­dor Kopac­si, Zdenek Mly­nar, George Orwell, Czes­law Milosz, Bertold Brecht.

Les ani­ma­teurs de NOWA ont dépen­sé des tré­sors d’ingéniosité pour par­venir à pub­li­er tous ces ouvrages, dont cer­tains ont été des best-sell­ers avec plus de vingt mille exem­plaires en cir­cu­la­tion. En bref, NOWA a été l’un de ces espaces de lib­erté qui ont aidé à pré­par­er août 1980.

Pour­tant le texte qui suit est très cri­tique vis à vis de son action. Nous l’avons pub­lié pour deux raisons. La pre­mière est que ces attaques sont en fin de compte jus­ti­fiées. Lorsqu’on lit la liste des titres de NOWA, les livres les plus « à gauche » (selon la déf­i­ni­tion des auteurs de ce texte) que l’on peut trou­ver sont ceux d’Or­well et Brecht en lit­téra­ture, et des ouvrages sur le Par­ti Social­iste Polon­ais et l’eu­ro com­mu­nisme en poli­tique. Et ce n’est pas un hasard. La sec­onde est que ce texte est le pre­mier paru en Pologne Pop­u­laire (à notre con­nais­sance) qui fasse allu­sion en bien à la Fédéra­tion Anar­chiste Polon­aise qui a existé entre les deux guer­res et qui est aujour­d’hui incon­nue ou ignorée. C’est la résur­gence d’une his­toire oubliée. D’après ce que nous en savons, la « Nowa Gaze­ta Mazowiec­ka » est une revue qui a eu 6 numéros avant le 13 décem­bre. Elle était pub­liée par des étu­di­ants de l’U­ni­ver­sité de Varso­vie, qui étaient essen­tielle­ment trot­skystes et marx­istes révo­lu­tion­naires. Un courant favor­able à l’a­n­ar­chisme y exis­tait aus­si : le texte ci-dessous et un arti­cle sur l’a­n­ar­chisme russe paru dans un numéro précé­dent en témoigne.)]

La Mai­son d’Édi­tion Indépen­dante NOWA est sans aucun doute la meilleure mai­son d’édi­tion poli­tique de Pologne. En ces jours de gloire méritée de NOWA, nous voudri­ons attir­er l’at­ten­tion sur quelques phénomènes négat­ifs fon­da­men­taux de son action.

Nowa s’est tou­jours déclarée comme étant une insti­tu­tion ne représen­tant aucun courant poli­tique. De la déf­i­ni­tion : « NOWA ne représente aucun courant poli­tique » et « brise le mono­pole d’É­tat de l’édi­tion et de l’in­for­ma­tion », il résulte que la mai­son d’édi­tion souhaite présen­ter tous les points de vue poli­tiques réprimés. Cela sig­ni­fie aus­si que NOWA n’a pas l’in­ten­tion de favoris­er des options poli­tiques déter­minées. En allant plus loin, nous sommes arrivés à la con­clu­sion que ces édi­tions ten­dent à recon­stru­ire tout le champs de choix poli­tique de la démoc­ra­tie formelle. Ces déduc­tions de la déc­la­ra­tion d’in­ten­tion des édi­tions sont louables, et comme par­ti­sans de la gauche antibu­reau­cra­tique et anti­to­tal­i­taire, nous sommes totale­ment d’ac­cord avec elles. Après ces sim­ples déduc­tions à par­tir de ces deux axiomes (ne représen­ter aucun courant poli­tique, bris­er le mono­pole d’É­tat) , nous avons jeté un regard sur la liste des titres signés par NOWA.

Nous avons été étonnés.

La grande majorité des titres (y com­pris lit­téraires) présente et représente des points de vue que nous définis­sons comme étant du cen­tre ou de droite. Des travaux social-démoc­rates for­ment un petit pour­cent­age de la total­ité. Il manque totale­ment des travaux représen­tat­ifs de l’a­n­ar­chisme polon­ais (par exem­ple autour de la Fédéra­tion Anar­chiste Polon­aise ― AFP), du trot­skysme polon­ais (par exem­ple autour de Deutch­er, « Na Lewo », « Wal­ka Nias », « Szer­sze »), du syn­di­cal­isme ou bien du marx­isme-révo­lu­tion­naire et antibu­reau­cra­tique. De même il manque aus­si des travaux présen­tant les points de vue men­tion­nés plus haut provenant d’autres pays (un texte de Chris­t­ian Rakovsky ne fait pas le print­emps). À l’ex­cep­tion des soci­aux-démoc­rates, aucune des opin­ions classées par con­ven­tion à gauche ne sont représen­tées. Et cela, mal­gré qu’elles soient réprimées. Et cela, dans une sit­u­a­tion où sur les cou­ver­tures de NOWA s’é­tal­ent les mots d’or­dre de représen­ter tous ceux qui sont attaqués par la bureau­cratie. Nous avons décidé de tir­er au clair et de com­pren­dre cette éton­nante sit­u­a­tion. Nous avons donc réfléchi sur toutes les inter­pré­ta­tions pos­si­bles. Les voici :

  1. Nous avons com­mis une erreur de déduc­tion. Par leur activ­ité, les édi­tions NOWA sont en accord avec leurs déclarations. 
  2. Les déc­la­ra­tions pro­gram­ma­tiques sont unique­ment tac­tiques et on ne peut pas en tir­er des con­clu­sions aus­si poussées. 
  3. NOWA définit autrement les con­cepts poli­tiques (par exem­ple « gauche », « droite »). 
  4. Les points de vue de gauche sont sans sig­ni­fi­ca­tion sociale pour NOWA et on peut les dédaign­er dans la poli­tique d’ édition. 
  5. NOWA déclare une chose (elle représente tout le monde) et fait autre chose (elle imprime seule­ment les œuvres se situ­ant de la « droite » à la social-démocratie). 

Nous n’avons pas com­mis d’er­reur de déduc­tion. Les déc­la­ra­tions pro­gram­ma­tiques ne sont jamais tac­tiques. La par­tie « tac­tique » de la déc­la­ra­tion con­cerne seule­ment de petites retouch­es et n’est pas fon­da­men­tale. Il n’y a pas non plus de base pour juger que nos déf­i­ni­tions poli­tiques dif­fèrent résol­u­ment. Il nous sem­ble qu’on arrive en ligne droite à une inco­hérence entre les objec­tifs (for­mulés dans les déc­la­ra­tions pro­gram­ma­tiques) et les actes. Cette inco­hérence se voit d’une part dans le dédain de NOWA pour toute la gauche antibu­reau­cra­tique et d’autre part dans la volon­té de restrein­dre l’op­tique poli­tique de la société à des clichés en noir et blanc.

Ce sont des reproches très graves.

Repouss­er la pre­mière propo­si­tion est le plus facile. On peut tout sim­ple­ment dire que la gauche anti­stal­in­i­enne sous des formes autres que social-démoc­rates n’ex­iste vrai­ment pas en Pologne, et se lim­ite à quelques dizaines de fana­tiques, des « trot­skystes fous » et des gens hési­tant entre l’an­tibu­reau­cratisme et l’ap­pui à une quel­conque frac­tion de la bureau­cratie. Une telle réponse dans une cer­taine optique poli­tique est pos­si­ble, et on peut l’ar­gu­menter. Mais qu’il n’y ait pas de nom­breux par­ti­sans de ces idées poli­tiques, et qu’elles ne soient pas pop­u­laires, il ne résulte pas qu’il ne faille rien présen­ter d’elles Et nous arrivons au reproche cen­tral. Nous con­sid­érons que NOWA évite de manière con­sciente de présen­ter les pro­jets de solu­tion de gauche, afin de rétré­cir le champs de vision de la société. Nous ne voudri­ons pas rester sur des sus­pi­cions con­tre une mai­son d’édi­tion réprimée. Il faut donc dire que ce rétré­cisse­ment du champs de vision, les « œil­lères par­ti­sanes » de droite, ser­vent la bureau­cratie et toute la réac­tion poli­tique pos­si­ble. Le chemin vers la réac­tion (par exem­ple sous la forme autori­taire et total­i­taire) passe entre autres par la non dif­fu­sion de toutes les inter­pré­ta­tions pos­si­bles de la réal­ité poli­tique. Seule une grande quan­tité d’avis per­met de se délivr­er de la vision en noir et blanc du « social­isme sans vis­age humain ». NOWA a voulu pren­dre dans sa bar­que cette grande mis­sion, mal­heureuse­ment sans suc­cès. Au lieu d’une mul­ti­plic­ité d’in­ter­pré­ta­tion, nous avons une série d’opin­ions que se font les soci­aux-démoc­rates de l’«ultragauche », et qui sont aus­si con­ven­able­ment choi­sis (par exem­ple Masaryk et non Ceretel­li). Tout ceci nous a décidés à pro­pos­er une déc­la­ra­tion pour NOWA. La voici :

« Les Édi­tions Indépen­dantes NOWA ne souhait­ent bris­er d’au­cune manière le mono­pole d’É­tat de l’in­for­ma­tion et de l’édi­tion. NOWA représente les ten­dances poli­tiques de la droite à la social-démoc­ra­tie. Elles ne ser­vent pas les ini­tia­tives de gauche de créa­tion et d’édition. »

La déc­la­ra­tion ain­si for­mulée ne sus­cite aucune restric­tion de notre part car elle définit les actions réelles de NOWA. La déc­la­ra­tion imprimée sur les cou­ver­tures est une tromperie poli­tique qui ne sert qu’à ren­forcer les groupes de ten­dance de droite ou du cen­tre, et non toutes les inter­pré­ta­tions de la réal­ité. C’est dan­gereux car cela amène à con­clure que la droite, et elle seule, est antibu­reau­cra­tique. En allant plus loin, on peut arriv­er à la con­clu­sion que tout ce qui sert le marx­isme, le syn­di­cal­isme, l’a­n­ar­chisme, etc. doit en fin de compte con­duire aux pou­voirs policiers et aux crises économiques. Il faut jus­ti­fi­er avec pré­ci­sion de telles con­clu­sions, et ne pas appli­quer d’après elles, sur une échelle de masse, la ligne de la poli­tique d’édi­tion. Nous ne pou­vons polémi­quer con­tre elles qu’à l’aide d’une argu­men­ta­tion rationnelle. La polémique avec des répons­es déguisées (que NOWA donne indi­recte­ment, à tra­vers sa poli­tique d’édi­tion) sur des ques­tions poli­tiques fon­da­men­tales, rap­pelle la lutte con­tre les moulins à vent.

Avec notre pro­fonde considération

La rédac­tion de la « Nowa Gaze­ta Mazowiec­ka » et les « Archives de Gauche » (Varso­vie, le 20/10/1981).

Nowa Gaze­ta Mazowiec­ka numéro 6 du 7 décem­bre 1981